Le comte de Monte-Cristo, Tome II

Chapter 28

Chapter 283,923 wordsPublic domain

«Ah! vous voilà, monsieur le voyageur, dit celle-ci en lui tendant la main avec toute la cordialité d'une vieille connaissance; c'est bien aimable à vous de m'avoir reconnue, et surtout de m'avoir donné la préférence pour votre première visite.

--Croyez, madame, répondit Albert, que si j'eusse su votre arrivée à Paris et connu votre adresse, je n'eusse point attendu si tard. Mais veuillez me permettre de vous présenter M. le baron de Château-Renaud, mon ami, un des rares gentilshommes qui restent encore en France, et par lequel je viens d'apprendre que vous étiez aux courses du Champ-de-Mars.»

Château-Renaud salua.

«Ah! vous étiez aux courses, monsieur? dit vivement la comtesse.

--Oui, madame.

--Eh bien, reprit vivement Mme G..., pouvez-vous me dire à qui appartenait le cheval qui a gagné le prix du Jockey-Club?

--Non, madame, dit Château-Renaud, et je faisais tout à l'heure la même question à Albert.

--Y tenez-vous beaucoup, madame la comtesse? demanda Albert.

--À quoi?

--À connaître le maître du cheval?

--Infiniment. Imaginez-vous.... Mais sauriez-vous qui, par hasard, vicomte?

--Madame, vous alliez raconter une histoire: imaginez-vous, avez-vous dit.

--Eh bien, imaginez-vous que ce charmant cheval alezan et ce joli petit jockey à casaque rose m'avaient, à la première vue, inspiré une si vive sympathie, que je faisais des voeux pour l'un et pour l'autre, exactement comme si j'avais engagé sur eux la moitié de ma fortune; aussi, lorsque je les vis arriver au but, devançant les autres coureurs de trois longueurs de cheval, je fus si joyeuse que je me mis à battre des mains comme une folle. Figurez-vous mon étonnement lorsque, en rentrant chez moi, je rencontrai sur mon escalier le petit jockey rose! Je crus que le vainqueur de la course demeurait par hasard dans la même maison que moi, lorsque, en ouvrant la porte de mon salon, la première chose que je vis fut la coupe d'or qui formait le prix gagné par le cheval et le jockey inconnus. Dans la coupe il y avait un petit papier sur lequel étaient écrits ces mots: «À la comtesse G..., Lord Ruthwen.»

--C'est justement cela, dit Morcerf.

--Comment! c'est justement cela; que voulez-vous dire?

--Je veux dire que c'est Lord Ruthwen en personne.

--Quel Lord Ruthwen?

--Le nôtre, le vampire, celui du théâtre Argentina.

--Vraiment! s'écria la comtesse; il est donc ici?

--Parfaitement.

--Et vous le voyez? vous le recevez? vous allez chez lui?

--C'est mon ami intime, et M. de Château-Renaud lui-même a l'honneur de le connaître.

--Qui peut vous faire croire que c'est lui qui a gagné?

--Son cheval inscrit sous le nom de _Vampa_...

--Eh bien, après?

--Eh bien, vous ne vous rappelez pas le nom du fameux bandit qui m'avait fait prisonnier?

--Ah! c'est vrai.

--Et des mains duquel le comte m'a miraculeusement tiré?

--Si fait.

--Il s'appelait _Vampa_. Vous voyez bien que c'est lui.

--Mais pourquoi m'a-t-il envoyé cette coupe, à moi?

--D'abord, madame la comtesse, parce que je lui avais fort parlé de vous, comme vous pouvez le croire; ensuite parce qu'il aura été enchanté de retrouver une compatriote, et heureux de l'intérêt que cette compatriote prenait à lui.

--J'espère bien que vous ne lui avez jamais raconté les folies que nous avons dites à son sujet!

--Ma foi, je n'en jurerais pas, et cette façon de vous offrir cette coupe sous le nom de Lord Ruthwen....

--Mais c'est affreux, il va m'en vouloir mortellement.

--Son procédé est-il celui d'un ennemi?

--Non, je l'avoue.

--Eh bien!

--Ainsi, il est à Paris?

--Oui.

--Et quelle sensation a-t-il faite?

--Mais, dit Albert, on en a parlé huit jours, puis sont arrivés le couronnement de la reine d'Angleterre et le vol des diamants de Mlle Mars, et l'on n'a plus parlé que de cela.

