Le comte de Monte-Cristo, Tome IV

Chapter 5

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--Ah! monsieur! s'écria la comtesse, quelle terrible vengeance pour une faute que la fatalité m'a fait commettre! Car la coupable, c'est moi, Edmond, et si vous avez à vous venger de quelqu'un, c'est de moi, qui ai manqué de force contre votre absence et mon isolement.

--Mais, s'écria Monte-Cristo, pourquoi étais-je absent? pourquoi étiez-vous isolée?

--Parce qu'on vous a arrêté, Edmond, parce que vous étiez prisonnier.

--Et pourquoi étais-je arrêté? pourquoi étais-je prisonnier?

--Je l'ignore, dit Mercédès.

--Oui, vous l'ignorez, madame, je l'espère du moins. Eh bien, je vais vous le dire, moi. J'étais arrêté, j'étais prisonnier, parce que sous la tonnelle de la Réserve, la veille même du jour où je devais vous épouser, un homme, nommé Danglars, avait écrit cette lettre que le pêcheur Fernand se chargea lui-même de mettre à la poste.»

Et Monte-Cristo, allant à un secrétaire, ouvrit un tiroir où il prit un papier qui avait perdu sa couleur première, et dont l'encre était devenue couleur de rouille, qu'il mit sous les yeux de Mercédès.

C'était la lettre de Danglars au procureur du roi que, le jour où il avait payé les deux cent mille francs à M. de Boville, le comte de Monte-Cristo, déguisé en mandataire de la maison Thomson et French, avait soustraite au dossier d'Edmond Dantès.

Mercédès lut avec effroi les lignes suivantes:

«Monsieur le procureur du roi est prévenu, par un ami du trône et de la religion, que le nommé Edmond Dantès, second du navire _Le Pharaon_, arrivé ce matin de Smyrne, après avoir touché à Naples et à Porto-Ferrajo, a été chargé par Murat d'une lettre pour l'usurpateur, et, par l'usurpateur, d'une lettre pour le comité bonapartiste de Paris.

«On aura la preuve de ce crime en l'arrêtant, car on trouvera cette lettre, ou sur lui, ou chez son père, ou dans sa cabine à bord du _Pharaon_.»

«Oh! mon Dieu! fit Mercédès en passant la main sur son front mouillé de sueur; et cette lettre...

--Je l'ai achetée deux cent mille francs, madame, dit Monte-Cristo; mais c'est bon marché encore, puisqu'elle me permet aujourd'hui de me disculper à vos yeux.

--Et le résultat de cette lettre?

--Vous le savez, madame, a été mon arrestation; mais ce que vous ne savez pas, madame, c'est le temps qu'elle a duré, cette arrestation. Ce que vous ne savez pas, c'est que je suis resté quatorze ans à un quart de lieue de vous, dans un cachot du château d'If. Ce que vous ne savez pas, c'est que chaque jour de ces quatorze ans j'ai renouvelé le voeu de vengeance que j'avais fait le premier jour, et cependant j'ignorais que vous aviez épousé Fernand, mon dénonciateur, et que mon père était mort, et mort de faim!

--Juste Dieu! s'écria Mercédès chancelante.

--Mais voilà ce que j'ai su en sortant de prison, quatorze ans après y être entré, et voilà ce qui fait que, sur Mercédès vivante et sur mon père mort, j'ai juré de me venger de Fernand, et... et je me venge.

--Et vous êtes sûr que le malheureux Fernand a fait cela?

--Sur mon âme, madame, et il l'a fait comme je vous le dis; d'ailleurs ce n'est pas beaucoup plus odieux que d'avoir, Français d'adoption, passé aux Anglais! Espagnol de naissance, avoir combattu contre les Espagnols; stipendiaire d'Ali, trahi et assassiné Ali. En face de pareilles choses, qu'était-ce que la lettre que vous venez de lire? une mystification galante que doit pardonner, je l'avoue et le comprends, la femme qui a épousé cet homme, mais que ne pardonne pas l'amant qui devait l'épouser. Eh bien, les Français ne se sont pas vengés du traître, les Espagnols n'ont pas fusillé le traître, Ali, couché dans sa tombe, a laissé impuni le traître; mais moi, trahi, assassiné, jeté aussi dans une tombe, je suis sorti de cette tombe par la grâce de Dieu, je dois à Dieu de me venger; il m'envoie pour cela, et me voici.»

La pauvre femme laissa retomber sa tête entre ses mains; ses jambes plièrent sous elle, et elle tomba à genoux.

