Le comte de Monte-Cristo, Tome IV

Chapter 22

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--Non, je n'ai pas compris; que voulez-vous dire? balbutia la malheureuse femme complètement atterrée.

--Je veux dire que la femme du premier magistrat de la capitale ne chargera pas de son infamie un nom demeuré sans tache, et ne déshonorera pas du même coup son mari et son enfant.

--Non! oh! non.

--Eh bien, madame! ce sera une bonne action de votre part, et de cette bonne action je vous remercie.

--Vous me remerciez! et de quoi?

--De ce que vous venez de dire.

--Qu'ai-je dit! j'ai la tête perdue; je ne comprends plus rien, mon Dieu! mon Dieu!»

Et elle se leva les cheveux épars, les lèvres écumantes.

«Vous avez répondu, madame, à cette question que je vous fis en entrant ici: Où est le poison dont vous vous servez d'habitude, madame?»

Mme de Villefort leva les bras au ciel et serra convulsivement ses mains l'une contre l'autre.

«Non, non, vociféra-t-elle, non, vous ne voulez point cela!

--Ce que je ne veux pas, madame, c'est que vous périssiez sur un échafaud, entendez-vous? répondit Villefort.

--Oh! monsieur, grâce!

--Ce que je veux, c'est que justice soit faite. Je suis sur terre pour punir, madame, ajouta-t-il avec un regard flamboyant; à toute autre femme, fût-ce à une reine, j'enverrais le bourreau; mais à vous je serai miséricordieux. À vous je dis: n'est-ce pas, madame, que vous avez conservé quelques gouttes de votre poison le plus doux, le plus prompt et le plus sûr?

--Oh! pardonnez-moi, monsieur, laissez-moi vivre!

--Elle est lâche! dit Villefort.

--Songez que je suis votre femme!

--Vous êtes une empoisonneuse!

--Au nom du Ciel!...

--Non!

--Au nom de l'amour que vous avez eu pour moi!...

--Non! non!

--Au nom de notre enfant! Ah! pour notre enfant, laissez-moi vivre!

--Non, non, non! vous dis-je; un jour, si je vous laissais vivre, vous le tuerez peut-être aussi comme les autres.

--Moi! tuer mon fils! s'écria cette mère sauvage en s'élançant vers Villefort; moi! tuer mon Édouard!... ah! ah!»

Et un rire affreux, un rire de démon, un rire de folle acheva la phrase et se perdit dans un râle sanglant.

Mme de Villefort était tombée aux pieds de son mari.

Villefort s'approcha d'elle.

«Songez-y, madame, dit-il, si à mon retour justice n'est pas faite, je vous dénonce de ma propre bouche et je vous arrête de mes propres mains.»

Elle écoutait, pantelante, abattue, écrasée; son oeil seul vivait en elle et couvait un feu terrible.

«Vous m'entendez, dit Villefort; je vais là-bas requérir la peine de mort contre un assassin... Si je vous retrouve vivante, vous coucherez ce soir à la Conciergerie.»

Mme de Villefort poussa un soupir, ses nerfs se détendirent, elle s'affaissa brisée sur le tapis.

Le procureur du roi parut éprouver un mouvement de pitié, il la regarda moins sévèrement, et s'inclinant légèrement devant elle:

«Adieu, madame, dit-il lentement; adieu!»

Cet adieu tomba comme le couteau mortel sur Mme de Villefort. Elle s'évanouit.

Le procureur du roi sortit, et, en sortant, ferma la porte à double tour.

CIX

Les assises.

L'affaire Benedetto, comme on disait alors au Palais et dans le monde, avait produit une énorme sensation. Habitué du Café de Paris, du boulevard de Gand et du Bois de Boulogne, le faux Cavalcanti, pendant qu'il était resté à Paris et pendant les deux ou trois mois qu'avait duré sa splendeur, avait fait une foule de connaissances. Les journaux avaient raconté les diverses stations du prévenu dans sa vie élégante et dans sa vie de bagne; il en résultait la plus vive curiosité chez ceux-là surtout qui avaient personnellement connu le prince Andrea Cavalcanti; aussi ceux-là surtout étaient-ils décidés à tout risquer pour aller voir sur le banc des accusés M. Benedetto, l'assassin de son camarade de chaîne.

