Le comte de Monte-Cristo, Tome III

Chapter 17

Chapter 173,823 wordsPublic domain

Cependant, Morrel avait traversé l'antichambre et trouvé la rampe de l'escalier; des tapis étendus sur les marches assourdissaient son pas; d'ailleurs Morrel en était arrivé à ce point d'exaltation que la présence de M. de Villefort lui-même ne l'eût pas effrayé. Si M. de Villefort se fût présenté à sa vue, sa résolution était prise: il s'approchait de lui et lui avouait tout, en le priant d'excuser et d'approuver cet amour qui l'unissait à sa fille, et sa fille à lui; Morrel était fou.

Par bonheur il ne vit personne.

Ce fut alors surtout que cette connaissance qu'il avait prise par Valentine du plan intérieur de la maison lui servit; il arriva sans accident au haut de l'escalier, et comme, arrivé là, il s'orientait, un sanglot dont il reconnut l'expression lui indiqua le chemin qu'il avait à suivre; il se retourna; une porte entrebâillée laissait arriver à lui le reflet d'une lumière et le son de la voix gémissante. Il poussa cette porte et entra.

Au fond d'une alcôve, sous le drap blanc qui recouvrait sa tête et dessinait sa forme, gisait la morte, plus effrayante encore aux yeux de Morrel depuis la révélation du secret dont le hasard l'avait fait possesseur.

À côté du lit, à genoux, la tête ensevelie dans les coussins d'une large bergère, Valentine, frissonnante et soulevée par les sanglots, étendait au-dessus de sa tête, qu'on ne voyait pas, ses deux mains jointes et raidies.

Elle avait quitté la fenêtre restée ouverte, et priait tout haut avec des accents qui eussent touché le coeur le plus insensible, la parole s'échappait de ses lèvres, rapide, incohérente, inintelligible, tant la douleur serrait sa gorge de ses brûlantes étreintes.

La lune, glissant à travers l'ouverture des persiennes, faisait pâlir la lueur de la bougie, et azurait de ses teintes funèbres ce tableau de désolation.

Morrel ne put résister à ce spectacle; il n'était pas d'une piété exemplaire, il n'était pas facile à impressionner, mais Valentine souffrant, pleurant, se tordant les bras à sa vue, c'était plus qu'il n'en pouvait supporter en silence. Il poussa un soupir, murmura un nom, et la tête noyée dans les pleurs et marbrée sur le velours du fauteuil, une tête de Madeleine du Corrège, se releva et demeura tournée vers lui.

Valentine le vit et ne témoigna point d'étonnement. Il n'y a plus d'émotions intermédiaires dans un coeur gonflé par un désespoir suprême.

Morrel tendit la main à son amie. Valentine, pour toute excuse de ce qu'elle n'avait point été le trouver, lui montra le cadavre gisant sous le drap funèbre et recommença à sangloter.

Ni l'un ni l'autre n'osait parler dans cette chambre. Chacun hésitait à rompre ce silence que semblait commander la Mort debout dans quelque coin et le doigt sur les lèvres.

Enfin Valentine osa la première.

«Ami, dit-elle, comment êtes-vous ici? Hélas! je vous dirais: soyez le bienvenu, si ce n'était pas la Mort qui vous eût ouvert la porte de cette maison.

--Valentine, dit Morrel d'une voix tremblante et les mains jointes, j'étais là depuis huit heures et demie; je ne vous voyais point venir, l'inquiétude m'a pris, j'ai sauté par-dessus le mur, j'ai pénétré dans le jardin; alors des voix qui s'entretenaient du fatal accident....

--Quelles voix?» dit Valentine.

Morrel frémit, car toute la conversation du docteur et de M. de Villefort lui revint à l'esprit, et, à travers le drap, il croyait voir ces bras tordus, ce cou raidi, ces lèvres violettes.

«Les voix de vos domestiques, dit-il, m'ont tout appris.

--Mais venir jusqu'ici, c'est nous perdre, mon ami, dit Valentine, sans effroi et sans colère.

--Pardonnez-moi, répondit Morrel du même ton, je vais me retirer.

--Non, dit Valentine, on vous rencontrerait, restez.

--Mais si l'on venait?»

La jeune fille secoua la tête.

«Personne ne viendra, dit-elle, soyez tranquille, voilà notre sauvegarde.»

Et elle montra la forme du cadavre moulée par le drap.

