Le comte de Monte-Cristo, Tome III

Chapter 11

Chapter 113,855 wordsPublic domain

«J'arrivai à la porte d'en bas; en dehors de cette porte, une bêche était posée contre le mur. Je m'étais muni d'une lanterne sourde; au milieu de la pelouse, je m'arrêtai pour l'allumer, puis je continuai mon chemin.

«Novembre finissait, toute la verdure du jardin avait disparu, les arbres n'étaient plus que des squelettes aux longs bras décharnés, et les feuilles mortes criaient avec le sable sous mes pas.

«L'effroi m'étreignait si fortement le coeur, qu'en approchant du massif je tirai un pistolet de ma poche et l'armai. Je croyais toujours voir apparaître à travers les branches la figure du Corse.

«J'éclairai le massif avec ma lanterne sourde; il était vide. Je jetai les yeux tout autour de moi; j'étais bien seul; aucun bruit ne troublait le silence de la nuit, si ce n'est le chant d'une chouette qui jetait son cri aigu et lugubre comme un appel aux fantômes de la nuit.

«J'attachai ma lanterne à une branche fourchue que j'avais déjà remarquée un an auparavant, à l'endroit même où je m'arrêtai pour creuser la fosse.

«L'herbe avait, pendant l'été, poussé bien épaisse à cet endroit, et, l'automne venu, personne ne s'était trouvé là pour la faucher. Cependant, une place moins garnie attira mon attention; il était évident que c'était là que j'avais retourné la terre. Je me mis à l'oeuvre.

«J'en étais donc arrivé à cette heure que j'attendais depuis plus d'un an!

«Aussi, comme j'espérais, comme je travaillais, comme je sondais chaque touffe de gazon, croyant sentir de la résistance au bout de ma bêche; rien! et cependant je fis un trou deux fois plus grand que n'était le premier. Je crus m'être abusé, m'être trompé de place; je m'orientai, je regardai les arbres, je cherchai à reconnaître les détails qui m'avaient frappé. Une bise froide et aiguë sifflait à travers les branches dépouillées, et cependant la sueur ruisselait sur mon front. Je me rappelai que j'avais reçu le coup de poignard au moment où je piétinais la terre pour recouvrir la fosse; en piétinant cette terre, je m'appuyais à un faux ébénier; derrière moi était un rocher artificiel destiné à servir de banc aux promeneurs; car en tombant, ma main, qui venait de quitter l'ébénier, avait senti la fraîcheur de cette pierre. À ma droite était le faux ébénier, derrière moi était le rocher, je tombai en me plaçant de même, je me relevai et me mis à creuser et à élargir le trou: rien! toujours rien! le coffret n'y était pas.

--Le coffret n'y était pas? murmura Mme Danglars suffoquée par l'épouvante.

--Ne croyez pas que je me bornai à cette tentative, continua Villefort; non. Je fouillai tout le massif; je pensai que l'assassin, ayant déterré le coffre et croyant que c'était un trésor, avait voulu s'en emparer, l'avait emporté; puis s'apercevant de son erreur, avait fait à son tour un trou et l'y avait déposé; rien. Puis il me vint cette idée qu'il n'avait point pris tant de précautions, et l'avait purement et simplement jeté dans quelque coin. Dans cette dernière hypothèse, il me fallait, pour faire mes recherches, attendre le jour. Je remontai dans la chambre et j'attendis.

--Oh! mon Dieu!

--Le jour venu, je descendis de nouveau. Ma première visite fut pour le massif; j'espérais y retrouver des traces qui m'auraient échappé pendant l'obscurité. J'avais retourné la terre sur une superficie de plus de vingt pieds carrés, et sur une profondeur de plus de deux pieds. Une journée eût à peine suffi à un homme salarié pour faire ce que j'avais fait, moi, en une heure. Rien, je ne vis absolument rien.

«Alors, je me mis à la recherche du coffre, selon la supposition que j'avais faite qu'il avait été jeté dans quelque coin. Ce devait être sur le chemin qui conduisait à la petite porte de sortie; mais cette nouvelle investigation fut aussi inutile que la première, et, le coeur serré, je revins au massif, qui lui-même ne me laissait plus aucun espoir.

--Oh! s'écria Mme Danglars, il y avait de quoi devenir fou.

--Je l'espérai un instant, dit Villefort, mais je n'eus pas ce bonheur; cependant, rappelant ma force et par conséquent mes idées: Pourquoi cet homme aurait-il emporté ce cadavre? me demandai-je.

