Le comte de Monte-Cristo, Tome IV

Chapter 11

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«Moi qui ai un sérail au Caire, un à Smyrne et un à Constantinople, présider à un mariage! jamais.

--Ainsi, vous me refusez?

--Net; et fussiez-vous mon fils, fussiez-vous mon frère, je vous refuserais de même.

--Ah! par exemple! s'écria Andrea désappointé, mais comment faire alors?

--Vous avez cent amis, vous l'avez dit vous-même.

--D'accord, mais c'est vous qui m'avez présenté chez M. Danglars.

--Point! Rétablissons les faits dans toute la vérité: c'est moi qui vous ai fait dîner avec lui à Auteuil, et c'est vous qui vous êtes présenté vous-même; diable! c'est tout différent.

--Oui, mais mon mariage: vous avez aidé...

--Moi! en aucune chose, je vous prie de le croire; mais rappelez-vous donc ce que je vous ai répondu quand vous êtes venu me prier de faire la demande: Oh! je ne fais jamais de mariage, moi, mon cher prince, c'est un principe arrêté chez moi.»

Andrea se mordit les lèvres.

«Mais enfin, dit-il, vous serez là au moins?

--Tout Paris y sera?

--Oh! certainement.

--Eh bien, j'y serai comme tout Paris, dit le comte.

--Vous signerez au contrat?

--Oh! je n'y vois aucun inconvénient, et mes scrupules ne vont point jusque-là.

--Enfin, puisque vous ne voulez pas m'accorder davantage, je dois me contenter de ce que vous me donnez. Mais un dernier mot, comte.

--Comment donc?

--Un conseil.

--Prenez garde; un conseil, c'est pis qu'un service.

--Oh! celui-ci, vous pouvez me le donner sans vous compromettre.

--Dites.

--La dot de ma femme est de cinq cent mille livres.

--C'est le chiffre que M. Danglars m'a annoncé à moi-même.

--Faut-il que je la reçoive ou que je la laisse aux mains du notaire?

--Voici, en général, comment les choses se passent quand on veut qu'elles se passent galamment: vos deux notaires prennent rendez-vous au contrat pour le lendemain ou le surlendemain; le lendemain ou le surlendemain, ils échangent les deux dots, dont ils se donnent mutuellement reçu, puis, le mariage célébré, ils mettent les millions à votre disposition, comme chef de la communauté.

--C'est que, dit Andrea avec une certaine inquiétude mal dissimulée, je croyais avoir entendu dire à mon beau-père qu'il avait l'intention de placer nos fonds dans cette fameuse affaire de chemin de fer dont vous me parliez tout à l'heure.

--Eh bien, mais, reprit Monte-Cristo, c'est, à ce que tout le monde assure, un moyen que vos capitaux soient triplés dans l'année. M. le baron Danglars est bon père et sait compter.

--Allons donc, dit Andrea, tout va bien, sans votre refus, toutefois, qui me perce le coeur.

--Ne l'attribuez qu'à des scrupules fort naturels en pareille circonstance.

--Allons, dit Andrea, qu'il soit donc fait comme vous le voulez; à ce soir, neuf heures.

--À ce soir.»

Et malgré une légère résistance de Monte-Cristo, dont les lèvres pâlirent, mais qui cependant conserva son sourire de cérémonie, Andrea saisit la main du comte, la serra, sauta dans son phaéton et disparut.

Les quatre ou cinq heures qui lui restaient jusqu'à neuf heures, Andrea les employa en courses, en visites destinées à intéresser ces amis dont il avait parlé, à paraître chez le banquier avec tout le luxe de leurs équipages, les éblouissant par ces promesses d'actions qui, depuis, ont fait tourner toutes les têtes, et dont Danglars, en ce moment-là, avait l'initiative.

En effet, à huit heures et demie du soir, le grand salon de Danglars, la galerie attenante à ce salon et les trois autres salons de l'étage étaient pleins d'une foule parfumée qu'attirait fort peu la sympathie, mais beaucoup cet irrésistible besoin d'être là où l'on sait qu'il y a du nouveau.

Un académicien dirait que les soirées du monde sont des collections de fleurs qui attirent papillons inconstants, abeilles affamées et frelons bourdonnants.

Il va sans dire que les salons étaient resplendissants de bougies, la lumière roulait à flots des moulures d'or sur les tentures de soie, et tout le mauvais goût de cet ameublement, qui n'avait pour lui que la richesse, resplendissait de tout son éclat.

