Le comte de Monte-Cristo, Tome IV
Chapter 20
L'hiver approchait: Mercédès, dans cette chambre nue et déjà froide, n'avait pas de feu, elle dont un calorifère aux mille branches chauffait autrefois la maison depuis les antichambres jusqu'au boudoir; elle n'avait pas une pauvre petite fleur, elle dont l'appartement était une serre chaude peuplée à prix d'or!
Mais elle avait son fils...
L'exaltation d'un devoir peut-être exagéré les avait soutenus jusque-là dans les sphères supérieures.
L'exaltation est presque l'enthousiasme, et l'enthousiasme rend insensible aux choses de la terre.
Mais l'enthousiasme s'était calmé, et il avait fallu redescendre peu à peu du pays des rêves au monde des réalités.
Il fallait causer du positif, après avoir épuisé tout l'idéal.
«Ma mère, disait Albert au moment même où Mme Danglars descendait l'escalier, comptons un peu toutes nos richesses, s'il vous plaît; j'ai besoin d'un total pour échafauder mes plans.
--Total: rien, dit Mercédès avec un douloureux sourire.
--Si fait, ma mère, total: trois mille francs, d'abord, et j'ai la prétention, avec ces trois mille francs, de mener à nous deux une adorable vie.
--Enfant! soupira Mercédès.
--Hélas! ma bonne mère, dit le jeune homme, je vous ai malheureusement dépensé assez d'argent pour en connaître le prix.
«C'est énorme, voyez-vous, trois mille francs, et j'ai bâti sur cette somme un avenir miraculeux d'éternelle sécurité.
--Vous dites cela, mon ami, continua la pauvre mère; mais d'abord acceptons-nous ces trois mille francs? dit Mercédès en rougissant.
--Mais c'est convenu, ce me semble, dit Albert d'un ton ferme; nous les acceptons d'autant plus que nous ne les avons pas, car ils sont, comme vous le savez, enterrés dans le jardin de cette petite maison des Allées de Meilhan à Marseille.
«Avec deux cents francs; dit Albert, nous irons tous deux à Marseille.
--Avec deux cents francs! dit Mercédès, y songez-vous, Albert?
--Oh! quant à ce point, je me suis renseigné aux diligences et aux bateaux à vapeur, et mes calculs sont faits.
«Vous retenez vos places pour Chalon, dans le coupé: vous voyez, ma mère, que je vous traite en reine, trente-cinq francs.»
Albert prit une plume, et écrivit:
Coupé, trente-cinq francs, ci:...................................... 35 F De Chalon à Lyon, vous allez par le bateau à vapeur, six francs, ci: 6 F De Lyon à Avignon, le bateau à vapeur encore, seize francs, ci:..... 16 F D'Avignon à Marseille, sept francs, ci:............................. 7 F Dépenses de route, cinquante francs, ci:............................ 50 F TOTAL:..............................................................114 F
«Mettons cent vingt, ajouta Albert en souriant, vous voyez que je suis généreux, n'est-ce pas, ma mère?
--Mais toi, mon pauvre enfant?
--Moi! n'avez-vous pas vu que je me réserve quatre-vingts francs?
«Un jeune homme, ma mère, n'a pas besoin de toutes ses aises; d'ailleurs je sais ce que c'est que de voyager.
--Avec ta chaise de poste et ton valet de chambre.
--De toute façon, ma mère.
--Eh bien, soit, dit Mercédès; mais ces deux cents francs?
--Ces deux cents francs, les voici, et puis deux cents autres encore.
«Tenez, j'ai vendu ma montre cent francs, et les breloques trois cents.
«Comme c'est heureux! Des breloques qui valaient trois fois la montre. Toujours cette fameuse histoire du superflu!
«Nous voilà donc riches, puisque, au lieu de cent quatorze francs qu'il vous fallait pour faire votre route, vous en avez deux cent cinquante.
--Mais nous devons quelque chose dans cet hôtel?
--Trente francs, mais je les paie sur mes cent cinquante francs.
«Cela est convenu; et puisqu'il ne me faut à la rigueur que quatre-vingts francs pour faire ma route, vous voyez que je nage dans le luxe.
«Mais ce n'est pas tout.
«Que dites-vous de ceci, ma mère?»