«Pardonnez, Edmond, dit-elle, pardonnez pour moi, qui vous aime encore!»

La dignité de l'épouse arrêta l'élan de l'amante et de la mère. Son front s'inclina presque à toucher le tapis. Le comte s'élança au-devant d'elle et la releva. Alors, assise sur un fauteuil, elle put, à travers ses larmes, regarder le mâle visage de Monte-Cristo, sur lequel la douleur et la haine imprimaient encore un caractère menaçant.

«Que je n'écrase pas cette race maudite! murmura-t-il; que je désobéisse à Dieu, qui m'a suscité pour sa punition! impossible, madame, impossible!

--Edmond, dit la pauvre mère, essayant de tous les moyens: mon Dieu! quand je vous appelle Edmond, pourquoi ne m'appelez-vous pas Mercédès?

--Mercédès, répéta Monte-Cristo, Mercédès! Eh bien! oui, vous avez raison, ce nom m'est doux encore à prononcer, et voilà la première fois, depuis bien longtemps, qu'il retentit si clairement au sortir de mes lèvres. Ô Mercédès, votre nom, je l'ai prononcé avec les soupirs de la mélancolie, avec les gémissements de la douleur, avec le râle du désespoir; je l'ai prononcé, glacé par le froid, accroupi sur la paille de mon cachot; je l'ai prononcé, dévoré par la chaleur, en me roulant sur les dalles de ma prison. Mercédès, il faut que je me venge, car quatorze ans j'ai souffert, quatorze ans j'ai pleuré, j'ai maudit; maintenant, je vous le dis, Mercédès, il faut que je me venge!»

Et le comte, tremblant de céder aux prières de celle qu'il avait tant aimée, appelait ses souvenirs au secours de sa haine.

«Vengez-vous, Edmond! s'écria la pauvre mère, mais vengez-vous sur les coupables; vengez-vous sur lui, vengez-vous sur moi, mais ne vous vengez pas sur mon fils!

--Il est écrit dans le Livre saint, répondit Monte-Cristo: «Les fautes des pères retomberont sur les enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération.» Puisque Dieu a dicté ces propres paroles à son prophète, pourquoi serais-je meilleur que Dieu?

--Parce que Dieu a le temps et l'éternité, ces deux choses qui échappent aux hommes.»

Monte-Cristo poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement, et saisit ses beaux cheveux à pleines mains.

«Edmond, continua Mercédès, les bras tendus vers le comte, Edmond, depuis que je vous connais j'ai adoré votre nom, j'ai respecté votre mémoire. Edmond, mon ami, ne me forcez pas à ternir cette image noble et pure reflétée sans cesse dans le miroir de mon coeur. Edmond, si vous saviez toutes les prières que j'ai adressées pour vous à Dieu, tant que je vous ai espéré vivant et depuis que je vous ai cru mort, oui, mort, hélas! Je croyais votre cadavre enseveli au fond de quelque sombre tour; je croyais votre corps précipité au fond de quelqu'un de ces abîmes où les geôliers laissent rouler les prisonniers morts, et je pleurais! Moi, que pouvais-je pour vous, Edmond, sinon prier ou pleurer? Écoutez-moi; pendant dix ans j'ai fait chaque nuit le même rêve. On a dit que vous aviez voulu fuir, que vous aviez pris la place d'un prisonnier que vous vous étiez glissé dans le suaire d'un mort et qu'alors on avait lancé le cadavre vivant du haut en bas du château d'If; et que le cri que vous aviez poussé en vous brisant sur les rochers avait seul révélé la substitution à vos ensevelisseurs, devenus vos bourreaux. Eh bien, Edmond, je vous le jure sur la tête de ce fils pour lequel je vous implore, Edmond, pendant dix ans j'ai vu chaque nuit des hommes qui balançaient quelque chose d'informe et d'inconnu au haut d'un rocher; pendant dix ans j'ai, chaque nuit, entendu un cri terrible qui m'a réveillée frissonnante et glacée. Et moi aussi, Edmond, oh! croyez-moi, toute criminelle que je fusse, oh! oui, moi aussi, j'ai bien souffert.

--Avez-vous senti mourir votre père en votre absence? s'écria Monte-Cristo enfonçant ses mains dans ses cheveux; avez-vous vu la femme que vous aimiez tendre sa main à votre rival, tandis que vous râliez au fond du gouffre?...

