Le Comte Ory: Opéra en deux actes

Chapter 1

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LE COMTE ORY

OPÉRA EN DEUX ACTES

Livret de M. Scribe (Eugène) et M. Delestre-Poirson (Charles-Gaspard)

MUSIQUE DE M. ROSSINI

PERSONNAGES

LE COMTE ORY, seigneur châtelain. LE GOUVERNEUR du comte Ory. ISOLIER, page du comte Ory. RAIMBAUD, chevalier, compagnon de folies du comte Ory. CHEVALIERS, amis du comte Ory. LA COMTESSE DE FORMOUTIERS. RAGONDE, tourière du château de Formoutiers. ALICE, jeune paysanne. CHEVALIERS CROISÉS. CHEVALIERS de la suite du comte Ory. ÉCUYERS. PAYSANS, PAYSANNES. DAMES D'HONNEUR de la Comtesse.

_La scène de passe à Formoutiers, en Touraine._

ACTE PREMIER.

_Un paysage. Dans le fond, à gauche du spectateur, le château de Formoutiers, dont le pont-levis est praticable. A droite, bosquets à travers lesquels on aperçoit l'entrée d'un ermitage._

SCÈNE PREMIÈRE.

RAIMBAUD, ALICE, PAYSANS ET PAYSANNES, _occupés à dresser un berceau de feuillage et de fleurs._

RAIMBAUD.

Allons, allons, allons vite! Songez que le bon ermite Va paraître dans ces lieux. Qu'en rentrant à l'ermitage, Il reçoive à son passage Nos offrandes et nos voeux.

PAYSANS.

Aurai-je par sa science Le Savoir et l'opulence?

JEUNES FILLES.

Aurons-nous par sa science Les maris Qu'il nous a promis?

RAIMBAUD, _cachant sous sou manteau son habit de chevalier._

Vous aurez tout, croyez en ma prudence; Car j'ai l'honneur de le servir. Vous riez... Lorsqu'ici l'on rit de ma puissance, C'est le ciel que l'on offense. Hâtez-vous de m'obéir. _(D'un air d'impatience.)_ Placez aussi sur cette table Quelques flacons de vin vieux. Il aime assez le vin vieux, Car c'est un présent des cieux.

SCÈNE II.

LES PRÉCÉDENTS, DAME RAGONDE.

DAME RAGONDE, _sortant du château, à gauche._

Quand votre dame et maîtresse, Quand madame la comtesse Est, hélas! dans la tristesse, Pourquoi ces chants d'allégresse?.. Pleins d'amour pour leur maîtresse, De bons et fidèles vassaux Doivent souffrir de tous ses maux. Elle veut au bon ermite Dans ce jour rendre visite, Pour que du mal qui l'agite Il puisse la délivrer.

ALICE.

Le ciel vient de l'inspirer.

DAME RAGONDE.

Vous croyez que sa science Peut nous rendre l'espérance?

RAIMBAUD.

Rien n'égale sa puissance: Mainte veuve, grâce à lui, A retrouvé son mari.

DAME RAGONDE.

Oh! je veux aussi l'entendre. Près de lui je veux me rendre, S'il est vrai qu'un coeur trop tendre Par lui Puisse être guéri.

RAIMBAUD.

Silence... Le voici!

SCÈNE III.

_LES PRÉCÉDENTS, LE COMTE ORY, déguisé en ermite avec une longue barbe._

AIR.

Que les destins prospères Accueillent vos prières! La paix du ciel, mes frères, Soit toujours avec vous! Veuves ou demoiselles, Dans vos peines cruelles, venez à moi, mes belles, Obliger est si doux! Je raccommode les familles, Et même aux jeunes filles Je donne des époux. Que les destins prospères Accueillent vos prières! La paix du ciel, mes frères, Soit toujours avec vous!

DAME RAGONDE.

Je viens vers vous!

LE COMTE ORY, _la regardant._

Parlez, dame... trop respectable.

DAME RAGONDE.

Tandis que nos maris, dont l'absence m'accable, Dans les champs musulmans moissonnent des lauriers, Leurs fidèles moitiés, quoiqu'à la fleur de l'âge, Ont juré comme moi de passer leur veuvage Dans le château de Formoutiers.

LE COMTE, _à part._

Où tant d'attraits sont prisonniers. (_Haut._) C'est le château de la belle comtesse.