Et Albert tira d'un petit carnet à fermoir d'or, reste de ses anciennes fantaisies ou peut-être même tendre souvenir de quelqu'une de ces femmes mystérieuses et voilées qui frappaient à la petite porte, Albert tira d'un petit carnet un billet de mille francs.
«Qu'est-ce que ceci? demanda Mercédès.
--Mille francs, ma mère. Oh! il est parfaitement carré.
--Mais d'où te viennent ces mille francs?
--Écoutez ceci, ma mère, et ne vous émotionnez pas trop.»
Et Albert, se levant, alla embrasser sa mère sur les deux joues, puis il s'arrêta à la regarder.
«Vous n'avez pas idée, ma mère, comme je vous trouve belle! dit le jeune homme avec un profond sentiment d'amour filial, vous êtes en vérité la plus belle comme vous êtes la plus noble des femmes que j'aie jamais vues!
--Cher enfant, dit Mercédès essayant en vain de retenir une larme qui pointait au coin de sa paupière.
--En vérité, il ne vous manquait plus que d'être malheureuse pour changer mon amour en adoration.
--Je ne suis pas malheureuse tant que j'ai mon fils, dit Mercédès; je ne serai point malheureuse tant que je l'aurai.
--Ah! justement, dit Albert; mais voilà où commence l'épreuve, ma mère: vous savez ce qui est convenu!
--Sommes-nous donc convenus de quelque chose? demanda Mercédès.
--Oui, il est convenu que vous habiterez Marseille, et que, moi je partirai pour l'Afrique, où, en place du nom que j'ai quitté, je me ferai le nom que j'ai pris.»
Mercédès poussa un soupir.
«Eh bien, ma mère, depuis hier je suis engagé dans les spahis, ajouta le jeune homme en baissant les yeux avec une certaine honte, car il ne savait pas lui-même tout ce que son abaissement avait de sublime; ou plutôt j'ai cru que mon corps était bien à moi et que je pouvais le vendre; depuis hier je remplace quelqu'un.
«Je me suis vendu, comme on dit, et, ajouta-t-il en essayant de sourire, plus cher que je ne croyais valoir, c'est-à-dire deux mille francs.
--Ainsi ces mille francs?... dit en tressaillant Mercédès.
--C'est la moitié de la somme, ma mère; l'autre viendra dans un an.»
Mercédès leva les yeux au ciel avec une expression que rien ne saurait rendre, et les deux larmes arrêtées au coin de sa paupière, débordant sous l'émotion intérieure, coulèrent silencieusement le long de ses joues.
«Le prix de son sang! murmura-t-elle.
--Oui, si je suis tué, dit en riant Morcerf, mais je t'assure, bonne mère, que je suis au contraire dans l'intention de défendre cruellement ma peau; je ne me suis jamais senti si bonne envie de vivre que maintenant.
--Mon Dieu! mon Dieu! fit Mercédès.
--D'ailleurs, pourquoi donc voulez-vous que je sois tué, ma mère?
«Est-ce que Lamoricière, cet autre Ney du Midi, a été tué?
«Est-ce que Changarnier a été tué?
«Est-ce que Bedeau a été tué?
«Est-ce que Morrel, que nous connaissons, a été tué?
«Songez donc à votre joie, ma mère, lorsque vous me verrez revenir avec mon uniforme brodé!
«Je vous déclare que je compte être superbe là-dessous, et que j'ai choisi ce régiment-là par coquetterie.»
Mercédès soupira, tout en essayant de sourire; elle comprenait, cette sainte mère, qu'il était mal à elle de laisser porter à son enfant tout le poids du sacrifice.
«Eh bien, donc! reprit Albert, vous comprenez, ma mère, voilà déjà plus de quatre mille francs assurés pour vous: avec ces quatre mille francs vous vivrez deux bonnes années.
--Crois-tu?» dit Mercédès.
Ces mots étaient échappés à la comtesse, et avec une douleur si vraie que leur véritable sens n'échappa point à Albert; il sentit son coeur se serrer, et, prenant la main de sa mère, qu'il pressa tendrement dans les siennes:
«Oui, vous vivrez! dit-il.
--Je vivrai! s'écria Mercédès, mais tu ne partiras point, n'est-ce pas, mon fils?
--Ma mère, je partirai, dit Albert d'une voix calme et ferme, vous m'aimez trop pour me laisser près de vous oisif et inutile; d'ailleurs j'ai signé.
--Tu feras selon ta volonté, mon fils; moi, je ferai selon celle de Dieu.