--Non, interrompit Mercédès; mais j'ai vu celui que j'aimais prêt à devenir le meurtrier de mon fils!»

Mercédès prononça ces paroles avec une douleur si puissante, avec un accent si désespéré, qu'à ces paroles et à cet accent un sanglot déchira la gorge du comte.

Le lion était dompté; le vengeur était vaincu.

«Que demandez-vous? dit-il; que votre fils vive? eh bien, il vivra!»

Mercédès jeta un cri qui fit jaillir deux larmes des paupières de Monte-Cristo, mais ces deux larmes disparurent presque aussitôt, car sans doute Dieu avait envoyé quelque ange pour les recueillir, bien autrement précieuses qu'elles étaient aux yeux du Seigneur que les plus riches perles de Gusarate et d'Ophir.

«Oh! s'écria-t-elle en saisissant la main du comte et en la portant à ses lèvres, oh! merci, merci, Edmond! te voilà bien tel que je t'ai toujours rêvé, tel que je t'ai toujours aimé. Oh! maintenant je puis le dire.

--D'autant mieux, répondit Monte-Cristo, que le pauvre Edmond n'aura pas longtemps à être aimé par vous. Le mort va rentrer dans la tombe, le fantôme va rentrer dans la nuit.

--Que dites-vous, Edmond?

--Je dis que puisque vous l'ordonnez, Mercédès, il faut mourir.

--Mourir! et qui est-ce qui dit cela? Qui parle de mourir? d'où vous reviennent ces idées de mort?

--Vous ne supposez pas qu'outragé publiquement, en face de toute une salle, en présence de vos amis et de ceux de votre fils, provoqué par un enfant qui se glorifiera de mon pardon comme d'une victoire, vous ne supposez pas, dis-je, que j'aie un instant le désir de vivre. Ce que j'ai le plus aimé après vous, Mercédès, c'est moi-même, c'est-à-dire ma dignité, c'est-à-dire cette force qui me rendait supérieur aux autres hommes; cette force, c'était ma vie. D'un mot vous la brisez. Je meurs.

--Mais ce duel n'aura pas lieu, Edmond, puisque vous pardonnez.

--Il aura lieu, madame, dit solennellement Monte-Cristo, seulement, au lieu du sang de votre fils, que devait boire la terre, ce sera le mien qui coulera.»

Mercédès poussa un grand cri et s'élança vers Monte-Cristo; mais tout à coup elle s'arrêta.

«Edmond, dit-elle, il y a un Dieu au-dessus de nous, puisque vous vivez, puisque je vous ai revu, et je me fie à lui du plus profond de mon coeur. En attendant son appui, je me repose sur votre parole. Vous avez dit que mon fils vivrait; il vivra, n'est-ce pas?

--Il vivra, oui, madame», dit Monte-Cristo, étonné que, sans autre exclamation, sans autre surprise, Mercédès eût accepté l'héroïque sacrifice qu'il lui faisait.

Mercédès tendit la main au comte.

«Edmond, dit-elle, tandis que ses yeux se mouillaient de larmes en regardant celui auquel elle adressait la parole, comme c'est beau de votre part, comme c'est grand ce que vous venez de faire là, comme c'est sublime d'avoir eu pitié d'une pauvre femme qui s'offrait à vous avec toutes les chances contraires à ses espérances! Hélas! je suis vieillie par les chagrins plus encore que par l'âge, et je ne puis même plus rappeler à mon Edmond par un sourire, par un regard, cette Mercédès qu'autrefois il a passé tant d'heures à contempler. Ah! croyez-moi, Edmond, je vous ai dit que, moi aussi, j'avais bien souffert; je vous le répète, cela est bien lugubre de voir passer sa vie sans se rappeler une seule joie, sans conserver une seule espérance, mais cela prouve que tout n'est point fini sur la terre. Non! tout n'est pas fini, je le sens à ce qui me reste encore dans le coeur. Oh! je vous le répète, Edmond, c'est beau, c'est grand, c'est sublime de pardonner comme vous venez de le faire!

--Vous dites cela, Mercédès; et que diriez-vous donc si vous saviez l'étendue du sacrifice que je vous fais? Supposez que le Maître suprême, après avoir créé le monde, après avoir fertilisé le chaos, se fût arrêté au tiers de la création pour épargner à un ange les larmes que nos crimes devaient faire couler un jour de ses yeux immortels; supposez qu'après avoir tout préparé, tout pétri, tout fécondé, au moment d'admirer son oeuvre, Dieu ait éteint le soleil et repoussé du pied le monde dans la nuit éternelle, alors vous aurez une idée, ou plutôt non, non, vous ne pourrez pas encore vous faire une idée de ce que je perds en perdant la vie en ce moment.»