--Mais vous l'avez dit, reprit Mme Danglars, pour avoir une preuve.

--Eh! non, madame, ce ne pouvait plus être cela; on ne garde pas un cadavre pendant un an, on le montre à un magistrat, et l'on fait sa déposition. Or, rien de tout cela n'était arrivé.

--Eh bien, alors?... demanda Hermine toute palpitante.

--Alors, il y a quelque chose de plus terrible, de plus fatal, de plus effrayant pour nous: il y a que l'enfant était vivant peut-être, et que l'assassin l'a sauvé.»

Mme Danglars poussa un cri terrible, et saisissant les mains de Villefort:

«Mon enfant était vivant! dit-elle; vous avez enterré mon enfant vivant, monsieur! Vous n'étiez pas sûr que mon enfant était mort, et vous l'avez enterré! ah!...»

Mme Danglars s'était redressée et elle se tenait devant le procureur du roi, dont elle serrait les poignets entre ses mains délicates, debout et presque menaçante.

«Que sais-je? Je vous dis cela comme je vous dirais autre chose», répondit Villefort avec une fixité de regard qui indiquait que cet homme si puissant était près d'atteindre les limites du désespoir et de la folie.

«Ah! mon enfant, mon pauvre enfant!» s'écria la baronne, retombant sur sa chaise et étouffant ses sanglots dans son mouchoir.

Villefort revint à lui, et comprit que pour détourner l'orage maternel qui s'amassait sur sa tête, il fallait faire passer chez Mme Danglars la terreur qu'il éprouvait lui-même.

«Vous comprenez alors que si cela est ainsi, dit-il en se levant à son tour et en s'approchant de la baronne pour lui parler d'une voix plus basse, nous sommes perdus: cet enfant vit, et quelqu'un sait qu'il vit, quelqu'un a notre secret; et puisque Monte-Cristo parle devant nous d'un enfant déterré où cet enfant n'était plus, ce secret c'est lui qui l'a.

--Dieu, Dieu juste, Dieu vengeur!» murmura Mme Danglars.

Villefort ne répondit que par une espèce de rugissement.

«Mais cet enfant, cet enfant, monsieur? reprit la mère obstinée.

--Oh! que je l'ai cherché! reprit Villefort en se tordant les bras: que de fois je l'ai appelé dans mes longues nuits sans sommeil! que de fois j'ai désiré une richesse royale pour acheter un million de secrets à un million d'hommes, et pour trouver mon secret dans les leurs! Enfin, un jour que pour la centième fois je reprenais la bêche, je me demandai pour la centième fois ce que le Corse avait pu faire de l'enfant: un enfant embarrasse un fugitif; peut-être en s'apercevant qu'il était vivant encore, l'avait-il jeté dans la rivière.

--Oh! impossible! s'écria Mme Danglars; on assassine un homme par vengeance, on ne noie pas de sang-froid un enfant!

--Peut-être, continua Villefort, l'avait-il mis aux Enfants-Trouvés.

--Oh! oui, oui! s'écria la baronne, mon enfant est là! monsieur!

--Je courus à l'hospice, et j'appris que cette nuit même, la nuit du 20 septembre, un enfant avait été déposé dans le tour; il était enveloppé d'une moitié de serviette en toile fine, déchirée avec intention. Cette moitié de serviette portait une moitié de couronne de baron et la lettre H.

--C'est cela, c'est cela! s'écria Mme Danglars, tout mon linge était marqué ainsi; M. de Nargonne était baron, et je m'appelle Hermine. Merci, mon Dieu! mon enfant n'était pas mort!

--Non, il n'était pas mort!

--Et vous me le dites! vous me dites cela sans craindre de me faire mourir de joie, monsieur! Où est-il? où est mon enfant?»

Villefort haussa les épaules.

«Le sais-je? dit-il; et croyez-vous que si je le savais je vous ferais passer par toutes ces gradations, comme le ferait un dramaturge ou un romancier? Non, hélas! non! je ne le sais pas. Une femme, il y avait six mois environ, était venue réclamer l'enfant avec l'autre moitié de la serviette. Cette femme avait fourni toutes les garanties que la loi exige, et on le lui avait remis.

--Mais il fallait vous informer de cette femme, il fallait la découvrir.