--Non pas selon ma volonté, ma mère, mais selon la raison, selon la nécessité. Nous sommes deux créatures désespérées, n'est-ce pas? Qu'est-ce que la vie pour vous aujourd'hui? rien. Qu'est-ce que la vie pour moi? oh! bien peu de chose sans vous, ma mère, croyez-le; car sans vous cette vie, je vous le jure, eût cessé du jour où j'ai douté de mon père et renié son nom! Enfin, je vis, si vous me promettez d'espérer encore; si vous me laissez le soin de votre bonheur à venir, vous doublez ma force. Alors je vais trouver là-bas le gouverneur de l'Algérie, c'est un coeur loyal et surtout essentiellement soldat; je lui conte ma lugubre histoire: je le prie de tourner de temps en temps les yeux du côté où je serai, et s'il me tient parole, s'il me regarde faire, avant six mois je suis officier ou mort. Si je suis officier, votre sort est assuré, ma mère, car j'aurai de l'argent pour vous et pour moi, de plus un nouveau nom dont nous serons fiers tous deux, puisque ce sera votre vrai nom. Si je suis tué... eh bien, si je suis tué, alors, chère mère, vous mourrez, s'il vous plaît, et alors nos malheurs auront leur terme dans leur excès même.
--C'est bien, répondit Mercédès avec son noble et éloquent regard; tu as raison, mon fils: prouvons à certaines gens qui nous regardent et qui attendent nos actes pour nous juger, prouvons-leur que nous sommes au moins dignes d'être plaints.
--Mais pas de funèbres idées, chère mère! s'écria le jeune homme; je vous jure que nous sommes, ou du moins que nous pouvons être très heureux. Vous êtes à la fois une femme pleine d'esprit et de résignation; moi, je suis devenu simple de goût et sans passion, je l'espère. Une fois au service, me voilà riche; une fois dans la maison de M. Dantès, vous voilà tranquille. Essayons! je vous en prie, ma mère, essayons.
--Oui, essayons, mon fils, car tu dois vivre, car tu dois être heureux, répondit Mercédès.
--Ainsi, ma mère, voilà notre partage fait, ajouta le jeune homme en affectant une grande aisance. Nous pouvons aujourd'hui même partir. Allons, je retiens, comme il est dit, votre place.
--Mais la tienne, mon fils?
--Moi, je dois rester deux ou trois jours encore, ma mère; c'est un commencement de séparation, et nous avons besoin de nous y habituer. J'ai besoin de quelques recommandations, de quelques renseignements sur l'Afrique, je vous rejoindrai à Marseille.
--Eh bien, soit, partons! dit Mercédès en s'enveloppant dans le seul châle qu'elle eût emporté, et qui se trouvait par hasard être un cachemire noir d'un grand prix; partons!»
Albert recueillit à la hâte ses papiers, sonna pour payer les trente francs qu'il devait au maître de l'hôtel, et, offrant son bras à sa mère, il descendit l'escalier.
Quelqu'un descendait devant eux; ce quelqu'un, entendant le frôlement d'une robe de soie sur la rampe, se retourna.
«Debray! murmura Albert.
--Vous, Morcerf!» répondit le secrétaire du ministre en s'arrêtant sur la marche où il se trouvait.
La curiosité l'emporta chez Debray sur le désir de garder l'incognito; d'ailleurs il était reconnu.
Il semblait piquant, en effet, de retrouver dans cet hôtel ignoré le jeune homme dont la malheureuse aventure venait de faire un si grand éclat dans Paris.
«Morcerf!» répéta Debray.
Puis, apercevant dans la demi-obscurité la tournure jeune encore et le voile noir de Mme de Morcerf:
«Oh! pardon, ajouta-t-il avec un sourire, je vous laisse, Albert.»
Albert comprit la pensée de Debray.
«Ma mère, dit-il en se retournant vers Mercédès, c'est M. Debray, secrétaire du ministre de l'Intérieur, un ancien ami à moi.
--Comment! ancien, balbutia Debray; que voulez-vous dire?
--Je dis cela, monsieur Debray, reprit Albert, parce qu'aujourd'hui je n'ai plus d'amis, et que je ne dois plus en avoir. Je vous remercie beaucoup d'avoir bien voulu me reconnaître, monsieur.»
Debray remonta deux marches et vint donner une énergique poignée de main à son interlocuteur.