DAME RAGONDE.

Dont le frère aux combats a suivi nos guerriers. Et cette noble châtelaine, Sur un mal inconnu, qui cause notre peine, Veut aujourd'hui vous consulter.

LE CONTE, _à part._

_(Haut.)_ Ah! quel bonheur! Près de moi qu'elle vienne, Mon devoir est de l'assister. _(Se retournant vers les paysans.)_ Voies aussi, mes enfants... De moi pour qu'on obtienne, On n'a qu'à demander... Parlez; Tous vos souhaits seront comblés.

CHOEUR, _se pressant autour du comte._

Ah! quel saint personnage! C'est le bienfaiteur du village.

DAME RAGONDE.

De grâce, parlons tous L'un après l'autre.

LE COMTE.

Quel désir est le vôtre? Que me demandez-vous.

LE CHOEUR.

Parlons l'un après l'autre. Silence! taisez-vous.

UN PAYSAN.

Moi je réclame Pour que ma femme Dans mon ménage Soit toujours sage.

LE COMTE.

C'est bien, c'est bien.

ALICE.

J'ai tant d'envie Qu'on me marie Au beau Julien!

LE COMTE.

C'est bien, c'est bien.

DAME RAGONDE.

Moi je demande Faveur bien grande, Qu'aujourd'hui même L'époux que j'aime Ici revienne Finir ma peine; Que je l'obtienne, C'est mon seul bien.

LE COMTE, _à part._

Qu'un bon ermite Qu'on sollicite, Qu'un bon ermite A de mérite! _(Se retournant vers les jeunes filles.)_ Jeune fillette, Et bachelette, Dans ma retraite Venez me voir.

RAIMBAUD.

Vous l'entendez, il faut le suivre à l'ermitage. Rendez hommage A son pouvoir.

TOUS, _entourant le comte._

Moi, moi, moi, bon ermite, Je sollicite Faveur bien grande, Et je demande De la tendresse, De la jeunesse, De la richesse: Exaucez-nous. Tout le village Vous rend hommage... A l'ermitage Nous irons tons.

_(Le comte remonte à son ermitage, suivi de toutes les filles. Dame Ragonde rentre au château. Les paysans sortent par le fond.)_

SCÈNE IV.

ISOLIER, LE GOUVERNEUR.

LE GOUVERNEUR.

Je ne puis plus longtemps voyager de la sorte.

ISOLIER.

Eh bien! reposons-nous sous ces ombrages frais.

LE GOUVERNEUR.

Pourquoi m'avoir forcé de quitter notre escorte Et m'amener ici?

ISOLIER, _à part, regardant à gauche._

J'avais bien mes projets... Voilà donc le château de ma belle cousine! Si je pouvais l'entrevoir... Quel bonheur! Mais, loin de partager l'ardeur qui me domine, Elle ferme à l'amour son castel et son coeur. _(Au gouverneur qui s'est assis.)_ Eh! monsieur le gouverneur, Reprenez-vous un peu courage?

LE GOUVERNEUR.

Maudit emploi! maudit message! Monseigneur notre prince, auquel je suis soumis, M'ordonne de chercher le comte Ory, son fils, Ce démon incarné, mon élève et mon maître, Qui, sans mon ordre, de la cour S'est avisé de disparaître.

ISOLIER, _à part._

Pour jouer quelque nouveau tour.

LE GOUVERNEUR.

On le disait caché dans ce séjour. Comment l'y découvrir?... Comment le reconnaître?

ISOLIER.

Vous devez tout savoir... D'être son gouverneur N'avez-vous pas l'honneur?

LE GOUVERNEUR.

Oui! quel honneur!

AIR.

Veiller sans cesse, Trembler toujours pour son altesse Et pour ses jours... Du gouverneur D'un grand seigneur, Tel est le profit et l'honneur. Quel honneur d'être gouverneur! A la guerre comme à la chasse, Si quelque péril le menace, Il faut partout suivre ses pas. Dût-il me mener au trépas! Veiller sans cesse, Trembler toujours, etc., etc., etc. Et s'il est épris d'une belle, Il me faut courir après elle; Tout en lui faisant des sermons Sur le danger des passions. Veiller sans cesse, Courir toujours, Pour son altesse Ou ses amours: Du gouverneur, D'un grand seigneur. Tel est le profit et l'honneur. Quel honneur d'être gouverneur!

