Le comte de Monte-Cristo, Tome II
Chapter 22
--Mais je ne me trompe pas, ce sont vos chevaux, vos propres chevaux attelés à la voiture du comte.
--Mes gris pommelé!» s'écria Mme Danglars.
Et elle s'élança vers la fenêtre.
«En effet, ce sont eux», dit-elle.
Danglars était stupéfait.
«Est-ce possible? dit Monte-Cristo en jouant l'étonnement.
--C'est incroyable!» murmura le banquier.
La baronne dit deux mots à l'oreille de Debray, qui s'approcha à son tour de Monte-Cristo.
«La baronne vous fait demander combien son mari vous a vendu son attelage.
--Mais je ne sais trop, dit le comte, c'est une surprise que mon intendant m'a faite, et... qui m'a coûté trente mille francs, je crois.»
Debray alla reporter la réponse à la baronne.
Danglars était si pâle et si décontenancé, que le comte eut l'air de le prendre en pitié.
«Voyez, lui dit-il, combien les femmes sont ingrates: cette prévenance de votre part n'a pas touché un instant la baronne; ingrate n'est pas le mot, c'est folle que je devrais dire. Mais que voulez-vous, on aime toujours ce qui nuit; aussi, le plus court, croyez-moi, cher baron, est toujours de les laisser faire à leur tête; si elles se la brisent, au moins, ma foi! elles ne peuvent s'en prendre qu'à elles.»
Danglars ne répondit rien, il prévoyait dans un prochain avenir une scène désastreuse; déjà le sourcil de Mme la baronne s'était froncé, et comme celui de Jupiter olympien, présageait un orage; Debray, qui le sentait grossir prétexta une affaire et partit. Monte-Cristo, qui ne voulait pas gâter la position qu'il voulait conquérir en demeurant plus longtemps, salua Mme Danglars et se retira, livrant le baron à la colère de sa femme.
«Bon! pensa Monte-Cristo en se retirant, j'en suis arrivé où j'en voulais venir; voilà que je tiens dans mes mains la paix du ménage et que je vais gagner d'un seul coup le coeur de monsieur et le coeur de madame; quel bonheur! Mais, ajouta-t-il, dans tout cela, je n'ai point été présenté à Mlle Eugénie Danglars, que j'eusse été cependant fort aise de connaître. Mais, reprit-il avec ce sourire qui lui était particulier, nous voici à Paris, et nous avons du temps devant nous.... Ce sera pour plus tard!...»
Sur cette réflexion, le comte monta en voiture et rentra chez lui.
Deux heures après, Mme Danglars reçut une lettre charmante du comte de Monte-Cristo, dans laquelle il lui déclarait que, ne voulant pas commencer ses débuts dans le monde parisien en désespérant une jolie femme, il la suppliait de reprendre ses chevaux.
Ils avaient le même harnais qu'elle leur avait vu le matin; seulement au centre de chaque rosette qu'ils portaient sur l'oreille, le comte avait fait coudre un diamant.
Danglars, aussi, eut sa lettre.
Le comte lui demandait la permission de passer à la baronne ce caprice de millionnaire, le priant d'excuser les façons orientales dont le renvoi des chevaux était accompagné.
Pendant la soirée, Monte-Cristo partit pour Auteuil, accompagné d'Ali.
Le lendemain vers trois heures, Ali, appelé par un coup de timbre entra dans le cabinet du comte.
«Ali, lui dit-il, tu m'as souvent parlé de ton adresse à lancer le lasso?»
Ali fit signe que oui et se redressa fièrement.
«Bien!... Ainsi, avec le lasso, tu arrêterais un boeuf?»
Ali fit signe de la tête que oui.
«Un tigre?»
Ali fit le même signe.
«Un lion?»
Ali fit le geste d'un homme qui lance le lasso, et imita un rugissement étranglé.
«Bien, je comprends, dit Monte-Cristo, tu as chassé le lion?»
Ali fit un signe de tête orgueilleux.
«Mais arrêterais-tu, dans leur course, deux chevaux?»
Ali sourit.
«Eh bien, écoute, dit Monte-Cristo. Tout à l'heure une voiture passera emportée par deux chevaux gris pommelé, les mêmes que j'avais hier. Dusses-tu te faire écraser, il faut que tu arrêtes cette voiture devant ma porte.»
Ali descendit dans la rue et traça devant la porte une ligne sur le pavé: puis il rentra et montra la ligne au comte, qui l'avait suivi des yeux.