«Croyez, mon cher Albert, dit-il avec l'émotion qu'il était susceptible d'avoir, croyez que j'ai pris une part profonde au malheur qui vous frappe, et que, pour toutes choses, je me mets à votre disposition.
--Merci, monsieur, dit en souriant Albert, mais au milieu de ce malheur, nous sommes demeurés assez riches pour n'avoir besoin de recourir à personne; nous quittons Paris, et, notre voyage payé, il nous reste cinq mille francs.»
Le rouge monta au front de Debray, qui tenait un million dans son portefeuille; et si peu poétique que fût cet esprit exact, il ne put s'empêcher de réfléchir que la même maison contenait naguère encore deux femmes, dont l'une, justement déshonorée, s'en allait pauvre avec quinze cent mille francs sous le pli de son manteau, et dont l'autre, injustement frappée, mais sublime en son malheur, se trouvait riche avec quelques deniers.
Ce parallèle dérouta ses combinaisons de politesse, la philosophie de l'exemple l'écrasa; il balbutia quelques mots de civilité générale et descendit rapidement.
Ce jour-là, les commis du ministère, ses subordonnés, eurent fort à souffrir de son humeur chagrine.
Mais le soir il se rendit acquéreur d'une fort belle maison, sise boulevard de la Madeleine, et rapportant cinquante mille livres de rente.
Le lendemain, à l'heure où Debray signait l'acte, c'est-à-dire sur les cinq heures du soir, Mme de Morcerf, après avoir tendrement embrassé son fils et après avoir été tendrement embrassée par lui, montait dans le coupé de la diligence, qui se refermait sur elle.
Un homme était caché dans la cour des messageries Laffitte derrière une de ces fenêtres cintrées d'entresol qui surmontent chaque bureau; il vit Mercédès monter en voiture; il vit partir la diligence; il vit s'éloigner Albert.
Alors il passa la main sur son front chargé de doute en disant:
«Hélas! par quel moyen rendrai-je à ces deux innocents le bonheur que je leur ai ôté? Dieu m'aidera.»
CVII
La Fosse-aux-Lions.
L'un des quartiers de la Force, celui qui renferme les détenus les plus compromis et les plus dangereux, s'appelle la cour Saint-Bernard.
Les prisonniers, dans leur langage énergique, l'ont surnommé la Fosse-aux-Lions, probablement parce que les captifs ont des dents qui mordent souvent les barreaux et parfois les gardiens.
C'est dans la prison une prison; les murs ont une épaisseur double des autres. Chaque jour un guichetier sonde avec soin les grilles massives, et l'on reconnaît à la stature herculéenne, aux regards froids et incisifs de ces gardiens, qu'ils ont été choisis pour régner sur leur peuple par la terreur et l'activité de l'intelligence.
Le préau de ce quartier est encadré dans des murs énormes sur lesquels glisse obliquement le soleil lorsqu'il se décide à pénétrer dans ce gouffre de laideurs morales et physiques. C'est là, sur le pavé, que depuis l'heure du lever errent soucieux, hagards, pâlissants, comme des ombres, les hommes que la justice tient courbés sous le couperet qu'elle aiguise.
On les voit se coller, s'accroupir, le long du mur qui absorbe et retient le plus de chaleur. Ils demeurent là, causant deux à deux, plus souvent isolés, l'oeil sans cesse attiré vers la porte qui s'ouvre pour appeler quelqu'un des habitants de ce lugubre séjour, ou pour vomir dans le gouffre une nouvelle scorie rejetée du creuset de la société.
La cour Saint-Bernard a son parloir particulier; c'est un carré long, divisé en deux parties par deux grilles parallèlement plantées à trois pieds l'une de l'autre, de façon que le visiteur ne puisse serrer la main du prisonnier ou lui passer quelque chose. Ce parloir est sombre, humide, et de tout point horrible, surtout lorsqu'on songe aux épouvantables confidences qui ont glissé sur ces grilles et rouillé le fer des barreaux.
Cependant ce lieu, tout affreux qu'il est, est le paradis où viennent se retremper dans une société espérée, savourée, ces hommes dont les jours sont comptés: il est si rare qu'on sorte de la Fosse-aux-Lions pour aller autre part qu'à la barrière Saint-Jacques, au bagne ou au cabanon cellulaire!