Pour beaucoup de gens, Benedetto était, sinon une victime, du moins une erreur de la justice: on avait vu M. Cavalcanti père à Paris, et l'on s'attendait à le voir de nouveau apparaître pour réclamer son illustre rejeton. Bon nombre de personnes qui n'avaient jamais entendu parler de la fameuse polonaise avec laquelle il avait débarqué chez le comte de Monte-Cristo s'étaient senties frappées de l'air digne, de la gentilhommerie et de la science du monde qu'avait montrés le vieux patricien, lequel, il faut le dire, semblait un seigneur parfait toutes les fois qu'il ne parlait point et ne faisait point d'arithmétique.

Quant à l'accusé lui-même, beaucoup de gens se rappelaient l'avoir vu si aimable, si beau, si prodigue, qu'ils aimaient mieux croire à quelque machination de la part d'un ennemi comme on en trouve en ce monde, où les grandes fortunes élèvent les moyens de faire le mal et le bien à la hauteur du merveilleux, et la puissance à la hauteur de l'inouï.

Chacun accourut donc à la séance de la cour d'assises, les uns pour savourer le spectacle, les autres pour le commenter. Dès sept heures du matin on faisait queue à la grille, et une heure avant l'ouverture de la séance la salle était déjà pleine de privilégiés.

Avant l'entrée de la cour, et même souvent après, une salle d'audience, les jours de grands procès, ressemble fort à un salon où beaucoup de gens se reconnaissent, s'abordent quand ils sont assez près les uns des autres pour ne pas perdre leurs places, se font des signes quand ils sont séparés par un trop grand nombre de populaire, d'avocats et de gendarmes.

Il faisait une de ces magnifiques journées d'automne qui nous dédommagent parfois d'un été absent ou écourté; les nuages que M. de Villefort avait vus le matin rayer le soleil levant s'étaient dissipés comme par magie, et laissaient luire dans toute sa pureté un des derniers, un des plus doux jours de septembre.

Beauchamp, un des rois de la presse, et par conséquent ayant son trône partout, lorgnait à droite et à gauche. Il aperçut Château-Renaud et Debray qui venaient de gagner les bonnes grâces d'un sergent de ville, et qui l'avaient décidé à se mettre derrière eux au lieu de les masquer, comme c'était son droit. Le digne agent avait flairé le secrétaire du ministre et le millionnaire; il se montra plein d'égards pour ses nobles voisins et leur permit même d'aller rendre visite à Beauchamp, en leur promettant de leur garder leurs places.

«Eh bien, dit Beauchamp, nous venons donc voir notre ami?

--Eh! mon Dieu, oui, répondit Debray: ce digne prince! Que le diable soit des princes italiens, va!

--Un homme qui avait eu Dante pour généalogiste, et qui remontait à _La Divine Comédie_!

--Noblesse de corde, dit flegmatiquement Château-Renaud.

--Il sera condamné, n'est-ce pas? demanda Debray à Beauchamp.

--Eh! mon cher, répondit le journaliste, c'est à vous, ce me semble, qu'il faut demander cela: vous connaissez mieux que nous autres l'air du bureau; avez-vous vu le président à la dernière soirée de votre ministre?

--Oui.

--Que vous a-t-il dit?

--Une chose qui va vous étonner.

--Ah! parlez donc vite, alors, cher ami, il y a si longtemps qu'on ne me dit plus rien de ce genre-là.

--Eh bien, il m'a dit que Benedetto, qu'on regarde comme un phénix de subtilité, comme un géant d'astuce, n'est qu'un filou très subalterne, très niais, et tout à fait indigne des expériences qu'on fera après sa mort sur ses organes phrénologiques.

--Bah! fit Beauchamp; il jouait cependant très passablement le prince.

--Pour vous, Beauchamp, qui les détestez, ces malheureux princes et qui êtes enchanté de leur trouver de mauvaises façons, mais pas pour moi, qui flaire d'instinct le gentilhomme et qui lève une famille aristocratique, quelle qu'elle soit, en vrai limier du blason.

--Ainsi, vous n'avez jamais cru à sa principauté?

--À sa principauté? si... à son principat? non.

--Pas mal, dit Debray; je vous assure cependant que pour tout autre que vous il pouvait passer... Je l'ai vu chez les ministres.

--Ah! oui, dit Château-Renaud; avec cela que vos ministres se connaissent en princes!