Mlle Eugénie était vêtue avec la simplicité la plus élégante: une robe de soie blanche brochée de blanc, une rose blanche à moitié perdue dans ses cheveux d'un noir de jais, composaient toute sa parure que ne venait pas enrichir le plus petit bijou.

Seulement on pouvait lire que dans ses yeux cette assurance parfaite destinée à démentir ce que cette candide toilette avait de vulgairement virginal à ses propres yeux.

Mme Danglars, à trente pas d'elle, causait avec Debray, Beauchamp et Château-Renaud. Debray avait fait sa rentrée dans cette maison pour cette grande solennité, mais comme tout le monde et sans aucun privilège particulier.

M. Danglars, entouré de députés, d'hommes de finance, expliquait une théorie de contributions nouvelles qu'il comptait mettre en exercice quand la force des choses aurait contraint le gouvernement à l'appeler au ministère.

Andrea, tenant sous son bras un des plus fringants dandys de l'Opéra, lui expliquait assez impertinemment, attendu qu'il avait besoin d'être hardi pour paraître à l'aise, ses projets de vie à venir, et les progrès de luxe qu'il comptait faire faire avec ses cent soixante-quinze mille livres de rente à la fashion parisienne.

La foule générale roulait dans ces salons comme un flux et un reflux de turquoises, de rubis, d'émeraudes, d'opales et de diamants.

Comme partout, on remarquait que c'étaient les plus vieilles femmes qui étaient les plus parées, et les plus laides qui se montraient avec le plus d'obstination.

S'il y avait quelque beau lis blanc, quelque rose suave et parfumée, il fallait la chercher et la découvrir cachée dans quelque coin par une mère à turban, ou par une tante à oiseau de paradis.

À chaque instant, au milieu de cette cohue, de ce bourdonnement, de ces rires, la voix des huissiers lançait un nom connu dans les finances, respecté dans l'armée ou illustre dans les lettres; alors un faible mouvement des groupes accueillait ce nom.

Mais pour un qui avait le privilège de faire frémir cet océan de vagues humaines, combien passaient accueillis par l'indifférence ou le ricanement du dédain!

Au moment où l'aiguille de la pendule massive, de la pendule représentant Endymion endormi, marquait neuf heures sur un cadran d'or, et où le timbre, fidèle reproducteur de la pensée machinale, retentissait neuf fois, le nom du comte de Monte-Cristo retentit à son tour, et, comme poussée par la flamme électrique, toute l'assemblée se tourna vers la porte.

Le comte était vêtu de noir et avec sa simplicité habituelle; son gilet blanc dessinait sa vaste et noble poitrine; son col noir paraissait d'une fraîcheur singulière, tant il ressortait sur la mâle pâleur de son teint; pour tout bijou, il portait une chaîne de gilet si fine qu'à peine le mince filet d'or tranchait sur le piqué blanc.

Il se fit à l'instant même un cercle autour de la porte.

Le comte, d'un seul coup d'oeil, aperçut Mme Danglars à un bout du salon, M. Danglars à l'autre, et Mlle Eugénie devant lui.

Il s'approcha d'abord de la baronne, qui causait avec Mme de Villefort, qui était venue seule, Valentine étant toujours souffrante; et sans dévier, tant le chemin se frayait devant lui, il passa de la baronne à Eugénie, qu'il complimenta en termes si rapides et si réservés, que la fière artiste en fut frappée.

Près d'elle était Mlle Louise d'Armilly, qui remercia le comte des lettres de recommandation qu'il lui avait si gracieusement données pour l'Italie, et dont elle comptait, lui dit-elle, faire incessamment usage.

En quittant ces dames, il se retourna et se trouva près de Danglars, qui s'était approché pour lui donner la main.

Ces trois devoirs sociaux accomplis, Monte-Cristo s'arrêta, promenant autour de lui ce regard assuré empreint de cette expression particulière aux gens d'un certain monde et surtout d'une certaine portée, regard qui semble dire:

«J'ai fait ce que j'ai dû; maintenant que les autres fassent ce qu'ils me doivent.»

Andrea, qui était dans un salon contigu, sentit cette espèce de frémissement que Monte-Cristo avait imprimé à la foule, et il accourut saluer le comte.

