Le comte de Monte-Cristo, Tome IV

Chapter 6

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--Comment! s'écria Morrel, vous mort?

--Eh! ne faut-il pas tout prévoir, cher ami? Mais qu'avez-vous fait hier après m'avoir quitté?

--J'ai été chez Tortoni, où, comme je m'y attendais, j'ai trouvé Beauchamp et Château-Renaud. Je vous avoue que je les cherchais.

--Pour quoi faire, puisque tout cela était convenu?

--Écoutez, comte, l'affaire est grave, inévitable.

--En doutiez-vous?

--Non. L'offense a été publique, et chacun en parlait déjà.

--Eh bien?

--Eh bien, j'espérais faire changer les armes, substituer l'épée au pistolet. Le pistolet est aveugle.

--Avez-vous réussi? demanda vivement Monte-Cristo avec une imperceptible lueur d'espoir.

--Non, car on connaît votre force à l'épée.

--Bah! qui m'a donc trahi?

--Les maîtres d'armes que vous avez battus.

--Et vous avez échoué?

--Ils ont refusé positivement.

--Morrel, dit le comte, m'avez-vous jamais vu tirer le pistolet?

--Jamais.

--Eh bien, nous avons le temps, regardez.»

Monte-Cristo prit les pistolets qu'il tenait quand Mercédès était entrée, et collant un as de trèfle contre la plaque, en quatre coups il enleva successivement les quatre branches du trèfle.

À chaque coup Morrel pâlissait.

Il examina les balles avec lesquelles Monte-Cristo exécutait ce tour de force, et il vit qu'elles n'étaient pas plus grosses que des chevrotines.

«C'est effrayant, dit-il; voyez donc, Emmanuel!»

Puis, se retournant vers Monte-Cristo:

«Comte, dit-il, au nom du Ciel, ne tuez pas Albert! le malheureux a une mère!

--C'est juste, dit Monte-Cristo, et, moi, je n'en ai pas.»

Ces mots furent prononcés avec un ton qui fit frissonner Morrel.

«Vous êtes l'offensé, comte.

--Sans doute; qu'est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire que vous tirez le premier.

--Je tire le premier?

--Oh! cela, je l'ai obtenu ou plutôt exigé; nous leur faisons assez de concessions pour qu'ils nous fissent celles-là.

--Et à combien de pas?

--À vingt.»

Un effrayant sourire passa sur les lèvres du comte.

«Morrel, dit-il, n'oubliez pas ce que vous venez de voir.

--Aussi, dit le jeune homme, je ne compte que sur votre émotion pour sauver Albert.

--Moi, ému? dit Monte-Cristo.

--Ou sur votre générosité, mon ami; sûr de votre coup comme vous l'êtes, je puis vous dire une chose qui serait ridicule si je la disais à un autre.

--Laquelle?

--Cassez-lui un bras, blessez-le, mais ne le tuez pas.

--Morrel, écoutez encore ceci, dit le comte, je n'ai pas besoin d'être encouragé à ménager M. de Morcerf; M. de Morcerf, je vous l'annonce d'avance, sera si bien ménagé qu'il reviendra tranquillement avec ses deux amis tandis que moi...

--Eh bien, vous?

--Oh! c'est autre chose, on me rapportera, moi.

--Allons donc! s'écria Maximilien hors de lui.

--C'est comme je vous l'annonce, mon cher Morrel, M. de Morcerf me tuera.»

Morrel regarda le comte en homme qui ne comprend plus.

«Que vous est-il donc arrivé depuis hier soir, comte?

--Ce qui est arrivé à Brutus la veille de la bataille de Philippes: j'ai vu un fantôme.

--Et ce fantôme?

--Ce fantôme, Morrel, m'a dit que j'avais assez vécu.»

Maximilien et Emmanuel se regardèrent; Monte-Cristo tira sa montre.

«Partons, dit-il, il est sept heures cinq minutes, et le rendez-vous est pour huit heures juste.»

Une voiture attendait toute attelée; Monte-Cristo y monta avec ses deux témoins.

En traversant le corridor, Monte-Cristo s'était arrêté pour écouter devant une porte, et Maximilien et Emmanuel, qui, par discrétion, avaient fait quelques pas en avant, crurent entendre répondre à un sanglot par un soupir.

À huit heures sonnantes on était au rendez-vous.