SCÈNE V.

LES PRÉCÉDENTS; PAYSANS, PAYSANNES, _sortant de l'ermitage_

CHOEUR. O bon ermite! Vous, notre appui, Vous, notre ami, Merci vous di. O bon ermite! Je veux partout faire savoir Son grand mérite Et son pouvoir. Jeune fillette A, grâce à lui, Fortune faite, Et bon mari O saint prophète, Soyez béni! Oui, Puissant prophète, Soyez béni!

LE GOUVERNEUR, _à part, regardant les jeunes filles_.

Je vois paraître Minois joli; Ah! mon cher maître Doit être Près d'ici.

CHOEUR _des jeunes filles, l'apercevant_.

Un étranger! Qui peut-il être? Un beau seigneur. Pour le village, ah! quel honneur!

LE GOUVERNEUR, _à part_.

Ce respectable et bon ermite, Dont chacun vante le mérite, Malgré moi dans mon âme excite Un soupçon qui m'effraie ici. Lui qu'on adore, Lui qu'on implore, Serait-ce encore Le comte Ory? Depuis quand cet ermite est-il dans le village?

ALICE.

Depuis huit jours, pas davantage.

LE GOUVERNEUR.

O ciel! en voilà tout autant Qu'il est parti. _(Retenant Alice, qui reste la dernière.)_ Ma belle enfant, Où pourrais-je le voir?

ALICE.

Ici même ... à l'instant Il va venir ... madame la comtesse A désiré le consulter.

ISOLIER.

Vraiment.

ALICE.

Sur un mal inconnu qui l'accable et l'oppresse.

LE GOUVERNEUR ET ISOLIER.

Merci, merci, ma belle enfant.

LE GOUVERNEUR.

Il doit donc venir dans l'instant!

ISOLIER.

Elle va venir dans l'instant!

LE GOUVERNEUR, _à part_

Cette belle comtesse au regard séduisant! Ceci me semble encore une preuve plus forte. _A Isolier._ Attendez-moi ... Je vais retrouver notre escorte. _A part._ Puis ensemble nous reviendrons, pour confirmer, ou bien dissiper mes soupçons.

SCÈNE VI.

ISOLIER, _seul, regardant du côté du château._

Je vais revoir la beauté qui m'est chère.... Mais comment désarmer cette vertu si fière? Comment, en ma faveur, la toucher aujourd'hui? Si cet ermite, ce bon père, Voulait m'aider ... Oh! non ... ce serait trop hardi.... Allons, ne suis-je pas page du comte Ory!

SCÈNE VII.

ISOLIER, LE COMTE ORY, _en ermite._

ISOLIER.

Salut, ô vénérable ermite!

LE COMTE, _à part, avec un geste de surprise._

C'est mon page! sachons le dessein qu'il médite. _(Haut)._ Qui vers moi vous amène, ô charmant Isolier?

ISOLIER, _à part._

Il me connaît!

LE COMTE.

Tel est l'effet de ma science.

ISOLIER.

Un aussi grand savoir ne peut trop se payer, _(Lui donnant une bourse.)_ Et cette offrande est bien faible, je pense.

LE COMTE, _prenant la bourse._

N'importe ... à moi vous pouvez vous fier: Parlez, parlez, beau page.

DUO.

ISOLIER.

Une dame du haut parage Tient mon coeur en un doux servage, Et je brûle pour ses attraits.

LE COMTE.

Je n'y vois point de mal ... après?

ISOLIER.

Je croyais avoir su lui plaire; Et pourtant son coeur trop sévère S'oppose à mes tendres souhaits.

LE COMTE.

Je n'y vois pas de mal ... après?

ISOLIER.

Et jusqu'au retour de son frère, Qui des croisés suit la bannière, Aucun amant, aucun mortel Ne peut entrer dans ce castel.

LE COMTE, _à part._

Celui de la comtesse ... o ciel!

ISOLIER.

Pour y pénétrer, comment faire? J'avais bien un moyen fort beau; Mais je le crois trop téméraire.

LE COMTE.

Parlez ... parlez ... beau jouvenceau.

ISOLIER.

Je voulais, d'une pèlerine Prenant la cape et le manteau, M'introduire dans ce château.

LE COMTE.