Il le trouva complètement entouré; on se disputait ses paroles, comme il arrive toujours pour les gens qui parlent peu et qui ne disent jamais un mot sans valeur.

Les notaires firent leur entrée en ce moment, et vinrent installer leurs pancartes griffonnées sur le velours brodé d'or qui couvrait la table préparée pour la signature, table en bois doré.

Un des notaires s'assit, l'autre resta debout.

On allait procéder à la lecture du contrat que la moitié de Paris, présente à cette solennité, devait signer.

Chacun prit place, ou plutôt les femmes firent cercle, tandis que les hommes, plus indifférents à l'endroit du _style énergique_, comme dit Boileau, firent leurs commentaires sur l'agitation fébrile d'Andrea, sur l'attention de M. Danglars, sur l'impassibilité d'Eugénie et sur la façon leste et enjouée dont la baronne traitait cette importante affaire.

Le contrat fut lu au milieu d'un profond silence. Mais, aussitôt la lecture achevée, la rumeur recommença dans les salons, double de ce qu'elle était auparavant: ces sommes brillantes, ces millions roulant dans l'avenir des deux jeunes gens et qui venaient compléter l'exposition qu'on avait faite, dans une chambre exclusivement consacrée à cet objet, du trousseau de la mariée et des diamants de la jeune femme, avaient retenti avec tout leur prestige dans la jalouse assemblée.

Les charmes de Mlle Danglars en étaient doubles aux yeux des jeunes gens, et pour le moment ils effaçaient l'éclat du soleil.

Quant aux femmes, il va sans dire que, tout en jalousant ces millions, elles ne croyaient pas en avoir besoin pour être belles.

Andrea, serré par ses amis, complimenté, adulé, commençant à croire à la réalité du rêve qu'il faisait, Andrea était sur le point de perdre la tête.

Le notaire prit solennellement la plume, l'éleva au-dessus de sa tête et dit:

«Messieurs, on va signer le contrat.»

Le baron devait signer le premier, puis le fondé de pouvoir de M. Cavalcanti père, puis la baronne, puis les futurs conjoints, comme on dit dans cet abominable style qui a cours sur papier timbré.

Le baron prit la plume et signa, puis le chargé de pouvoir.

La baronne s'approcha, au bras de Mme de Villefort.

«Mon ami, dit-elle en prenant la plume, n'est-ce pas une chose désespérante? Un incident inattendu, arrivé dans cette affaire d'assassinat et de vol dont M. le comte de Monte-Cristo a failli être victime, nous prive d'avoir M. de Villefort.

--Oh! mon Dieu! fit Danglars, du même ton dont il aurait dit: Ma foi, la chose m'est bien indifférente!

--Mon Dieu! dit Monte-Cristo en s'approchant, j'ai bien peur d'être la cause involontaire de cette absence.

--Comment! vous, comte? dit Mme Danglars en signant. S'il en est ainsi, prenez garde, je ne vous le pardonnerai jamais.»

Andrea dressait les oreilles.

«Il n'y aurait cependant point de ma faute, dit le comte; aussi je tiens à le constater.»

On écoutait avidement: Monte-Cristo, qui desserrait si rarement les lèvres, allait parler.

«Vous vous rappelez, dit le comte au milieu du plus profond silence, que c'est chez moi qu'est mort ce malheureux qui était venu pour me voler, et qui, en sortant de chez moi a été tué, à ce que l'on croit, par son complice?

--Oui, dit Danglars.

--Eh bien, pour lui porter secours, on l'avait déshabillé et l'on avait jeté ses habits dans un coin où la justice les a ramassés; mais la justice, en prenant l'habit et le pantalon pour les déposer au greffe, avait oublié le gilet.»

Andrea pâlit visiblement et tira tout doucement du côté de la porte; il voyait paraître un nuage à l'horizon, et ce nuage lui semblait renfermer la tempête dans ses flancs.

«Eh bien, ce malheureux gilet, on l'a trouvé aujourd'hui tout couvert de sang et troué à l'endroit du coeur.»

Les dames poussèrent un cri, et deux ou trois se préparèrent à s'évanouir.

«On me l'a apporté. Personne ne pouvait deviner d'où venait cette guenille; moi seul songeai que c'était probablement le gilet de la victime. Tout à coup mon valet de chambre, en fouillant avec dégoût et précaution cette funèbre relique, a senti un papier dans la poche et l'en a tiré: c'était une lettre adressée à qui? à vous, baron.

