Le comte de Monte-Cristo, Tome III
Chapter 25
--Je vous l'ai déjà dit, un soir, dans le jardin, après la mort de Mme de Saint-Méran; parce que son corps est fait à l'usage de ce poison même; parce que la dose insignifiante pour lui était mortelle pour tout autre; parce qu'enfin personne ne sait, et pas même l'assassin, que depuis un an je traite avec la brucine la paralysie de M. Noirtier, tandis que l'assassin n'ignore pas, et il s'en est assuré par expérience, que la brucine est un poison violent.
--Mon Dieu! mon Dieu! murmura Villefort en se tordant les bras.
--Suivez la marche du criminel; il tue M. de Saint-Méran.
--Oh! docteur!
--Je le jurerais; ce que l'on m'a dit des symptômes s'accorde trop bien avec ce que j'ai vu de mes yeux.»
Villefort cessa de combattre, et poussa un gémissement.
«Il tue M. de Saint-Méran, répéta le docteur, il tue Mme de Saint-Méran: double héritage à recueillir.»
Villefort essuya la sueur qui coulait sur son front.
«Écoutez bien.
--Hélas! balbutia Villefort, je ne perds pas un mot, pas un seul.
--M. Noirtier, reprit de sa voix impitoyable M. d'Avrigny, M. Noirtier avait testé naguère contre vous, contre votre famille, en faveur des pauvres enfin; M. Noirtier est épargné, on n'attend rien de lui. Mais il n'a pas plus tôt détruit son premier testament, il n'a pas plus tôt fait le second, que, de peur qu'il n'en fasse sans doute un troisième, on le frappe: le testament est d'avant-hier, je crois; vous le voyez, il n'y a pas de temps de perdu.
--Oh! grâce! monsieur d'Avrigny.
--Pas de grâce, monsieur; le médecin a une mission sacrée sur la terre, c'est pour la remplir qu'il a remonté jusqu'aux sources de la vie et descendu dans les mystérieuses ténèbres de la mort. Quand le crime a été commis, et que Dieu, épouvanté sans doute, détourne son regard du criminel, c'est au médecin de dire: Le voilà!
--Grâce pour ma fille, monsieur! murmura Villefort.
--Vous voyez bien que c'est vous qui l'avez nommée, vous, son père!
--Grâce pour Valentine! Écoutez, c'est impossible. J'aimerais autant m'accuser moi-même! Valentine, un coeur de diamant, un lis d'innocence!
--Pas de grâce, monsieur le procureur du roi, le crime est flagrant: Mlle de Villefort a emballé elle-même les médicaments qu'on a envoyés à M. de Saint-Méran, et M. de Saint-Méran est mort.
«Mlle de Villefort a préparé les tisanes de Mme de Saint-Méran, et Mme de Saint-Méran est morte.
«Mlle de Villefort a pris des mains de Barrois, que l'on a envoyé dehors, le carafon de limonade que le vieillard vide ordinairement dans la matinée, et le vieillard n'a échappé que par miracle.
«Mlle de Villefort est la coupable! c'est l'empoisonneuse! Monsieur le procureur du roi, je vous dénonce Mlle de Villefort, faites votre devoir.
--Docteur, je ne résiste plus, je ne me défends plus, je vous crois, mais, par pitié, épargnez ma vie, mon honneur!
--Monsieur de Villefort, reprit le docteur avec une force croissante, il est des circonstances où je franchis toutes les limites de la sotte circonspection humaine. Si votre fille avait commis seulement un premier crime, et que je la visse en méditer un second, je vous dirais: Avertissez-la, punissez-la, qu'elle passe le reste de sa vie dans quelque cloître, dans quelque couvent, à pleurer, à prier. Si elle avait commis un second crime, je vous dirais: «Tenez, monsieur de Villefort, voilà un poison qui n'a pas d'antidote connu, prompt comme la pensée, rapide comme l'éclair, mortel comme la foudre, donnez-lui ce poison en recommandant son âme à Dieu, et sauvez ainsi votre honneur et vos jours, car c'est à vous qu'elle en veut.» Et je la vois s'approcher de votre chevet avec ses sourires hypocrites et ses douces exhortations! Malheur à vous, monsieur de Villefort, si vous ne vous hâtez pas de frapper le premier! Voilà ce que je vous dirais si elle n'avait tué que deux personnes; mais elle a vu trois agonies, elle a contemplé trois moribonds, s'est agenouillée près de trois cadavres; au bourreau l'empoisonneuse! au bourreau! Vous parlez de votre honneur, faites ce que je vous dis, et c'est l'immortalité qui vous attend!»
