Le comte de Monte-Cristo, Tome III
Chapter 8
En ce moment, une main s'appuya sur son épaule. Le jeune homme se retourna, pensant que Danglars ou Monte-Cristo avait oublié quelque chose à lui dire, et revenait à la charge au moment du départ.
Mais, au lieu de l'un et de l'autre, il n'aperçut qu'une figure étrange, hâlée par le soleil, encadrée dans une barbe de modèle, des yeux brillants comme des escarboucles et un sourire railleur s'épanouissant sur une bouche où brillaient, rangées à leur place et sans qu'il en manquât une seule, trente-deux dents blanches, aiguës et affamées comme celles d'un loup ou d'un chacal.
Un mouchoir à carreaux rouges coiffait cette tête aux cheveux grisâtres et terreux; un bourgeron des plus crasseux et des plus déchirés couvrait ce grand corps maigre et osseux, dont il semblait que les os, comme ceux d'un squelette, dussent cliqueter en marchant. Enfin, la main qui s'appuya sur l'épaule d'Andrea, et qui fut la première chose que vit le jeune homme, lui parut d'une dimension gigantesque. Le jeune homme, reconnut-il cette figure à la lueur de la lanterne de son tilbury, ou fut-il seulement frappé de l'horrible aspect de cet interlocuteur? Nous ne saurions le dire; mais le fait est qu'il tressaillit et se recula vivement.
«Que me voulez-vous? dit-il.
--Pardon! notre bourgeois, répondit l'homme en portant la main à son mouchoir rouge, je vous dérange peut-être, mais c'est que j'ai à vous parler.
--On ne mendie pas le soir, dit le groom en faisant un mouvement pour débarrasser son maître de cet importun.
--Je ne mendie pas, mon joli garçon, dit l'homme inconnu au domestique avec un sourire ironique, et un sourire si effrayant que celui-ci s'écarta: je désire seulement dire deux mots à votre bourgeois, qui m'a chargé d'une commission il y a quinze jours à peu près.
--Voyons, dit à son tour Andrea avec assez de force pour que le domestique ne s'aperçût point de son trouble, que voulez-vous? dites vite, mon ami.
--Je voudrais... je voudrais... dit tout bas l'homme au mouchoir rouge, que vous voulussiez bien m'épargner la peine de retourner à Paris à pied. Je suis très fatigué, et, comme je n'ai pas si bien dîné que toi, à peine, si je puis me tenir.»
Le jeune homme tressaillit à cette étrange familiarité.
«Mais enfin, lui dit-il, voyons, que voulez-vous?
--Eh bien, je veux que tu me laisses monter dans ta belle voiture, et que tu me reconduises.
Andrea pâlit, mais ne répondit point.
«Oh! mon Dieu, oui, dit l'homme au mouchoir rouge en enfonçant ses mains dans ses poches, et en regardant le jeune homme avec des yeux provocateurs, c'est une idée que j'ai comme cela; entends-tu, mon petit Benedetto?»
À ce nom, le jeune homme réfléchit sans doute, car il s'approcha de son groom, et lui dit:
«Cet homme a effectivement été chargé par moi d'une commission dont il a à me rendre compte. Allez à pied jusqu'à la barrière; là, vous prendrez un cabriolet, afin de n'être point trop en retard.»
Le valet, surpris, s'éloigna.
«Laissez-moi au moins gagner l'ombre, dit Andrea.
--Oh! quant à cela, je vais moi-même te conduire en belle place; attends», dit l'homme au mouchoir rouge.
Et il prit le cheval par le mors, et conduisit le tilbury dans un endroit où il était effectivement impossible à qui que ce fût au monde de voir l'honneur que lui accordait Andrea.
«Oh! moi, lui dit-il, ce n'est pas pour la gloire de monter dans une belle voiture non, c'est seulement parce que je suis fatigué, et puis, un petit peu, parce que j'ai à causer d'affaires avec toi.
--Voyons, montez», dit le jeune homme.
Il était fâcheux qu'il ne fît pas jour, car ç'eût été un spectacle curieux que celui de ce gueux, assis carrément sur les coussins brochés, près du jeune et élégant conducteur du tilbury.
Andrea poussa son cheval jusqu'à la dernière maison du village sans dire un seul mot à son compagnon, qui, de son côté, souriait et gardait le silence, comme s'il eût été ravi de se promener dans une si bonne locomotive.
