Le comte de Monte-Cristo, Tome III
Chapter 19
«Le président prit alors la parole pour engager le général à s'exprimer plus explicitement; mais M. de Quesnel répondit qu'il désirait avant tout savoir ce que l'on désirait de lui.
«Il fut alors donné communication au général de cette même lettre de l'île d'Elbe qui le recommandait au club comme un homme sur le concours duquel on pouvait compter. Un paragraphe tout entier exposait le retour probable de l'île d'Elbe, et promettait une nouvelle lettre et de plus amples détails à l'arrivée du _Pharaon_, bâtiment appartenant à l'armateur Morrel, de Marseille, et dont le capitaine était à l'entière dévotion de l'empereur.
«Pendant toute cette lecture, le général, sur lequel on avait cru pouvoir compter comme sur un frère, donna au contraire des signes de mécontentement et de répugnance visibles.
«La lecture terminée, il demeura silencieux et le sourcil froncé.
«--Eh bien, demanda le président, que dites-vous de cette lettre, monsieur le général?
«--Je dis qu'il y a bien peu de temps, répondit-il, qu'on a prêté serment au roi Louis XVIII, pour le violer déjà au bénéfice de l'ex-empereur.»
«Cette fois la réponse était trop claire pour que l'on pût se tromper à ses sentiments.
«--Général, dit le président, il n'y a pas plus pour nous de roi Louis XVIII qu'il n'y a d'ex-empereur. Il n'y a que Sa Majesté l'Empereur et roi, éloigné depuis dix mois de la France, son État, par la violence et la trahison.
«--Pardon, messieurs, dit le général; il se peut qu'il n'y ait pas pour vous de roi Louis XVIII, mais il y en a un pour moi: attendu qu'il m'a fait baron et maréchal de camp, et que je n'oublierai jamais que c'est à son heureux retour en France que je dois ces deux titres.
«--Monsieur, dit le président du ton le plus sérieux et en se levant, prenez garde à ce que vous dites; vos paroles nous démontrent clairement que l'on s'est trompé sur votre compte à l'île d'Elbe et qu'on nous a trompés. La communication qui vous a été faite tient à la confiance qu'on avait en vous, et par conséquent à un sentiment qui vous honore. Maintenant nous étions dans l'erreur: un titre et un grade vous ont rallié au nouveau gouvernement que nous voulons renverser. Nous ne vous contraindrons pas à nous prêter votre concours; nous n'enrôlerons personne contre sa conscience et sa volonté; mais nous vous contraindrons à agir comme un galant homme, même au cas où vous n'y seriez point disposé.
«--Vous appelez être un galant homme connaître votre conspiration et ne pas la révéler! J'appelle cela être votre complice, moi. Vous voyez que je suis encore plus franc que vous....
«Ah! mon père, dit Franz, s'interrompant, je comprends maintenant pourquoi ils t'ont assassiné.»
Valentine ne put s'empêcher de jeter un regard sur Franz; le jeune homme était vraiment beau dans son enthousiasme filial.
Villefort se promenait de long en large derrière lui.
Noirtier suivait des yeux l'expression de chacun, et conservait son attitude digne et sévère.
Franz revint au manuscrit et continua:
«--Monsieur, dit le président, on vous a prié de vous rendre au sein de l'assemblée, on ne vous y a point traîné de force; on vous a proposé de vous bander les yeux, vous avez accepté. Quand vous avez accédé à cette double demande vous saviez parfaitement que nous ne nous occupions pas d'assurer le trône de Louis XVIII, sans quoi nous n'eussions pas pris tant de soin de nous cacher à la police. Maintenant, vous le comprenez, il serait trop commode de mettre un masque à l'aide duquel on surprend le secret des gens, et de n'avoir ensuite qu'à ôter ce masque pour perdre ceux qui se sont fiés à vous. Non, non, vous allez d'abord dire franchement si vous êtes pour le roi de hasard qui règne en ce moment, ou pour S. M. l'Empereur.
«--Je suis royaliste, répondit le général; j'ai fait serment à Louis XVIII, je tiendrai mon serment.
«Ces mots furent suivis d'un murmure général, et l'on put voir, par les regards d'un grand nombre des membres du club, qu'ils agitaient la question de faire repentir M. d'Épinay de ces imprudentes paroles.