Villefort tomba à genoux.
«Écoutez, dit-il, je n'ai pas cette force que vous avez, ou plutôt que vous n'auriez pas si, au lieu de ma fille Valentine, il s'agissait de votre fille Madeleine.»
Le docteur pâlit.
«Docteur, tout homme fils de la femme est né pour souffrir et mourir; docteur, je souffrirai, et j'attendrai la mort.
--Prenez garde, dit M. d'Avrigny, elle sera lente... cette mort; vous la verrez s'approcher après avoir frappé votre père, votre femme, votre fils peut-être.»
Villefort, suffoquant, étreignit le bras du docteur.
«Écoutez-moi! s'écria-t-il, plaignez-moi, secourez-moi.... Non, ma fille n'est pas coupable.... Traînez-nous devant un tribunal, je dirai encore: «Non, ma fille n'est pas coupable» il n'y a pas de crime dans ma maison.... Je ne veux pas, entendez-vous, qu'il y ait un crime dans ma maison; car lorsque le crime entre quelque part, c'est comme la mort, il n'entre pas seul. Écoutez, que vous importe à vous que je meure assassiné?... êtes-vous mon ami? êtes-vous un homme? avez-vous un coeur?... Non, vous êtes médecin!... Eh bien, je vous dis: «Non, ma fille ne sera pas traînée par moi aux mains du bourreau!...» Ah! voilà une idée qui me dévore, qui me pousse comme un insensé à creuser ma poitrine avec mes ongles!... Et si vous vous trompiez, docteur! si c'était un autre que ma fille! Si, un jour, je venais, pâle comme un spectre vous dire: Assassin! tu as tué ma fille.... Tenez, si cela arrivait, je suis chrétien, monsieur d'Avrigny, et cependant je me tuerais!
--C'est bien, dit le docteur après un instant de silence, j'attendrai.»
Villefort le regarda comme s'il doutait encore de ses paroles.
«Seulement, continua M. d'Avrigny d'une voix lente et solennelle, si quelque personne de votre maison tombe malade, si vous-même vous vous sentez frappé, ne m'appelez pas, car je ne viendrai plus. Je veux bien partager avec vous ce secret terrible, mais je ne veux pas que la honte et le remords aillent chez moi en fructifiant et en grandissant dans ma conscience, comme le crime et le malheur vont grandir et fructifier dans votre maison.
--Ainsi, vous m'abandonnez, docteur?
--Oui, car je ne puis pas vous suivre plus loin, et je ne m'arrête qu'au pied de l'échafaud. Quelque autre révélation viendra qui amènera la fin de cette terrible tragédie. Adieu.
--Docteur, je vous en supplie!
--Toutes les horreurs qui souillent ma pensée font votre maison odieuse et fatale. Adieu, monsieur.
--Un mot, un mot seulement encore, docteur! Vous vous retirez me laissant toute l'horreur de la situation, horreur que vous avez augmentée par ce que vous m'avez révélé. Mais de la mort instantanée, subite, de ce pauvre vieux serviteur, que va-t-on dire?
--C'est juste, dit M. d'Avrigny, reconduisez-moi.»
Le docteur sortit le premier, M. de Villefort le suivit; les domestiques, inquiets, étaient dans les corridors et sur les escaliers par où devait passer le médecin.
«Monsieur, dit d'Avrigny à Villefort, en parlant à haute voix de façon que tout le monde l'entendît, le pauvre Barrois était trop sédentaire depuis quelques années: lui, qui aimait tant avec son maître à courir à cheval ou en voiture les quatre coins de l'Europe, il s'est tué à ce service monotone autour d'un fauteuil. Le sang est devenu lourd. Il était replet, il avait le cou gros et court, il a été frappé d'une apoplexie foudroyante, et l'on m'est venu avertir trop tard.
«À propos, ajouta-t-il tout bas, ayez bien soin de jeter cette tasse de violettes dans les cendres.»
Et le docteur, sans toucher la main de Villefort, sans revenir un seul instant sur ce qu'il avait dit, sortit escorté par les larmes et les lamentations de tous les gens de la maison.