«Nous voici arrivés, dit Morrel en passant la tête par la portière, et nous sommes les premiers.

--Monsieur m'excusera, dit Baptistin qui avait suivi son maître avec une terreur indicible, mais je crois apercevoir là-bas une voiture sous les arbres.

--En effet, dit Emmanuel, j'aperçois deux jeunes gens qui se promènent et semblent attendre.»

Monte-Cristo sauta légèrement en bas de sa calèche et donna la main à Emmanuel et à Maximilien pour les aider à descendre.

Maximilien retint la main du comte entre les siennes.

«À la bonne heure, dit-il, voici une main comme j'aime la voir à un homme dont la vie repose dans la bonté de sa cause.»

Monte-Cristo tira Morrel, non pas à part, mais d'un pas ou deux en arrière de son beau-frère.

«Maximilien, lui demanda-t-il, avez-vous le coeur libre?»

Morrel regarda Monte-Cristo avec étonnement.

«Je ne vous demande pas une confidence, cher ami, je vous adresse une simple question; répondez oui ou non, c'est tout ce que je vous demande.

--J'aime une jeune fille, comte.

--Vous l'aimez beaucoup?

--Plus que ma vie.

--Allons, dit Monte-Cristo, voilà encore une espérance qui m'échappe.»

Puis, avec un soupir:

«Pauvre Haydée! murmura-t-il.

--En vérité, comte! s'écria Morrel, si je vous connaissais moins, je vous croirais moins brave que vous n'êtes!

--Parce que je pense à quelqu'un que je vais quitter, et que je soupire! Allons donc, Morrel, est-ce à un soldat de se connaître si mal en courage? est-ce que c'est la vie que je regrette? Qu'est-ce que cela me fait à moi, qui ai passé vingt ans entre la vie et la mort, de vivre ou de mourir? D'ailleurs, soyez tranquille, Morrel, cette faiblesse, si c'en est une, est pour vous seul. Je sais que le monde est un salon dont il faut sortir poliment et honnêtement, c'est-à-dire en saluant et en payant ses dettes de jeu.

--À la bonne heure, dit Morrel, voilà qui est parler. À propos, avez-vous apporté vos armes?

--Moi! pour quoi faire? J'espère bien que ces messieurs auront les leurs.

--Je vais m'en informer, dit Morrel.

--Oui, mais pas de négociations, vous m'entendez?

--Oh! soyez tranquille.»

Morrel s'avança vers Beauchamp et Château-Renaud. Ceux-ci, voyant le mouvement de Maximilien, firent quelques pas au-devant de lui.

Les trois jeunes gens se saluèrent, sinon avec affabilité, du moins avec courtoisie.

«Pardon, messieurs, dit Morrel, mais je n'aperçois pas M. de Morcerf!

--Ce matin, répondit Château-Renaud, il nous a fait prévenir qu'il nous rejoindrait sur le terrain seulement.

--Ah!» fit Morrel.

Beauchamp tira sa montre.

«Huit heures cinq minutes; il n'y a pas de temps de perdu, monsieur Morrel, dit-il.

--Oh! répondit Maximilien, ce n'est point dans cette intention que je le disais.

--D'ailleurs, interrompit Château-Renaud, voici une voiture.»

En effet, une voiture s'avançait au grand trot par une des avenues aboutissant au carrefour où l'on se trouvait.

«Messieurs, dit Morrel, sans doute que vous vous êtes munis de pistolets. M. de Monte-Cristo déclare renoncer au droit qu'il avait de se servir des siens.

--Nous avons prévu cette délicatesse de la part du comte, monsieur Morrel, répondit Beauchamp, et j'ai apporté des armes, que j'ai achetées il y a huit ou dix jours, croyant que j'en aurais besoin pour une affaire pareille. Elles sont parfaitement neuves et n'ont encore servi à personne. Voulez-vous les visiter?

--Oh! monsieur Beauchamp, dit Morrel en s'inclinant, lorsque vous m'assurez que M. de Morcerf ne connaît point ces armes, vous pensez bien, n'est-ce pas, que votre parole me suffit?

--Messieurs, dit Château-Renaud, ce n'était point Morcerf qui nous arrivait dans cette voiture, c'était, ma foi! c'étaient Franz et Debray.»

En effet, les deux jeunes gens annoncés s'avancèrent.

«Vous ici, messieurs! dit Château-Renaud en échangeant avec chacun une poignée de main; et par quel hasard?