«Le président se leva de nouveau et imposa silence.
«--Monsieur, lui dit-il, vous êtes un homme trop grave et trop sensé pour ne pas comprendre les conséquences de la situation où nous nous trouvons les uns en face des autres, et votre franchise même nous dicte les conditions qu'il nous reste à vous faire: vous allez donc jurer sur l'honneur de ne rien révéler de ce que vous avez entendu.
«Le général porta la main à son épée et s'écria:
«--Si vous parlez d'honneur, commencez par ne pas méconnaître ses lois, et n'imposez rien par la violence.
«--Et vous, monsieur, continua le président avec un calme plus terrible peut-être que la colère du général, ne touchez pas à votre épée, c'est un conseil que je vous donne.
«Le général tourna autour de lui des regards qui décelaient un commencement d'inquiétude. Cependant il ne fléchit pas encore; au contraire, rappelant toute sa force:
«--Je ne jurerai pas, dit-il.
«--Alors, monsieur, vous mourrez, répondit tranquillement le président.
«M. d'Épinay devint fort pâle: il regarda une seconde fois tout autour de lui; plusieurs membres du club chuchotaient et cherchaient des armes sous leurs manteaux.
«--Général, dit le président, soyez tranquille; vous êtes parmi des gens d'honneur qui essaieront de tous les moyens de vous convaincre avant de se porter contre vous à la dernière extrémité, mais aussi, vous l'avez dit, vous êtes parmi des conspirateurs, vous tenez notre secret, il faut nous le rendre.»
«Un silence plein de signification suivit ces paroles et comme le général ne répondait rien:
«--Fermez les portes, dit le président aux huissiers.
«Le même silence de mort succéda à ses paroles.
«Alors le général s'avança, et faisant un violent effort sur lui-même:
«--J'ai un fils, dit-il, et je dois songer à lui en me trouvant parmi des assassins.
«--Général, dit avec noblesse le chef de l'assemblée, un seul homme a toujours le droit d'en insulter cinquante: c'est le privilège de la faiblesse. Seulement il a tort d'user de ce droit. Croyez-moi, général, jurez et ne nous insultez pas.
«Le général, encore une fois dompté par cette supériorité du chef de l'assemblée, hésita un instant; mais enfin, s'avançant jusqu'au bureau du président:
«--Quelle est la formule? demanda-t-il.
«--La voici:
«--Je jure sur l'honneur de ne jamais révéler à qui que ce soit au monde ce que j'ai vu et entendu le 5 février 1815, entre neuf et dix heures du soir, et je déclare mériter la mort si je viole mon serment.
«Le général parut éprouver un frémissement nerveux qui l'empêcha de répondre pendant quelques secondes; enfin, surmontant une répugnance manifeste, il prononça le serment exigé, mais d'une voix si basse qu'à peine on l'entendit: aussi plusieurs membres exigèrent-ils qu'il le répétât à voix plus haute et plus distincte, ce qui fut fait.
«--Maintenant, je désire me retirer, dit le général; suis-je enfin libre?
«Le président se leva, désigna trois membres de l'assemblée pour l'accompagner, et monta en voiture avec le général, après lui avoir bandé les yeux. Au nombre de ces trois membres était le cocher qui l'avait amené.
«Les autres membres du club se séparèrent en silence.
«--Où voulez-vous que nous vous reconduisions? demanda le président.
«--Partout où je pourrai être délivré de votre présence, répondit M. d'Épinay.
«--Monsieur, reprit alors le président, prenez garde, vous n'êtes plus dans l'assemblée, vous n'avez plus affaire qu'à des hommes isolés; ne les insultez pas si vous ne voulez pas être rendu responsable de l'insulte.
«Mais au lieu de comprendre ce langage, M. d'Épinay répondit:
«--Vous êtes toujours aussi brave dans votre voiture que dans votre club, par la raison, monsieur, que quatre hommes sont toujours plus forts qu'un seul.»
«Le président fit arrêter la voiture.
«On était juste à l'entrée du quai des Ormes, où se trouve l'escalier qui descend à la rivière.
«--Pourquoi faites-vous arrêter ici? demanda M. d'Épinay.
«--Parce que, monsieur, dit le président, vous avez insulté un homme, et que cet homme ne veut pas faire un pas de plus sans vous demander loyalement séparation.