«Mais qu'est-il arrivé à M. d'Épinay? dites-moi, je vous en supplie, reprit Morrel.

--M. Franz est arrivé pour signer le contrat au moment où ma bonne grand-mère rendait le dernier soupir.

--Hélas! dit Morrel avec un sentiment de joie égoïste, car il songeait en lui-même que cette mort retardait indéfiniment le mariage de Valentine.

--Mais ce qui redouble ma douleur, continua la jeune fille, comme si ce sentiment eût dû recevoir à l'instant même sa punition, c'est que cette pauvre chère aïeule, en mourant, a ordonné qu'on terminât le mariage le plus tôt possible; elle aussi, mon Dieu! en croyant me protéger, elle aussi agissait contre moi.

--Écoutez!» dit Morrel.

Les deux jeunes gens firent silence.

On entendit la porte qui s'ouvrit, et des pas firent craquer le parquet du corridor et les marches de l'escalier.

«C'est mon père qui sort de son cabinet, dit Valentine.

--Et qui reconduit le docteur, ajouta Morrel.

--Comment savez-vous que c'est le docteur? demanda Valentine étonnée.

--Je le présume» dit Morrel.

Valentine regarda le jeune homme.

Cependant, on entendit la porte de la rue se fermer. M. de Villefort alla donner en outre un tour de clef à celle du jardin puis il remonta l'escalier.

Arrivé dans l'antichambre, il s'arrêta un instant, comme s'il hésitait s'il devait entrer chez lui ou dans la chambre de Mme de Saint-Méran. Morrel se jeta derrière une portière. Valentine ne fit pas un mouvement; on eût dit qu'une suprême douleur la plaçait au-dessus des craintes ordinaires.

M. de Villefort rentra chez lui.

«Maintenant, dit Valentine, vous ne pouvez plus sortir ni par la porte du jardin, ni par celle de la rue.»

Morrel regarda la jeune fille avec étonnement.

«Maintenant, dit-elle, il n'y a plus qu'une issue permise et sûre, c'est celle de l'appartement de mon grand-père.»

Elle se leva.

«Venez, dit-elle.

--Où cela? demanda Maximilien.

--Chez mon grand-père.

--Moi, chez M. Noirtier?

--Oui.

--Y songez-vous, Valentine?

--J'y songe, et depuis longtemps. Je n'ai plus que cet ami au monde, et nous avons tous deux besoin de lui.... Venez.

--Prenez garde, Valentine, dit Morrel, hésitant à faire ce que lui ordonnait la jeune fille; prenez garde, le bandeau est tombé de mes yeux: en venant ici, j'ai accompli un acte de démence. Avez-vous bien vous-même toute votre raison, chère amie?

--Oui, dit Valentine, et je n'ai aucun scrupule au monde, si ce n'est de laisser seuls les restes de ma pauvre grand-mère, que je me suis chargée de garder.

--Valentine, dit Morrel, la mort est sacrée par elle-même.

--Oui, répondit la jeune fille; d'ailleurs ce sera court, venez.»

Valentine traversa le corridor et descendit un petit escalier qui conduisait chez Noirtier. Morrel la suivait sur la pointe du pied. Arrivés sur le palier de l'appartement, ils trouvèrent le vieux domestique.

«Barrois, dit Valentine, fermez la porte et ne laissez entrer personne.»

Elle passa la première.

Noirtier, encore dans son fauteuil, attentif au moindre bruit, instruit par son vieux serviteur de tout ce qui se passait, fixait des regards avides sur l'entrée de la chambre; il vit Valentine, et son oeil brilla.

Il y avait dans la démarche et dans l'attitude de la jeune fille quelque chose de grave et de solennel qui frappa le vieillard. Aussi, de brillant qu'il était, son oeil devint-il interrogateur.

«Cher père, dit-elle d'une voix brève, écoute-moi bien: tu sais que bonne maman Saint-Méran est morte il y a une heure, et que maintenant, excepté toi je n'ai plus personne qui m'aime au monde?»

Une expression de tendresse infinie passa dans les yeux du vieillard.

«C'est donc à toi seul, n'est-ce pas, que je dois confier mes chagrins ou mes espérances?»

Le paralytique fit signe que oui.

Valentine prit Maximilien par la main.

«Alors, lui dit-elle, regarde bien monsieur.»

Le vieillard fixa son oeil scrutateur et légèrement étonné sur Morrel.