--Mon cher, dit Château-Renaud, on voit bien que le comte est votre ami, vous le traitez en conséquence. Ne croyez pas ce que vous dit Albert, madame la comtesse, il n'est au contraire question que du comte de Monte-Cristo à Paris. Il a d'abord débuté par envoyer à Mme Danglars des chevaux de trente mille francs; puis il a sauvé la vie à Mme de Villefort; puis il a gagné la course du Jockey-Club à ce qu'il paraît. Je maintiens au contraire, moi, quoi qu'en dise Morcerf, qu'on s'occupe encore du comte en ce moment, et qu'on ne s'occupera même plus que de lui dans un mois, s'il veut continuer de faire de l'excentricité, ce qui, au reste, paraît être sa manière de vivre ordinaire.

--C'est possible, dit Morcerf; en attendant, qui donc a repris la loge de l'ambassadeur de Russie?

--Laquelle? demanda la comtesse.

--L'entre-colonne du premier rang; elle me semble parfaitement remise à neuf.

--En effet, dit Château-Renaud. Est-ce qu'il y avait quelqu'un pendant le premier acte?

--Où?

--Dans cette loge?

--Non, reprit la comtesse, je n'ai vu personne; ainsi, continua-t-elle, revenant à la première conversation, vous croyez que c'est votre comte de Monte-Cristo qui a gagné le prix?

--J'en suis sûr.

--Et qui m'a envoyé cette coupe?

--Sans aucun doute.

--Mais je ne le connais pas, moi, dit la comtesse, et j'ai fort envie de la lui renvoyer.

--Oh! n'en faites rien; il vous en enverrait une autre, taillée dans quelque saphir ou creusée dans quelque rubis. Ce sont ses manières d'agir; que voulez-vous, il faut le prendre comme il est.»

En ce moment on entendit la sonnette qui annonçait que le deuxième acte allait commencer. Albert se leva pour regagner sa place.

«Vous verrai-je? demanda la comtesse.

--Dans les entractes, si vous le permettez, je viendrai m'informer si je puis vous être bon à quelque chose à Paris.

--Messieurs, dit la comtesse, tous les samedis soir, rue de Rivoli, 22, je suis chez moi pour mes amis. Vous voilà prévenus.»

Les jeunes gens saluèrent et sortirent.

En entrant dans la salle, ils virent le parterre debout et les yeux fixés sur un seul point de la salle; leurs regards suivirent la direction générale, et s'arrêtèrent sur l'ancienne loge de l'ambassadeur de Russie. Un homme habillé de noir, de trente-cinq à quarante ans, venait d'y entrer avec une femme vêtue d'un costume oriental. La femme était de la plus grande beauté, et le costume d'une telle richesse que comme nous l'avons dit, tous les yeux s'étaient à l'instant tournés vers elle.

«Eh! dit Albert, c'est Monte-Cristo et sa Grecque.»

En effet, c'était le comte et Haydée.

Au bout d'un instant, la jeune femme était l'objet de l'attention non seulement du parterre, mais de toute la salle; les femmes se penchaient hors des loges pour voir ruisseler sous les feux des lustres cette cascade de diamants.

Le second acte se passa au milieu de cette rumeur sourde qui indique dans les masses assemblées un grand événement. Personne ne songea à crier silence. Cette femme si jeune, si belle, si éblouissante, était le plus curieux spectacle qu'on pût voir.

Cette fois, un signe de Mme Danglars indiqua clairement à Albert que la baronne désirait avoir sa visite dans l'entracte suivant.

Morcerf était de trop bon goût pour se faire attendre quand on lui indiquait clairement qu'il était attendu. L'acte fini, il se hâta donc de monter dans l'avant-scène.

Il salua les deux dames et tendit la main à Debray.

La baronne l'accueillit avec un charmant sourire et Eugénie avec sa froideur habituelle.

«Ma foi, mon cher, dit Debray, vous voyez un homme à bout, et qui vous appelle en aide pour le relayer. Voici madame qui m'écrase de questions sur le comte, et qui veut que je sache d'où il est, d'où il vient, où il va; ma foi, je ne suis pas Cagliostro, moi, et pour me tirer d'affaire, j'ai dit: «Demandez tout cela à Morcerf, il connaît son Monte-Cristo sur le bout du doigt»; alors on vous a fait signe.

--N'est-il pas incroyable, dit la baronne, que lorsqu'on a un demi-million de fonds secrets à sa disposition on ne soit pas mieux instruit que cela?