«--Encore une manière d'assassiner, dit le général en haussant les épaules.
«--Pas de bruit, répondit le président, si vous ne voulez pas que je vous regarde vous-même comme un de ces hommes que vous désigniez tout à l'heure, c'est-à-dire comme un lâche qui prend sa faiblesse pour bouclier. Vous êtes seul, un seul vous répondra; vous avez une épée au côté, j'en ai une dans cette canne; vous n'avez pas de témoin, un de ces messieurs sera le vôtre. Maintenant, si cela vous convient, vous pouvez ôter votre bandeau.
«Le général arracha à l'instant même le mouchoir qu'il avait sur les yeux.
«--Enfin, dit-il, je vais donc savoir à qui j'ai affaire.»
«On ouvrit la voiture: les quatre hommes descendirent....»
Franz s'interrompit encore une fois. Il essuya une sueur froide qui coulait sur son front, il y avait quelque chose d'effrayant à voir le fils, tremblant et pâle, lisant tout haut les détails, ignorés jusqu'alors, de la mort de son père.
Valentine joignait les mains comme si elle eût été en prières.
Noirtier regardait Villefort avec une expression presque sublime de mépris et d'orgueil.
Franz continua:
«On était, comme nous l'avons dit, au 5 février. Depuis trois jours il gelait à cinq ou six degrés; l'escalier était tout raide de glaçons, le général était gros et grand, le président lui offrit le côté de la rampe pour descendre.
«Les deux témoins suivaient par-derrière.
«Il faisait une nuit sombre, le terrain de l'escalier à la rivière était humide de neige et de givre, on voyait l'eau s'écouler, noire, profonde et charriant quelques glaçons.
«Un des témoins alla chercher une lanterne dans un bateau de charbon, et à la lueur de cette lanterne on examina les armes.
«L'épée du président, qui était simplement, comme il l'avait dit, une épée qu'il portait dans une canne, était plus courte que celle de son adversaire, et n'avait pas de garde.
«Le général d'Épinay proposa de tirer au sort les deux épées: mais le président répondit que c'était lui qui avait provoqué, et qu'en provoquant il avait prétendu que chacun se servit de ses armes.
«Les témoins essayèrent d'insister; le président leur imposa silence.
«On posa la lanterne à terre: les deux adversaires se mirent de chaque côté; le combat commença.
«La lumière faisait des deux épées deux éclairs. Quant aux hommes, à peine si on les apercevait, tant l'ombre était épaisse.
«M. le général passait pour une des meilleures lames de l'armée. Mais il fut pressé si vivement dès les premières bottes, qu'il rompit; en rompant il tomba.
«Les témoins le crurent tué; mais son adversaire, qui savait ne l'avoir point touché, lui offrit la main pour l'aider à se relever. Cette circonstance, au lieu de le calmer, irrita le général, qui fondit à son tour sur son adversaire.
«Mais son adversaire ne rompit pas d'une semelle, le recevant sur son épée. Trois fois le général recula, se trouvant trop engagé, et revint à la charge.
«À la troisième fois, il tomba encore.
«On crut qu'il glissait comme la première fois; cependant les témoins, voyant qu'il ne se relevait pas, s'approchèrent de lui et tentèrent de le remettre sur ses pieds; mais celui qui l'avait pris à bras-le-corps sentit sous sa main une chaleur humide. C'était du sang.
«Le général, qui était à peu près évanoui, reprit ses sens.
«--Ah! dit-il, on m'a dépêché quelque spadassin, quelque maître d'armes du régiment.
«Le président, sans répondre, s'approcha de celui des deux témoins qui tenait la lanterne et, relevant sa manche, il montra son bras percé de deux coups d'épée; puis, ouvrant son habit et déboutonnant son gilet, il fit voir son flanc entamé par une troisième blessure.
«Cependant il n'avait pas même poussé un soupir.
«Le général d'Épinay entra en agonie et expira cinq minutes après....»
Franz lut ces derniers mots d'une voix si étranglée, qu'à peine on put les entendre; et après les avoir lus il s'arrêta, passant sa main sur ses yeux comme pour en chasser un nuage.