Une fois hors d'Auteuil, Andrea regarda autour de lui pour s'assurer sans doute que nul ne pouvait ni les voir ni les entendre; et alors, arrêtant son cheval et se croisant les bras devant l'homme au mouchoir rouge:
«Ah çà! lui dit-il, pourquoi venez-vous me troubler dans ma tranquillité?
--Mais, toi-même, mon garçon, pourquoi te défies-tu de moi?
--Et en quoi me suis-je défié de vous?
--En quoi? tu le demandes? nous nous quittons au pont du Var, tu me dis que tu vas voyager en Piémont et en Toscane, et pas du tout, tu viens à Paris.
--En quoi cela vous gêne-t-il?
--En rien; au contraire, j'espère même que cela va m'aider.
--Ah! ah! dit Andrea, c'est-à-dire que vous spéculez sur moi.
--Allons! voilà les gros mots qui arrivent.
--C'est que vous auriez tort, maître Caderousse, je vous en préviens.
--Eh! mon Dieu! ne te fâche pas, le petit; tu dois pourtant savoir ce que c'est que le malheur; eh bien, le malheur, ça rend jaloux. Je te crois courant le Piémont et la Toscane, obligé de te faire _faccino_ ou _cicerone_; je te plains du fond de mon coeur, comme je plaindrais mon enfant. Tu sais que je t'ai toujours appelé mon enfant.
--Après? après?
--Patience donc, salpêtre!
--J'en ai de la patience; voyons, achevez. Et je te vois tout à coup passer à la barrière des Bons-Hommes avec un groom, avec un tilbury, avec des habits tout flambant neufs. Ah çà! mais tu as donc découvert une mine, ou acheté une charge d'agent de change?
--De sorte que, comme vous l'avouez, vous êtes jaloux?
--Non, je suis content, si content, que j'ai voulu te faire mes compliments, le petit! mais, comme je n'étais pas vêtu régulièrement, j'ai pris mes précautions pour ne pas te compromettre.
--Belles précautions! dit Andrea, vous m'abordez devant mon domestique.
--Eh! que veux-tu, mon enfant! je t'aborde quand je puis te saisir. Tu as un cheval très vif, un tilbury très léger; tu es naturellement glissant comme une anguille; si je t'avais manqué ce soir, je courais risque de ne pas te rejoindre.
--Vous voyez bien que je ne me cache pas.
--Tu es bien heureux, et j'en voudrais bien dire autant; moi, je me cache: sans compter que j'avais peur que tu ne me reconnusses pas; mais tu m'as reconnu, ajouta Caderousse avec son mauvais sourire; allons, tu es bien gentil.
--Voyons, dit Andrea, que vous faut-il?
--Tu ne me tutoies plus, c'est mal, Benedetto, un ancien camarade; prends garde, tu vas me rendre exigeant.»
Cette menace fit tomber la colère du jeune homme: le vent de la contrainte venait de souffler dessus. Il remit son cheval au trot.
«C'est mal à toi-même, Caderousse, dit-il, de t'y prendre ainsi envers un ancien camarade, comme tu disais tout à l'heure; tu es Marseillais, je suis....
--Tu le sais donc ce que tu es maintenant?
--Non, mais j'ai été élevé en Corse; tu es vieux et entêté; je suis jeune et têtu. Entre gens comme nous, la menace est mauvaise, et tout doit se faire à l'amiable. Est-ce ma faute si la chance, qui continue d'être mauvaise pour toi, est bonne pour moi au contraire?
--Elle est donc bonne, la chance? ce n'est donc pas un groom d'emprunt, ce n'est donc pas un tilbury d'emprunt, ce ne sont donc pas des habits d'emprunt que nous avons là? Bon, tant mieux! dit Caderousse avec des yeux brillants de convoitise.
--Oh! tu le vois bien et tu le sais bien, puisque tu m'abordes, dit Andrea s'animant de plus en plus. Si j'avais un mouchoir comme le tien sur ma tête, un bourgeron crasseux sur les épaules et des souliers percés aux pieds, tu ne me reconnaîtrais pas.
--Tu vois bien que tu me méprises, le petit, et tu as tort; maintenant que je t'ai retrouvé, rien ne m'empêche d'être vêtu d'elbeuf comme un autre, attendu que je te connais bon coeur: si tu as deux habits, tu m'en donneras bien un; je te donnais bien ma portion de soupe et de haricots, moi, quand tu avais trop faim.
--C'est vrai, dit Andrea.