--Et de quoi pensez-vous donc que je me sois occupé, madame? J'ai feint une instruction criminelle, et tout ce que la police a de fins limiers, d'adroits agents, je les mis à sa recherche. On a retrouvé ses traces jusqu'à Châlons; à Châlons, on les a perdues.

--Perdues?

--Oui, perdues; perdues à jamais.»

Mme Danglars avait écouté ce récit avec un soupir, une larme, un cri pour chaque circonstance.

«Et c'est tout, dit-elle; et vous vous êtes borné là?

--Oh! non, dit Villefort, je n'ai jamais cessé de chercher, de m'enquérir, de m'informer. Cependant, depuis deux ou trois ans, j'ai donné quelque relâche. Mais, aujourd'hui, je vais recommencer avec plus de persévérance et d'acharnement que jamais; et je réussirai, voyez-vous; car ce n'est plus la conscience qui me pousse, c'est la peur.

--Mais, reprit Mme Danglars, le comte de Monte-Cristo ne sait rien; sans quoi, ce me semble, il ne nous rechercherait point comme il le fait.

--Oh! la méchanceté des hommes est bien profonde, dit Villefort, puisqu'elle est plus profonde que la bonté de Dieu. Avez-vous remarqué les yeux de cet homme, tandis qu'il nous parlait?

--Non.

--Mais l'avez-vous examiné profondément parfois?

--Sans doute. Il est bizarre, mais voilà tout. Une chose qui m'a frappée seulement, c'est que de tout ce repas exquis qu'il nous a donné, il n'a rien touché, c'est que d'aucun plat il n'a voulu prendre sa part.

--Oui, oui! dit Villefort, j'ai remarqué cela aussi. Si j'avais su ce que je sais maintenant, moi non plus je n'eusse touché à rien; j'aurais cru qu'il voulait nous empoisonner.

--Et vous vous seriez trompé, vous le voyez bien.

--Oui, sans doute; mais, croyez-moi, cet homme a d'autres projets. Voilà pourquoi j'ai voulu vous voir, voilà pourquoi j'ai demandé à vous parler, voilà pourquoi j'ai voulu vous prémunir contre tout le monde, mais contre lui surtout. Dites-moi, continua Villefort en fixant plus profondément encore qu'il ne l'avait fait jusque-là ses yeux sur la baronne, vous n'avez parlé de notre liaison à personne?

--Jamais, à personne.

--Vous me comprenez, reprit affectueusement Villefort, quand je dis à personne, pardonnez-moi cette insistance, à personne au monde, n'est-ce pas?

--Oh! oui, oui, je comprends très bien, dit la baronne en rougissant; jamais! je vous le jure.

--Vous n'avez point l'habitude d'écrire le soir ce qui s'est passé dans la matinée? vous ne faites pas de journal?

--Non! Hélas! ma vie passe emportée par la frivolité; moi-même, je l'oublie.

--Vous ne rêvez pas haut, que vous sachiez?

--J'ai un sommeil d'enfant; ne vous le rappelez-vous pas?»

Le pourpre monta au visage de la baronne, et la pâleur envahit celui de Villefort.

«C'est vrai, dit-il si bas qu'on l'entendit à peine.

--Eh bien? demanda la baronne.

--Eh bien, je comprends ce qu'il me reste à faire, reprit Villefort. Avant huit jours d'ici, je saurai ce que c'est que M. de Monte-Cristo, d'où il vient, où il va, et pourquoi il parle devant nous des enfants qu'on déterre dans son jardin.»

Villefort prononça ces mots avec un accent qui eût fait frissonner le comte s'il eût pu les entendre.

Puis il serra la main que la baronne répugnait à lui donner et la reconduisit avec respect jusqu'à la porte.

Mme Danglars reprit un autre fiacre, qui la ramena au passage, de l'autre côté duquel elle retrouva sa voiture et son cocher, qui, en l'attendant, dormait paisiblement sur son siège.

LXVIII

Un bal d'été.

Le même jour, vers l'heure où Mme Danglars faisait la séance que nous avons dite dans le cabinet de M. le procureur du roi, une calèche de voyage, entrant dans la rue du Helder, franchissait la porte du n°27 et s'arrêtait dans la cour.

Au bout d'un instant la portière s'ouvrait, et Mme de Morcerf en descendait appuyée au bras de son fils.

À peine Albert eut-il reconduit sa mère chez elle que, commandant un bain et ses chevaux, après s'être mis aux mains de son valet de chambre, il se fit conduire aux Champs-Élysées, chez le comte de Monte-Cristo.