Mercédès regarda le comte d'un air qui peignait à la fois son étonnement, son admiration et sa reconnaissance.

Monte-Cristo appuya son front sur ses mains brûlantes, comme si son front ne pouvait plus porter seul le poids de ses pensées.

«Edmond, dit Mercédès, je n'ai plus qu'un mot à vous dire.»

Le comte sourit amèrement.

«Edmond, continua-t-elle, vous verrez que si mon front est pâli, que si mes yeux sont éteints, que si ma beauté est perdue, que si Mercédès enfin ne ressemble plus à elle-même pour les traits du visage, vous verrez que c'est toujours le même coeur!... Adieu donc, Edmond; je n'ai plus rien à demander au Ciel... Je vous ai revu aussi noble et aussi grand qu'autrefois. Adieu, Edmond... adieu et merci!»

Mais le comte ne répondit pas.

Mercédès ouvrit la porte du cabinet, et elle avait disparu avant qu'il fût revenu de la rêverie douloureuse et profonde où sa vengeance perdue l'avait plongé.

Une heure sonnait à l'horloge des Invalides quand la voiture qui emportait Mme de Morcerf, en roulant sur le pavé des Champs-Élysées, fit relever la tête au comte de Monte-Cristo.

«Insensé, dit-il, le jour où j'avais résolu de me venger, de ne pas m'être arraché le coeur!»

XC

La rencontre.

Après le départ de Mercédès, tout retomba dans l'ombre chez Monte-Cristo. Autour de lui et au-dedans de lui sa pensée s'arrêta; son esprit énergique s'endormit comme fait le corps après une suprême fatigue.

«Quoi! se disait-il, tandis que la lampe et les bougies se consumaient tristement et que les serviteurs attendaient avec impatience dans l'antichambre; quoi! voilà l'édifice si lentement préparé, élevé avec tant de peines et de soucis, écroulé d'un seul coup, avec un seul mot, sous un souffle! Eh quoi! ce moi que je croyais quelque chose, ce moi dont j'étais si fier, ce moi que j'avais vu si petit dans les cachots du château d'If, et que j'avais su rendre si grand, sera demain un peu de poussière! Hélas! ce n'est point la mort du corps que je regrette: cette destruction du principe vital n'est-elle point le repos où tout tend, où tout malheureux aspire, ce calme de la matière après lequel j'ai soupiré si longtemps, au-devant duquel je m'acheminais par la route douloureuse de la faim, quand Faria est apparu dans mon cachot? Qu'est-ce que la mort? Un degré de plus dans le calme et deux peut-être dans le silence. Non, ce n'est donc pas l'existence que je regrette, c'est la ruine de mes projets si lentement élaborés, si laborieusement bâtis. La Providence, que j'avais crue pour eux, était donc contre eux. Dieu ne voulait donc pas qu'ils s'accomplissent!

«Ce fardeau que j'ai soulevé, presque aussi pesant qu'un monde, et que j'avais cru porter jusqu'au bout, était selon mon désir et non selon ma force; selon ma volonté et non selon mon pouvoir, et il me le faudra déposer à peine à moitié de ma course. Oh! je redeviendrai donc fataliste, moi que quatorze ans de désespoir et dix ans d'espérance avaient rendu providentiel.

«Et tout cela, mon Dieu! parce que mon coeur, que je croyais mort, n'était qu'engourdi; parce qu'il s'est réveillé, parce qu'il a battu, parce que j'ai cédé à la douleur de ce battement soulevé du fond de ma poitrine par la voix d'une femme!

«Et cependant, continua le comte, s'abîmant de plus en plus dans les prévisions de ce lendemain terrible qu'avait accepté Mercédès; cependant il est impossible que cette femme, qui est un si noble coeur, ait ainsi, par égoïsme, consenti à me laisser tuer, moi plein de force et d'existence! Il est impossible qu'elle pousse à ce point l'amour, ou plutôt le délire maternel! Il y a des vertus dont l'exagération serait un crime. Non, elle aura imaginé quelque scène pathétique, elle viendra se jeter entre les épées, et ce sera ridicule sur le terrain, de sublime que c'était ici.»

Et la rougeur de l'orgueil montait au front du comte.