--Parce que, dit Debray, Albert nous a fait prier ce matin, de nous trouver sur le terrain.»

Beauchamp et Château-Renaud se regardèrent d'un air étonné.

«Messieurs, dit Morrel, je crois comprendre.

--Voyons!

--Hier, dans l'après-midi, j'ai reçu une lettre de M. de Morcerf, qui me priait de me trouver à l'Opéra.

--Et moi aussi, dit Debray.

--Et moi aussi, dit Franz.

--Et nous aussi, dirent Château-Renaud et Beauchamp.

--Il voulait que vous fussiez présents à la provocation, dit Morrel, il veut que vous soyez présents au combat.

--Oui, dirent les jeunes gens, c'est cela, monsieur Maximilien; et, selon toute probabilité, vous avez deviné juste.

--Mais, avec tout cela, murmura Château-Renaud, Albert ne vient pas; il est en retard de dix minutes.

--Le voilà, dit Beauchamp, il est à cheval; tenez, il vient ventre à terre suivi de son domestique.

--Quelle imprudence, dit Château-Renaud, de venir à cheval pour se battre au pistolet! Moi qui lui avais si bien fait la leçon!

--Et puis, voyez, dit Beauchamp, avec un col à sa cravate, avec un habit ouvert, avec un gilet blanc; que ne s'est-il fait tout de suite dessiner une mouche sur l'estomac? ç'eût été plus simple et plus tôt fini!»

Pendant ce temps, Albert était arrivé à dix pas du groupe que formaient les cinq jeunes gens; il arrêta son cheval, sauta à terre, et jeta la bride au bras de son domestique.

Albert s'approcha. Il était pâle, ses yeux étaient rougis et gonflés. On voyait qu'il n'avait pas dormi une seconde de toute la nuit. Il y avait, répandue sur toute sa physionomie, une nuance de gravité triste qui ne lui était pas habituelle.

«Merci, messieurs, dit-il, d'avoir bien voulu vous rendre à mon invitation: croyez que je vous suis on ne peut plus reconnaissant de cette marque d'amitié.»

Morrel, à l'approche de Morcerf, avait fait une dizaine de pas en arrière et se trouvait à l'écart.

«Et à vous aussi, monsieur Morrel, dit Albert, mes remerciements vous appartiennent. Approchez donc, vous n'êtes pas de trop.

--Monsieur, dit Maximilien, vous ignorez peut-être que je suis le témoin de M. de Monte-Cristo?

--Je n'en étais pas sûr, mais je m'en doutais. Tant mieux, plus il y aura d'hommes d'honneur ici, plus je serai satisfait.

--Monsieur Morrel, dit Château-Renaud, vous pouvez annoncer à M. le comte de Monte-Cristo que M. de Morcerf est arrivé, et que nous nous tenons à sa disposition.»

Morrel fit un mouvement pour s'acquitter de sa commission. Beauchamp, en même temps, tirait la boîte de pistolets de la voiture.

«Attendez, messieurs, dit Albert, j'ai deux mots à dire à M. le comte de Monte-Cristo.

--En particulier? demanda Morrel.

--Non, monsieur, devant tout le monde.»

Les témoins d'Albert se regardèrent tout surpris; Franz et Debray échangèrent quelques paroles à voix basse, et Morrel, joyeux de cet incident inattendu, alla chercher le comte, qui se promenait dans une contre-allée avec Emmanuel.

«Que me veut-il? demanda Monte-Cristo.

--Je l'ignore, mais il demande à vous parler.

--Oh! dit Monte-Cristo, qu'il ne tente pas Dieu par quelque nouvel outrage!

--Je ne crois pas que ce soit son intention», dit Morrel.

Le comte s'avança, accompagné de Maximilien et d'Emmanuel: son visage calme et plein de sérénité faisait une étrange opposition avec le visage bouleversé d'Albert, qui s'approchait, de son côté, suivi des quatre jeunes gens.

À trois pas l'un de l'autre, Albert et le comte s'arrêtèrent.

«Messieurs, dit Albert, approchez-vous; je désire que pas un mot de ce que je vais avoir l'honneur de dire à M. le comte de Monte-Cristo ne soit perdu; car ce que je vais avoir l'honneur de lui dire doit être répété par vous à qui voudra l'entendre, si étrange que mon discours vous paraisse.