--Il y a du bon dans ce que vous venez de dire, Château-Renaud, répondit Beauchamp en éclatant de rire; la phrase est courte, mais agréable. Je vous demande la permission d'en user dans mon compte rendu.

--Prenez, mon cher monsieur Beauchamp, dit Château-Renaud; prenez; je vous donne ma phrase pour ce qu'elle vaut.

--Mais, dit Debray à Beauchamp, si j'ai parlé au président, vous avez dû parler au procureur du roi, vous?

--Impossible; depuis huit jours M. de Villefort se cèle; c'est tout naturel: cette suite étrange de chagrins domestiques couronnée par la mort étrange de sa fille...

--La mort étrange! Que dites-vous donc là, Beauchamp?

--Oh! oui, faites donc l'ignorant, sous prétexte que tout cela se passe chez la noblesse de robe, dit Beauchamp en appliquant son lorgnon à son oeil et en le forçant de tenir tout seul.

--Mon cher monsieur, dit Château-Renaud, permettez-moi de vous dire que, pour le lorgnon, vous n'êtes pas de la force de Debray. Debray, donnez donc une leçon à M. Beauchamp.

--Tiens, dit Beauchamp, je ne me trompe pas.

--Quoi donc?

--C'est elle.

--Qui, elle?

--On la disait partie.

--Mlle Eugénie? demanda Château-Renaud; serait-elle déjà revenue?

--Non, mais sa mère.

--Mme Danglars?

--Allons donc! fit Château-Renaud, impossible; dix jours après la fuite de sa fille, trois jours après la banqueroute de son mari!»

Debray rougit légèrement et suivit la direction du regard de Beauchamp.

«Allons donc! dit-il, c'est une femme voilée, une dame inconnue, quelque princesse étrangère, la mère du prince Cavalcanti peut-être; mais vous disiez, ou plutôt vous alliez dire des choses fort intéressantes, Beauchamp, ce me semble.

--Moi?

--Oui. Vous parliez de la mort étrange de Valentine.

--Ah! oui, c'est vrai; mais pourquoi donc Mme de Villefort, n'est-elle pas ici?

--Pauvre chère femme! dit Debray, elle est sans doute occupée à distiller de l'eau de mélisse pour les hôpitaux, et à composer des cosmétiques pour elle et pour ses amies. Vous savez qu'elle dépense à cet amusement deux ou trois mille écus par an, à ce que l'on assure. Au fait, vous avez raison, pourquoi n'est-elle pas ici, Mme de Villefort? Je l'aurais vue avec un grand plaisir; j'aime beaucoup cette femme.

--Et moi, dit Château-Renaud, je la déteste.

--Pourquoi?

--Je n'en sais rien. Pourquoi aime-t-on? pourquoi déteste-t-on? Je la déteste par antipathie.

--Ou par instinct, toujours.

--Peut-être... Mais revenons à ce que vous disiez, Beauchamp.

--Eh bien, reprit Beauchamp, n'êtes-vous pas curieux de savoir, messieurs, pourquoi l'on meurt si dru dans la maison Villefort?

--Dru est joli, dit Château-Renaud.

--Mon cher, le mot se trouve dans Saint-Simon.

--Mais la chose se trouve chez M. de Villefort; allons-y donc.

--Ma foi! dit Debray, j'avoue que je ne perds pas de vue cette maison tendue de deuil depuis trois mois et avant-hier encore, à propos de Valentine, madame m'en parlait.

--Qu'est-ce que madame?... demanda Château-Renaud.

--La femme du ministre, pardieu!

--Ah! pardon, fit Château-Renaud, je ne vais pas chez les ministres, moi, je laisse cela aux princes.

--Vous n'étiez que beau, vous devenez flamboyant, baron; prenez pitié de vous, ou vous allez nous brûler comme un autre Jupiter.

--Je ne dirai plus rien, dit Château-Renaud; mais que diable, ayez pitié de moi, ne me donnez pas la réplique.

--Voyons, tâchons d'arriver au bout de notre dialogue, Beauchamp; je vous disais donc que madame me demandait avant-hier des renseignements là-dessus; instruisez-moi, je l'instruirai.

--Eh bien, messieurs, si l'on meurt si dru, je maintiens le mot, dans la maison Villefort, c'est qu'il y a un assassin dans la maison!»

Les deux jeunes gens tressaillirent, car déjà plus d'une fois la même idée leur était venue.

«Et quel est cet assassin? demandèrent-ils.