Le soir même, tous les domestiques de Villefort, qui s'étaient réunis dans la cuisine et qui avaient longuement causé entre eux, vinrent demander à Mme de Villefort la permission de se retirer. Aucune instance, aucune proposition d'augmentation de gages ne les put retenir; à toutes paroles ils répondaient:
«Nous voulons nous en aller parce que la mort est dans la maison.»
Ils partirent donc, malgré les prières qu'on leur fit, témoignant que leurs regrets étaient vifs de quitter de si bons maîtres, et surtout Mlle Valentine, si bonne, si bienfaisante et si douce.
Villefort, à ces mots, regarda Valentine.
Elle pleurait.
Chose étrange! à travers l'émotion que lui firent éprouver ces larmes, il regarda aussi Mme de Villefort, et il lui sembla qu'un sourire fugitif et sombre avait passé sur ses lèvres minces, comme ces météores qu'on voit glisser, sinistres, entre deux nuages, au fond d'un ciel orageux.
LXXXI
La chambre du boulanger retiré.
Le soir même du jour où le comte de Morcerf était sorti de chez Danglars avec une honte et une fureur que rend concevables la froideur du banquier, M. Andrea Cavalcanti, les cheveux frisés et luisants, les moustaches aiguisées, les gants blancs dessinant les ongles, était entré, presque debout sur son phaéton, dans la cour du banquier de la Chaussée-d'Antin.
Au bout de dix minutes de conversation au salon, il avait trouvé le moyen de conduire Danglars dans une embrasure de fenêtre, et là, après un adroit préambule, il avait exposé les tourments de sa vie, depuis le départ de son noble père. Depuis le départ, il avait, disait-il, dans la famille du banquier, où l'on avait bien voulu le recevoir comme un fils, il avait trouvé toutes les garanties de bonheur qu'un homme doit toujours rechercher avant les caprices de la passion, et, quant à la passion elle-même, il avait eu le bonheur de la rencontrer dans les beaux yeux de Mlle Danglars.
Danglars écoutait avec l'attention la plus profonde, il y avait déjà deux ou trois jours qu'il attendait cette déclaration, et lorsqu'elle arriva enfin, son oeil se dilata autant qu'il s'était couvert et assombri en écoutant Morcerf.
Cependant, il ne voulut point accueillir ainsi la proposition du jeune homme sans lui faire quelques observations de conscience.
«Monsieur Andrea, lui dit-il, n'êtes-vous pas un peu jeune pour songer au mariage?
--Mais non, monsieur, reprit Cavalcanti, je ne trouve pas, du moins: en Italie, les grands seigneurs se marient jeunes, en général; c'est une coutume logique. La vie est si chanceuse que l'on doit saisir le bonheur aussitôt qu'il passe à notre portée.
--Maintenant, monsieur, dit Danglars, en admettant que vos propositions, qui m'honorent, soient agréées de ma femme et de ma fille, avec qui débattrions-nous les intérêts? C'est, il me semble, une négociation importante que les pères seuls savent traiter convenablement pour le bonheur de leurs enfants.
--Monsieur, mon père est un homme sage, plein de convenance et de raison. Il a prévu la circonstance probable où j'éprouverais le désir de m'établir en France: il m'a donc laissé en partant, avec tous les papiers qui constatent mon identité, une lettre par laquelle il m'assure, dans le cas où je ferais un choix qui lui soit agréable, cent cinquante mille livres de rente, à partir du jour de mon mariage. C'est, autant que je puis juger, le quart du revenu de mon père.
--Moi, dit Danglars, j'ai toujours eu l'intention de donner à ma fille cinq cent mille francs en la mariant; c'est d'ailleurs ma seule héritière.
--Eh bien, dit Andrea, vous voyez, la chose serait pour le mieux, en supposant que ma demande ne soit pas repoussée par Mme la baronne Danglars et par Mlle Eugénie. Nous voilà à la tête de cent soixante-quinze mille livres de rente. Supposons une chose, que j'obtienne du marquis qu'au lieu de me payer la rente il me donne le capital (ce ne serait pas facile, je le sais bien, mais enfin cela se peut), vous nous feriez valoir ces deux ou trois millions, et deux ou trois millions entre des mains habiles peuvent toujours rapporter dix pour cent.
--Je ne prends jamais qu'à quatre, dit le banquier, et même à trois et demi. Mais à mon gendre, je prendrais à cinq, et nous partagerions les bénéfices.