«Ridicule, répéta-t-il, et le ridicule rejaillira sur moi... Moi, ridicule! Allons! j'aime encore mieux mourir.»

Et à force de s'exagérer ainsi d'avance les mauvaises chances du lendemain, auxquelles il s'était condamné en promettant à Mercédès de laisser vivre son fils, le comte s'en vint à se dire:

«Sottise, sottise, sottise! que faire ainsi de la générosité en se plaçant comme un but inerte au bout du pistolet de ce jeune homme! Jamais il ne croira que ma mort est un suicide, et cependant il importe pour l'honneur de ma mémoire... (ce n'est point de la vanité, n'est-ce pas, mon Dieu? mais bien un juste orgueil, voilà tout), il importe pour l'honneur de ma mémoire que le monde sache que j'ai consenti moi-même, par ma volonté, de mon libre arbitre, à arrêter mon bras déjà levé pour frapper, et que de ce bras, si puissamment armé contre les autres, je me suis frappé moi-même: il le faut, je le ferai.»

Et saisissant une plume, il tira un papier de l'armoire secrète de son bureau, et traça au bas de ce papier, qui n'était autre chose que son testament fait depuis son arrivée à Paris, une espèce de codicille dans lequel il faisait comprendre sa mort aux gens les moins clairvoyants.

«Je fais cela, mon Dieu! dit-il les yeux levés au ciel, autant pour votre honneur que pour le mien. Je me suis considéré, depuis dix ans, ô mon Dieu! comme l'envoyé de votre vengeance, et il ne faut pas que d'autres misérables que ce Morcerf, il ne faut pas qu'un Danglars, un Villefort, il ne faut pas enfin que ce Morcerf lui-même se figurent que le hasard les a débarrassés de leur ennemi. Qu'ils sachent, au contraire, que la Providence, qui avait déjà décrété leur punition, a été corrigée par la seule puissance de ma volonté, que le châtiment évité dans ce monde les attend dans l'autre, et qu'ils n'ont échangé le temps que contre l'éternité.»

Tandis qu'il flottait entre ces sombres incertitudes, mauvais rêve de l'homme éveillé par la douleur, le jour vint blanchir les vitres et éclairer sous ses mains le pâle papier azur sur lequel il venait de tracer cette suprême justification de la Providence.

Il était cinq heures du matin.

Tout à coup un léger bruit parvint à son oreille. Monte-Cristo crut avoir entendu quelque chose comme un soupir étouffé; il tourna la tête, regarda autour de lui et ne vit personne. Seulement le bruit se répéta assez distinct pour qu'au doute succédât la certitude.

Alors le comte se leva, ouvrit doucement la porte du salon, et sur un fauteuil, les bras pendants, sa belle tête pâle inclinée en arrière, il vit Haydée qui s'était placée en travers de la porte, afin qu'il ne pût sortir sans la voir, mais que le sommeil, si puissant contre la jeunesse, avait surprise après la fatigue d'une si longue veille.

Le bruit que la porte fit en s'ouvrant ne put tirer Haydée de son sommeil.

Monte-Cristo arrêta sur elle un regard plein de douceur et de regret.

«Elle s'est souvenue qu'elle avait un fils, dit-il, et moi, j'ai oublié que j'avais une fille!

Puis, secouant tristement la tête:

«Pauvre Haydée! dit-elle, elle a voulu me voir, elle a voulu me parler, elle a craint ou deviné quelque chose... Oh! je ne puis partir sans lui dire adieu, je ne puis mourir sans la confier à quelqu'un.»

Et il regagna doucement sa place et écrivit au bas des premières lignes:

«Je lègue à Maximilien Morrel, capitaine de spahis et fils de mon ancien patron, Pierre Morrel, armateur à Marseille, la somme de vingt millions, dont une partie sera offerte par lui à sa soeur Julie et à son beau-frère Emmanuel, s'il ne croit pas toutefois que ce surplus de fortune doive nuire à leur bonheur. Ces vingt millions sont enfouis dans ma grotte de Monte-Cristo, dont Bertuccio sait le secret.

«Si son coeur est libre et qu'il veuille épouser Haydée, fille d'Ali, pacha de Janina, que j'ai élevée avec l'amour d'un père et qui a eu pour moi la tendresse d'une fille, il accomplira, je ne dirai point ma dernière volonté, mais mon dernier désir.