Le comte le reçut avec son sourire habituel. C'était une étrange chose: jamais on ne paraissait faire un pas en avant dans le coeur ou dans l'esprit de cet homme. Ceux qui voulaient, si l'on peut dire cela, forcer le passage de son intimité trouvaient un mur.

Morcerf, qui accourait à lui les bras ouverts, laissa, en le voyant et malgré son sourire amical, tomber ses bras, et osa tout au plus lui tendre la main.

De son côté, Monte-Cristo la lui toucha, comme il faisait toujours, mais sans la lui serrer.

«Eh bien, me voilà, dit-il, cher comte.

--Soyez le bienvenu.

--Je suis arrivé depuis une heure.

--De Dieppe?

--Du Tréport.

--Ah! c'est vrai.

--Et ma première visite est pour vous.

--C'est charmant de votre part, dit Monte-Cristo comme il eût dit toute autre chose.

--Eh bien, voyons, quelles nouvelles?

--Des nouvelles! vous demandez cela à moi, à un étranger!»

--Je m'entends: quand je demande quelles nouvelles, je demande si vous avez fait quelque chose pour moi?

--M'aviez-vous donc chargé de quelque commission? dit Monte-Cristo en jouant l'inquiétude.

--Allons, allons, dit Albert, ne simulez pas l'indifférence. On dit qu'il y a des avertissements sympathiques qui traversent la distance: eh bien! au Tréport, j'ai reçu mon coup électrique; vous avez, sinon travaillé pour moi, du moins pensé à moi.

--Cela est possible, dit Monte-Cristo. J'ai en effet pensé à vous; mais le courant magnétique dont j'étais le conducteur agissait, je l'avoue, indépendamment de ma volonté.

--Vraiment! Contez-moi cela, je vous prie.

--C'est facile, M. Danglars a dîné chez moi.

--Je le sais bien, puisque c'est pour fuir sa présence que nous sommes partis, ma mère et moi.

--Mais il a dîné avec M. Andrea Cavalcanti.

--Votre prince italien?

--N'exagérons pas. M. Andrea se donne seulement le titre de vicomte.

--Se donne, dites-vous?

--Je dis: se donne.

--Il ne l'est donc pas?

--Eh! le sais-je, moi? Il se le donne, je le lui donne, on le lui donne; n'est-ce pas comme s'il l'avait?

--Homme étrange que vous faites, allez! Eh bien?

--Eh bien, quoi?

--M. Danglars a donc dîné ici?

--Oui.

--Avec votre vicomte Andrea Cavalcanti?

--Avec le vicomte Andrea Cavalcanti, le marquis son père, Mme Danglars, M. et Mme de Villefort, des gens charmants, M. Debray, Maximilien Morrel, et puis qui encore... attendez donc... ah! M. de Château-Renaud.

--On a parlé de moi?

--On n'en a pas dit un mot.

--Tant pis.

--Pourquoi cela? Il me semble que, si l'on vous a oublié, on n'a fait, en agissant ainsi, que ce que vous désiriez!

--Mon cher comte, si l'on n'a point parlé de moi, c'est qu'on y pensait beaucoup, et alors je suis désespéré.

--Que vous importe, puisque Mlle Danglars n'était point au nombre de ceux qui y pensaient ici! Ah! il est vrai qu'elle pouvait y penser chez elle.

--Oh! quant à cela, non, j'en suis sûr: ou si elle y pensait, c'est certainement de la même façon que je pense à elle.

--Touchante sympathie! dit le comte. Alors vous vous détestez?

--Écoutez, dit Morcerf, si Mlle Danglars était femme à prendre en pitié le martyre que je ne souffre pas pour elle et m'en récompenser en dehors des convenances matrimoniales arrêtées entre nos deux familles, cela m'irait à merveille. Bref, je crois que Mlle Danglars serait une maîtresse charmante, mais comme femme, diable....

--Ainsi, dit Monte-Cristo en riant, voilà votre façon de penser sur votre future?

--Oh! mon Dieu! oui, un peu brutale, c'est vrai mais exacte du moins. Or, puisqu'on ne peut faire de ce rêve une réalité; comme pour arriver à un certain but il faut que Mlle Danglars devienne ma femme c'est-à-dire qu'elle vive avec moi, qu'elle pense près de moi, qu'elle chante près de moi, qu'elle fasse des vers et de la musique à dix pas de moi, et cela pendant tout le temps de ma vie, alors je m'épouvante. Une maîtresse, mon cher comte, cela se quitte, mais une femme, peste! c'est autre chose, cela se garde éternellement, de près ou de loin c'est-à-dire. Or, c'est effrayant de garder toujours Mlle Danglars, fût-ce même de loin.

