Le comte de Monte-Cristo, Tome III
Chapter 20
--Et vous avez tort, madame. Eh! mon Dieu! les chances de la fortune sont précaires, et si j'étais femme, et que le hasard eût fait de cette femme celle d'un banquier, quelque confiance que j'aie dans le bonheur de mon mari, car en spéculation, vous le savez, tout est bonheur et malheur; eh bien, dis-je, quelque confiance que j'aie dans le bonheur de mon mari, je commencerais toujours par m'assurer une fortune indépendante, dussé-je acquérir cette fortune en mettant mes intérêts dans des mains qui lui seraient inconnues.»
Mme Danglars rougit malgré elle.
«Tenez, dit Monte-Cristo, comme s'il n'avait rien vu, on parle d'un beau coup qui a été fait hier sur les bons de Naples.
--Je n'en ai pas, dit vivement la baronne, et je n'en ai même jamais eu; mais, en vérité, c'est assez parler Bourse comme cela, monsieur le comte, nous avons l'air de deux agents de change; parlons un peu de ces pauvres Villefort, si tourmentés en ce moment par la fatalité.
--Que leur arrive-t-il donc? demanda Monte-Cristo avec une parfaite naïveté.
--Mais, vous le savez; après avoir perdu M. de Saint-Méran trois ou quatre jours après son départ, ils viennent de perdre la marquise trois ou quatre jours après son arrivée.
--Ah! c'est vrai, dit Monte-Cristo, j'ai appris cela; mais comme dit Clodius à Hamlet, c'est une loi de la nature: leurs pères étaient morts avant eux, et ils les avaient pleurés; ils mourront avant leurs fils, et leurs fils les pleureront.
--Mais ce n'est pas le tout.
--Comment ce n'est pas le tout?
--Non; vous saviez qu'ils allaient marier leur fille....
--M. Franz d'Épinay.... Est-ce que le mariage est manqué?
--Hier matin, à ce qu'il paraît, Franz leur a rendu leur parole.
--Ah! vraiment.... Et connaît-on les causes de cette rupture?
--Non.
--Que m'annoncez-vous là, bon Dieu! madame... et M. de Villefort, comment accepte-t-il tous ces malheurs?
--Comme toujours, en philosophe.»
En ce moment, Danglars rentra seul.
«Eh bien, dit la baronne, vous laissez M. Cavalcanti avec votre fille?
--Et Mlle d'Armilly, dit le banquier, pour qui la prenez-vous donc?
Puis se retournant vers Monte-Cristo:
«Charmant jeune homme, n'est-ce pas, monsieur le comte, que le prince Cavalcanti?... Seulement, est-il bien prince?
--Je n'en réponds pas, dit Monte-Cristo. On m'a présenté son père comme marquis, il serait comte; mais je crois que lui-même n'a pas grande prétention à ce titre.
--Pourquoi? dit le banquier. S'il est prince, il a tort de ne pas se vanter. Chacun son droit. Je n'aime pas qu'on renie son origine, moi.
--Oh! vous êtes un démocrate pur, dit Monte-Cristo en souriant.
--Mais, voyez, dit la baronne, à quoi vous vous exposez: Si M. de Morcerf venait par hasard, il trouverait M. Cavalcanti dans une chambre où lui, fiancé d'Eugénie, n'a jamais eu la permission d'entrer.
--Vous faites bien de dire par hasard, reprit le banquier, car, en vérité, on dirait, tant on le voit rarement, que c'est effectivement le hasard qui nous l'amène.
--Enfin, s'il venait, et qu'il trouvât ce jeune homme près de votre fille, il pourrait être mécontent.
--Lui? oh! mon Dieu! vous vous trompez, M. Albert ne nous fait pas l'honneur d'être jaloux de sa fiancée, il ne l'aime point assez pour cela. D'ailleurs que m'importe qu'il soit mécontent ou non!
--Cependant, au point où nous en sommes....