--J'attends, monsieur, dit le comte.

--Monsieur, dit Albert d'une voix tremblante d'abord, mais qui s'assura de plus en plus; monsieur, je vous reprochais d'avoir divulgué la conduite de M. de Morcerf en Épire; car, si coupable que fût M. le comte de Morcerf, je ne croyais pas que ce fût vous qui eussiez le droit de le punir. Mais aujourd'hui, monsieur, je sais que ce droit vous est acquis. Ce n'est point la trahison de Fernand Mondego envers Ali-Pacha qui me rend si prompt à vous excuser, c'est la trahison du pécheur Fernand envers vous, ce sont les malheurs inouïs qui ont été la suite de cette trahison. Aussi je le dis, aussi je le proclame tout haut: oui, monsieur, vous avez eu raison de vous venger de mon père, et moi, son fils, je vous remercie de n'avoir pas fait plus!»

La foudre, tombée au milieu des spectateurs de cette scène inattendue, ne les eût pas plus étonnés que cette déclaration d'Albert.

Quant à Monte-Cristo, ses yeux s'étaient lentement levés au ciel avec une expression de reconnaissance infinie, et il ne pouvait assez admirer comment cette nature fougueuse d'Albert, dont il avait assez connu le courage au milieu des bandits romains, s'était tout à coup pliée à cette subite humiliation. Aussi reconnut-il l'influence de Mercédès, et comprit-il comment ce noble coeur ne s'était pas opposé au sacrifice qu'elle savait d'avance devoir être inutile.

«Maintenant, monsieur, dit Albert, si vous trouvez que les excuses que je viens de vous faire sont suffisantes, votre main, je vous prie. Après le mérite si rare de l'infaillibilité qui semble être le vôtre, le premier de tous les mérites, à mon avis, est de savoir avouer ses torts. Mais cet aveu me regarde seul. J'agissais bien selon les hommes, mais vous, vous agissiez bien selon Dieu. Un ange seul pouvait sauver l'un de nous de la mort et l'ange est descendu du ciel, sinon pour faire de nous deux amis, hélas! la fatalité rend la chose impossible, mais tout au moins deux hommes qui s'estiment.»

Monte-Cristo, l'oeil humide, la poitrine haletante, la bouche entrouverte, tendit à Albert une main que celui-ci saisit et pressa avec un sentiment qui ressemblait à un respectueux effroi.

«Messieurs, dit-il, monsieur de Monte-Cristo veut bien agréer mes excuses. J'avais agi précipitamment envers lui. La précipitation est mauvaise conseillère: j'avais mal agi. Maintenant ma faute est réparée. J'espère bien que le monde ne me tiendra point pour lâche parce que j'ai fait ce que ma conscience m'a ordonné de faire. Mais, en tout cas, si l'on se trompait sur mon compte, ajouta le jeune homme en relevant la tête avec fierté et comme s'il adressait un défi à ses amis et à ses ennemis, je tâcherais de redresser les opinions.

--Que s'est-il donc passé cette nuit? demanda Beauchamp à Château-Renaud; il me semble que nous jouons ici un triste rôle.

--En effet, ce qu'Albert vient de faire est bien misérable ou bien beau, répondit le baron.

--Ah! voyons, demanda Debray à Franz, qu'est-ce que cela veut dire? Comment! le comte de Monte-Cristo déshonore M. de Morcerf, et il a eu raison aux yeux de son fils! Mais, eussé-je dix Janina dans ma famille, je ne me croirais obligé qu'à une chose, ce serait de me battre dix fois.»

Quant à Monte-Cristo, le front penché, les bras inertes, écrasé sous le poids de vingt-quatre ans de souvenirs, il ne songeait ni à Albert, ni à Beauchamp, ni à Château-Renaud, ni à personne de ceux qui se trouvaient là: il songeait à cette courageuse femme qui était venue lui demander la vie de son fils, à qui il avait offert la sienne et qui venait de la sauver par l'aveu terrible d'un secret de famille, capable de tuer à jamais chez ce jeune homme le sentiment de la piété filiale.

«Toujours la Providence! murmura-t-il: ah! c'est d'aujourd'hui seulement que je suis bien certain d'être l'envoyé de Dieu!»

XCI

La mère et le fils.

Le comte de Monte-Cristo salua les cinq jeunes gens avec un sourire plein de mélancolie et de dignité, et remonta dans sa voiture avec Maximilien et Emmanuel.