Le comte lui frappa doucement sur l'épaule: c'était sa manière de remercier Ali. Puis le Nubien alla fumer sa chibouque sur la borne qui formait l'angle de la maison et de la rue, tandis que Monte-Cristo rentrait sans plus s'occuper de rien.
Cependant, vers cinq heures, c'est-à-dire l'heure où le comte attendait la voiture, on eût pu voir naître en lui les signes presque imperceptibles d'une légère impatience: il se promenait dans une chambre donnant sur la rue, prêtant l'oreille par intervalles, et de temps en temps se rapprochant de la fenêtre, par laquelle il apercevait Ali poussant des bouffées de tabac avec une régularité indiquant que le Nubien était tout à cette importante occupation.
Tout à coup on entendit un roulement lointain, mais qui se rapprochait avec la rapidité de la foudre; puis une calèche apparut dont le cocher essayait inutilement de retenir les chevaux, qui s'avançaient furieux, hérissés, bondissant avec des élans insensés.
Dans la calèche, une jeune femme et un enfant de sept à huit ans, se tenant embrassés, avaient perdu par l'excès de la terreur jusqu'à la force de pousser un cri; il eût suffi d'une pierre sous la roue ou d'un arbre accroché pour briser tout à fait la voiture, qui craquait. La voiture tenait le milieu du pavé, et on entendait dans la rue les cris de terreur de ceux qui la voyaient venir.
Soudain Ali pose sa chibouque, tire de sa poche le lasso, le lance, enveloppe d'un triple tour les jambes de devant du cheval de gauche, se laisse entraîner trois ou quatre pas par la violence de l'impulsion; mais, au bout de trois ou quatre pas, le cheval enchaîné s'abat, tombe sur la flèche, qu'il brise, et paralyse les efforts que fait le cheval resté debout pour continuer sa course. Le cocher saisit cet instant de répit pour sauter en bas de son siège; mais déjà Ali a saisi les naseaux du second cheval avec ses doigts de fer, et l'animal, hennissant de douleur, s'est allongé convulsivement près de son compagnon.
Il a fallu à tout cela le temps qu'il faut à la balle pour frapper le but.
Cependant il a suffi pour que de la maison en face de laquelle l'accident est arrivé, un homme se soit élancé suivi de plusieurs serviteurs. Au moment où le cocher ouvre la portière, il enlève de la calèche la dame, qui d'une main se cramponne au coussin, tandis que de l'autre elle serre contre sa poitrine son fils évanoui. Monte-Cristo les emporta tous les deux dans le salon, et les déposant sur un canapé:
«Ne craignez plus rien, madame, dit-il; vous êtes sauvée.»
La femme revint à elle, et pour réponse elle lui présenta son fils, avec un regard plus éloquent que toutes les prières.
En effet, l'enfant était toujours évanoui.
«Oui, madame, je comprends, dit le comte en examinant l'enfant; mais, soyez tranquille, il ne lui est arrivé aucun mal, et c'est la peur seule qui l'a mis dans cet état.
--Oh! monsieur, s'écria la mère, ne me dites-vous pas cela pour me rassurer? Voyez comme il est pâle! Mon fils, mon enfant! mon Édouard! réponds donc à ta mère! Ah! monsieur! envoyez chercher un médecin. Ma fortune à qui me rend mon fils!»
Monte-Cristo fit de la main un geste pour calmer la mère éplorée; et, ouvrant un coffret, il en tira un flacon de Bohème, incrusté d'or, contenant une liqueur rouge comme du sang et dont il laissa tomber une seule goutte sur les lèvres de l'enfant.
L'enfant, quoique toujours pâle, rouvrit aussitôt les yeux.
À cette vue, la joie de la mère fut presque un délire.
«Où suis-je? s'écria-t-elle, et à qui dois-je tant de bonheur après une si cruelle épreuve?
--Vous êtes, madame, répondit Monte-Cristo, chez l'homme le plus heureux d'avoir pu vous épargner un chagrin.
--Oh! maudite curiosité! dit la dame. Tout Paris parlait de ces magnifiques chevaux de Mme Danglars, et j'ai eu la folie de vouloir les essayer.
--Comment! s'écria le comte avec une surprise admirablement jouée, ces chevaux sont ceux de la baronne?
--Oui, monsieur, la connaissez-vous?