Bien! bien ... le moyen est nouveau. _A part._ On peut s'en servir, j'imagine. _Au page._ Noble page du comte Ory, Serez un jour digne de lui!

ENSEMBLE.

LE COMTE, _à part_.

Voyez donc, voyez donc le traître? Oser jouter contre son maître! Mais je le tiens, et l'on verra Qui de nous deux l'emportera.

ISOLIER, _à part_.

A l'espoir je me sens renaître Ce moyen est un coup de maître.... Oui, je le tiens, et vois déjà Que son pouvoir me servira.

ISOLIER.

Mais d'abord ce projet réclame Vos soins pour être exécuté.

LE COMTE.

Comment?

ISOLIER.

Par cette noble dame Vous allez être consulté.

LE COMTE, _à part_.

C'est qu'il sait tout, en vérité.

ISOLIER.

Dites-lui que l'indifférence Cause, hélas! son tourment fatal.

LE COMTE.

J'entends! j'entends ... ce n'est pas mal.

ISOLIER.

Et pour guérir à l'instant même, Dites-lui ... qu'il faut qu'elle m'aime.

LE COMTE.

J'entends! j'entends ... ce n'est pas mal. Je lui dirai qu'il faut qu'elle aime.... (_A part.)_ Mais un autre que mon rival....

ISOLIER.

Dites-lui bien qu'il faut qu'elle aime.

LE COMTE.

Noble page du comte Ory, Serez un jour digne de lui!

ENSEMBLE.

LE COMTE.

Voyez donc, voyez donc le traître? Oser jouter contre son maître! Mais je le tiens, et l'on verra Qui de nous deux l'emportera.

ISOLIER.

A l'espoir je me sens renaître Ce moyen est un coup de maître.... Oui, je le tiens, et vois déjà Que son pouvoir me servira.

SCÈNE VIII.

LES PRÉCÉDENTS: LA COMTESSE, DAME RAGONDE, TOUTES LES FEMMES, sortant du château; dans le fond, PAYSANS ET PAYSANNES, VASSAUX de la comtesse, marche, etc.

LA COMTESSE, _apercevant Isolier._

Isolier dans ces lieux!

ISOLIER.

Sur le mal qui m'agite Je venais consulter aussi le bon ermite.

LE COMTE

Je dois à tous les malheureux Mes conseils et mes voeux.

LA COMTESSE, _s'approchant du comte Ory._

Une lente souffrance Me consume en silence; Et ma seule espérance Est la tombe où j'avance Sans peine et sans plaisir; Et de mon âme émue Je voudrais et ne puis bannir Cette langueur qui me tue. O peine horrible! Vous que l'on dit sensible, Daignez, s'il est possible, Guérir le mal terrible Dont je me sens mourir!

ISOLIER ET LE CHOEUR.

Ah! par votre science Dissipez sa douleur.

LA COMTESSE.

Faut-il mourir de ma souffrance?

LE CHOEUR.

Ah! que votre puissance Lui rende le bonheur.

ISOLIER, _à part, au comte_.

Vous avez entendu sa touchante prière! Voici le vrai moment, parlez pour moi, bon père!

LE COMTE, _à la comtesse_.

Je puis guérir vos maux, Si vous croyez à ma science Ils viennent de l'indifférence Qui laisse votre coeur dans un fatal repos. Et pour renaître à l'existence, Il faut aimer, former de nouveaux noeuds.

LA COMTESSE.

Hélas! je ne le peux. Naguère encor d'un éternel veuvage Mon coeur fit le serment.

LE COMTE.

Le ciel vous en dégage. Il ordonne que de vos jours La flamme se ranime au flambeau des amours.

LA COMTESSE.

Surprise extrême! Le ciel lui-même Vient par sa voix me ranimer! _(A part.)_ Toi, pour qui je soupire, Toi, cause d'un martyre Que je n'osais exprimer, Isolier, je puis donc t'aimer! Je puis t'aimer et te le dire! Ah! bon ermite, que mon coeur Vous doit de reconnaissance! Par vos talents, votre science Vous m'avez rendu le bonheur.

ISOLIER ET LE CHOEUR, _à part_.

Oui, sa douce parole Semble la ranimer; Le mal qui la désole Commence à se calmer.

LE CHOEUR.

Les belles affligées Par lui sont protégées... Par lui, par ses discours, Les belles affligées Se consolent toujours.

ISOLIER, _bas, au comte.