«C'est M. Maximilien Morrel, dit-elle, le fils de cet homme négociant de Marseille dont tu as sans doute entendu parler?

--Oui, fit le vieillard.

--C'est un nom irréprochable, que Maximilien est en train de rendre glorieux, car, à trente ans, il est capitaine de spahis, officier de la Légion d'honneur.»

Le vieillard fit signe qu'il se le rappelait.

«Eh bien, bon papa, dit Valentine en se mettant à deux genoux devant le vieillard et en montrant Maximilien d'une main, je l'aime et ne serai qu'à lui! Si l'on me force d'en épouser un autre, je me laisserai mourir ou je me tuerai.»

Les yeux du paralytique exprimaient tout un monde de pensées tumultueuses.

«Tu aimes M. Maximilien Morrel, n'est-ce pas, bon papa? demanda la jeune fille.

--Oui, fit le vieillard immobile.

--Et tu peux bien nous protéger, nous qui sommes aussi tes enfants, contre la volonté de mon père?»

Noirtier attacha son regard intelligent sur Morrel, comme pour lui dire:

«C'est selon.»

Maximilien comprit.

«Mademoiselle, dit-il, vous avez un devoir sacré à remplir dans la chambre de votre aïeule; voulez-vous me permettre d'avoir l'honneur de causer un instant avec M. Noirtier?

--Oui, oui, c'est cela», fit l'oeil du vieillard.

Puis il regarda Valentine avec inquiétude.

«Comment il fera pour te comprendre, veux-tu dire, bon père?

--Oui.

--Oh! sois tranquille; nous avons si souvent parlé de toi, qu'il sait bien comment je te parle.»

Puis, se tournant vers Maximilien avec un adorable sourire, quoique ce sourire fût voilé par une profonde tristesse:

«Il sait tout ce que je sais», dit-elle.

Valentine se releva, approcha un siège pour Morrel, recommanda à Barrois de ne laisser entrer personne; et après avoir embrassé tendrement son grand-père et dit adieu tristement à Morrel, elle partit. Alors Morrel, pour prouver à Noirtier qu'il avait la confiance de Valentine et connaissait tous leurs secrets, prit le dictionnaire, la plume et le papier, et plaça le tout sur une table où il y avait une lampe.

«Mais d'abord, dit Morrel, permettez-moi, monsieur, de vous raconter qui je suis, comment j'aime Mlle Valentine, et quels sont mes desseins à son égard.

--J'écoute», fit Noirtier.

C'était un spectacle assez imposant que ce vieillard, inutile fardeau en apparence, et qui était devenu le seul protecteur, le seul appui, le seul juge de deux amants jeunes, beaux, forts, et entrant dans la vie.

Sa figure, empreinte d'une noblesse et d'une austérité remarquables, imposait à Morrel, qui commença son récit en tremblant.

Il raconta alors comment il avait connu, comment il avait aimé Valentine et comment Valentine, dans son isolement et son malheur, avait accueilli l'offre de son dévouement. Il lui dit quelles étaient sa naissance, sa position, sa fortune; et plus d'une fois, lorsqu'il interrogea le regard du paralytique, ce regard lui répondit:

«C'est bien, continuez.

--Maintenant, dit Morrel quand il eut fini cette première partie de son récit, maintenant que je vous ai dit, monsieur, mon amour et mes espérances, dois-je vous dire nos projets?

--Oui, fit le vieillard.

--Eh bien, voilà ce que nous avions résolu.»

Et alors il raconta tout à Noirtier: comment un cabriolet attendait dans l'enclos, comment il comptait enlever Valentine, la conduire chez sa soeur, l'épouser, et dans une respectueuse attente espérer le pardon de M. de Villefort.

«Non, dit Noirtier.

--Non? reprit Morrel, ce n'est pas ainsi qu'il faut faire?

--Non.

--Ainsi ce projet n'a point votre assentiment?

--Non.

--Eh bien, il y a un autre moyen», dit Morrel.

Le regard interrogateur du vieillard demanda:

«Lequel?»

«J'irai, continua Maximilien, j'irai trouver M. Franz d'Épinay, je suis heureux de pouvoir vous dire cela en l'absence de Mlle de Villefort, et je me conduirai avec lui de manière à le forcer d'être un galant homme.

Le regard de Noirtier continua d'interroger.

«Ce que je ferai?

--Oui.