--Mme Danglars?... j'ai cet honneur, et ma joie est double de vous voir sauvée du péril que ces chevaux vous ont fait courir; car ce péril, c'est à moi que vous eussiez pu l'attribuer: j'avais acheté hier ces chevaux au baron; mais la baronne a paru tellement les regretter, que je les lui ai renvoyés hier en la priant de les accepter de ma main.
--Mais alors vous êtes donc le comte de Monte-Cristo dont Hermine m'a tant parlé hier?
--Oui, madame, fit le comte.
--Moi, monsieur, je suis Mme Héloïse de Villefort.»
Le comte salua en homme devant lequel on prononce un nom parfaitement inconnu.
«Oh! que M. de Villefort sera reconnaissant! reprit Héloïse car enfin il vous devra notre vie à tous deux: vous lui avez rendu sa femme et son fils. Assurément, sans votre généreux serviteur, ce cher enfant et moi, nous étions tués.
--Hélas! madame! je frémis encore du péril que vous avez couru.
--Oh! j'espère que vous me permettrez de récompenser dignement le dévouement de cet homme.
--Madame, répondit Monte-Cristo, ne me gâtez pas Ali, je vous prie, ni par des louanges, ni par des récompenses: ce sont des habitudes que je ne veux pas qu'il prenne. Ali est mon esclave; en vous sauvant la vie il me sert, et c'est son devoir de me servir.
--Mais il a risqué sa vie, dit Mme de Villefort, à qui ce ton de maître imposait singulièrement.
--J'ai sauvé cette vie, madame, répondit Monte-Cristo, par conséquent elle m'appartient.»
Mme de Villefort se tut: peut-être réfléchissait-elle à cet homme qui, du premier abord, faisait une si profonde impression sur les esprits.
Pendant cet instant de silence, le comte put considérer à son aise l'enfant que sa mère couvrait de baisers. Il était petit, grêle, blanc de peau comme les enfants roux, et cependant une forêt de cheveux noirs, rebelles à toute frisure, couvrait son front bombé, et, tombant sur ses épaules en encadrant son visage, redoublait la vivacité de ses yeux pleins de malice sournoise et de juvénile méchanceté; sa bouche, à peine redevenue vermeille, était fine de lèvres et large d'ouverture; les traits de cet enfant de huit ans annonçaient déjà douze ans au moins. Son premier mouvement fut de se débarrasser par une brusque secousse des bras de sa mère, et d'aller ouvrir le coffret d'où le comte avait tiré le flacon d'élixir; puis aussitôt, sans en demander la permission à personne, et en enfant habitué à satisfaire tous ses caprices, il se mit à déboucher les fioles.
«Ne touchez pas à cela, mon ami, dit vivement le comte, quelques-unes de ces liqueurs sont dangereuses, non seulement à boire, mais même à respirer.»
Mme de Villefort pâlit et arrêta le bras de son fils qu'elle ramena vers elle; mais, sa crainte calmée, elle jeta aussitôt sur le coffret un court mais expressif regard que le comte saisit au passage.
En ce moment Ali entra.
Mme de Villefort fit un mouvement de joie, et ramena l'enfant plus près d'elle encore:
«Édouard, dit-elle, vois-tu ce bon serviteur: il a été bien courageux, car il a exposé sa vie pour arrêter les chevaux qui nous emportaient et la voiture qui allait se briser. Remercie-le donc, car probablement sans lui, à cette heure, serions-nous morts tous les deux.»
L'enfant allongea les lèvres et tourna dédaigneusement la tête.
«Il est trop laid», dit-il.
Le comte sourit comme si l'enfant venait de remplir une de ses espérances; quant à Mme de Villefort, elle gourmanda son fils avec une modération qui n'eût, certes, pas été du goût de Jean-Jacques Rousseau si le petit Édouard se fût appelé Émile.
«Vois-tu, dit en arabe le comte à Ali, cette dame prie son fils de te remercier pour la vie que tu leur as sauvée à tous deux, et l'enfant répond que tu es trop laid.»
Ali détourna un instant sa tête intelligente et regarda l'enfant sans expression apparente; mais un simple frémissement de sa narine apprit à Monte-Cristo que l'Arabe venait d'être blessé au coeur.
«Monsieur, demanda Mme de Villefort en se levant pour se retirer, est-ce votre demeure habituelle que cette maison?