--Oui, au point où nous en sommes: voulez-vous le savoir, le point où nous en sommes? c'est qu'au bal de sa mère, il a dansé une seule fois avec ma fille, que M. Cavalcanti a dansé trois fois avec elle et qu'il ne l'a même pas remarqué.
--M. le vicomte Albert de Morcerf!» annonça le valet de chambre.
La baronne se leva vivement. Elle allait passer au salon d'études pour avertir sa fille, quand Danglars l'arrêta par le bras.
«Laissez», dit-il.
Elle le regarda étonnée.
Monte-Cristo feignit de ne pas avoir vu ce jeu de scène.
Albert entra, il était fort beau et fort gai. Il salua la baronne avec aisance, Danglars avec familiarité, Monte-Cristo avec affection; puis se retournant vers la baronne:
«Voulez-vous me permettre, madame, lui dit-il, de vous demander comment se porte Mlle Danglars?
--Fort bien, monsieur, répondit vivement Danglars, elle fait en ce moment de la musique dans son petit salon avec M. Cavalcanti.»
Albert conserva son air calme et indifférent: peut-être éprouvait-il quelque dépit intérieur; mais il sentait le regard de Monte-Cristo fixé sur lui.
«M. Cavalcanti a une très belle voix de ténor, dit-il, et Mlle Eugénie un magnifique soprano, sans compter qu'elle joue du piano comme Thalberg. Ce doit être un charmant concert.
--Le fait est, dit Danglars, qu'ils s'accordent à merveille.»
Albert parut n'avoir pas remarqué cette équivoque, si grossière, cependant que Mme Danglars en rougit.
«Moi aussi, continua le jeune homme, je suis musicien, à ce que disent mes maîtres, du moins; eh bien, chose étrange, je n'ai jamais pu encore accorder ma voix avec aucune voix, et avec les voix de soprano surtout encore moins qu'avec les autres.»
Danglars fit un petit sourire qui signifiait: Mais fâche-toi donc!
«Aussi, dit-il espérant sans doute arriver au but qu'il désirait, le prince et ma fille ont-ils fait hier l'admiration générale. N'étiez-vous pas là hier, monsieur de Morcerf?
--Quel prince? demanda Albert.
--Le prince Cavalcanti, reprit Danglars, qui s'obstinait toujours à donner ce titre au jeune homme.
--Ah! pardon, dit Albert, j'ignorais qu'il fût prince. Ah! le prince Cavalcanti a chanté hier avec Mlle Eugénie? En vérité, ce devait être ravissant, et je regrette bien vivement de ne pas avoir entendu cela. Mais je n'ai pu me rendre à votre invitation, j'étais forcé d'accompagner Mme de Morcerf chez la baronne de Château-Renaud, la mère, où chantaient les Allemands.»
Puis, après un silence, et comme s'il n'eût été question de rien:
«Me sera-t-il permis, répéta Morcerf, de présenter mes hommages à Mlle Danglars?
--Oh! attendez, attendez, je vous en supplie, dit le banquier en arrêtant le jeune homme; entendez-vous la délicieuse cavatine, ta, ta, ta, ti, ta, ti, ta, ta, c'est ravissant, cela va être fini... une seule seconde: parfait! bravo! bravi! brava!»
Et le banquier se mit à applaudir avec frénésie.
«En effet, dit Albert, c'est exquis, et il est impossible de mieux comprendre la musique de son pays que ne le fait le prince Cavalcanti. Vous avez dit prince, n'est-ce pas? D'ailleurs, s'il n'est pas prince, on le fera prince, c'est facile en Italie. Mais pour en revenir à nos adorables chanteurs, vous devriez nous faire un plaisir, monsieur Danglars: sans les prévenir qu'il y a là un étranger, vous devriez prier Mlle Danglars et M. Cavalcanti de commencer un autre morceau. C'est une chose si délicieuse que de jouir de la musique d'un peu loin, dans une pénombre, sans être vu, sans voir et, par conséquent, sans gêner le musicien, qui peut ainsi se livrer à tout l'instinct de son génie ou à tout l'élan de son coeur.»