C'est bien... je suis content.

LE COMTE.

Encore un mot, de grâce. _(A demi voix.)_ D'un grand péril qui vous menace Je dois vous avertir!... il faut vous défier....

LA COMTESSE.

De qui?

LE COMTE, _à voix basse._

De ce jeune Isolier.

LA COMTESSE.

O ciel!

LE COMTE, _de même._

Songez qu'il est le page De ce terrible comte Ory. Dont les galants exploits.... Mais ici.... devant lui, Je n'oserais en dire davantage. Entrons dans ce castel.

LA COMTESSE.

Mon coeur en a frémi! _(Au comte.)_ Venez, ô mon sauveur!... ô mon unique appui!

_(Elle prend le comte par la main, et va l'entraîner dans le château. Toutes les dames les suivent. Le comte Ory a déjà mis le pied sur le pont-levis, et, en raillant Isolier, fait un geste de joie. En ce moment entre le gouverneur, suivi de tous les chevaliers de son escorte._)

SCÈNE IX.

LES PRÉCÉDENTS, LE GOUVERNEUR, CHEVALIERS, etc.

LES CHEVALIERS ET LE GOUVERNEUR.

Nous saurons bien le reconnaître. Avançons... _(Apercevant Raimbaud qui est en paysan.)_ Qu'ai-je vu!... c'est Raimbaud, Le confident, l'ami de notre maître!

RAIMBAUD.

Taisez-vous donc, ne dites mot.

LE GOUVERNEUR.

Plus de doute, plus de mystère, _(Montrant l'ermite.)_ C'est Monseigneur! c'est lui!

LE COMTE, _à voix basse._

Misérable! crains ma colère.

TOUS LES CHEVALIERS, _s'inclinant._

C'est le comte Ory!

TOUTES LES FEMMES, _s'éloignant avec effroi, et se réfugiant dans un coin._

Le comte Ory!

LES PAYSANS, _s'avançant avec indignation._

Le comte Ory!

LE COMTE.

Eh bien! oui... le voici.

QUATUOR DICESIMO.

Ciel! ô terreur' ô trouble extrême! Quel indigne stratagème! Mon coeur En frémit d'horreur.

LE COMTE, _bas, à Raimbaud._

O dépit extrême! Lorsque j'étais sûr du succès, C'est notre gouverneur lui-même Qui vient déjouer mes projets.

LE GOUVERNEUR.

Pour vous, et de la part d'un père qui vous aime, J'apporte cet écrit qu'il remit à ma foi. Lisez.

LE COMTE.

Eh! lis toi-même; D'un chevalier est-ce l'emploi?

LE GOUVERNEUR, _lisant._

«La croisade est finie, Et dans notre patrie Tous nos preux chevaliers vont bientôt revenir.»

TOUTES LES FEMMES, _avec joie._

La croisade est finie, Et dans notre patrie Tous nos maris vont enfin revenir.

LE GOUVERNEUR, _lisant._

«Mon fils, pour mieux fêter des guerriers que j'honore, Je veux qu'auprès de moi vous brilliez à ma cour.... Mais venez... hâtez-vous; car la deuxième aurore Peut-être dans ces lieux les verra de retour.»

ENSEMBLE.

CHOEUR DE FEMMES.

Quoi! demain?... ô bonheur extrême! Nos maris vont revenir!

LE COMTE.

Quoi! demain?... ô dépit extrême! Leurs maris vont revenir!

RAIMBAUD, _bas._

Oui, Monseigneur, il faut partir; A votre père il faut obéir.

LE COMTE.

Il n'est pas temps... un dernier stratagème Peut encor nous servir.

DAME RAGONDE ET LES FEMMES, _au comte Ory._

Adieu vous dis, ô noble comte, Soyez plus heureux désormais.

LE COMTE, _à part._

Sachons venter ma honte Par de nouveaux succès. _(Bas, à Raimbaud.)_ Un jour encor nous reste, Sachons en profiter.

RAIMBAUD, _bas._

Quoi! ce retour funeste....

LE COMTE.

Ne saurait m'arrêter.

ENSEMBLE.

LE COMTE ET SES COMPAGNONS.

Beauté qui ris de ma souffrance, Bientôt nous nous reverrons; Je veux qu'une douce vengeance Vienne réparer mes affronts.

LA COMTESSE ET SES FEMMES.