--Non, madame, répondit le comte, c'est une espèce de pied-à-terre que j'ai acheté: j'habite avenue des Champs-Élysées, n° 30. Mais je vois que vous êtes tout à fait remise, et que vous désirez vous retirer. Je viens d'ordonner qu'on attelle ces mêmes chevaux à ma voiture, et Ali, ce garçon si laid, dit-il en souriant à l'enfant, va avoir l'honneur de vous reconduire chez vous, tandis que votre cocher restera ici pour faire raccommoder la calèche. Aussitôt cette besogne indispensable terminée, un de mes attelages la reconduira directement chez Mme Danglars.
--Mais, dit Mme de Villefort, avec ces mêmes chevaux je n'oserai jamais m'en aller.
--Oh! vous allez voir, madame, dit Monte-Cristo; sous la main d'Ali, ils vont devenir doux comme des agneaux.»
En effet, Ali s'était approché des chevaux qu'on avait remis sur leurs jambes avec beaucoup de peine. Il tenait à la main une petite éponge imbibée de vinaigre aromatique; il en frotta les naseaux et les tempes des chevaux, couverts de sueur et d'écume, et presque aussitôt ils se mirent à souffler bruyamment et à frissonner de tout leur corps durant quelques secondes.
Puis, au milieu d'une foule nombreuse que les débris de la voiture et le bruit de l'événement avaient attirée devant la maison, Ali fit atteler les chevaux au coupé du comte, rassembla les rênes, monta sur le siège, et, au grand étonnement des assistants qui avaient vu ces chevaux emportés comme par un tourbillon, il fut obligé d'user vigoureusement du fouet pour les faire partir et encore ne put-il obtenir des fameux gris pommelé, maintenant stupides, pétrifiés, morts, qu'un trot si mal assuré et si languissant qu'il fallut près de deux heures à Mme de Villefort pour regagner le faubourg Saint-Honoré, où elle demeurait.
À peine arrivée chez elle, et les premières émotions de famille apaisées, elle écrivit le billet suivant à Mme Danglars:
«Chère Hermine,
«Je viens d'être miraculeusement sauvée avec mon fils par ce même comte de Monte-Cristo dont nous avons tant parlé hier soir, et que j'étais loin de me douter que je verrais aujourd'hui. Hier vous m'avez parlé de lui avec un enthousiasme que je n'ai pu m'empêcher de railler de toute la force de mon pauvre petit esprit, mais aujourd'hui je trouve cet enthousiasme bien au-dessous de l'homme qui l'inspirait. Vos chevaux s'étaient emportés au Ranelagh comme s'ils eussent été pris de frénésie, et nous allions probablement être mis en morceaux, mon pauvre Édouard et moi, contre le premier arbre de la route ou la première borne du village, quand un Arabe, un Nègre, un Nubien, un homme noir enfin, au service du comte, a, sur un signe de lui, je crois, arrêté l'élan des chevaux, au risque d'être brisé lui-même, et c'est vraiment un miracle qu'il ne l'ait pas été. Alors le comte est accouru, nous a emportés chez lui, Édouard et moi, et là a rappelé mon fils à la vie. C'est dans sa propre voiture que j'ai été ramenée à l'hôtel; la vôtre vous sera renvoyée demain. Vous trouverez vos chevaux bien affaiblis depuis cet accident; ils sont comme hébétés; on dirait qu'ils ne peuvent se pardonner à eux-mêmes de s'être laissé dompter par un homme. Le comte m'a chargée de vous dire que deux jours de repos sur la litière et de l'orge pour toute nourriture les remettront dans un état aussi florissant, ce qui veut dire aussi effrayant qu'hier.
«Adieu! Je ne vous remercie pas de ma promenade, et, quand je réfléchis, c'est pourtant de l'ingratitude que de vous garder rancune pour les caprices de votre attelage; car c'est à l'un de ces caprices que je dois d'avoir vu le comte de Monte-Cristo, et l'illustre étranger me paraît, à part les millions dont il dispose, un problème si curieux et si intéressant, que je compte l'étudier à tout prix, dussé-je recommencer une promenade au Bois avec vos propres chevaux.
«Édouard a supporté l'accident avec un courage miraculeux. Il s'est évanoui, mais il n'a pas poussé un cri auparavant et n'a pas versé une larme après. Vous me direz encore que mon amour maternel m'aveugle; mais il y a une âme de fer dans ce pauvre petit corps si frêle et si délicat.
«Notre chère Valentine dit bien des choses à votre chère Eugénie; moi, je vous embrasse de tout coeur.
«HÉLOÏSE DE VILLEFORT.»