Cette fois, Danglars fut démonté par le flegme du jeune homme.
Il prit Monte-Cristo à part.
«Eh bien, lui dit-il, que dites-vous de notre amoureux!
--Dame! il me paraît froid, c'est incontestable mais que voulez-vous? vous êtes engagé!
--Sans doute, je suis engagé, mais de donner ma fille à un homme qui l'aime et non à un homme qui ne l'aime pas. Voyez celui-ci, froid comme un marbre, orgueilleux comme son père; s'il était riche encore, s'il avait la fortune des Cavalcanti, on passerait par là-dessus. Ma foi, je n'ai pas consulté ma fille; mais si elle avait bon goût....
--Oh! dit Monte-Cristo, je ne sais si c'est mon amitié pour lui qui m'aveugle, mais je vous assure moi, que M. de Morcerf est un jeune homme charmant, là, qui rendra votre fille heureuse et qui arrivera tôt ou tard à quelque chose; car enfin la position de son père est excellente.
--Hum! fit Danglars.
--Pourquoi ce doute?
--Il y a toujours le passé... ce passé obscur.
--Mais le passé du père ne regarde pas le fils.
--Si fait, si fait!
--Voyons, ne vous montez pas la tête; il y a un mois, vous trouviez excellent de faire ce mariage.... Vous comprenez, moi, je suis désespéré: c'est chez moi que vous avez vu ce jeune Cavalcanti, que je ne connais pas, je vous le répète.
--Je le connais, moi, dit Danglars, cela suffit.
--Vous le connaissez? avez-vous donc pris des renseignements sur lui? demanda Monte-Cristo.
--Est-il besoin de cela, et à la première vue ne sait-on pas à qui on a affaire? Il est riche d'abord.
--Je ne l'assure pas.
--Vous répondez pour lui, cependant?
--De cinquante mille livres, d'une misère.
--Il a une éducation distinguée.
--Hum! fit à son tour Monte-Cristo.
--Il est musicien.
--Tous les Italiens le sont.
--Tenez comte, vous n'êtes pas juste pour ce jeune homme.
--Eh bien, oui, je l'avoue, je vois avec peine que, connaissant vos engagements avec les Morcerf, il vienne ainsi se jeter en travers et abuser de sa fortune.»
Danglars se mit à rire.
«Oh! que vous êtes puritain! dit-il, mais cela se fait tous les jours dans le monde.
--Vous ne pouvez cependant rompre ainsi, mon cher monsieur Danglars: les Morcerf comptent sur ce mariage.
--Y comptent-ils?
--Positivement.
--Alors qu'ils s'expliquent. Vous devriez glisser deux mots de cela au père, mon cher comte, vous qui êtes si bien dans la maison.
--Moi! et où diable avez-vous vu cela?
--Mais à leur bal, ce me semble. Comment! la comtesse, la fière Mercédès, la dédaigneuse Catalane, qui daigne à peine ouvrir la bouche à ses plus vieilles connaissances, vous a pris par le bras, est sortie avec vous dans le jardin, a pris les petites allées, et n'a reparu qu'une demi-heure après.
--Ah! baron, baron, dit Albert, vous nous empêchez d'entendre: pour un mélomane comme vous quelle barbarie!
--C'est bien, c'est bien, monsieur le railleur», dit Danglars.
Puis se retournant vers Monte-Cristo:
«Vous chargez-vous de lui dire cela, au père?
--Volontiers, si vous le désirez.
--Mais que pour cette fois cela se fasse d'une manière explicite et définitive, surtout qu'il me demande ma fille, qu'il fixe une époque, qu'il déclare ses conditions d'argent, enfin que l'on s'entende ou qu'on se brouille; mais, vous comprenez, plus de délais.