--Eh bien, à merveille, beau-père», dit Cavalcanti, se laissant entraîner à la nature quelque peu vulgaire qui, de temps en temps, malgré ses efforts, faisait éclater le vernis d'aristocratie dont il essayait de les couvrir.
Mais aussitôt se reprenant:
«Oh! pardon, monsieur, dit-il, vous voyez, l'espérance seule me rend presque fou, que serait-ce donc de la réalité?
--Mais, dit Danglars, qui, de son côté, ne s'apercevait pas combien cette conversation, désintéressée d'abord, tournait promptement à l'agence d'affaires, il y a sans doute une portion de votre fortune que votre père ne peut vous refuser?
--Laquelle? demanda le jeune homme.
--Celle qui vient de votre mère.
--Eh! certainement, celle qui vient de ma mère, Leonora Corsinari.
--Et à combien peut monter cette portion de fortune?
--Ma foi, dit Andrea, je vous assure, monsieur, que je n'ai jamais arrêté mon esprit sur ce sujet, mais je l'estime à deux millions pour le moins.»
Danglars ressentit cette espèce d'étouffement joyeux que ressentent, ou l'avare qui retrouve un trésor perdu, ou l'homme prêt à se noyer qui rencontre sous ses pieds la terre solide au lieu du vide dans lequel il allait s'engloutir.
«Eh bien, monsieur, dit Andrea en saluant le banquier avec un tendre respect, puis-je espérer....
--Monsieur Andrea, dit Danglars, espérez, et croyez bien que si nul obstacle de votre part n'arrête la marche de cette affaire, elle est conclue. Mais, dit Danglars réfléchissant, comment se fait-il que M. le comte de Monte-Cristo, votre patron en ce monde parisien, ne soit pas venu avec vous nous faire cette demande?»
Andrea rougit imperceptiblement.
«Je viens de chez le comte, monsieur, dit-il, c'est incontestablement un homme charmant, mais d'une originalité inconcevable; il m'a fort approuvé, il m'a dit même qu'il ne croyait pas que mon père hésitât un instant à me donner le capital au lieu de la rente; il m'a promis son influence pour m'aider à obtenir cela de lui, mais il m'a déclaré que, personnellement, il n'avait jamais pris et ne prendrait jamais sur lui cette responsabilité de faire une demande en mariage. Mais je dois lui rendre cette justice, il a daigné ajouter que, s'il avait jamais déploré cette répugnance, c'était à mon sujet, puisqu'il pensait que l'union projetée serait heureuse et assortie. Du reste, s'il ne veut rien faire officiellement, il se réserve de vous répondre, m'a-t-il dit, quand vous lui parlerez.
--Ah! fort bien.
--Maintenant, dit Andrea avec son plus charmant sourire, j'ai fini de parler au beau-père et je m'adresse au banquier.
--Que lui voulez-vous, voyons? dit en riant Danglars à son tour.
--C'est après-demain que j'ai quelque chose comme quatre mille francs à toucher chez vous; mais le comte a compris que le mois dans lequel j'allais entrer amènerait peut-être un surcroît de dépenses auquel mon petit revenu de garçon ne saurait suffire, et voici un bon de vingt mille francs qu'il m'a, je ne dirai pas donné, mais offert. Il est signé de sa main, comme vous voyez; cela vous convient-il?
--Apportez-m'en comme celui-là pour un million, je vous les prends, dit Danglars en mettant le bon dans sa poche. Dites-moi votre heure pour demain, et mon garçon de caisse passera chez vous avec un reçu de vingt-quatre mille francs.
--Mais à dix heures du matin, si vous voulez bien; le plus tôt sera le mieux: je voudrais aller demain à la campagne.
--Soit, à dix heures, à l'hôtel des Princes, toujours?
--Oui.»
Le lendemain, avec une exactitude qui faisait honneur à la ponctualité du banquier, les vingt-quatre mille francs étaient chez le jeune homme, qui sortit effectivement, laissant deux cents francs pour Caderousse. Cette sortie avait, de la part d'Andrea, pour but principal d'éviter son dangereux ami; aussi rentra-t-il le soir le plus tard possible.
Mais à peine eut-il mis le pied sur le pavé de la cour qu'il trouva devant lui le concierge de l'hôtel, qui l'attendait, la casquette à la main.
«Monsieur, dit-il, cet homme est venu.
--Quel homme? demanda négligemment Andrea comme s'il eût oublié celui dont, au contraire, il se souvenait trop bien.
--Celui à qui Votre Excellence fait cette petite rente.