--À moi? s'écria Danglars.

--Oh! mon Dieu! oui, à vous; je suis parvenu à lire votre nom sous le sang dont le billet était maculé, répondit Monte-Cristo au milieu des éclats de surprise générale.

--Mais, demanda Mme Danglars regardant son mari avec inquiétude, comment cela empêche-t-il M. de Villefort?

--C'est tout simple, madame, répondit Monte-Cristo; ce gilet et cette lettre étaient ce qu'on appelle des pièces de conviction; lettre et gilet, j'ai tout envoyé à M. le procureur du roi. Vous comprenez, mon cher baron, la voie légale est la plus sûre en matière criminelle: c'était peut-être quelque machination contre vous.»

Andrea regarda fixement Monte-Cristo et disparut dans le deuxième salon.

«C'est possible, dit Danglars; cet homme assassiné n'était-il point un ancien forçat?

--Oui, répondit le comte, un ancien forçat nommé Caderousse.»

Danglars pâlit légèrement; Andrea quitta le second salon et gagna l'antichambre.

«Mais signez donc, signez donc! dit Monte-Cristo; je m'aperçois que mon récit a mis tout le monde en émoi et j'en demande bien humblement pardon à vous, madame la baronne et à Mlle Danglars.»

La baronne, qui venait de signer, remit la plume au notaire.

«Monsieur le prince Cavalcanti, dit le tabellion, monsieur le prince Cavalcanti, où êtes-vous?

--Andrea! Andrea! répétèrent plusieurs voix de jeunes gens qui en étaient déjà arrivés avec le noble Italien à ce degré d'intimité de l'appeler par son nom de baptême.

--Appelez donc le prince, prévenez-le donc que c'est à lui de signer!» cria Danglars à un huissier.

Mais au même instant la foule des assistants reflua, terrifiée, dans le salon principal, comme si quelque monstre effroyable fût entré dans les appartements, _quaerens quem devoret_.

Il y avait en effet de quoi reculer, s'effrayer, crier.

Un officier de gendarmerie plaçait deux gendarmes à la porte de chaque salon, et s'avançait vers Danglars, précédé d'un commissaire de police ceint de son écharpe.

Mme Danglars poussa un cri et s'évanouit.

Danglars, qui se croyait menacé (certaines consciences ne sont jamais calmes), Danglars offrit aux yeux de ses conviés un visage décomposé par la terreur.

«Qu'y a-t-il donc, monsieur? demanda Monte-Cristo s'avançant au-devant du commissaire.

--Lequel de vous, messieurs, demanda le magistrat sans répondre au comte, s'appelle Andrea Cavalcanti?»

Un cri de stupeur partit de tous les coins du salon. On chercha; on interrogea.

«Mais quel est donc cet Andrea Cavalcanti? demanda Danglars presque égaré.

--Un ancien forçat échappé du bagne de Toulon.

--Et quel crime a-t-il commis?

--Il est prévenu, dit le commissaire de sa voix impassible, d'avoir assassiné le nommé Caderousse, son ancien compagnon de chaîne, au moment où il sortait de chez le comte de Monte-Cristo.»

Monte-Cristo jeta un regard rapide autour de lui.

Andrea avait disparu.

XCVII

La route de Belgique.

Quelques instants après la scène de confusion produite dans les salons de M. Danglars par l'apparition inattendue du brigadier de gendarmerie, et par la révélation qui en avait été la suite, le vaste hôtel s'était vidé avec une rapidité pareille à celle qu'eût amenée l'annonce d'un cas de peste ou de choléra-morbus arrivé parmi les conviés: en quelques minutes par toutes les portes, par tous les escaliers, par toutes les sorties, chacun s'était empressé de se retirer, ou plutôt de fuir; car c'était là une de ces circonstances dans lesquelles il ne faut pas même essayer de donner ces banales consolations qui rendent dans les grandes catastrophes les meilleurs amis si importuns.

Il n'était resté dans l'hôtel du banquier que Danglars, enfermé dans son cabinet, et faisant sa déposition entre les mains de l'officier de gendarmerie; Mme Danglars, terrifiée, dans le boudoir que nous connaissons, et Eugénie qui, l'oeil hautain et la lèvre dédaigneuse, s'était retirée dans sa chambre avec son inséparable compagne, Mlle Louise d'Armilly.