--Eh bien, la démarche sera faite.
--Je ne vous dirai pas que je l'attends avec plaisir mais enfin je l'attends: un banquier, vous le savez, doit être esclave de sa parole.»
Et Danglars poussa un de ces soupirs que poussait Cavalcanti fils une demi-heure auparavant.
«Bravi! bravo! brava!» cria Morcerf, parodiant le banquier et applaudissant la fin du morceau.
Danglars commençait à regarder Albert de travers, lorsqu'on vint lui dire deux mots tout bas.
«Je reviens, dit le banquier à Monte-Cristo, attendez-moi, j'aurai peut-être quelque chose à vous dire tout à l'heure.
Et il sortit.
La baronne profita de l'absence de son mari pour repousser la porte du salon d'études de sa fille, et l'on vit se dresser, comme un ressort, M. Andrea, qui était assis devant le piano avec Mlle Eugénie.
Albert salua en souriant Mlle Danglars, qui, sans paraître aucunement troublée, lui rendit un salut aussi froid que d'habitude.
Cavalcanti parut évidemment embarrassé, il salua Morcerf, qui lui rendit son salut de l'air le plus impertinent du monde.
Alors Albert commença de se confondre en éloges sur la voix de Mlle Danglars, et sur le regret qu'il éprouvait, d'après ce qu'il venait d'entendre, de n'avoir pas assisté à la soirée de la veille....
Cavalcanti, laissé à lui-même, prit à part Monte-Cristo.
«Voyons, dit Mme Danglars, assez de musique et de compliments comme cela, venez prendre le thé.
--Viens, Louise», dit Mlle Danglars à son amie.
On passa dans le salon voisin, où effectivement le thé était préparé. Au moment où l'on commençait à laisser, à la manière anglaise, les cuillers dans les tasses, la porte se rouvrit, et Danglars reparut visiblement fort agité.
Monte-Cristo surtout remarqua cette agitation et interrogea le banquier du regard.
«Eh bien, dit Danglars, je viens de recevoir mon courrier de Grèce.
--Ah! ah! fit le comte, c'est pour cela qu'on vous avait appelé?
--Comment se porte le roi Othon?» demanda Albert du ton le plus enjoué.
Danglars le regarda de travers sans lui répondre, et Monte-Cristo se détourna pour cacher l'expression de pitié qui venait de paraître sur son visage et qui s'effaça presque aussitôt.
«Nous nous en irons ensemble, n'est-ce pas? dit Albert au comte.
--Oui, si vous voulez», répondit celui-ci.
Albert ne pouvait rien comprendre à ce regard du banquier; aussi, se retournant vers Monte-Cristo, qui avait parfaitement compris:
«Avez-vous vu, dit-il, comme il m'a regardé?
--Oui répondit le comte: mais trouvez-vous quelque chose de particulier dans son regard?
--Je le crois bien; mais que veut-il dire avec ses nouvelles de Grèce?
--Comment voulez-vous que je sache cela?
--Parce qu'à ce que je présume, vous avez des intelligences dans le pays.»
Monte-Cristo sourit comme on sourit toujours quand on veut se dispenser de répondre.
«Tenez, dit Albert, le voilà qui s'approche de vous, je vais faire compliment à Mlle Danglars sur son camée; pendant ce temps, le père aura le temps de vous parler.
--Si vous lui faites compliment, faites-lui compliment sur sa voix, au moins, dit Monte-Cristo.
--Non pas, c'est ce que ferait tout le monde.
--Mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, vous avez la fatuité de l'impertinence.»
Albert s'avança vers Eugénie le sourire sur les lèvres. Pendant ce temps, Danglars se pencha à l'oreille du comte.
«Vous m'avez donné un excellent conseil, dit-il, et il y a toute une histoire horrible sur ces deux mots: Fernand et Janina.
--Ah bah! fit Monte-Cristo.