Mon coeur renaît à l'espérance. Le ciel que nous implorons, Saurait encor, dans sa clémence, Nous soustraire à d'autres affronts.

ISOLIER, _montrant le comte Ory._

Observons tout avec prudence; Suivons ses pas et voyons Si par quelque autre extravagance Il songe à venger ses affronts.

ACTE DEUXIÈME.

_La chambre à coucher de la comtesse. Deux portes latérales; porte au fond. A gauche, un lit de repos, et une table sur laquelle brille une lampe. A droite, une croisée au premier plan._

SCÈNE PREMIÈRE.

LA COMTESSE, DAME RAGONDE, DAMES _de la suite de la comtesse groupées différemment et occupées à des ouvrages de femmes._

LE CHOEUR.

Dans ce séjour calme et tranquille S'écoulent nos jours innocents; Et nous bravons dans cet asile Les entreprises des méchants.

LA COMTESSE, _assise et brodant une écharpe._

Je tremble encore quand j'y pense; Quel homme que ce comte Ory! De la vertu, de l'innocence C'est le plus cruel ennemi.

DAME RAGONDE.

C'est le nôtre... Dieu! quelle audace! D'un saint homme prendre la place! Et me promettre mon mari!

LA COMTESSE.

Par bonheur nous pouvons sans crainte Le défier dans cette enceinte, Qui nous protège contre lui.

ENSEMBLE.

Dans ce séjour calme et tranquille S'écoulent nos jours innocents; Et nous bravons dans cet asile Les entreprises des méchants.

_(L'orage qui a commencé à gronder pendant la reprise du choeur précédent se fait entendre en ce moment avec plus de force.)_

TOUTES, _effrayées._

Écoutez!... le ciel gronde.

LA COMTESSE.

Oui, la grêle et la pluie Ébranlent les vitraux de ce noble castel.

DAME RAGONDE.

Nous sommes à l'abri!... que je rends grâce au ciel!

LA COMTESSE.

Et moi, lorsque l'orage éclate avec furie, Au fond du coeur combien je plains Le sort des pauvres pèlerins!

_(En ce moment on entend au dehors, au-dessous de la croisée à droite:)_

Noble châtelaine, Voyez notre peine; Et dans ce domaine, Dame de beauté, Pour fuir la disgrâce Dont on nous menace, Donnez-nous, par grâce, L'hospitalité.

LA COMTESSE.

Voyez qui ce peut être, et qui frappe à cette heure. Jamais le malheureux qui vient nous supplier N'a de cette antique demeure Imploré vainement le toit hospitalier.

_(Dame Ragonde sort. La comtesse et les autres dames chantent le choeur suivant; et en même temps on reprend en dehors celui qu'on a déjà entendu. L'orage redouble.)_

ENSEMBLE.

LES FEMMES.

Grand Dieu! dans ta bonté suprême, Apaise cet orage affreux! En ce moment l'époux que j'aime Est peut-être aussi malheureux.

LA COMTESSE.

Grand Dieu! dans ta bonté suprême, Apaise cet orage affreux! En ce moment celui que j'aime Est peut-être aussi malheureux.

LE CHOEUR DES CHEVALIERS.

Noble châtelaine, Voyez notre peine; Et dans ce domaine, Dame de beauté, Pour fuir la disgrâce, Dont on nous menace, Donnez-nous, par grâce L'hospitalité.

SCÈNE II.

LES PRÉCÉDENTS, DAME RAGONDE.

DAME RAGONDE, _d'un air agité._

Quand tomberont sur lui les vengeances divines Quelle horreur!

TOUTES.

Qu'avez-vous?

DAME RAGONDE.

Dieu! quel crime inouï!

LA COMTESSE.

Mais qu'est-ce donc?

DAME RAGONDE.

Encore un trait du comte Ory. De malheureuses pèlerines Qui, fuyant sa poursuite, et cherchant un abri, Pour la nuit demandent un asile.

LA COMTESSE.

Que nos secours leur soient offerts!

DAME RAGONDE.

J'ai prévenu vos voeux! ce soin m'était facile. On aime à compatir aux maux qu'on a soufferts...

LA COMTESSE.

Ces dames sont-elles nombreuses?

DAME RAGONDE.

Quatorze.

LA COMTESSE.

C'est beaucoup!

DAME RAGONDE.