--Vous êtes difficile, vicomte.

--Oui, car souvent je pense à une chose impossible.

--À laquelle?

--À trouver pour moi une femme comme mon père en a trouvé une pour lui.»

Monte-Cristo pâlit et regarda Albert en jouant avec des pistolets magnifiques dont il faisait rapidement crier les ressorts.

«Ainsi, votre père a été bien heureux, dit-il.

--Vous savez mon opinion sur ma mère, monsieur le comte: un ange du ciel; voyez-la encore belle, spirituelle toujours, meilleure que jamais. J'arrive du Tréport; pour tout autre fils, eh! mon Dieu! accompagner sa mère serait une complaisance ou une corvée mais, moi, j'ai passé quatre jours en tête-à-tête avec elle, plus satisfait, plus reposé, plus poétique, vous le dirais-je, que si j'eusse emmené au Tréport la reine Mab ou Titania.

--C'est une perfection désespérante, et vous donnez à tous ceux qui vous entendent de graves envies de rester célibataires.

--Voilà justement, reprit Morcerf, pourquoi, sachant qu'il existe au monde une femme accomplie, je ne me soucie pas d'épouser Mlle Danglars. Avez-vous quelquefois remarqué comme notre égoïsme revêt de couleurs brillantes tout ce qui nous appartient? Le diamant qui chatoyait à la vitre de Marlé ou de Fossin devient bien plus beau depuis qu'il est notre diamant; mais si l'évidence vous force à reconnaître qu'il en est d'une eau plus pure, et que vous soyez condamné à porter éternellement ce diamant inférieur à un autre, comprenez-vous la souffrance?

--Mondain! murmura le comte.

--Voilà pourquoi je sauterai de joie le jour où Mlle Eugénie s'apercevra que je ne suis qu'un chétif atome et que j'ai à peine autant de cent mille francs qu'elle a de millions.»

Monte-Cristo sourit.

«J'avais bien pensé à autre chose, continua Albert; Franz aime les choses excentriques, j'ai voulu le rendre malgré lui amoureux de Mlle Danglars; mais à quatre lettres que je lui ai écrites dans le plus affriandant des styles, Franz m'a imperturbablement répondu: «Je suis excentrique, c'est vrai, mais mon excentricité ne va pas jusqu'à reprendre ma parole quand je l'ai donnée.»

--Voilà ce que j'appelle le dévouement de l'amitié: donner à un autre la femme dont on ne voudrait soi-même qu'à titre de maîtresse.»

Albert sourit.

«À propos, continua-t-il, il arrive, ce cher Franz; mais peu vous importe, vous ne l'aimez pas, je crois?

--Moi! dit Monte-Cristo; eh! mon cher vicomte, où donc avez-vous vu que je n'aimais pas M. Franz? J'aime tout le monde.

--Et je suis compris dans tout le monde... merci.

--Oh! ne confondons pas, dit Monte-Cristo: j'aime tout le monde à la manière dont Dieu nous ordonne d'aimer notre prochain, chrétiennement; mais je ne hais bien que de certaines personnes. Revenons à M. Franz d'Épinay. Vous dites donc qu'il arrive.

--Oui, mandé par M. de Villefort, aussi enragé, à ce qu'il paraît, de marier Mlle Valentine que M. Danglars est enragé de marier Mlle Eugénie. Décidément, il paraît que c'est un état des plus fatigants que celui de père de grandes filles; il me semble que cela leur donne la fièvre, et que leur pouls bat quatre-vingt-dix fois à la minute, jusqu'à ce qu'ils en soient débarrassés.

--Mais M. d'Épinay ne vous ressemble pas, lui; il prend son mal en patience.

--Mieux que cela, il le prend au sérieux; il met des cravates blanches et parle déjà de sa famille. Il a au reste pour les Villefort une grande considération.

--Méritée, n'est-ce pas?

--Je le crois. M. de Villefort a toujours passé pour un homme sévère, mais juste.

--À la bonne heure, dit Monte-Cristo, en voilà un au moins que vous ne traitez pas comme ce pauvre M. Danglars.