--Oui, je vous conterai cela; mais emmenez le jeune homme: je serais trop embarrassé de rester maintenant avec lui.
--C'est ce que je fais, il m'accompagne; maintenant, faut-il toujours que je vous envoie le père?
--Plus que jamais.
--Bien.»
Le comte fit un signe à Albert. Tous deux saluèrent les dames et sortirent: Albert avec un air parfaitement indifférent pour les mépris de Mlle Danglars; Monte-Cristo en réitérant à Mme Danglars ses conseils sur la prudence que doit avoir une femme de banquier d'assurer son avenir.
M. Cavalcanti demeura maître du champ de bataille.
LXXVII
Haydée.
À peine les chevaux du comte avaient-ils tourné l'angle du boulevard, qu'Albert se retourna vers le comte en éclatant d'un rire trop bruyant pour ne pas être un peu forcé.
«Eh bien, lui dit-il, je vous demanderai, comme le roi Charles IX demandait à Catherine de Médicis après la Saint-Barthélemy: Comment trouvez-vous que j'ai joué mon petit rôle?»
--À quel propos? demanda Monte-Cristo.
--Mais à propos de l'installation de mon rival chez M. Danglars....
--Quel rival?
--Parbleu! quel rival? votre protégé, M. Andrea Cavalcanti!
--Oh! pas de mauvaises plaisanteries, vicomte; je ne protège nullement M. Andrea, du moins près de M. Danglars.
--Et c'est le reproche que je vous ferais si le jeune homme avait besoin de protection. Mais, heureusement pour moi, il peut s'en passer.
--Comment! vous croyez qu'il fait sa cour?
--Je vous en réponds: il roule des yeux de soupirant et module des sons d'amoureux; il aspire à la main de la fière Eugénie. Tiens, je viens de faire un vers! Parole d'honneur, ce n'est pas de ma faute. N'importe, je le répète: il aspire à la main de la fière Eugénie.
--Qu'importe, si l'on ne pense qu'à vous?
--Ne dites pas cela, mon cher comte; on me rudoie des deux côtés.
--Comment, des deux côtés?
--Sans doute: Mlle Eugénie m'a répondu à peine, et Mlle d'Armilly, sa confidente, ne m'a pas répondu du tout.
--Oui, mais le père vous adore, dit Monte-Cristo.
--Lui? mais au contraire, il m'a enfoncé mille poignards dans le coeur; poignards rentrant dans le manche, il est vrai, poignards de tragédie, mais qu'il croyait bel et bien réels.
--La jalousie indique l'affection.
--Oui, mais je ne suis pas jaloux.
--Il l'est, lui.
--De qui? de Debray?
--Non, de vous.
--De moi? je gage qu'avant huit jours il m'a fermé la porte au nez.
--Vous vous trompez, mon cher vicomte.
--Une preuve?
--La voulez-vous?
--Oui.
--Je suis chargé de prier M. le comte de Morcerf de faire une démarche définitive près du baron.
--Par qui?
--Par le baron lui-même.
--Oh! dit Albert avec toute la câlinerie dont il était capable, vous ne ferez pas cela, n'est-ce pas, mon cher comte?
--Vous vous trompez, Albert, je le ferai, puisque j'ai promis.
--Allons, dit Albert avec un soupir, il paraît que vous tenez absolument à me marier.
--Je tiens à être bien avec tout le monde; mais, à propos de Debray, je ne le vois plus chez la baronne.
--Il y a de la brouille.
--Avec madame?
--Non, avec monsieur.
--Il s'est donc aperçu de quelque chose?
--Ah! la bonne plaisanterie!
--Vous croyez qu'il s'en doutait? fit Monte-Cristo avec une naïveté charmante.
--Ah çà! mais, d'où venez-vous donc, mon cher comte?
--Du Congo, si vous voulez.
--Ce n'est pas d'assez loin encore.
--Est-ce que je connais vos maris parisiens?