Albert, Beauchamp et Château-Renaud restèrent seuls sur le champ de bataille.

Le jeune homme attacha sur ses deux témoins un regard qui, sans être timide, semblait pourtant leur demander leur avis sur ce qui venait de se passer.

«Ma foi! mon cher ami, dit Beauchamp le premier, soit qu'il eût plus de sensibilité, soit qu'il eût moins de dissimulation, permettez-moi de vous féliciter: voilà un dénouement bien inespéré à une bien désagréable affaire.»

Albert resta muet et concentré dans sa rêverie. Château-Renaud se contenta de battre sa botte avec sa canne flexible.

«Ne partons-nous pas? dit-il après ce silence embarrassant.

--Quand il vous plaira, répondit Beauchamp; laissez-moi seulement le temps de complimenter M. de Morcerf; il a fait preuve aujourd'hui d'une générosité si chevaleresque... si rare!

--Oh! oui, dit Château-Renaud.

--C'est magnifique, continua Beauchamp, de pouvoir conserver sur soi-même un empire aussi grand!

--Assurément: quant à moi, j'en eusse été incapable, dit Château-Renaud avec une froideur des plus significatives.

--Messieurs, interrompit Albert, je crois que vous n'avez pas compris qu'entre M. de Monte-Cristo et moi il s'est passé quelque chose de bien grave...

--Si fait, si fait, dit aussitôt Beauchamp, mais tous nos badauds ne seraient pas à portée de comprendre votre héroïsme, et, tôt ou tard, vous vous verriez forcé de le leur expliquer plus énergiquement qu'il ne convient à la santé de votre corps et à la durée de votre vie. Voulez-vous que je vous donne un conseil d'ami? Partez pour Naples, La Haye ou Saint-Pétersbourg, pays calmes, où l'on est plus intelligent du point d'honneur que chez nos cerveaux brûlés de Parisiens. Une fois là, faites pas mal de mouches au pistolet, et infiniment de contres de quarte et de contres de tierce; rendez-vous assez oublié pour revenir paisiblement en France dans quelques années, ou assez respectable, quant aux exercices académiques, pour conquérir votre tranquillité. N'est-ce pas, monsieur de Château-Renaud, que j'ai raison?

--C'est parfaitement mon avis, dit le gentilhomme. Rien n'appelle les duels sérieux comme un duel sans résultat.

--Merci, messieurs, répondit Albert avec un froid sourire; je suivrai votre conseil, non parce que vous me le donnez, mais parce que mon intention était de quitter la France. Je vous remercie également du service que vous m'avez rendu en me servant de témoins. Il est bien profondément gravé dans mon coeur, puisque, après les paroles que je viens d'entendre, je ne me souviens plus que de lui.»

Château-Renaud et Beauchamp se regardèrent. L'impression était la même sur tous deux, et l'accent avec lequel Morcerf venait de prononcer son remerciement était empreint d'une telle résolution, que la position fût devenue embarrassante pour tous si la conversation eût continué.

«Adieu, Albert», fit tout à coup Beauchamp en tendant négligemment la main au jeune homme, sans que celui-ci parût sortir de sa léthargie.

En effet, il ne répondit rien à l'offre de cette main.

«Adieu», dit à son tour Château-Renaud, gardant à la main gauche sa petite canne, et saluant de la main droite.

Les lèvres d'Albert murmurèrent à peine: «Adieu!» Son regard était plus explicite; il renfermait tout un poème de colères contenues, de fiers dédains, de généreuse indignation.

Lorsque ses deux témoins furent remontés en voiture, il garda quelque temps sa pose immobile et mélancolique; puis soudain, détachant son cheval du petit arbre autour duquel son domestique avait noué le bridon, il sauta légèrement en selle, et reprit au galop le chemin de Paris. Un quart d'heure après, il rentrait à l'hôtel de la rue du Helder.

En descendant de cheval, il lui sembla, derrière le rideau de la chambre à coucher du comte, apercevoir le visage pâle de son père; Albert détourna la tête avec un soupir et rentra dans son petit pavillon.

Arrivé là, il jeta un dernier regard sur toutes ces richesses qui lui avaient fait la vie si douce et si heureuse depuis son enfance; il regarda encore une fois ces tableaux, dont les figures semblaient lui sourire, et dont les paysages parurent s'animer de vivantes couleurs.