--Ah! oui, dit Andrea, cet ancien serviteur de mon père. Eh bien, vous lui avez donné les deux cents francs que j'avais laissés pour lui.
--Oui, Excellence, précisément.»
Andrea se faisait appeler Excellence.
«Mais, continua le concierge, il n'a pas voulu les prendre.»
Andrea pâlit; seulement, comme il faisait nuit, personne ne le vit pâlir.
«Comment! il n'a pas voulu les prendre? dit-il d'une voix légèrement émue.
--Non! il voulait parler à Votre Excellence. J'ai répondu que vous étiez sorti; il a insisté. Mais enfin il a paru se laisser convaincre, et m'a donné cette lettre qu'il avait apportée toute cachetée.
--Voyons», dit Andrea.
Il lut à la lanterne de son phaéton:
«Tu sais où je demeure; je t'attends demain à neuf heures du matin.»
Andrea interrogea le cachet pour voir s'il avait été forcé et si des regards indiscrets avaient pu pénétrer dans l'intérieur de la lettre; mais elle était pliée de telle sorte, avec un tel luxe de losanges et d'angles, que pour la lire il eût fallu rompre le cachet; or, le cachet était parfaitement intact.
«Très bien, dit-il. Pauvre homme! c'est une bien excellente créature.»
Et il laissa le concierge édifié par ces paroles, et ne sachant pas lequel il devait le plus admirer, du jeune maître ou du vieux serviteur.
«Dételez vite, et montez chez moi», dit Andrea à son groom.
En deux bonds, le jeune homme fut dans sa chambre et eut brûlé la lettre de Caderousse, dont il fit disparaître jusqu'aux cendres.
Il achevait cette opération lorsque le domestique entra.
«Tu es de la même taille que moi, Pierre, lui dit-il.
--J'ai cet honneur-là, Excellence, répondit le valet.
--Tu dois avoir une livrée neuve qu'on t'a apportée hier?
--Oui, monsieur.
--J'ai affaire à une petite grisette à qui je ne veux dire ni mon titre ni ma condition. Prête-moi ta livrée et apporte-moi tes papiers, afin que je puisse, si besoin est, coucher dans une auberge.»
Pierre obéit.
Cinq minutes après, Andrea, complètement déguisé, sortait de l'hôtel sans être reconnu, prenait un cabriolet et se faisait conduire à l'auberge du Cheval-Rouge, à Picpus.
Le lendemain, il sortit de l'auberge du Cheval-Rouge comme il était sorti de l'hôtel des Princes, c'est-à-dire sans être remarqué, descendit le faubourg Saint-Antoine, prit le boulevard jusqu'à la rue Ménilmontant, et, s'arrêtant à la porte de la troisième maison a gauche, chercha à qui il pouvait, en l'absence du concierge, demander des renseignements.
«Que cherchez-vous, mon joli garçon? demanda la fruitière d'en face.
--M. Pailletin, s'il vous plaît, ma grosse maman? répondit Andrea.
--Un boulanger retiré? demanda la fruitière.
--Justement, c'est cela.
--Au fond de la cour, à gauche, au troisième.»
Andrea prit le chemin indiqué, et au troisième trouva une patte de lièvre qu'il agita avec un sentiment de mauvaise humeur dont le mouvement précipité de la sonnette se ressentit.
Une seconde après, la figure de Caderousse apparut au grillage pratiqué dans la porte.
«Ah! tu es exact», dit-il.
Et il tira les verrous.
«Parbleu!» dit Andrea en entrant.
Et il lança devant lui sa casquette de livrée qui, manquant la chaise, tomba à terre et fit le tour de la chambre en roulant sur sa circonférence.
«Allons, allons, dit Caderousse, ne te fâche pas, le petit! Voyons, tiens, j'ai pensé à toi, regarde un peu le bon déjeuner que nous aurons: rien que des choses que tu aimes, tron de l'air!»
Andrea sentit en effet, en respirant, une odeur de cuisine dont les arômes grossiers ne manquaient pas d'un certain charme pour un estomac affamé, c'était ce mélange de graisse fraîche et d'ail qui signale la cuisine provençale d'un ordre inférieur; c'était en outre un goût de poisson gratiné, puis, par-dessus tout, l'âpre parfum de la muscade et du girofle. Tout cela s'exhalait de deux plats creux et couverts, posés sur deux fourneaux, et d'une casserole qui bruissait dans le four d'un poêle de fonte.