--Eh! mon cher comte, les maris sont les mêmes partout; du moment où vous avez étudié l'individu dans un pays quelconque, vous connaissez la race.
--Mais alors quelle cause a pu brouiller Danglars et Debray? Ils paraissaient si bien s'entendre, dit Monte-Cristo avec un renouvellement de naïveté.
--Ah! voilà! nous rentrons dans les mystères d'Isis, et je ne suis pas initié. Quand M. Cavalcanti fils sera de la famille, vous lui demanderez cela.
La voiture s'arrêta.
«Nous voilà arrivés, dit Monte-Cristo; il n'est que dix heures et demie, montez donc.
--Bien volontiers.
--Ma voiture vous conduira.
--Non, merci, mon coupé a dû nous suivre.
--En effet, le voilà», dit Monte-Cristo en sautant à terre.
Tous deux entrèrent dans la maison; le salon était éclairé, ils y entrèrent.
«Vous allez nous faire du thé, Baptistin», dit Monte-Cristo.
Baptistin sortit sans souffler le mot. Deux secondes après, il reparut avec un plateau tout servi, et qui, comme les collations des pièces féeriques, semblait sortir de terre.
«En vérité, dit Morcerf, ce que j'admire en vous, mon cher comte, ce n'est pas votre richesse, peut-être y a-t-il des gens plus riches que vous; ce n'est pas votre esprit, Beaumarchais n'en avait pas plus, mais il en avait autant; c'est votre manière d'être servi, sans qu'on vous réponde un mot, à la minute, à la seconde, comme si l'on devinait, à la manière dont vous sonnez, ce que vous désirez avoir, et comme si ce que vous désirez avoir était toujours tout prêt.
--Ce que vous dites est un peu vrai. On sait mes habitudes. Par exemple, vous allez voir: ne désirez-vous pas faire quelque chose en buvant votre thé?
--Pardieu, je désire fumer.»
Monte-Cristo s'approcha du timbre et frappa un coup.
Au bout d'une seconde, une porte particulière s'ouvrit, et Ali parut avec deux chibouques toutes bourrées d'excellent latakié.
«C'est merveilleux, dit Morcerf.
--Mais non, c'est tout simple, reprit Monte-Cristo; Ali sait qu'en prenant le thé ou le café je fume ordinairement: il sait que j'ai demandé le thé, il sait que je suis rentré avec vous, il entend que je l'appelle, il se doute de la cause, et comme il est d'un pays où l'hospitalité s'exerce avec la pipe surtout, au lieu d'une chibouque, il en apporte deux.
--Certainement, c'est une explication comme une autre; mais il n'en est pas moins vrai qu'il n'y a que vous.... Oh! mais, qu'est-ce que j'entends?»
Et Morcerf s'inclina vers la porte par laquelle entraient effectivement des sons correspondant à ceux d'une guitare.
«Ma foi, mon cher vicomte, vous êtes voué à la musique, ce soir; vous n'échappez au piano de Mlle Danglars que pour tomber dans la guzla d'Haydée.
--Haydée! quel adorable nom! Il y a donc des femmes qui s'appellent véritablement Haydée autre part que dans les poèmes de Lord Byron?
--Certainement, Haydée est un nom fort rare en France, mais assez commun en Albanie et en Épire; c'est comme si vous disiez, par exemple, chasteté, pudeur, innocence; c'est une espèce de nom de baptême, comme disent vos Parisiens.
--Oh! que c'est charmant! dit Albert, comme je voudrais voir nos Françaises s'appeler Mlle Bonté, Mlle Silence, Mlle Charité chrétienne! Dites donc, si Mlle Danglars, au lieu de s'appeler Claire-Marie-Eugénie, comme on la nomme, s'appelait Mlle Chasteté-Pudeur-Innocence Danglars, peste, quel effet cela ferait dans une publication de bans!
--Fou! dit le comte, ne plaisantez pas si haut, Haydée pourrait vous entendre.