--Madame, dit Lucien, je vous prie de croire que si j'avais un demi-million à ma disposition, je l'emploierais à autre chose qu'à prendre des informations sur M. de Monte-Cristo, qui n'a d'autre mérite à mes yeux que d'être deux fois riche comme un nabab; mais j'ai passé la parole à mon ami Morcerf; arrangez-vous avec lui, cela ne me regarde plus.

--Un nabab ne m'eût certainement pas envoyé une paire de chevaux de trente mille francs, avec quatre diamants aux oreilles, de cinq mille francs chacun.

--Oh! les diamants, dit en riant Morcerf, c'est sa manie. Je crois que, pareil à Potemkin, il en a toujours dans ses poches, et qu'il en sème sur son chemin comme le petit Poucet faisait de ses cailloux.

--Il aura trouvé quelque mine, dit Mme Danglars; vous savez qu'il a un crédit illimité sur la maison du baron?

--Non, je ne le savais pas, répondit Albert, mais cela doit être.

--Et qu'il a annoncé à M. Danglars qu'il comptait rester un an à Paris et y dépenser six millions?

--C'est le schah de Perse qui voyage incognito.

--Et cette femme, monsieur Lucien, dit Eugénie, avez-vous remarqué comme elle est belle?

--En vérité, mademoiselle, je ne connais que vous pour faire si bonne justice aux personnes de votre sexe.»

Lucien approcha son lorgnon de son oeil.

«Charmante! dit-il.

--Et cette femme, M. de Morcerf sait-il qui elle est?

--Mademoiselle, dit Albert, répondant à cette interpellation presque directe, je le sais à peu près, comme tout ce qui regarde le personnage mystérieux dont nous nous occupons. Cette femme est une Grecque.

--Cela se voit facilement à son costume, et vous ne m'apprenez là que ce que toute la salle sait déjà comme nous.

--Je suis fâché, dit Morcerf, d'être un cicérone si ignorant, mais je dois avouer que là se bornent mes connaissances; je sais, en outre qu'elle est musicienne, car un jour que j'ai déjeuné chez le comte, j'ai entendu les sons d'une guzla qui ne pouvaient venir certainement que d'elle.

--Il reçoit donc, votre comte? demanda Mme Danglars.

--Et d'une façon splendide, je vous le jure.

--Il faut que je pousse Danglars à lui offrir quelque dîner, quelque bal, afin qu'il nous les rende.

--Comment, vous irez chez lui? dit Debray en riant.

--Pourquoi pas? avec mon mari!

--Mais il est garçon, ce mystérieux comte.

--Vous voyez bien que non, dit en riant à son tour la baronne, en montrant la belle Grecque.

--Cette femme est une esclave, à ce qu'il nous a dit lui-même, vous rappelez-vous, Morcerf? à votre déjeuner?

--Convenez, mon cher Lucien, dit la baronne qu'elle a bien plutôt l'air d'une princesse.

--Des _Mille et une Nuits_.

--Des _Mille et une Nuits_, je ne dis pas; mais qu'est-ce qui fait les princesses, mon cher? ce sont les diamants, et celle-ci en est couverte.

--Elle en a même trop, dit Eugénie; elle serait plus belle sans cela, car on verrait son cou et ses poignets, qui sont charmants de forme.

--Oh! l'artiste. Tenez, dit Mme Danglars, la voyez-vous qui se passionne?

--J'aime tout ce qui est beau, dit Eugénie.

--Mais que dites-vous du comte alors? dit Debray, il me semble qu'il n'est pas mal non plus.

--Le comte? dit Eugénie, comme si elle n'eût point encore pensé à le regarder, le comte, il est bien pâle.

--Justement, dit Morcerf, c'est dans cette pâleur qu'est le secret que nous cherchons. La comtesse G... prétend, vous le savez, que c'est un vampire.

--Elle est donc de retour, la comtesse G...? demanda la baronne.

--Dans cette loge de côté, dit Eugénie, presque en face de nous, ma mère; cette femme, avec ces admirables cheveux blonds, c'est elle.

--Oh! oui, dit Mme Danglars; vous ne savez pas ce que vous devriez faire, Morcerf?

--Ordonnez, madame.

--Vous devriez aller faire une visite à votre comte de Monte-Cristo et nous l'amener.

--Pourquoi faire? dit Eugénie.

--Mais pour que nous lui parlions; n'es-tu pas curieuse de le voir?