Puis il enleva de son châssis de chêne le portrait de sa mère, qu'il roula, laissant vide et noir le cadre d'or qui l'entourait.

Puis il mit en ordre ses belles armes turques, ses beaux fusils anglais, ses porcelaines japonaises, ses coupes montées, ses bronzes artistiques, signés Feuchères ou Barye, visita les armoires et plaça les clefs à chacune d'elles; jeta dans un tiroir de son secrétaire qu'il laissa ouvert, tout l'argent de poche qu'il avait sur lui, y joignit les mille bijoux de fantaisie qui peuplaient ses coupes, ses écrins, ses étagères; fit un inventaire exact et précis de tout, et plaça cet inventaire à l'endroit le plus apparent d'une table, après avoir débarrassé cette table des livres et des papiers qui l'encombraient.

Au commencement de ce travail, son domestique malgré l'ordre que lui avait donné Albert de le laisser seul, était entré dans sa chambre.

«Que voulez-vous? lui demanda Morcerf d'un accent plus triste que courroucé.

--Pardon, monsieur, dit le valet de chambre, monsieur m'avait bien défendu de le déranger, c'est vrai mais M. le comte de Morcerf m'a fait appeler.

--Eh bien? demanda Albert.

--Je n'ai pas voulu me rendre chez M. le comte sans prendre les ordres de monsieur.

--Pourquoi cela?

--Parce que M. le comte sait sans doute que j'ai accompagné monsieur sur le terrain.

--C'est probable, dit Albert.

--Et s'il me fait demander, c'est sans doute pour m'interroger sur ce qui s'est passé là-bas. Que dois-je répondre?

--La vérité.

--Alors je dirai que la rencontre n'a pas eu lieu!

--Vous direz que j'ai fait des excuses à M. le comte de Monte-Cristo, allez.»

Le valet s'inclina et sortit.

Albert s'était alors remis à son inventaire.

Comme il terminait ce travail, le bruit de chevaux piétinant dans la cour et des roues d'une voiture ébranlant les vitres attira son attention, il s'approcha de la fenêtre, et vit son père monter dans sa calèche et partir.

À peine la porte de l'hôtel fut-elle refermée derrière le comte, qu'Albert se dirigea vers l'appartement de sa mère, et comme personne n'était là pour l'annoncer, il pénétra jusqu'à la chambre de Mercédès, et, le coeur gonflé de ce qu'il voyait et de ce qu'il devinait, il s'arrêta sur le seuil.

Comme si la même âme eût animé ces deux corps, Mercédès faisait chez elle ce qu'Albert venait de faire chez lui. Tout était mis en ordre: les dentelles, les parures, les bijoux, le linge, l'argent, allaient se ranger au fond des tiroirs, dont la comtesse assemblait soigneusement les clefs.

Albert vit tous ces préparatifs; il les comprit, et s'écriant: «Ma mère!» il alla jeter ses bras au cou de Mercédès.

Le peintre qui eût pu rendre l'expression de ces deux figures eût fait certes un beau tableau.

En effet, tout cet appareil d'une résolution énergique qui n'avait point fait peur à Albert pour lui-même l'effrayait pour sa mère.

«Que faites-vous donc? demanda-t-il.

--Que faisiez-vous? répondit-elle.

--Ô ma mère! s'écria Albert, ému au point de ne pouvoir parler, il n'est point de vous comme de moi! Non, vous ne pouvez pas avoir résolu ce que j'ai décidé, car je viens vous prévenir que je dis adieu à votre maison, et... et à vous.

--Moi aussi, Albert, répondit Mercédès; moi aussi, je pars. J'avais compté, je l'avoue, que mon fils m'accompagnerait; me suis-je trompée?

--Ma mère, dit Albert avec fermeté, je ne puis vous faire partager le sort que je me destine: il faut que je vive désormais sans nom et sans fortune; il faut, pour commencer l'apprentissage de cette rude existence, que j'emprunte à un ami le pain que je mangerai d'ici au moment où j'en gagnerai d'autre. Ainsi, ma bonne mère, je vais de ce pas chez Franz le prier de me prêter la petite somme que j'ai calculé m'être nécessaire.

--Toi, mon pauvre enfant! s'écria Mercédès; toi souffrir de la misère, souffrir de la faim! Oh! ne dis pas cela, tu briseras toutes mes résolutions.