--Le jeune Édouard.»

Un éclat de rire des deux auditeurs ne déconcerta aucunement l'orateur, qui continua:

«Oui, messieurs, le jeune Édouard, enfant phénoménal, qui tue déjà comme père et mère.

--C'est une plaisanterie?

--Pas du tout; j'ai pris hier un domestique qui sort de chez M. de Villefort: écoutez bien ceci.

--Nous écoutons.

--Et que je vais renvoyer demain, parce qu'il mange énormément pour se remettre du jeûne de terreur qu'il s'imposait là-bas. Eh bien, il parait que ce cher enfant a mis la main sur quelque flacon de drogue dont il use de temps en temps contre ceux qui lui déplaisent. D'abord ce fut bon papa et bonne maman de Saint-Méran qui lui déplurent, et il leur a versé trois gouttes de son élixir: trois gouttes suffisent; puis ce fut le brave Barrois, vieux serviteur de bon papa Noirtier, lequel rudoyait de temps en temps l'aimable espiègle que vous connaissez. L'aimable espiègle lui a versé trois gouttes de son élixir. Ainsi fut fait de la pauvre Valentine, qui ne le rudoyait pas, elle, mais dont il était jaloux: il lui a versé trois gouttes de son élixir, et pour elle comme pour les autres tout a été fini.

--Mais quel diable de conte nous faites-vous là? dit Château-Renaud.

--Oui, dit Beauchamp, un conte de l'autre monde, n'est-ce pas?

--C'est absurde, dit Debray.

--Ah! reprit Beauchamp, voilà déjà que vous cherchez des moyens dilatoires! Que diable! demandez à mon domestique, ou plutôt à celui qui demain ne sera plus mon domestique: c'était le bruit de la maison.

--Mais cet élixir, où est-il? quel est-il?

--Dame! l'enfant le cache.

--Où l'a-t-il pris?

--Dans le laboratoire de madame sa mère.

--Sa mère a donc des poisons dans son laboratoire?

--Est-ce que je sais, moi! vous venez me faire là des questions de procureur du roi. Je répète ce qu'on m'a dit, voilà tout; je vous cite mon auteur: je ne puis faire davantage. Le pauvre diable ne mangeait plus d'épouvante.

--C'est incroyable!

--Mais non, mon cher, ce n'est pas incroyable du tout, vous avez vu l'an passé cet enfant de la rue de Richelieu, qui s'amusait à tuer ses frères et ses soeurs en leur enfonçant une épingle dans l'oreille, tandis qu'ils dormaient. La génération qui nous suit est très précoce, mon cher.

--Mon cher, dit Château-Renaud, je parie que vous ne croyez pas un seul mot de ce que vous nous contez là?... Mais je ne vois pas le comte de Monte-Cristo; comment donc n'est-il pas ici?

--Il est blasé, lui, fit Debray, et puis il ne voudra point paraître devant tout le monde, lui qui a été la dupe de tous les Cavalcanti, lesquels sont venus à lui, à ce qu'il paraît, avec de fausses lettres de créance; de sorte qu'il en est pour une centaine de mille francs hypothéqués sur la principauté.

--À propos, monsieur de Château-Renaud, demanda Beauchamp, comment se porte Morrel?

--Ma foi, dit le gentilhomme, voici trois fois que je vais chez lui, et pas plus de Morrel que sur la main. Cependant sa soeur ne m'a point paru inquiète, et elle m'a dit avec un fort bon visage qu'elle ne l'avait pas vu non plus depuis deux ou trois jours, mais qu'elle était certaine qu'il se portait bien.

--Ah! j'y pense! le comte de Monte-Cristo ne peut venir dans la salle, dit Beauchamp.

--Pourquoi cela?

--Parce qu'il est acteur dans le drame.

--Est-ce qu'il a aussi assassiné quelqu'un? demanda Debray.

--Mais non, c'est lui, au contraire, qu'on a voulu assassiner. Vous savez bien que c'est en sortant de chez lui que ce bon M. de Caderousse a été assassiné par son petit Benedetto. Vous savez bien que c'est chez lui qu'on a retrouvé ce fameux gilet dans lequel était la lettre qui est venue déranger la signature du contrat. Voyez-vous le fameux gilet? Il est là tout sanglant, sur le bureau, comme pièce de conviction.

--Ah! fort bien.