Mais, après un instant de silence, il continua:
«Le président remonta l'escalier, après avoir repoussé son épée dans sa canne; une trace de sang marquait son chemin dans la neige. Il n'était pas encore en haut de l'escalier, qu'il entendit un clapotement sourd dans l'eau: c'était le corps du général que les témoins venaient de précipiter dans la rivière après avoir constaté la mort.
«Le général a donc succombé dans un duel loyal, et non dans un guet-apens, comme on pourrait le dire.
«En foi de quoi nous avons signé le présent pour établir la vérité des faits, de peur qu'un moment n'arrive où quelqu'un des acteurs de cette scène terrible ne se trouve accusé de meurtre avec préméditation ou de forfaiture aux lois de l'honneur.
«_Signé_: BEAUREGARD, DUCHAMPY ET LECHARPEL.»
Quand Franz eut terminé cette lecture si terrible pour un fils, quand Valentine, pâle d'émotion, eut essuyé une larme, quand Villefort, tremblant et blotti dans un coin, eut essayé de conjurer l'orage par des regards suppliants adressés au vieillard implacable:
«Monsieur, dit d'Épinay à Noirtier, puisque vous connaissez cette terrible histoire dans tous ses détails, puisque vous l'avez fait attester par des signatures honorables, puisque enfin vous semblez vous intéresser à moi, quoique votre intérêt ne se soit encore révélé que par la douleur, ne me refusez pas une dernière satisfaction, dites-moi le nom du président du club, que je connaisse enfin celui qui a tué mon pauvre père.»
Villefort chercha, comme égaré, le bouton de la porte. Valentine, qui avait compris avant tout le monde la réponse du vieillard, et qui souvent avait remarqué sur son avant-bras la trace de deux coups d'épée, recula d'un pas en arrière.
«Au nom du Ciel! mademoiselle, dit Franz, s'adressant à sa fiancée, joignez-vous à moi, que je sache le nom de cet homme qui m'a fait orphelin à deux ans.»
Valentine resta immobile et muette.
«Tenez, monsieur, dit Villefort, croyez-moi, ne prolongez pas cette horrible scène; les noms d'ailleurs ont été cachés à dessein. Mon père lui-même ne connaît pas ce président, et, s'il le connaît, il ne saurait le dire: les noms propres ne se trouvent pas dans le dictionnaire.
--Oh! malheur! s'écria Franz, le seul espoir qui m'a soutenu pendant toute cette lecture et qui m'a donné la force d'aller jusqu'au bout, c'était de connaître au moins le nom de celui qui a tué mon père! Monsieur! monsieur! s'écria-t-il en se retournant vers Noirtier, au nom du Ciel! faites ce que vous pourrez... arrivez, je vous en supplie, à m'indiquer, à me faire comprendre....
--Oui, répondit Noirtier.
--Ô mademoiselle, mademoiselle! s'écria Franz, votre grand-père a fait signe qu'il pouvait m'indiquer... cet homme.... Aidez-moi... vous le comprenez... prêtez-moi votre concours.»
Noirtier regarda le dictionnaire.
Franz le prit avec un tremblement nerveux, et prononça successivement les lettres de l'alphabet jusqu'à l'M.
À cette lettre, le vieillard fit signe que oui.
«M!» répéta Franz.
Le doigt du jeune homme glissa sur les mots; mais, à tous les mots, Noirtier répondait par un signe négatif. Valentine cachait sa tête entre ses mains. Enfin Franz arriva au mot MOI.
«Oui, fit le vieillard.
--Vous! s'écria Franz, dont les cheveux se dressèrent sur sa tête; vous, monsieur Noirtier! c'est vous qui avez tué mon père?
--Oui», répondit Noirtier, en fixant sur le jeune homme un majestueux regard.
Franz tomba sans force sur un fauteuil.
Villefort ouvrit la porte et s'enfuit, car l'idée lui venait d'étouffer ce peu d'existence qui restait encore dans le coeur terrible du vieillard.
LXXVI
Le progrès de Cavalcanti fils.
Cependant M. Cavalcanti père était parti pour aller reprendre son service, non pas dans l'armée de S. M. l'empereur d'Autriche, mais à la roulette des bains de Lucques, dont il était l'un des plus assidus courtisans.