--Pas le moins du monde.

--Étrange enfant! murmura la baronne.

--Oh! dit Morcerf, il viendra probablement de lui-même. Tenez, il vous a vue, madame, et il vous salue.»

La baronne rendit au comte son salut, accompagné d'un charmant sourire.

«Allons, dit Morcerf, je me sacrifie; je vous quitte et vais voir s'il n'y a pas moyen de lui parler.

--Allez dans sa loge; c'est bien simple.

--Mais je ne suis pas présenté.

--À qui?

--À la belle Grecque.

--C'est une esclave, dites-vous?

--Oui, mais vous prétendez, vous, que c'est une princesse.... Non. J'espère que lorsqu'il me verra sortir il sortira.

--C'est possible. Allez!

--J'y vais.»

Morcerf salua et sortit. Effectivement, au moment où il passait devant la loge du comte, la porte s'ouvrit; le comte dit quelques mots en arabe à Ali, qui se tenait dans le corridor, et prit le bras de Morcerf.

Ali referma la porte, et se tint debout devant elle; il y avait dans le corridor un rassemblement autour du Nubien.

«En vérité, dit Monte-Cristo, votre Paris est une étrange ville, et vos Parisiens un singulier peuple. On dirait que c'est la première fois qu'ils voient un Nubien. Regardez-les donc se presser autour de ce pauvre Ali, qui ne sait pas ce que cela veut dire. Je vous réponds d'une chose, par exemple, c'est qu'un Parisien peut aller à Tunis, à Constantinople, à Bagdad ou au Caire, on ne fera pas cercle autour de lui.

--C'est que vos Orientaux sont des gens sensés, et qu'ils ne regardent que ce qui vaut la peine d'être vu; mais croyez-moi, Ali ne jouit de cette popularité que parce qu'il vous appartient, et qu'en ce moment vous êtes l'homme à la mode.

--Vraiment! et qui me vaut cette faveur?

--Parbleu! vous-même. Vous donnez des attelages de mille louis; vous sauvez la vie à des femmes de procureur du roi; vous faites courir, sous le nom de major Brack, des chevaux pur sang et des jockeys gros comme des ouistitis; enfin, vous gagnez des coupes d'or, et vous les envoyez aux jolies femmes.

--Et qui diable vous a conté toutes ces folies?

--Dame! la première, Mme Danglars, qui meurt d'envie de vous voir dans sa loge, ou plutôt qu'on vous y voie; la seconde, le journal de Beauchamp, et la troisième, ma propre imaginative. Pourquoi appelez-vous votre cheval _Vampa_, si vous voulez garder l'incognito?

--Ah! c'est vrai! dit le comte, c'est une imprudence. Mais dites-moi donc, le comte de Morcerf ne vient-il point quelquefois à l'Opéra? Je l'ai cherché des yeux, et je ne l'ai aperçu nulle part.

--Il viendra ce soir.

--Où cela?

--Dans la loge de la baronne, je crois.

--Cette charmante personne qui est avec elle, c'est sa fille?

--Oui.

--Je vous en fais mon compliment.»

Morcerf sourit.

«Nous reparlerons de cela plus tard et en détail, dit-il. Que dites-vous de la musique?

--De quelle musique?

--Mais de celle que vous venez d'entendre.

--Je dis que c'est de fort belle musique pour de la musique composée par un compositeur humain, et chantée par des oiseaux à deux pieds et sans plumes, comme disait feu Diogène.

--Ah çà! mais, mon cher comte, il semblerait que vous pourriez entendre à votre caprice les sept choeurs du paradis?

--Mais c'est un peu de cela. Quand je veux entendre d'admirable musique, vicomte, de la musique comme jamais l'oreille mortelle n'en a entendu, je dors.

--Eh bien, mais, vous êtes à merveille ici; dormez, mon cher comte, dormez, l'Opéra n'a pas été inventé pour autre chose.

--Non, en vérité, votre orchestre fait trop de bruit. Pour que je dorme du sommeil dont je vous parle, il me faut le calme et le silence, et puis une certaine préparation....

--Ah! le fameux haschich?

--Justement, vicomte, quand vous voudrez entendre de la musique, venez souper avec moi.

--Mais j'en ai déjà entendu en y allant déjeuner, dit Morcerf.

--À Rome?

--Oui.

--Ah! c'était la guzla d'Haydée. Oui, la pauvre exilée s'amuse quelquefois à me jouer des airs de son pays.»