--Chut! messieurs, voici la cour; à nos places!»

En effet un grand bruit se fit entendre dans le prétoire; le sergent de ville appela ses deux protégés par un hem! énergique, et l'huissier, paraissant au seuil de la salle des délibérations, cria de cette voix glapissante que les huissiers avaient déjà du temps de Beaumarchais:

«La cour, messieurs!»

CX

L'acte d'accusation.

Les juges prirent séance au milieu du plus profond silence; les jurés s'assirent à leur place; M. de Villefort, objet de l'attention, et nous dirons presque de l'admiration générale, se plaça couvert dans son fauteuil, promenant un regard tranquille autour de lui.

Chacun regardait avec étonnement cette figure grave et sévère, sur l'impassibilité de laquelle les douleurs paternelles semblaient n'avoir aucune prise, et l'on regardait avec une espèce de terreur cet homme étranger aux émotions de l'humanité.

«Gendarmes! dit le président, amenez l'accusé.»

À ces mots, l'attention du public devint plus active, et tous les yeux se fixèrent sur la porte par laquelle Benedetto devait entrer.

Bientôt cette porte s'ouvrit et l'accusé parut.

L'impression fut la même sur tout le monde, et nul ne se trompa à l'expression de sa physionomie.

Ses traits ne portaient pas l'empreinte de cette émotion profonde qui refoule le sang au coeur et décolore le front et les joues. Ses mains, gracieusement posées l'une sur son chapeau, l'autre dans l'ouverture de son gilet de piqué blanc, n'étaient agitées d'aucun frisson: son oeil était calme et même brillant. À peine dans la salle, le regard du jeune homme se mit à parcourir tous les rangs des juges et des assistants, et s'arrêta plus longuement sur le président et surtout sur le procureur du roi.

Auprès d'Andrea se plaça son avocat, avocat nommé d'office (car Andrea n'avait point voulu s'occuper de ces détails auxquels il n'avait paru attacher aucune importance), jeune homme aux cheveux d'un blond fade, au visage rougi par une émotion cent fois plus sensible que celle du prévenu.

Le président demanda la lecture de l'acte d'accusation, rédigé, comme on sait, par la plume si habile et si implacable de Villefort.

Pendant cette lecture, qui fut longue, et qui pour tout autre eût été accablante, l'attention publique ne cessa de se porter sur Andrea, qui en soutint le poids avec la gaieté d'âme d'un Spartiate.

Jamais Villefort peut-être n'avait été si concis ni si éloquent; le crime était présenté sous les couleurs les plus vives, les antécédents du prévenu, sa transfiguration, la filiation de ses actes depuis un âge assez tendre, étaient déduits avec le talent que la pratique de la vie et la connaissance du coeur humain pouvaient fournir à un esprit aussi élevé que celui du procureur du roi.

Avec ce seul préambule, Benedetto était à jamais perdu dans l'opinion publique, en attendant qu'il fût puni plus matériellement par la loi.

Andrea ne prêta pas la moindre attention aux charges successives qui s'élevaient et retombaient sur lui: M. de Villefort, qui l'examinait souvent et qui sans doute continuait sur lui les études psychologiques qu'il avait eu si souvent l'occasion de faire sur les accusés, M. de Villefort ne put une seule fois lui faire baisser les yeux, quelles que fussent la fixité et la profondeur de son regard.

Enfin la lecture fut terminée.

«Accusé, dit le président, vos nom et prénoms?»

Andrea se leva.

«Pardonnez-moi monsieur le président, dit-il d'une voix dont le timbre vibrait parfaitement pur, mais je vois que vous allez prendre un ordre de questions dans lequel je ne puis vous suivre. J'ai la prétention que c'est à moi de justifier plus tard d'être une exception aux accusés ordinaires. Veuillez donc, je vous prie, me permettre de répondre en suivant un ordre différent; je n'en répondrai pas moins à toutes.»

Le président, surpris, regarda les jurés, qui regardèrent le procureur du roi.

Une grande surprise se manifesta dans toute l'assemblée. Mais Andrea ne parut aucunement s'en émouvoir.

«Votre âge? dit le président; répondrez-vous à cette question?

--À cette question comme aux autres, je répondrai, monsieur le président, mais à son tour.

--Votre âge? répéta le magistrat.

--J'ai vingt et un ans, ou plutôt je les aurai seulement dans quelques jours, étant né dans la nuit du 27 au 28 septembre 1817.»