«Le présent testament a déjà fait Haydée héritière du reste de ma fortune, consistant en terres, rentes sur l'Angleterre, l'Autriche et la Hollande, mobilier dans mes différents palais et maisons, et qui, ces vingt millions prélevés, ainsi que les différents legs faits à mes serviteurs, pourront monter encore à soixante millions.»

Il achevait d'écrire cette dernière ligne, lorsqu'un cri poussé derrière lui, lui fit tomber la plume des mains.

«Haydée, dit-il, vous avez lu?»

En effet, la jeune femme, réveillée par le jour qui avait frappé ses paupières, s'était levée et s'était approchée du comte sans que ses pas légers, assourdis par le tapis, eussent été entendus.

«Oh! mon seigneur, dit-elle en joignant les mains, pourquoi écrivez-vous ainsi à une pareille heure? Pourquoi me léguez-vous toute votre fortune, mon seigneur? Vous me quittez donc?

--Je vais faire un voyage, cher ange, dit Monte-Cristo avec une expression de mélancolie et de tendresse infinies, et s'il m'arrivait malheur...»

Le comte s'arrêta.

«Eh bien?... demanda la jeune fille avec un accent d'autorité que le comte ne lui connaissait point et qui le fit tressaillir.

--Eh bien, s'il m'arrive malheur, reprit Monte-Cristo, je veux que ma fille soit heureuse.»

Haydée sourit tristement en secouant la tête.

«Vous pensez à mourir, mon seigneur? dit-elle.

--C'est une pensée salutaire, mon enfant, a dit le sage.

--Eh bien, si vous mourez, dit-elle, léguez votre fortune à d'autres, car, si vous mourez... je n'aurai plus besoin de rien.»

Et prenant le papier, elle le déchira en quatre morceaux qu'elle jeta au milieu du salon. Puis, cette énergie si peu habituelle à une esclave ayant épuisé ses forces, elle tomba, non plus endormie cette fois, mais évanouie sur le parquet.

Monte-Cristo se pencha vers elle, la souleva entre ses bras; et, voyant ce beau teint pâli, ces beaux yeux fermés, ce beau corps inanimé et comme abandonné, l'idée lui vint pour la première fois qu'elle l'aimait peut-être autrement que comme une fille aime son père.

«Hélas! murmura-t-il avec un profond découragement, j'aurais donc encore pu être heureux!»

Puis il porta Haydée jusqu'à son appartement, la remit, toujours évanouie, aux mains de ses femmes; et, rentrant dans son cabinet, qu'il ferma cette fois vivement sur lui, il recopia le testament détruit.

Comme il achevait, le bruit d'un cabriolet entrant dans la cour se fit entendre. Monte-Cristo s'approcha de la fenêtre et vit descendre Maximilien et Emmanuel.

«Bon, dit-il, il était temps!»

Et il cacheta son testament d'un triple cachet.

Un instant après il entendit un bruit de pas dans le salon, et alla ouvrir lui-même. Morrel parut sur le seuil.

Il avait devancé l'heure de près de vingt minutes.

«Je viens trop tôt peut-être, monsieur le comte dit-il, mais je vous avoue franchement que je n'ai pu dormir une minute, et qu'il en a été de même de toute la maison. J'avais besoin de vous voir fort de votre courageuse assurance pour redevenir moi-même.»

Monte-Cristo ne put tenir à cette preuve d'affection et ce ne fut point la main qu'il tendit au jeune homme mais ses deux bras qu'il lui ouvrit.

«Morrel, lui dit-il d'une voix émue, c'est un beau jour pour moi que celui où je me sens aimé d'un homme comme vous. Bonjour, monsieur Emmanuel. Vous venez donc avec moi, Maximilien?

--Pardieu! dit le jeune capitaine, en aviez-vous douté?

--Mais cependant si j'avais tort...

--Écoutez, je vous ai regardé hier pendant toute cette scène de provocation, j'ai pensé à votre assurance toute cette nuit, et je me suis dit que la justice devait être pour vous, ou qu'il n'y avait plus aucun fond à faire sur le visage des hommes.

--Cependant, Morrel, Albert est votre ami.

--Une simple connaissance, comte.

--Vous l'avez vu pour la première fois le jour même que vous m'avez vu?

--Oui, c'est vrai; que voulez-vous? il faut que vous me le rappeliez pour que je m'en souvienne.

--Merci, Morrel.»

Puis, frappant un coup sur le timbre:

«Tiens, dit-il à Ali qui apparut aussitôt, fais porter cela chez mon notaire. C'est mon testament, Morrel. Moi mort, vous irez en prendre connaissance.