--Le voici. Je l'irai trouver, comme je vous le disais, je lui raconterai les liens qui m'unissent à Mlle Valentine; si c'est un homme délicat, il prouvera sa délicatesse en renonçant de lui-même à la main de sa fiancée, et mon amitié et mon dévouement lui sont de cette heure acquis jusqu'à la mort; s'il refuse, soit que l'intérêt le pousse, soit qu'un ridicule orgueil le fasse persister, après lui avoir prouvé qu'il contraindrait ma femme, que Valentine m'aime et ne peut aimer un autre que moi, je me battrai avec lui, en lui donnant tous les avantages, et je le tuerai ou il me tuera; si je le tue, il n'épousera pas Valentine; s'il me tue, je serai bien sûr que Valentine ne l'épousera pas.»

Noirtier considérait avec un plaisir indicible cette noble et sincère physionomie sur laquelle se peignaient tous les sentiments que sa langue exprimait, en y ajoutant par l'expression d'un beau visage tout ce que la couleur ajoute à un dessin solide et vrai.

Cependant, lorsque Morrel eut fini de parler, Noirtier ferma les yeux à plusieurs reprises, ce qui était, on le sait, sa manière de dire non.

«Non? dit Morrel. Ainsi vous désapprouvez ce second projet, comme vous avez déjà désapprouvé le premier?

--Oui, je le désapprouve, fit le vieillard.

--Mais que faire alors, monsieur? demanda Morrel. Les dernières paroles de Mme de Saint-Méran ont été pour que le mariage de sa petite-fille ne se fît point attendre: dois-je laisser les choses s'accomplir?»

Noirtier resta immobile.

«Oui, je comprends, dit Morrel, je dois attendre.

--Oui.

--Mais tout délai nous perdra, monsieur, reprit le jeune homme. Seule, Valentine est sans force, et on la contraindra comme un enfant. Entré ici miraculeusement pour savoir ce qui s'y passe, admis miraculeusement devant vous, je ne puis raisonnablement espérer que ces bonnes chances se renouvellent. Croyez-moi, il n'y a que l'un ou l'autre des deux partis que je vous propose, pardonnez cette vanité à ma jeunesse, qui soit le bon; dites-moi celui des deux que vous préférez: autorisez-vous Mlle Valentine à se confier à mon honneur?

--Non.

--Préférez-vous que j'aille trouver M. d'Épinay?

--Non.

--Mais, mon Dieu! de qui nous viendra le secours que nous attendons du Ciel?»

Le vieillard sourit des yeux comme il avait l'habitude de sourire quand on lui parlait du ciel. Il était toujours resté un peu d'athéisme dans les idées du vieux jacobin.

«Du hasard? reprit Morrel.

--Non.

--De vous?

--Oui.

--De vous?

--Oui, répéta le vieillard.

--Vous comprenez bien ce que je vous demande, monsieur? Excusez mon insistance, car ma vie est dans votre réponse: notre salut nous viendra de vous?

--Oui.

--Vous en êtes sûr?

--Oui.

--Vous en répondez?

--Oui.»

Et il y avait dans le regard qui donnait cette affirmation une telle fermeté, qu'il n'y avait pas moyen de douter de la volonté, sinon de la puissance.

«Oh! merci, monsieur, merci cent fois! Mais comment, à moins qu'un miracle du Seigneur ne vous rende la parole, le geste, le mouvement, comment pourrez-vous, vous, enchaîné dans ce fauteuil, vous, muet et immobile, comment pourrez-vous vous opposer à ce mariage?»

Un sourire éclaira le visage du vieillard, sourire étrange que celui des yeux sur un visage immobile.

«Ainsi, je dois attendre? demanda le jeune homme.

--Oui. Mais le contrat?»

Le même sourire reparut.

«Voulez-vous donc me dire qu'il ne sera pas signé?

--Oui, dit Noirtier.

--Ainsi le contrat ne sera même pas signé! s'écria Morrel. Oh! pardonnez, monsieur! à l'annonce d'un grand bonheur, il est bien permis de douter; le contrat ne sera pas signé?

--Non», dit le paralytique.

Malgré cette assurance, Morrel hésitait à croire. Cette promesse d'un vieillard impotent était si étrange, qu'au lieu de venir d'une force de volonté, elle pouvait émaner d'un affaiblissement des organes; n'est-il pas naturel que l'insensé qui ignore sa folie prétende réaliser des choses au-dessus de sa puissance? Le faible parle des fardeaux qu'il soulève, le timide des géants qu'il affronte, le pauvre des trésors qu'il manie, le plus humble paysan, au compte de son orgueil, s'appelle Jupiter.