Il va sans dire qu'il avait emporté avec la plus scrupuleuse exactitude jusqu'au dernier paul de la somme qui lui avait été allouée pour son voyage, et pour la récompense de la façon majestueuse et solennelle avec laquelle il avait joué son rôle de père.
M. Andrea avait hérité à ce départ de tous les papiers qui constataient qu'il avait bien l'honneur d'être le fils du marquis Bartolomeo et la marquise Leonora Corsinari.
Il était donc à peu près ancré dans cette société parisienne, si facile à recevoir les étrangers, et à les traiter, non pas d'après ce qu'ils sont, mais d'après ce qu'ils veulent être.
D'ailleurs, que demande-t-on à un jeune homme à Paris? De parler à peu près sa langue, d'être habillé convenablement, d'être beau joueur et de payer en or.
Il va sans dire qu'on est moins difficile encore pour un étranger que pour un Parisien.
Andrea avait donc pris en une quinzaine de jours une assez belle position; on l'appelait monsieur le comte, on disait qu'il avait cinquante mille livres de rente, et on parlait des trésors immenses de monsieur son père, enfouis, disait-on, dans les carrières de Saravezza.
Un savant, devant qui on mentionnait cette dernière circonstance comme un fait, déclara avoir vu les carrières dont il était question, ce qui donna un grand poids à des assertions jusqu'alors flottantes à l'état de doute, et qui dès lors prirent la consistance de la réalité.
On en était là dans ce cercle de la société parisienne où nous avons introduit nos lecteurs, lorsque Monte-Cristo vint un soir faire visite à M. Danglars. M. Danglars était sorti, mais on proposa au comte de l'introduire près de la baronne, qui était visible, ce qu'il accepta.
Ce n'était jamais sans une espèce de tressaillement nerveux que, depuis le dîner d'Auteuil et les événements qui en avaient été la suite, Mme Danglars entendait prononcer le nom de Monte-Cristo. Si la présence du comte ne suivait pas le bruit de son nom, la sensation douloureuse devenait plus intense; si au contraire le comte paraissait, sa figure ouverte, ses yeux brillants, son amabilité, sa galanterie même pour Mme Danglars chassaient bientôt jusqu'à la dernière impression de crainte; il paraissait à la baronne impossible qu'un homme si charmant à la surface pût nourrir contre elle de mauvais desseins; d'ailleurs, les coeurs les plus corrompus ne peuvent croire au mal qu'en le faisant reposer sur un intérêt quelconque; le mal inutile et sans cause répugne comme une anomalie.
Lorsque Monte-Cristo entra dans le boudoir où nous avons déjà une fois introduit nos lecteurs, et où la baronne suivait d'un oeil assez inquiet des dessins que lui passait sa fille après les avoir regardés avec M. Cavalcanti fils, sa présence produisit son effet ordinaire, et ce fut en souriant qu'après avoir été quelque peu bouleversée par son nom la baronne reçut le comte.
Celui-ci, de son côté, embrassa toute la scène d'un coup d'oeil.
Près de la baronne, à peu près couchée sur une causeuse, Eugénie se tenait assise, et Cavalcanti debout.
Cavalcanti, habillé de noir comme un héros de Goethe, en souliers vernis et en bas de soie blancs à jour, passait une main assez blanche et assez soignée dans ses cheveux blonds, au milieu desquels scintillait un diamant que, malgré les conseils de Monte-Cristo le vaniteux jeune homme n'avait pu résister au désir de se passer au petit doigt.
Ce mouvement était accompagné de regards assassins lancés sur Mlle Danglars, et de soupirs envoyés à la même adresse que les regards.
Mlle Danglars était toujours la même, c'est-à-dire belle, froide et railleuse. Pas un de ces regards, pas un de ces soupirs d'Andrea ne lui échappaient, on eût dit qu'ils glissaient sur la cuirasse de Minerve, cuirasse que quelques philosophes prétendent recouvrir parfois la poitrine de Sapho.
Eugénie salua froidement le comte, et profita des premières préoccupations de la conversation pour se retirer dans son salon d'études, d'où bientôt deux voix s'exhalant rieuses et bruyantes, mêlées aux premiers accords d'un piano, firent savoir à Monte-Cristo que Mlle Danglars venait de préférer, à la sienne et à celle de M. Cavalcanti, la société de Mlle Louise d'Armilly, sa maîtresse de chant.