--Quel appétit tu avais! Est-ce que tu as toujours bon appétit?
--Mais oui, dit Andrea en riant.
--Comme tu as dû dîner chez ce prince d'où tu sors.
--Ce n'est pas un prince, mais tout bonnement un comte.
--Un comte? et un riche, hein?
--Oui, mais ne t'y fie pas; c'est un monsieur qui n'a pas l'air commode.
--Oh! mon Dieu! sois donc tranquille! On n'a pas de projets sur ton comte, et on te le laissera pour toi tout seul. Mais, ajouta Caderousse en reprenant ce mauvais sourire qui avait déjà effleuré ses lèvres, il faut donner quelque chose pour cela, tu comprends.
--Voyons, que te faut-il?
--Je crois qu'avec cent francs par mois....
--Eh bien?
--Je vivrais....
--Avec cent francs?
--Mais mal, tu comprends bien; mais avec....
--Avec?
--Cent cinquante francs, je serais fort heureux.
--En voilà deux cents», dit Andrea.
Et il mit dans la main de Caderousse dix louis d'or.
«Bon, fit Caderousse.
--Présente-toi chez le concierge tous les premiers du mois et tu en trouveras autant.
--Allons! voilà encore que tu m'humilies!
--Comment cela?
--Tu me mets en rapport avec de la valetaille, non, vois-tu, je ne veux avoir affaire qu'à toi.
--Eh bien, soit, demande-moi, et tous les premiers du mois, du moins tant que je toucherai ma rente, toi, tu toucheras la tienne.
--Allons, allons! je vois que je ne m'étais pas trompé, tu es un brave garçon, et c'est une bénédiction quand le bonheur arrive à des gens comme toi. Voyons, conte-moi ta bonne chance.
--Qu'as-tu besoin de savoir cela? demanda Cavalcanti.
--Bon! encore de la défiance!
--Non. Eh bien, j'ai retrouvé mon père.
--Un vrai père?
--Dame! tant qu'il paiera....
--Tu croiras et tu honoreras; c'est juste. Comment l'appelles-tu ton père?
--Le major Cavalcanti.
--Et il se contente de toi?
--Jusqu'à présent il paraît que je lui suffis.
--Et qui t'a fait retrouver ce père-là?
--Le comte de Monte-Cristo.
--Celui de chez qui tu sors?
--Oui.
--Dis donc, tâche de me placer chez lui comme grand-parent, puisqu'il tient bureau.
--Soit, je lui parlerai de toi; mais en attendant que vas-tu faire?
--Moi?
--Oui, toi.
--Tu es bien bon de t'occuper de cela, dit Caderousse.
--Il me semble, puisque tu prends intérêt à moi, reprit Andrea, que je puis bien à mon tour prendre quelques informations.
--C'est juste... je vais louer une chambre dans une maison honnête, me couvrir d'un habit décent, me faire raser tous les jours, et aller lire les journaux au café. Le soir, j'entrerai dans quelque spectacle avec un chef de claque, j'aurai l'air d'un boulanger retiré, c'est mon rêve.
--Allons, c'est bon! Si tu veux mettre ce projet à exécution et être sage, tout ira à merveille.
--Voyez-vous M. Bossuet!... et toi, que vas-tu devenir?... pair de France?
--Eh! eh! dit Andrea, qui sait?
--M. le major Cavalcanti l'est peut-être... mais malheureusement l'hérédité est abolie.
--Pas de politique, Caderousse!... Et maintenant que tu as ce que tu veux et que nous sommes arrivés, saute en bas de ma voiture et disparais.
--Non pas, cher ami!
--Comment, non pas?
--Mais songes-y donc, le petit, un mouchoir rouge sur la tête, presque pas de souliers, pas de papier du tout et dix napoléons en or dans ma poche, sans compter ce qu'il y avait déjà, ce qui fait juste deux cents francs; mais on m'arrêterait immanquablement à la barrière! Alors je serais forcé, pour me justifier, de dire que c'est toi qui m'as donné ces dix napoléons: de là information, enquête; on apprend que j'ai quitté Toulon sans donner congé, et l'on me reconduit de brigade en brigade jusqu'au bord de la Méditerranée. Je redeviens purement et simplement le n°106, et adieu mon rêve de ressembler à un boulanger retiré! Non pas, mon fils; je préfère rester honorablement dans la capitale.»