Soit que Noirtier eût compris l'indécision du jeune homme, soit qu'il n'ajoutât pas complètement foi à la docilité qu'il avait montrée, il le regarda fixement.

«Que voulez-vous, monsieur? demanda Morrel, que je vous renouvelle ma promesse de ne rien faire?»

Le regard de Noirtier demeura fixe et ferme, comme pour dire qu'une promesse ne lui suffisait pas; puis il passa du visage à la main.

«Voulez-vous que je jure, monsieur? demanda Maximilien.

--Oui, fit le paralytique avec la même solennité, je le veux.»

Morrel comprit que le vieillard attachait une grande importance à ce serment.

Il étendit la main.

«Sur mon honneur, dit-il, je vous jure d'attendre ce que vous aurez décidé pour agir contre M. d'Épinay.

--Bien, fit des yeux le vieillard.

--Maintenant, monsieur, demanda Morrel, ordonnez-vous que je me retire?

--Oui.

--Sans revoir Mlle Valentine?

--Oui.»

Morrel fit signe qu'il était prêt à obéir.

«Maintenant, continua Morrel, permettez-vous monsieur, que votre fils vous embrasse comme l'a fait tout à l'heure votre fille!»

Il n'y avait pas à se tromper à l'expression des yeux de Noirtier.

Le jeune homme posa sur le front du vieillard ses lèvres au même endroit où la jeune fille avait posé les siennes.

Puis il salua une seconde fois le vieillard et sortit.

Sur le carré il trouva le vieux serviteur, prévenu par Valentine; celui-ci attendait Morrel, et le guida par les détours d'un corridor sombre qui conduisait à une petite porte donnant sur le jardin.

Arrivé là, Morrel gagna la grille, par la charmille, il fut en un instant au haut du mur, et par son échelle en une seconde, il fut dans l'enclos à la luzerne, où son cabriolet l'attendait toujours.

Il y remonta, et brisé par tant d'émotions, mais le coeur plus libre, il rentra vers minuit rue Meslay, se jeta sur son lit et dormit comme s'il eût été plongé dans une profonde ivresse.

LXXIV

Le caveau de la famille Villefort.

À deux jours de là, une foule considérable se trouvait rassemblée, vers dix heures du matin, à la porte de M. de Villefort, et l'on avait vu s'avancer une longue file de voitures de deuil et de voitures particulières tout le long du faubourg Saint-Honoré et de la rue de la Pépinière.

Parmi ces voitures, il y en avait une d'une forme singulière, et qui paraissait avoir fait un long voyage. C'était une espèce de fourgon peint en noir, et qui un des premiers s'était trouvé au funèbre rendez-vous.

Alors on s'était informé, et l'on avait appris que, par une coïncidence étrange, cette voiture renfermait le corps de M. de Saint-Méran, et que ceux qui étaient venus pour un seul convoi suivraient deux cadavres.

Le nombre de ceux-là était grand; M. le marquis de Saint-Méran, l'un des dignitaires les plus zélés et les plus fidèles du roi Louis XVIII et du roi Charles X, avait conservé grand nombre d'amis qui, joints aux personnes que les convenances sociales mettaient en relation avec Villefort, formaient une troupe considérable.

On fit prévenir aussitôt les autorités, et l'on obtint que les deux convois se feraient en même temps. Une seconde voiture, parée avec la même pompe mortuaire, fut amenée devant la porte de M. de Villefort, et le cercueil transporté du fourgon de poste sur le carrosse funèbre.

Les deux corps devaient être inhumés dans le cimetière du Père-Lachaise, où depuis longtemps M. de Villefort avait fait élever le caveau destiné à la sépulture de toute sa famille.

Dans ce caveau avait déjà été déposé le corps de la pauvre Renée, que son père et sa mère venaient rejoindre après dix années de séparation.

Paris, toujours curieux, toujours ému des pompes funéraires, vit avec un religieux silence passer le cortège splendide qui accompagnait à leur dernière demeure deux des noms de cette vieille aristocratie, les plus célèbres pour l'esprit traditionnel, pour la sûreté du commerce et le dévouement obstiné aux principes.

Dans la même voiture de deuil, Beauchamp, Albert et Château-Renaud s'entretenaient de cette mort presque subite.