M. de Villefort, qui était à prendre note, leva la tête à cette date.

«Où êtes-vous né? continua le président.

--À Auteuil, près Paris», répondit Benedetto.

M. de Villefort leva une seconde fois la tête, regarda Benedetto comme il eût regardé la tête de Méduse et devint livide.

Quant à Benedetto, il passa gracieusement sur ses lèvres le coin brodé d'un mouchoir de fine batiste.

«Votre profession? demanda le président.

--D'abord j'étais faussaire, dit Andrea le plus tranquillement du monde; ensuite je suis passé voleur, et tout récemment je me suis fait assassin.»

Un murmure ou plutôt une tempête d'indignation et de surprise éclata dans toutes les parties de la salle: les juges eux-mêmes se regardèrent stupéfaits, les jurés manifestèrent le plus grand dégoût pour le cynisme qu'on attendait si peu d'un homme élégant.

M. de Villefort appuya une main sur son front qui, d'abord pâle, était devenu rouge et bouillant, tout à coup il se leva regardant autour de lui comme un homme égaré: l'air lui manquait.

«Cherchez-vous quelque chose, monsieur le procureur du roi?» demanda Benedetto avec son plus obligeant sourire.

M. de Villefort ne répondit rien, et se rassit ou plutôt retomba sur son fauteuil.

«Est-ce maintenant, prévenu, que vous consentez à dire votre nom? demanda le président. L'affectation brutale que vous avez mise à énumérer vos différents crimes, que vous qualifiez de profession, l'espèce de point d'honneur que vous y attachez, ce dont, au nom de la morale et du respect dû à l'humanité, la cour doit vous blâmer sévèrement, voilà peut-être la raison qui vous a fait tarder de vous nommer: vous voulez faire ressortir ce nom par les titres qui le précèdent.

--C'est incroyable, monsieur le président, dit Benedetto du ton de voix le plus gracieux et avec les manières les plus polies, comme vous avez lu au fond de ma pensée; c'est en effet dans ce but que je vous ai prié d'intervertir l'ordre des questions.»

La stupeur était à son comble, il n'y avait plus dans les paroles de l'accusé ni forfanterie ni cynisme; l'auditoire ému pressentait quelque foudre éclatante au fond de ce nuage sombre.

«Eh bien, dit le président, votre nom?

--Je ne puis vous dire mon nom, car je ne le sais pas; mais je sais celui de mon père, et je peux vous le dire.»

Un éblouissement douloureux aveugla Villefort; on vit tomber de ses joues des gouttes de sueur âcres et pressées sur les papiers qu'il remuait d'une main convulsive et éperdue.

«Dites alors le nom de votre père», reprit le président.

Pas un souffle, pas une haleine ne troublaient le silence de cette immense assemblée: tout le monde attendait.

«Mon père est procureur du roi, répondit tranquillement Andrea.

--Procureur du roi! fit avec stupéfaction le président, sans remarquer le bouleversement qui se faisait sur la figure de Villefort; procureur du roi!

--Oui, et puisque vous voulez savoir son nom je vais vous le dire: il se nomme de Villefort!»

L'explosion, si longtemps contenue par le respect qu'en séance on porte à la justice, se fit jour, comme un tonnerre, du fond de toutes les poitrines; la cour elle-même ne songea point à réprimer ce mouvement de la multitude. Les interjections, les injures adressées à Benedetto, qui demeurait impassible, les gestes énergiques, le mouvement des gendarmes, le ricanement de cette partie fangeuse qui, dans toute assemblée, monte à la surface aux moments de trouble et de scandale, tout cela dura cinq minutes avant que les magistrats et les huissiers eussent réussi à rétablir le silence.

Au milieu de tout ce bruit, on entendait la voix du président, qui s'écriait:

«Vous jouez-vous de la justice, accusé, et oseriez-vous donner à vos concitoyens le spectacle d'une corruption qui, dans une époque qui cependant ne laisse rien à désirer sous ce rapport, n'aurait pas encore eu son égale?»

Dix personnes s'empressaient auprès de M. le procureur du roi, à demi écrasé sur son siège, et lui offraient des consolations, des encouragements, des protestations de zèle et de sympathie.

Le calme s'était rétabli dans la salle, à l'exception cependant d'un point où un groupe assez nombreux s'agitait et chuchotait.