Quant aux nombreux domestiques, plus nombreux encore ce soir-là que de coutume, car on leur avait adjoint, à propos de la fête, les glaciers, les cuisiniers et les maîtres d'hôtel du Café de Paris, tournant contre leurs maîtres la colère de ce qu'ils appelaient leur affront, ils stationnaient par groupes à l'office, aux cuisines, dans leurs chambres, s'inquiétant fort peu du service, qui d'ailleurs se trouvait tout naturellement interrompu.

Au milieu de ces différents personnages, frémissant d'intérêts divers, deux seulement méritent que nous nous occupions d'eux: c'est Mlle Eugénie Danglars et Mlle Louise d'Armilly.

La jeune fiancée, nous l'avons dit, s'était retirée l'air hautain, la lèvre dédaigneuse, et avec la démarche d'une reine outragée, suivie de sa compagne, plus pâle et plus émue qu'elle.

En arrivant dans sa chambre, Eugénie ferma sa porte en dedans, pendant que Louise tombait sur une chaise.

«Oh! mon Dieu, mon Dieu! l'horrible chose, dit la jeune musicienne; et qui pouvait se douter de cela? M. Andrea Cavalcanti... un assassin... un échappé du bagne... un forçat!»

Un sourire ironique crispa les lèvres d'Eugénie.

«En vérité, j'étais prédestinée, dit-elle. Je n'échappe au Morcerf que pour tomber dans le Cavalcanti!

--Oh! ne confonds pas l'un avec l'autre, Eugénie.

--Tais-toi, tous les hommes sont des infâmes, et je suis heureuse de pouvoir faire plus que de les détester; maintenant, je les méprise.

--Qu'allons-nous faire? demanda Louise.

--Ce que nous allons faire?

--Oui.

--Mais ce que nous devions faire dans trois jours... partir.

--Ainsi, quoique tu ne te maries plus, tu veux toujours?

--Écoute, Louise, j'ai en horreur cette vie du monde ordonnée, compassée, réglée comme notre papier de musique. Ce que j'ai toujours désiré, ambitionné, voulu, c'est la vie d'artiste, la vie libre, indépendante, où l'on ne relève que de soi, où l'on ne doit de compte qu'à soi. Rester, pour quoi faire? pour qu'on essaie, d'ici à un mois, de me marier encore; à qui? à M. Debray, peut-être, comme il en avait été un instant question. Non, Louise; non, l'aventure de ce soir me sera une excuse: je n'en cherchais pas, je n'en demandais pas; Dieu m'envoie celle-ci, elle est la bienvenue.

--Comme tu es forte et courageuse! dit la blonde et frêle jeune fille à sa brune compagne.

--Ne me connaissais-tu point encore? Allons, voyons, Louise, causons de toutes nos affaires. La voiture de poste...

--Est achetée heureusement depuis trois jours.

--L'as-tu fait conduire où nous devions la prendre?

--Oui.

--Notre passeport?

--Le voilà!»

Et Eugénie, avec son aplomb habituel, déplia un papier et lut:

«M. Léon d'Armilly, âgé de vingt ans, profession d'artiste, cheveux noirs, yeux noirs, voyageant avec sa soeur.»

«À merveille! Par qui t'es-tu procuré ce passeport?

--En allant demander à M. de Monte-Cristo des lettres pour les directeurs des théâtres de Rome et de Naples, je lui ai exprimé mes craintes de voyager en femme; il les a parfaitement comprises, s'est mis à ma disposition pour me procurer un passeport d'homme; et, deux jours après, j'ai reçu celui-ci, auquel j'ai ajouté de ma main: _Voyageant avec sa soeur._

--Eh bien, dit gaiement Eugénie, il ne s'agit plus que de faire nos malles: nous partirons le soir de la signature du contrat, au lieu de partir le soir des noces: voilà tout.

--Réfléchis bien, Eugénie.

--Oh! toutes mes réflexions sont faites; je suis lasse de n'entendre parler que de reports, de fins de mois, de hausse, de baisse, de fonds espagnols, de papier haïtien. Au lieu de cela, Louise, comprends-tu l'air, la liberté, le chant des oiseaux, les plaines de la Lombardie, les canaux de Venise, les palais de Rome, la plage de Naples. Combien possédons-nous, Louise?»

La jeune fille qu'on interrogeait tira d'un secrétaire incrusté un petit portefeuille à serrure qu'elle ouvrit, et dans lequel elle compta vingt-trois billets de banque.