Andrea fronça le sourcil; c'était, comme il s'en était vanté lui-même, une assez mauvaise tête que le fils putatif de M. le major Cavalcanti. Il s'arrêta un instant, jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, et comme son regard achevait de décrire le cercle investigateur, sa main descendit innocemment dans son gousset, ou elle commença de caresser la sous-garde d'un pistolet de poche.
Mais pendant ce temps, Caderousse, qui ne perdait pas de vue son compagnon, passait ses mains derrière son dos, et ouvrait tout doucement un long couteau espagnol qu'il portait sur lui à tout événement.
Les deux amis, comme on le voit, étaient dignes de se comprendre, et se comprirent; la main d'Andrea sortit inoffensive de sa poche, et remonta jusqu'à sa moustache rousse, qu'elle caressa quelque temps.
«Bon Caderousse, dit-il, tu vas donc être heureux?
--Je ferai tout mon possible, répondit l'aubergiste du pont du Gard en renfonçant son couteau dans sa manche.
--Allons, voyons, rentrons donc dans Paris. Mais comment vas-tu faire pour passer la barrière sans éveiller les soupçons? Il me semble qu'avec ton costume tu risques encore plus en voiture qu'à pied.
--Attends, dit Caderousse, tu vas voir.»
Il prit le chapeau d'Andrea, la houppelande à grand collet que le groom exilé du tilbury avait laissée à sa place, et la mit sur son dos, après quoi, il prit la pose renfrognée d'un domestique de bonne maison dont le maître conduit lui-même.
«Et moi, dit Andrea, je vais donc rester nu-tête?
--Peuh! dit Caderousse, il fait tant de vent que la bise peut bien t'avoir enlevé ton chapeau.
--Allons donc, dit Andrea, et finissons-en.
--Qui est-ce qui t'arrête? dit Caderousse, ce n'est pas moi, je l'espère?
--Chut!» fit Cavalcanti.
On traversa la barrière sans accident.
À la première rue transversale, Andrea arrêta son cheval, et Caderousse sauta à terre.
«Eh bien, dit Andrea, et le manteau de mon domestique, et mon chapeau?
--Ah! répondit Caderousse, tu ne voudrais pas que je risquasse de m'enrhumer?
--Mais moi?
--Toi, tu es jeune, tandis que, moi, je commence à me faire vieux; au revoir, Benedetto!»
Et il s'enfonça dans la ruelle, où il disparut.
«Hélas! dit Andrea en poussant un soupir, on ne peut donc pas être complètement heureux en ce monde!»
LXV
Scène conjugale.
À la place Louis XV, les trois jeunes gens s'étaient séparés, c'est-à-dire que Morrel avait pris les boulevards, que Château-Renaud avait pris le pont de la Révolution, et que Debray avait suivi le quai.
Morrel et Château-Renaud, selon toute probabilité, gagnèrent leurs foyers domestiques, comme on dit encore à la tribune de la Chambre dans les discours bien faits, et au théâtre de la rue Richelieu, dans les pièces bien écrites; mais il n'en fut pas de même de Debray. Arrivé au guichet du Louvre, il fit un à-gauche, traversa le Carrousel au grand trot, enfila la rue Saint-Roch, déboucha par la rue de la Michodière et arriva à la porte de M. Danglars, au moment où le landau de M. de Villefort, après l'avoir déposé, lui et sa femme, au faubourg Saint-Honoré, s'arrêtait pour mettre la baronne chez elle.
Debray, un homme familier dans la maison, entra le premier dans la cour, jeta la bride aux mains d'un valet de pied, puis revint à la portière recevoir Mme Danglars, à laquelle il offrit le bras pour regagner ses appartements.
Une fois la porte fermée et la baronne et Debray dans la cour:
«Qu'avez-vous donc, Hermine? dit Debray, et pourquoi donc vous êtes-vous trouvée mal à cette histoire, ou plutôt à cette fable qu'a racontée le comte?
--Parce que j'étais horriblement disposée ce soir, mon ami, répondit la baronne.
--Mais non, Hermine, reprit Debray, vous ne me ferez pas croire cela. Vous étiez au contraire dans d'excellentes dispositions quand vous êtes arrivée chez le comte. M. Danglars était bien quelque peu maussade, c'est vrai; mais je sais le cas que vous faites de sa mauvaise humeur. Quelqu'un vous a fait quelque chose. Racontez-moi cela, vous savez bien que je ne souffrirai jamais qu'une impertinence vous soit faite.