Dans la chambre voisine, Andrea vit en outre une table assez propre ornée de deux couverts, de deux bouteilles de vin cachetées, l'une de vert, l'autre de jaune, d'une bonne mesure d'eau-de-vie dans un carafon, et d'une macédoine de fruits dans une large feuille de chou posée avec art sur une assiette de faïence.
«Que t'en semble? le petit, dit Caderousse; hein, comme cela embaume! Ah! dame! tu sais, j'étais bon cuisinier là-bas! te rappelles-tu comme on se léchait les doigts de ma cuisine? Et toi tout le premier, tu en as goûté de mes sauces, et tu ne les méprisais pas, que je crois.»
Et Caderousse se mit à éplucher un supplément d'oignons.
«C'est bon, c'est bon, dit Andrea avec humeur, pardieu!, si c'est pour déjeuner avec toi que tu m'as dérangé, que le diable t'emporte!
--Mon fils, dit sentencieusement Caderousse, en mangeant l'on cause; et puis, ingrat que tu es, tu n'as donc pas de plaisir à voir un peu ton ami? Moi, j'en pleure de joie.»
Caderousse, en effet, pleurait réellement; seulement, il eût été difficile de dire si c'était la joie ou les oignons qui opéraient sur la glande lacrymale de l'ancien aubergiste du pont du Gard.
«Tais-toi donc, hypocrite, dit Andrea; tu m'aimes, toi?
--Oui, je t'aime, ou le diable m'emporte; c'est une faiblesse, dit Caderousse, je le sais bien, mais c'est plus fort que moi.
--Ce qui ne t'empêche pas de m'avoir fait venir pour quelque perfidie.
--Allons donc! dit Caderousse en essuyant son large couteau à son tablier, si je ne t'aimais pas, est-ce que je supporterais la vie misérable que tu me fais? Regarde un peu, tu as sur le dos l'habit de ton domestique, donc tu as un domestique; moi, je n'en ai pas, et je suis forcé d'éplucher mes légumes moi-même: tu fais fi de ma cuisine, parce que tu dînes à la table d'hôte de l'hôtel des Princes ou au Café de Paris. Eh bien, moi aussi, je pourrais avoir un domestique; moi aussi, je pourrais avoir un tilbury; moi aussi, je pourrais dîner où je voudrais: eh bien, pourquoi est-ce que je m'en prive? pour ne pas faire de peine à mon petit Benedetto. Voyons, avoue seulement que je le pourrais, hein?»
Et un regard parfaitement clair de Caderousse termina le sens de la phrase.
«Bon, dit Andrea, mettons que tu m'aimes: alors pourquoi exiges-tu que je vienne déjeuner avec toi?
--Mais pour te voir, le petit.
--Pour me voir, à quoi bon? puisque nous avons fait d'avance toutes nos conditions.
--Eh! cher ami, dit Caderousse, est-ce qu'il y a des testaments sans codicilles? Mais tu es venu pour déjeuner d'abord, n'est-ce pas? Eh bien, voyons, assieds-toi, et commençons par ces sardines et ce beurre frais, que j'ai mis sur des feuilles de vigne à ton intention, méchant. Ah! oui, tu regardes ma chambre, mes quatre chaises de paille, mes images à trois francs le cadre. Dame! que veux-tu, ça n'est pas l'hôtel des Princes.
--Allons, te voilà dégoûté à présent; tu n'es plus heureux, toi qui ne demandais qu'à avoir l'air d'un boulanger retiré.»
Caderousse poussa un soupir.
«Eh bien, qu'as-tu à dire? tu as vu ton rêve réalisé.
--J'ai à dire que c'est un rêve, un boulanger retiré, mon pauvre Benedetto, c'est riche, cela a des rentes.
--Pardieu! tu en as des rentes.
--Moi?
--Oui, toi, puisque je t'apporte tes deux cents francs.»
Caderousse haussa les épaules.
«C'est humiliant, dit-il, de recevoir ainsi de l'argent donné à contrecoeur, de l'argent éphémère, qui peut me manquer du jour au lendemain. Tu vois bien que je suis obligé de faire des économies pour le cas où ta prospérité ne durerait pas. Eh! mon ami, la fortune est inconstante, comme disait l'aumônier... du régiment. Je sais bien qu'elle est immense, ta prospérité, scélérat; tu vas épouser la fille de Danglars.
--Comment! de Danglars?