Ce fut alors surtout que, tout en causant avec Mme Danglars et en paraissant absorbé par le charme de la conversation, le comte remarqua la sollicitude de M. Andrea Cavalcanti, sa manière d'aller écouter la musique à la porte qu'il n'osait franchir, et de manifester son admiration.
Bientôt le banquier rentra. Son premier regard fut pour Monte-Cristo, c'est vrai, mais le second pour Andrea.
Quant à sa femme, il la salua à la façon dont certains maris saluent leur femme, et dont les célibataires ne pourront se faire une idée que lorsqu'on aura publié un code très étendu de la conjugalité.
«Est-ce que ces demoiselles ne vous ont pas invité à faire de la musique avec elles? demanda Danglars à Andrea.
--Hélas! non, monsieur», répondit Andrea avec un soupir plus remarquable encore que les autres.
Danglars s'avança aussitôt vers la porte de communication et l'ouvrit.
On vit alors les deux jeunes filles assises sur le même siège, devant le même piano. Elles accompagnaient chacune d'une main, exercice auquel elles s'étaient habituées par fantaisie, et où elles étaient devenues d'une force remarquable.
Mlle d'Armilly, qu'on apercevait alors, formant avec Eugénie, grâce au cadre de la porte, un de ces tableaux vivants comme on en fait souvent en Allemagne, était d'une beauté assez remarquable, ou plutôt d'une gentillesse exquise. C'était une petite femme mince et blonde comme une fée, avec de grands cheveux bouclés tombant sur son cou un peu trop long, comme Pérugin en donne parfois à ses vierges, et des yeux voilés par la fatigue. On disait qu'elle avait la poitrine faible, et que, comme Antonia du _Violon de Crémone_, elle mourrait un jour en chantant.
Monte-Cristo plongea dans ce gynécée un regard rapide et curieux; c'était la première fois qu'il voyait Mlle d'Armilly, dont si souvent il avait entendu parler dans la maison.
«Eh bien, demanda le banquier à sa fille, nous sommes donc exclus, nous autres?»
Alors il mena le jeune homme dans le petit salon, et, soit hasard, soit adresse, derrière Andrea la porte fut repoussée de manière que, de l'endroit où ils étaient assis, Monte-Cristo et la baronne ne pussent plus rien voir, mais, comme le banquier avait suivi Andrea, Mme Danglars ne parut pas même remarquer cette circonstance.
Bientôt après, le comte entendit la voix d'Andrea résonner aux accords du piano, accompagnant une chanson corse.
Pendant que le comte écoutait en souriant cette chanson qui lui faisait oublier Andrea pour lui rappeler Benedetto, Mme Danglars vantait à Monte-Cristo la force d'âme de son mari, qui, le matin encore, avait, dans une faillite milanaise, perdu trois ou quatre cent mille francs.
Et, en effet, l'éloge était mérité; car, si le comte ne l'eût su par la baronne ou peut-être par un des moyens qu'il avait de tout savoir, la figure du baron ne lui en eût pas dit un mot.
«Bon! pensa Monte-Cristo, il en est déjà à cacher ce qu'il perd: il y a un mois il s'en vantait.
Puis tout haut:
«Oh! madame, dit le comte, M. Danglars connaît si bien la Bourse, qu'il rattrapera toujours là ce qu'il pourra perdre ailleurs.
--Je vois que vous partagez l'erreur commune, dit Mme Danglars.
--Et quelle est cette erreur? dit Monte-Cristo.
--C'est que M. Danglars joue, tandis qu'au contraire il ne joue jamais.
--Ah! oui, c'est vrai madame, je me rappelle que M. Debray m'a dit... À propos, mais que devient donc M. Debray? Il y a trois ou quatre jours que je ne l'ai aperçu.
--Et moi aussi, dit Mme Danglars avec un aplomb miraculeux. Mais vous avez commencé une phrase qui est restée inachevée.
--Laquelle?
--M. Debray vous a dit, prétendiez-vous....
--Ah! c'est vrai; M. Debray m'a dit que c'était vous qui sacrifiiez au démon du jeu.
--J'ai eu ce goût pendant quelque temps, je l'avoue, dit Mme Danglars, mais je ne l'ai plus.