Dans cette cour que nous venons de décrire, et qui suait d'une froide humidité, se promenait, les mains dans les poches de son habit, un jeune homme considéré avec beaucoup de curiosité par les habitants de la Fosse.
Il eût passé pour un homme élégant, grâce à la coupe de ses habits, si ces habits n'eussent été en lambeaux; cependant ils n'avaient pas été usés: le drap, fin et soyeux aux endroits intacts, reprenaient facilement son lustre sous la main caressante du prisonnier qui essayait d'en faire un habit neuf.
Il appliquait le même soin à fermer une chemise de batiste considérablement changée de couleur depuis son entrée en prison, et sur ses bottes vernies passait le coin d'un mouchoir brodé d'initiales surmontées d'une couronne héraldique.
Quelques pensionnaires de la Fosse-aux-Lions considéraient avec un intérêt marqué les recherches de toilette du prisonnier.
«Tiens, voilà le prince qui se fait beau, dit un des voleurs.
--Il est très beau naturellement, dit un autre, et s'il avait seulement un peigne et de la pommade, il éclipserait tous les messieurs à gants blancs.
--Son habit a dû être bien neuf et ses bottes reluisent joliment. C'est flatteur pour nous qu'il y ait des confrères si comme il faut; et ces brigands de gendarmes sont bien vils. Les envieux! avoir déchiré une toilette comme cela!
--Il paraît que c'est un fameux, dit un autre; il a tout fait... et dans le grand genre... Il vient de là-bas si jeune! oh! c'est superbe!»
Et l'objet de cette admiration hideuse semblait savourer les éloges ou la vapeur des éloges, car il n'entendait pas les paroles.
Sa toilette terminée, il s'approcha du guichet de la cantine auquel s'adossait un gardien:
«Voyons, monsieur, lui dit-il, prêtez-moi vingt francs, vous les aurez bientôt; avec moi, pas de risques à courir. Songez donc que je tiens à des parents qui ont plus de millions que vous n'avez de deniers... Voyons, vingt francs, et je vous en prie, afin que je prenne une pistole et que j'achète une robe de chambre. Je souffre horriblement d'être toujours en habit et en bottes. Quel habit! monsieur, pour un prince Cavalcanti!»
Le gardien lui tourna le dos et haussa les épaules. Il ne rit pas même de ces paroles qui eussent déridé tous les fronts car cet homme en avait entendu bien d'autres, ou plutôt il avait toujours entendu la même chose.
«Allez, dit Andrea, vous êtes un homme sans entrailles, et je vous ferai perdre votre place.»
Ce mot fit retourner le gardien, qui, cette fois, laissa échapper un bruyant éclat de rire.
Alors les prisonniers s'approchèrent et firent cercle.
«Je vous dis, continua Andrea, qu'avec cette misérable somme je pourrai me procurer un habit et une chambre, afin de recevoir d'une façon décente la visite illustre que j'attends d'un jour à l'autre.
--Il a raison! il a raison! dirent les prisonniers... Pardieu! on voit bien que c'est un homme comme il faut.
--Eh bien, prêtez-lui les vingt francs, dit le gardien en s'appuyant sur son autre colossale épaule; est-ce que vous ne devez pas cela à un camarade?
--Je ne suis pas le camarade de ces gens, dit fièrement le jeune homme; ne m'insultez pas, vous n'avez pas ce droit-là.»
Les voleurs se regardèrent avec de sourds murmures, et une tempête soulevée par la provocation du gardien, plus encore que par les paroles d'Andrea, commença de gronder sur le prisonnier aristocrate.
Le gardien, sûr de faire le _quos ego_ quand les flots seraient trop tumultueux, les laissait monter peu à peu pour jouer un tour au solliciteur importun, et se donner une récréation pendant la longue garde de sa journée.
Déjà les voleurs se rapprochaient d'Andrea; les uns se disaient:
«La savate! la savate!»
Cruelle opération qui consiste à rouer de coups, non pas de savate, mais de soulier ferré, un confrère tombé dans la disgrâce de ces messieurs.
D'autres proposaient l'anguille; autre genre de récréation consistant à emplir de sable, de cailloux, de gros sous, quand ils en ont, un mouchoir tordu, que les bourreaux déchargent comme un fléau sur les épaules et la tête du patient.
«Fouettons le beau monsieur, dirent quelques-uns, monsieur l'honnête homme!»