--Vous vous trompez, Lucien, je vous assure, reprit Mme Danglars, et les choses sont comme je vous les ai dites, plus la mauvaise humeur dont vous vous êtes aperçu, et dont je ne jugeais pas qu'il valût la peine de vous parler.»
Il était évident que Mme Danglars était sous l'influence d'une de ces irritations nerveuses dont les femmes souvent ne peuvent se rendre compte elles-mêmes, ou que, comme l'avait deviné Debray, elle avait éprouvé quelque commotion cachée qu'elle ne voulait avouer à personne. En homme habitué à reconnaître les vapeurs comme un des éléments de la vie féminine, il n'insista donc point davantage, attendant le moment opportun, soit d'une interrogation nouvelle, soit d'un aveu _proprio motu_.
À la porte de sa chambre, la baronne rencontra Mlle Cornélie. Mlle Cornélie était la camériste de confiance de la baronne.
«Que fait ma fille? demanda Mme Danglars.
--Elle a étudié toute la soirée, répondit Mlle Cornélie, et ensuite elle s'est couchée.
--Il me semble cependant que j'entends son piano?
--C'est Mlle Louise d'Armilly qui fait de la musique pendant que mademoiselle est au lit.
--Bien, dit Mme Danglars; venez me déshabiller.»
On entra dans la chambre à coucher. Debray s'étendit sur un grand canapé, et Mme Danglars passa dans son cabinet de toilette avec Mlle Cornélie.
«Mon cher monsieur Lucien, dit Mme Danglars à travers la portière du cabinet, vous vous plaignez toujours qu'Eugénie ne vous fait pas l'honneur de vous adresser la parole?
--Madame, dit Lucien jouant avec le petit chien de la baronne, qui, reconnaissant sa qualité d'ami de la maison, avait l'habitude de lui faire mille caresses, je ne suis pas le seul à vous faire de pareilles récriminations, et je crois avoir entendu Morcerf se plaindre l'autre jour à vous-même de ne pouvoir tirer une seule parole de sa fiancée.
--C'est vrai, dit Mme Danglars; mais je crois qu'un de ces matins tout cela changera, et que vous verrez entrer Eugénie dans votre cabinet.
--Dans mon cabinet, à moi?
--C'est-à-dire dans celui du ministre.
--Et pourquoi cela?
--Pour vous demander un engagement à l'Opéra! En vérité, je n'ai jamais vu un tel engouement pour la musique: c'est ridicule pour une personne du monde!»
Debray sourit.
«Eh bien, dit-il, qu'elle vienne avec le consentement du baron et le vôtre, nous lui ferons cet engagement, et nous tâcherons qu'il soit selon son mérite, quoique nous soyons bien pauvres pour payer un aussi beau talent que le sien.
--Allez, Cornélie, dit Mme Danglars, je n'ai plus besoin de vous.»
Cornélie disparut, et, un instant après, Mme Danglars sortit de son cabinet dans un charmant négligé, et vint s'asseoir près de Lucien.
Puis, rêveuse, elle se mit à caresser le petit épagneul.
Lucien la regarda un instant en silence.
«Voyons, Hermine, dit-il au bout d'un instant, répondez franchement: quelque chose vous blesse, n'est-ce pas?
--Rien», reprit la baronne.
Et cependant, comme elle étouffait, elle se leva, essaya de respirer et alla se regarder dans une glace.
«Je suis à faire peur ce soir», dit-elle.
Debray se levait en souriant pour aller rassurer la baronne sur ce dernier point, quand tout à coup la porte s'ouvrit.
M. Danglars parut; Debray se rassit.
Au bruit de la porte, Mme Danglars se retourna, et regarda son mari avec un étonnement qu'elle ne se donna même pas la peine de dissimuler.
«Bonsoir, madame, dit le banquier; bonsoir, monsieur Debray.»
La baronne crut sans doute que cette visite imprévue signifiait quelque chose, comme un désir de réparer les mots amers qui étaient échappés au baron dans la journée.
Elle s'arma d'un air digne, et se retournant vers Lucien, sans répondre à son mari:
«Lisez-moi donc quelque chose, monsieur Debray», lui dit-elle.
Debray, que cette visite avait légèrement inquiété d'abord, se remit au calme de la baronne, et allongea la main vers un livre marqué au milieu par un couteau à lame de nacre incrustée d'or.