--Et elle se fâcherait?
--Non pas, dit le comte avec son air hautain.
--Elle est bonne personne? demanda Albert.
--Ce n'est pas bonté, c'est devoir: une esclave ne se lâche pas contre son maître.
--Allons donc! ne plaisantez pas vous-même. Est-ce qu'il y a encore des esclaves?
--Sans doute, puisque Haydée est la mienne.
--En effet, vous ne faites rien et vous n'avez rien comme un autre, vous. Esclave de M. le comte de Monte-Cristo! c'est une position en France. À la façon dont vous remuez l'or, c'est une place qui doit valoir cent mille écus par an.
--Cent mille écus! la pauvre enfant a possédé plus que cela; elle est venue au monde couchée sur des trésors près desquels ceux des _Mille et une Nuits_ sont bien peu de chose.
--C'est donc vraiment une princesse?
--Vous l'avez dit, et même une des plus grandes de son pays.
--Je m'en étais douté. Mais comment une grande princesse est-elle devenue esclave?
--Comment Denys le Tyran est-il devenu maître d'école? le hasard de la guerre, mon cher vicomte, le caprice de la fortune.
--Et son nom est un secret?
--Pour tout le monde, oui; mais pas pour vous, cher vicomte, qui êtes de mes amis, et qui vous tairez, n'est-ce pas, si vous me promettez de vous taire?
--Oh! parole d'honneur!
--Vous connaissez l'histoire du pacha de Janina?
--D'Ali-Tebelin? sans doute, puisque c'est à son service que mon père a fait fortune.
--C'est vrai, je l'avais oublié.
--Eh bien, qu'est Haydée à Ali-Tebelin?
--Sa fille tout simplement.
--Comment! la fille d'Ali-Pacha?
--Et de la belle Vasiliki.
--Et elle est votre esclave?
--Oh! mon Dieu, oui.
--Comment cela?
--Dame! un jour que je passais sur le marché de Constantinople, je l'ai achetée.
--C'est splendide! Avec vous, mon cher comte, on ne vit pas, on rêve. Maintenant, écoutez, c'est bien indiscret ce que je vais vous demander là.
--Dites toujours.
--Mais puisque vous sortez avec elle, puisque vous la conduisez à l'Opéra....
--Après?
--Je puis bien me risquer à vous demander cela?
--Vous pouvez vous risquer à tout me demander.
--Eh bien, mon cher comte, présentez-moi à votre princesse.
--Volontiers, mais à deux conditions.
--Je les accepte d'avance.
--La première, c'est que vous ne confierez jamais à personne cette présentation.
--Très bien (Morcerf étendit la main). Je le jure.
--La seconde, c'est que vous ne lui direz pas que votre père a servi le sien.
--Je le jure encore.
--À merveille, vicomte, vous vous rappellerez ces deux serments, n'est-ce pas?
--Oh! fit Albert.
--Très bien. Je vous sais homme d'honneur.»
Le comte frappa de nouveau sur le timbre; Ali reparut.
«Préviens Haydée, lui dit-il, que je vais aller prendre le café chez elle, et fais-lui comprendre que je demande la permission de lui présenter un de mes amis.»
Ali s'inclina et sortit.
«Ainsi, c'est convenu, pas de questions directes, cher vicomte. Si vous désirez savoir quelque chose, demandez-le à moi, et je le demanderai à elle.
--C'est convenu.»
Ali reparut pour la troisième fois et tint la portière soulevée, pour indiquer à son maître et à Albert qu'ils pouvaient passer.
«Entrons», dit Monte-Cristo.
Albert passa une main dans ses cheveux et frisa sa moustache, le comte reprit son chapeau, mit ses gants et précéda Albert dans l'appartement que gardait, comme une sentinelle avancée, Ali, et que défendaient, comme un poste, les trois femmes de chambre françaises commandées par Myrtho.