Morcerf n'insista pas davantage; de son côté, le comte se tut.

En ce moment la sonnette retentit.

«Vous m'excusez? dit le comte en reprenant le chemin de sa loge.

--Comment donc!

--Emportez bien des choses pour la comtesse G... de la part de son vampire.

--Et à la baronne?

--Dites-lui que j'aurai l'honneur, si elle le permet, d'aller lui présenter mes hommages dans la soirée.»

Le troisième acte commença. Pendant le troisième acte le comte de Morcerf vint, comme il l'avait promis, rejoindre Mme Danglars.

Le comte n'était point un de ces hommes qui font révolution dans une salle; aussi personne ne s'aperçut-il de son arrivée que ceux dans la loge desquels il venait prendre une place.

Monte-Cristo le vit cependant, et un léger sourire effleura ses lèvres.

Quant à Haydée, elle ne voyait rien tant que la toile était levée; comme toutes les natures primitives, elle adorait tout ce qui parle à l'oreille et à la vue.

Le troisième acte s'écoula comme d'habitude; Mlles Noblet, Julia et Leroux exécutèrent leurs entrechats ordinaires; le prince de Grenade fut défié par Robert-Mario; enfin ce majestueux roi que vous savez fit le tour de la salle pour montrer son manteau de velours, en tenant sa fille par la main; puis la toile tomba, et la salle se dégorgea aussitôt dans le foyer et les corridors.

Le comte sortit de sa loge, et un instant après apparut dans celle de la baronne Danglars.

La baronne ne put s'empêcher de jeter un cri de surprise légèrement mêlé de joie.

«Ah! venez donc, monsieur le comte! s'écria-t-elle, car, en vérité, j'avais hâte de joindre mes grâces verbales aux remerciements écrits que je vous ai déjà faits.

--Oh! madame, dit le comte, vous vous rappelez encore cette misère? je l'avais déjà oubliée, moi.

--Oui, mais ce qu'on n'oublie pas, monsieur le comte, c'est que vous avez le lendemain sauvé ma bonne amie Mme de Villefort du danger que lui faisaient courir ces mêmes chevaux.

--Cette fois encore, madame, je ne mérite pas vos remerciements; c'est Ali, mon Nubien, qui a eu le bonheur de rendre à Mme de Villefort cet éminent service.

--Et est-ce aussi Ali, dit le comte de Morcerf, qui a tiré mon fils des bandits romains?

--Non, monsieur le comte, dit Monte-Cristo en serrant la main que le général lui tendait, non; cette fois je prends les remerciements pour mon compte; mais vous me les avez déjà faits, je les ai déjà reçus, et, en vérité, je suis honteux de vous retrouver encore si reconnaissant. Faites-moi donc l'honneur, je vous prie, madame la baronne, de me présenter à mademoiselle votre fille.

--Oh! vous êtes tout présenté, de nom du moins, car il y a deux ou trois jours que nous ne parlons que de vous. Eugénie, continua la baronne en se retournant vers sa fille, monsieur le comte de Monte-Cristo!»

Le comte s'inclina: Mlle Danglars fit un léger mouvement de tête.

«Vous êtes là avec une admirable personne, monsieur le comte, dit Eugénie; est-ce votre fille?

--Non, mademoiselle, dit Monte-Cristo étonné de cette extrême ingénuité ou de cet étonnant aplomb, c'est une pauvre Grecque dont je suis le tuteur.

--Et qui se nomme?...

--Haydée, répondit Monte-Cristo.

--Une Grecque! murmura le comte de Morcerf.

--Oui, comte, dit Mme Danglars; et dites-moi si vous avez jamais vu à la cour d'Ali-Tebelin, que vous avez si glorieusement servi, un aussi admirable costume que celui que nous avons là devant les yeux.

--Ah! dit Monte-Cristo, vous avez servi à Janina, monsieur le comte?

--J'ai été général-inspecteur des troupes du pacha, répondit Morcerf, et mon peu de fortune, je ne le cache pas, vient des libéralités de l'illustre chef albanais.

--Regardez donc! insista Mme Danglars.

--Où cela? balbutia Morcerf.

--Tenez!» dit Monte-Cristo.

Et, enveloppant le comte de son bras, il se pencha avec lui hors la loge.

En ce moment, Haydée, qui cherchait le comte des yeux, aperçut sa tête pâle près de celle de M. de Morcerf, qu'il tenait embrassé.