«Pardon, dit le banquier, mais vous allez bien vous fatiguer, baronne, en veillant si tard; il est onze heures, et M. Debray demeure bien loin.»
Debray demeura saisi de stupeur, non point que le ton de Danglars ne fût parfaitement calme et poli; mais enfin, au travers de ce calme et de cette politesse il perçait une certaine velléité inaccoutumée de faire autre chose ce soir-là que la volonté de sa femme.
La baronne aussi fut surprise et témoigna son étonnement par un regard qui sans doute eût donné à réfléchir à son mari, si son mari n'avait pas eu les yeux fixés sur un journal, où il cherchait la fermeture de la rente.
Il en résulta que ce regard si fier fut lancé en pure perte, et manqua complètement son effet.
«Monsieur Lucien, dit la baronne, je vous déclare que je n'ai pas la moindre envie de dormir, que j'ai mille choses à vous conter ce soir, et que vous allez passer la nuit à m'écouter, dussiez-vous dormir debout.
--À vos ordres, madame, dit flegmatiquement Lucien.
--Mon cher monsieur Debray, dit à son tour le banquier, ne vous tuez pas, je vous prie, à écouter cette nuit les folies de Mme Danglars, car vous les écouterez aussi bien demain; mais ce soir est à moi, je me le réserve, et je le consacrerai, si vous voulez bien le permettre, à causer de graves intérêts avec ma femme.»
Cette fois, le coup était tellement direct et tombait si d'aplomb, qu'il étourdit Lucien et la baronne; tous deux s'interrogèrent des yeux comme pour puiser l'un dans l'autre un secours contre cette agression; mais l'irrésistible pouvoir du maître de la maison triompha et force resta au mari.
«N'allez pas croire au moins que je vous chasse, mon cher Debray, continua Danglars; non, pas le moins du monde: une circonstance imprévue me force à désirer d'avoir ce soir même une conversation avec la baronne; cela m'arrive assez rarement pour qu'on ne me garde pas rancune.»
Debray balbutia quelques mots, salua et sortit en se heurtant aux angles, comme Nathan dans _Athalie_.
«C'est incroyable, dit-il, quand la porte fut fermée derrière lui, combien ces maris, que nous trouvons cependant si ridicules, prennent facilement l'avantage sur nous!»
Lucien parti, Danglars s'installa à sa place sur le canapé, ferma le livre resté ouvert, et, prenant une pose horriblement prétentieuse, continua de jouer avec le chien. Mais comme le chien, qui n'avait pas pour lui la même sympathie que pour Debray, le voulait mordre, il le prit par la peau du cou et l'envoya, de l'autre côté de la chambre, sur une chaise longue.
L'animal jeta un cri en traversant l'espace; mais, arrivé à sa destination, il se tapit derrière un coussin, et, stupéfait de ce traitement auquel il n'était point accoutumé, il se tint muet et sans mouvement.
«Savez-vous, monsieur, dit la baronne sans sourciller, que vous faites des progrès? Ordinairement vous n'étiez que grossier; ce soir vous êtes brutal.
--C'est que je suis ce soir de plus mauvaise humeur qu'ordinairement», répondit Danglars.
Hermine regarda le banquier avec un suprême dédain. Ordinairement ces manières de coup d'oeil exaspéraient l'orgueilleux Danglars; mais ce soir-là il parut à peine y faire attention.
«Et que me fait à moi votre mauvaise humeur? répondit la baronne, irritée de l'impassibilité de son mari, est-ce que ces choses-là me regardent? Enfermez vos mauvaises humeurs chez vous, ou consignez-les dans vos bureaux; et puisque vous avez des commis que vous payez, passez sur eux vos mauvaises humeurs!
--Non pas, répondit Danglars; vous vous fourvoyez dans vos conseils, madame, aussi je ne les suivrai pas. Mes bureaux sont mon Pactole, comme dit, je crois, M. Desmoutiers, et je ne veux pas en tourmenter le cours et en troubler le calme. Mes commis sont gens honnêtes, qui me gagnent ma fortune et que je paie un taux infiniment au-dessous de celui qu'ils méritent, si je les estime selon ce qu'ils rapportent; je ne me mettrai donc pas en colère contre eux; ceux contre lesquels je me mettrai en colère, ce sont les gens qui mangent mes dîners, qui éreintent mes chevaux et qui ruinent ma caisse.
--Et quels sont donc ces gens qui ruinent votre caisse? Expliquez-vous plus clairement, monsieur, je vous prie.