Mais quel air! quel maintien!

LA COMTESSE.

Leur âge?

DAME RAGONDE.

Quarante ans.

LA COMTESSE.

Leurs figures?

DAME RAGONDE.

Affreuses! Ce comte Ory n'a peur de rien. Je les ai fait entrer au parloir en silence. Elles tremblaient encor de froid et de frayeur. L'une d'elles pourtant, dans sa reconnaissance, De vous voir un instant demande la faveur. Mais c'est elle, je pense: Elle approche.

LA COMTESSE.

C'est bien. Laissez-nous un instant.

DAME RAGONDE, _au comte Ory, qui paraît en pèlerine et les yeux baissés._

Entrez, ne craignez rien. _(Toutes les dames sortent.)_

LA COMTESSE.

Ragonde avait raison, quel modeste maintien!

SCÈNE III.

LA COMTESSE, LE COMTE ORY.

DUO.

LE COMTE.

Ah! quel respect, Madame, Pour vos vertus m'enflamme; Souffrez que de mon âme J'exprime ici l'ardeur! Nous vous devons l'honneur.

LA COMTESSE.

Je suis heureuse et fière D'avoir d'un téméraire Déjoué les projets! Je suis heureuse et fière D'avoir à sa colère Dérobé tant d'attraits!

LE COMTE.

Ah! dans mon coeur charmé de tant de grâce, Ne craignez pas que rien efface Le souvenir de vos bienfaits. _(Prenant sa main.)_ Par cette main, je le jure à jamais.

LA COMTESSE.

Que faites-vous?

LE COMTE.

De ma reconnaissance, Quoi! l'excès vous offense! Ah! sans votre assistance, Hélas! lorsque j'y pense... Quel était notre sort!... Je tremble encor!...

LA COMTESSE, _avec bonté, et lui tendant la main._

Calmez le trouble de votre âme.

LE COMTE, _pressant sa main sur ses lèvres._

Ah! Madame!

LA COMTESSE, _souriant._

Quel excès de frayeur!

LE COMTE.

Il fait battre mon coeur.

ENSEMBLE.

LA COMTESSE.

Ah! vous pouvez sans crainte Braver le comte Ory. Ici, dans cette enceinte, On peut rire de lui.

LE COMTE, _à part._

Même dans cette enceinte, Craignez le comte Ory. _(Haut.)_ On le dit téméraire.

LA COMTESSE.

Je brave sa colère.

LE COMTE.

On prétend qu'il vous aime.

LA COMTESSE.

Lui!... Quelle audace extrême!

LE COMTE.

A vos genoux S'il implorait sa grâce, Madame, que feriez-vous?

LA COMTESSE.

D'une pareille audace La honte et le mépris Seraient le prix.

ENSEMBLE.

LA COMTESSE.

Le téméraire Qui croit nous plaire, En vain espère Être vainqueur; Moi je préfère L'amant sincère Qui sait nous taire Sa tendre ardeur... Mais on doit rire Du faux délire Et du martyre D'un séducteur.

LE COMTE.

Beauté si fière, Prude sévère, Bientôt j'espère Toucher ton coeur; Je ris d'avance De sa défense; La résistance Est de rigueur... Puis l'heure arrive Où la captive, Faible et plaintive, Cède au vainqueur.

LA COMTESSE.

Voici vos compagnes fidèles.

LE COMTE.

(_Se reprenant._) Je les entends... ce sont eux... ce sont elles! _(A part et regardant par le fond.)_ Mes chevaliers! sous ces humbles habits!

LA COMTESSE, _montrant une table qu'on a apportée à la fin du duo_.

J'ordonne qu'on vous serve et du lait et des fruits.

LE COMTE. Quelle bonté céleste! _Il baise avec respect la main de la comtesse, qui sort en le regardant avec intérêt. Le comte la suit quelque temps des yeux; puis il dit en montrant la table_: L'ordinaire est frugal et le repas modeste Pour d'aussi nobles appétits.

SCÈNE IV.

LE COMTE, LE GOUVERNEUR, ONZE CHEVALIERS. _Ils sont vêtus d'une pèlerine qui est entr'ouverte, et laisse apercevoir leurs habits de chevaliers._

LE CHOEUR.

Ah! la bonne folie! C'est charmant, c'est divin! Le plaisir nous convie A ce joyeux festin.

LE COMTE.