--Cela tient peut-être à ce que je ne suis pas forcé d'épouser sa fille, répondit Albert en riant.

--En vérité, mon cher monsieur, dit Monte-Cristo, vous êtes d'une fatuité révoltante.

--Moi?

--Oui, vous. Prenez donc un cigare.

--Bien volontiers. Et pourquoi suis-je fat?

--Mais parce que vous êtes là à vous défendre, à vous débattre d'épouser Mlle Danglars. Eh! mon Dieu! laissez aller les choses, et ce n'est peut-être pas vous qui retirerez votre parole le premier.

--Bah! fit Albert avec de grands yeux.

--Eh! sans doute, monsieur le vicomte, on ne vous mettra pas de force le cou dans les portes, que diable! Voyons, sérieusement, reprit Monte-Cristo en changeant d'intonation, avez-vous envie de rompre?

--Je donnerais cent mille francs pour cela.

--Eh bien, soyez heureux: M. Danglars est prêt à en donner le double pour atteindre au même but.

--Est-ce bien vrai, ce bonheur-là? dit Albert, qui cependant en disant cela ne put empêcher qu'un imperceptible nuage passât sur son front. Mais, mon cher comte, M. Danglars a donc des raisons?

--Ah! te voilà bien, nature orgueilleuse et égoïste! À la bonne heure, je retrouve l'homme qui veut trouer l'amour-propre d'autrui à coups de hache, et qui crie quand on troue le sien avec une aiguille.

--Non! mais c'est qu'il me semble que M. Danglars....

--Devait être enchanté de vous n'est-ce pas? Eh bien, M. Danglars est un homme de mauvais goût, c'est convenu, et il est encore plus enchanté d'un autre....

--De qui donc?

--Je ne sais pas, moi; étudiez, regardez, saisissez les allusions à leur passage, et faites-en votre profit.

--Bon, je comprends; écoutez, ma mère... non! pas ma mère, je me trompe, mon père a eu l'idée de donner un bal.

--Un bal dans ce moment-ci de l'année?

--Les bals d'été sont à la mode.

--Ils n'y seraient pas, que la comtesse n'aurait qu'à vouloir, et elle les y mettrait.

--Pas mal; vous comprenez, ce sont des bals pur sang; ceux qui restent à Paris dans le mois de juillet sont de vrais Parisiens. Voulez-vous vous charger d'une invitation pour MM. Cavalcanti?

--Dans combien de jours a lieu votre bal?

--Samedi.

--M. Cavalcanti père sera parti.

--Mais M. Cavalcanti fils demeure. Voulez-vous vous charger d'amener M. Cavalcanti fils?

--Écoutez, vicomte, je ne le connais pas.

--Vous ne le connaissez pas?

--Non; je l'ai vu pour la première fois il y a trois ou quatre jours, et je n'en réponds en rien.

--Mais vous le recevez bien, vous!

--Moi, c'est autre chose; il m'a été recommandé par un brave abbé qui peut lui-même avoir été trompé. Invitez-le directement, à merveille, mais ne me dites pas de vous le présenter; s'il allait plus tard épouser Mlle Danglars, vous m'accuseriez de manège, et vous voudriez vous couper la gorge avec moi; d'ailleurs, je ne sais pas si j'irai moi-même.

--Où?

--À votre bal.

--Pourquoi n'y viendrez-vous point?

--D'abord parce que vous ne m'avez pas encore invité.

--Je viens exprès pour vous apporter votre invitation moi-même.

--Oh! c'est trop charmant; mais je puis en être empêché.

--Quand je vous aurai dit une chose, vous serez assez aimable pour nous sacrifier tous les empêchements.

--Dites.

--Ma mère vous en prie.

--Mme la comtesse de Morcerf? reprit Monte-Cristo en tressaillant.

--Ah! comte, dit Albert, je vous préviens que Mme de Morcerf cause librement avec moi; et si vous n'avez pas senti craquer en vous ces fibres sympathiques dont je vous parlais tout à l'heure, c'est que ces fibres-là vous manquent complètement, car pendant quatre jours nous n'avons parlé que de vous.

--De moi? En vérité vous me comblez!

--Écoutez, c'est le privilège de votre emploi: quand on est un problème vivant.

--Ah! je suis donc aussi un problème pour votre mère? En vérité, je l'aurais crue trop raisonnable pour se livrer à de pareils écarts d'imagination!