Cette vue produisit sur la jeune fille l'effet de la tête de Méduse; elle fit un mouvement en avant comme pour les dévorer tous deux du regard, puis, presque aussitôt, elle se rejeta en arrière en poussant un faible cri, qui fut cependant entendu des personnes qui étaient les plus proches d'elle et d'Ali, qui aussitôt ouvrit la porte.

«Tiens, dit Eugénie, que vient-il donc d'arriver à votre pupille, monsieur le comte? On dirait qu'elle se trouve mal.

--En effet, dit le comte, mais ne vous effrayez point, mademoiselle: Haydée est très nerveuse et par conséquent très sensible aux odeurs: un parfum qui lui est antipathique suffit pour la faire évanouir; mais, ajouta le comte en tirant un flacon de sa poche, j'ai là le remède.»

Et, après avoir salué la baronne et sa fille d'un seul et même salut, il échangea une dernière poignée de main avec le comte et avec Debray, et sortit de la loge de Mme Danglars.

Quand il entra dans la sienne, Haydée était encore fort pâle; à peine parut-il qu'elle lui saisit la main. Monte-Cristo s'aperçut que les mains de la jeune fille étaient humides et glacées à la fois.

«Avec qui donc causais-tu là, seigneur? demanda la jeune fille.

--Mais, répondit Monte-Cristo, avec le comte de Morcerf, qui a été au service de ton illustre père, et qui avoue lui devoir sa fortune.

--Ah! le misérable! s'écria Haydée, c'est lui qui l'a vendu aux Turcs; et cette fortune, c'est le prix de sa trahison. Ne savais-tu donc pas cela, mon cher seigneur?

--J'avais bien déjà entendu dire quelques mots de cette histoire en Épire, dit Monte-Cristo, mais j'en ignore les détails. Viens, ma fille, tu me les donneras, ce doit être curieux.

--Oh! oui, viens, viens; il me semble que je mourrais si je restais plus longtemps en face de cet homme.»

Et Haydée, se levant vivement, s'enveloppa de son burnous de cachemire blanc brodé de perles et de corail, et sortit vivement au moment où la toile se levait.

«Voyez si cet homme fait rien comme un autre! dit la comtesse G... à Albert, qui était retourné près d'elle; il écoute religieusement le troisième acte de _Robert_, et il s'en va au moment où le quatrième va commencer.

LIV

La hausse et la baisse.

Quelques jours après cette rencontre, Albert de Morcerf vint faire visite au comte de Monte-Cristo dans sa maison des Champs-Élysées, qui avait déjà pris cette allure de palais, que le comte, grâce à son immense fortune, donnait à ses habitations même les plus passagères.

Il venait lui renouveler les remerciements de Mme Danglars, que lui avait déjà apportés une lettre signée baronne Danglars, née Herminie de Servieux.

Albert était accompagné de Lucien Debray, lequel joignit aux paroles de son ami quelques compliments qui n'étaient pas officiels sans doute, mais dont, grâce à la finesse de son coup d'oeil, le comte ne pouvait suspecter la source.

Il lui sembla même que Lucien venait le voir, mû par un double sentiment de curiosité, et que la moitié de ce sentiment émanait de la rue de la Chaussée-d'Antin. En effet, il pouvait supposer, sans crainte de se tromper, que Mme Danglars, ne pouvant connaître par ses propres yeux l'intérieur d'un homme qui donnait des chevaux de trente mille francs, et qui allait à l'Opéra avec une esclave grecque portant un million de diamants, avait chargé les yeux par lesquels elle avait l'habitude de voir de lui donner des renseignements sur cet intérieur.

Mais le comte ne parut pas soupçonner la moindre corrélation entre la visite de Lucien et la curiosité de la baronne.

«Vous êtes en rapports presque continuels avec le baron Danglars? demanda-t-il à Albert de Morcerf.

--Mais oui, monsieur le comte; vous savez ce que je vous ai dit.

--Cela tient donc toujours?

--Plus que jamais, dit Lucien; c'est une affaire arrangée.»

Et Lucien, jugeant sans doute que ce mot mêlé à la conversation lui donnait le droit d'y demeurer étranger, plaça son lorgnon d'écaille dans son oeil, et mordant la pomme d'or de sa badine, se mit à faire le tour de la chambre en examinant les armes et les tableaux.

«Ah! dit Monte-Cristo; mais, à vous entendre, je n'avais pas cru à une si prompte solution.