Mais Andrea, se retournant vers eux, cligna de l'oeil, enfla sa joue avec sa langue, et fit entendre ce claquement des lèvres qui équivaut à mille signes d'intelligence parmi les bandits réduits à se taire.
C'était un signe maçonnique que lui avait indiqué Caderousse.
Ils reconnurent un des leurs.
Aussitôt les mouchoirs retombèrent; la savate ferrée rentra au pied du principal bourreau. On entendit quelques voix proclamer que monsieur avait raison, que monsieur pouvait être honnête à sa guise, et que les prisonniers voulaient donner l'exemple de la liberté de conscience.
L'émeute recula. Le gardien en fut tellement stupéfait qu'il prit aussitôt Andrea par les mains et se mit à le fouiller, attribuant à quelques manifestations plus significatives que la fascination, ce changement subit des habitants de la Fosse-aux-Lions.
Andrea se laissa faire, non sans protester.
Tout à coup une voix retentit au guichet.
«Benedetto!» criait un inspecteur.
Le gardien lâcha sa proie.
«On m'appelle? dit Andrea.
--Au parloir! dit la voix.
--Voyez-vous, on me rend visite. Ah! mon cher monsieur, vous allez voir si l'on peut traiter un Cavalcanti comme un homme ordinaire!»
Et Andrea, glissant dans la cour comme une ombre noire, se précipita par le guichet entrebâillé, laissant dans l'admiration ses confrères et le gardien lui-même.
On l'appelait en effet au parloir, et il ne faudrait pas s'en émerveiller moins qu'Andrea lui-même; car le rusé jeune homme, depuis son entrée à la Force, au lieu d'user, comme les gens du commun de ce bénéfice d'écrire pour se faire réclamer, avait gardé le plus stoïque silence.
«Je suis, disait-il, évidemment protégé par quelqu'un de puissant; tout me le prouve; cette fortune soudaine, cette facilité avec laquelle j'ai aplani tous les obstacles, une famille improvisée, un nom illustre devenu ma propriété, l'or pleuvant chez moi, les alliances les plus magnifiques promises à mon ambition. Un malheureux oubli de ma fortune, une absence de mon protecteur m'a perdu, oui, mais pas absolument, pas à jamais! La main s'est retirée pour un moment, elle doit se tendre vers moi et me ressaisir de nouveau au moment où je me croirai prêt à tomber dans l'abîme.
«Pourquoi risquerai-je une démarche imprudente? Je m'aliénerais peut-être le protecteur! Il y a deux moyens pour lui de me tirer d'affaire: l'évasion mystérieuse, achetée à prix d'or, et la main forcée aux juges pour obtenir une absolution. Attendons pour parler, pour agir qu'il me soit prouvé qu'on m'a totalement abandonné, et alors...»
Andrea avait bâti un plan qu'on peut croire habile; le misérable était intrépide à l'attaque et rude à la défense.
La misère de la prison commune, les privations de tout genre, il les avait supportées. Cependant peu à peu le naturel, ou plutôt l'habitude, avait repris le dessus. Andrea souffrait d'être nu, d'être sale, d'être affamé; le temps lui durait.
C'est à ce moment d'ennui que la voix de l'inspecteur l'appela au parloir.
Andrea sentit son coeur bondir de joie. Il était trop tôt pour que ce fût la visite du juge d'instruction, et trop tard pour que ce fût un appel du directeur de la prison ou du médecin; c'était donc la visite inattendue.
Derrière la grille du parloir où Andrea fut introduit, il aperçut, avec ses yeux dilatés par une curiosité avide, la figure sombre et intelligente de M. Bertuccio, qui regardait aussi, lui, avec un étonnement douloureux, les grilles, les portes verrouillées et l'ombre qui s'agitait derrière les barreaux entrecroisés.
«Ah! fit Andrea, touché au coeur.
--Bonjour, Benedetto, dit Bertuccio de sa voix creuse et sonore.
--Vous! vous! dit le jeune homme en regardant avec effroi autour de lui.
--Tu ne me reconnais pas, dit Bertuccio, malheureux enfant!
--Silence, mais silence donc! fit Andrea qui connaissait la finesse d'ouïe de ces murailles; mon Dieu, mon Dieu, ne parlez pas si haut!
--Tu voudrais causer avec moi, n'est-ce pas, dit Bertuccio, seul à seul?
--Oh! oui, dit Andrea.
--C'est bien.»