«J'ai vu Mme de Saint-Méran l'an dernier encore à Marseille, disait Château-Renaud, je revenais d'Algérie; c'était une femme destinée à vivre cent ans, grâce à sa santé parfaite, à son esprit toujours présent et à son activité toujours prodigieuse. Quel âge avait-elle?

--Soixante-six ans, répondit Albert, du moins à ce que Franz m'a assuré. Mais ce n'est point l'âge qui l'a tuée, c'est le chagrin qu'elle a ressenti de la mort du marquis; il paraît que depuis cette mort, qui l'avait violemment ébranlée, elle n'a pas repris complètement la raison.

--Mais enfin de quoi est-elle morte? demanda Beauchamp.

--D'une congestion cérébrale, à ce qu'il paraît, ou d'une apoplexie foudroyante. N'est-ce pas la même chose?

--Mais à peu près.

--D'apoplexie? dit Beauchamp, c'est difficile à croire. Mme de Saint-Méran, que j'ai vue aussi une fois ou deux dans ma vie, était petite, grêle de formes et d'une constitution bien plus nerveuse que sanguine; elles sont rares les apoplexies produites par le chagrin sur un corps d'une constitution pareille à celui de Mme de Saint-Méran.

--En tout cas, dit Albert, quelle que soit la maladie ou le médecin qui l'a tuée, voilà M. de Villefort, ou plutôt Mlle Valentine, ou plutôt encore notre ami Franz en possession d'un magnifique héritage: quatre-vingt mille livres de rente, je crois.

--Héritage qui sera presque doublé à la mort de ce vieux jacobin de Noirtier.

--En voilà un grand-père tenace, dit Beauchamp. _Tenacem propositi virum._ Il a parié contre la mort, je crois, qu'il enterrerait tous ses héritiers. Il y réussira ma foi. C'est bien le vieux conventionnel de 93, qui disait à Napoléon en 1814:

«--Vous baissez, parce que votre empire est une jeune tige fatiguée par sa croissance; prenez la République pour tuteur, retournons avec une bonne constitution sur les champs de bataille et je vous promets cinq cent mille soldats, un autre Marengo et un second Austerlitz. Les idées ne meurent pas, sire, elles sommeillent quelquefois, mais elles se réveillent plus fortes qu'avant de s'endormir.

--Il paraît, dit Albert, que pour lui les hommes sont comme les idées; seulement une chose m'inquiète, c'est de savoir comment Franz d'Épinay s'accommodera d'un grand-beau-père qui ne peut se passer de sa femme; mais où est-il, Franz?

--Mais il est dans la première voiture avec M. de Villefort, qui le considère déjà comme étant de la famille.»

Dans chacune des voitures qui suivaient le deuil, la conversation était à peu près pareille; on s'étonnait de ces deux morts si rapprochées et si rapides, mais dans aucune on ne soupçonnait le terrible secret qu'avait, dans sa promenade nocturne, révélé M. d'Avrigny à M. de Villefort.

Au bout d'une heure de marche à peu près, on arriva à la porte du cimetière: il faisait un temps calme, mais sombre, et par conséquent assez en harmonie avec la funèbre cérémonie qu'on y venait accomplir. Parmi les groupes qui se dirigèrent vers le caveau de famille, Château-Renaud reconnut Morrel, qui était venu tout seul et en cabriolet; il marchait seul, très pâle et silencieux, sur le petit chemin bordé d'ifs.

«Vous ici! dit Château-Renaud en passant son bras sous celui du jeune capitaine; vous connaissez donc M. de Villefort? Comment se fait-il donc, en ce cas, que je ne vous aie jamais vu chez lui?

--Ce n'est pas M. de Villefort que je connais, répondit Morrel, c'est Mme de Saint-Méran que je connaissais.»

En ce moment, Albert les rejoignit avec Franz.

«L'endroit est mal choisi pour une présentation, dit Albert; mais n'importe, nous ne sommes pas superstitieux. Monsieur Morrel, permettez que je vous présente M. Franz d'Épinay, un excellent compagnon de voyage avec lequel j'ai fait le tour de l'Italie. Mon cher Franz, M. Maximilien Morrel, un excellent ami que je me suis acquis en ton absence, et dont tu entendras revenir le nom dans ma conversation toutes les fois que j'aurai à parler de coeur, d'esprit et d'amabilité.»