«Vingt-trois mille francs, dit-elle.

--Et pour autant au moins de perles, de diamants et bijoux, dit Eugénie. Nous sommes riches. Avec quarante-cinq mille francs, nous avons de quoi vivre en princesses pendant deux ans ou convenablement pendant quatre.

«Mais avant six mois, toi avec ta musique, moi avec ma voix, nous aurons doublé notre capital. Allons, charge-toi de l'argent, moi, je me charge du coffret aux pierreries; de sorte que si l'une de nous avait le malheur de perdre son trésor, l'autre aurait toujours le sien. Maintenant, la valise: hâtons-nous, la valise!

--Attends, dit Louise, allant écouter à la porte de Mme Danglars.

--Que crains-tu?

--Qu'on ne nous surprenne.

--La porte est fermée.

--Qu'on ne nous dise d'ouvrir.

--Qu'on le dise si l'on veut, nous n'ouvrons pas.

--Tu es une véritable amazone, Eugénie.»

Et les deux jeunes filles se mirent, avec une prodigieuse activité, à entasser dans une malle tous les objets de voyage dont elles croyaient avoir besoin.

«Là, maintenant, dit Eugénie, tandis que je vais changer de costume, ferme la valise, toi.»

Louise appuya de toute la force de ses petites mains blanches sur le couvercle de la malle.

«Mais je ne puis pas, dit-elle, je ne suis pas assez forte; ferme-la, toi.

--Ah! c'est juste, dit en riant Eugénie, j'oubliais que je suis Hercule, moi, et que tu n'es, toi, que la pâle Omphale.»

Et la jeune fille, appuyant le genou sur la malle, raidit ses bras blancs et musculeux jusqu'à ce que les deux compartiments de la valise fussent joints, et que Mlle d'Armilly eût passé le crochet du cadenas entre les deux pitons.

Cette opération terminée, Eugénie ouvrit une commode dont elle avait la clef sur elle, et en tira une mante de voyage en soie violette ouatée.

«Tiens, dit-elle, tu vois que j'ai pensé à tout; avec cette mante tu n'auras point froid.

--Mais toi?

--Oh! moi, je n'ai jamais froid, tu le sais bien; d'ailleurs avec ces habits d'homme...

--Tu vas t'habiller ici?

--Sans doute.

--Mais auras-tu le temps?

--N'aie donc pas la moindre inquiétude, poltronne; tous nos gens sont occupés de la grande affaire. D'ailleurs, qu'y a-t-il d'étonnant, quand on songe au désespoir dans lequel je dois être, que je me sois enfermée, dis?

--Non, c'est vrai, tu me rassures.

--Viens, aide-moi.»

Et du même tiroir dont elle avait fait sortir la mante qu'elle venait de donner à Mlle d'Armilly, et dont celle-ci avait déjà couvert ses épaules, elle tira un costume d'homme complet, depuis les bottines jusqu'à la redingote, avec une provision de linge où il n'y avait rien de superflu, mais où se trouvait le nécessaire.

Alors, avec une promptitude qui indiquait que ce n'était pas sans doute la première fois qu'en se jouant elle avait revêtu les habits d'un autre sexe, Eugénie chaussa ses bottines, passa un pantalon, chiffonna sa cravate, boutonna jusqu'à son cou un gilet montant, et endossa une redingote qui dessinait sa taille fine et cambrée.

«Oh! c'est très bien! en vérité, c'est très bien, dit Louise en la regardant avec admiration; mais ces beaux cheveux noirs, ces nattes magnifiques qui faisaient soupirer d'envie toutes les femmes, tiendront-ils sous un chapeau d'homme comme celui que j'aperçois là?

--Tu vas voir», dit Eugénie.

Et saisissant avec sa main gauche la tresse épaisse sur laquelle ses longs doigts ne se refermaient qu'à peine, elle saisit de sa main droite une paire de longs ciseaux, et bientôt l'acier cria au milieu de la riche et splendide chevelure, qui tomba tout entière aux pieds de la jeune fille, renversée en arrière pour l'isoler de sa redingote.

Puis, la natte supérieure abattue, Eugénie passa à celles de ses tempes, qu'elle abattit successivement, sans laisser échapper le moindre regret: au contraire, ses yeux brillèrent, plus pétillants et plus joyeux encore que de coutume, sous ses sourcils noirs comme l'ébène.