«P.-S. Faites-moi donc trouver chez vous d'une façon quelconque avec ce comte de Monte-Cristo, je veux absolument le revoir. Au reste, je viens d'obtenir de M. de Villefort qu'il lui fasse une visite; j'espère bien qu'il la lui rendra.»
Le soir, l'événement d'Auteuil faisait le sujet de toutes les conversations: Albert le racontait à sa mère, Château-Renaud au Jockey-Club, Debray dans le salon du ministre; Beauchamp lui-même fit au comte la galanterie, dans son journal, d'un _fait divers_ de vingt lignes, qui posa le noble étranger en héros auprès de toutes les femmes de l'aristocratie.
Beaucoup de gens allèrent se faire inscrire chez Mme de Villefort afin d'avoir le droit de renouveler leur visite en temps utile et d'entendre alors de sa bouche tous les détails de cette pittoresque aventure.
Quant à M. de Villefort, comme l'avait dit Héloïse, il prit un habit noir, des gants blancs, sa plus belle livrée, et monta dans son carrosse qui vint, le même soir, s'arrêter à la porte du numéro 30 de la maison des Champs-Élysées.
XLVIII
Idéologie.
Si le comte de Monte-Cristo eût vécu depuis longtemps dans le monde parisien, il eût apprécié en toute sa valeur la démarche que faisait près de lui M. de Villefort.
Bien en cour, que le roi régnant fût de la branche aînée ou de la branche cadette, que le ministre gouvernant fût doctrinaire, libéral ou conservateur; réputé habile par tous, comme on répute généralement habiles les gens qui n'ont jamais éprouvé d'échecs politiques; haï de beaucoup, mais chaudement protégé par quelques-uns sans cependant être aimé de personne, M. de Villefort avait une des hautes positions de la magistrature, et se tenait à cette hauteur comme un Harlay ou comme un Molé. Son salon, régénéré par une jeune femme et par une fille de son premier mariage à peine âgée de dix-huit ans, n'en était pas moins un de ces salons sévères de Paris où l'on observe le culte des traditions et la religion de l'étiquette. La politesse froide, la fidélité absolue aux principes gouvernementaux, un mépris profond des théories et des théoriciens, la haine profonde des idéologues, tels étaient les éléments de la vie intérieure et publique affichés par M. de Villefort.
M. de Villefort n'était pas seulement magistrat, c'était presque un diplomate. Ses relations avec l'ancienne cour, dont il parlait toujours avec dignité et déférence, le faisaient respecter de la nouvelle, et il savait tant de choses que non seulement on le ménageait toujours, mais encore qu'on le consultait quelquefois. Peut-être n'en eût-il pas été ainsi si l'on eût pu se débarrasser de M. de Villefort; mais il habitait, comme ces seigneurs féodaux rebelles à leur suzerain, une forteresse inexpugnable. Cette forteresse, c'était sa charge de procureur du roi, dont il exploitait merveilleusement tous les avantages, et qu'il n'eût quittée que pour se faire élire député et pour remplacer ainsi la neutralité par de l'opposition.
En général, M. de Villefort faisait ou rendait peu de visites. Sa femme visitait pour lui: c'était chose reçue dans le monde, où l'on mettait sur le compte des graves et nombreuses occupations du magistrat ce qui n'était en réalité qu'un calcul d'orgueil, qu'une quintessence d'aristocratie, l'application enfin de cet axiome: _Fais semblant de t'estimer, et on t'estimera_, axiome plus utile cent fois dans notre société que celui des Grecs: _Connais-toi toi-même_, remplacé de nos jours par l'art moins difficile et plus avantageux de connaître les autres.
Pour ses amis, M. de Villefort était un protecteur puissant, pour ses ennemis, c'était un adversaire sourd, mais acharné; pour les indifférents, c'était la statue de la loi faite homme: abord hautain, physionomie impassible, regard terne et dépoli, ou insolemment perçant et scrutateur, tel était l'homme dont quatre révolutions habilement entassées l'une sur l'autre avaient d'abord construit, puis cimenté le piédestal.
M. de Villefort avait la réputation d'être l'homme le moins curieux et le moins banal de France; il donnait un bal tous les ans et n'y paraissait qu'un quart d'heure, c'est-à-dire quarante-cinq minutes de moins que ne le fait le roi aux siens; jamais on ne le voyait ni aux théâtres, ni aux concerts, ni dans aucun lieu public, quelquefois, mais rarement, il faisait une partie de whist, et l'on avait soin alors de lui choisir des joueurs dignes de lui: c'était quelque ambassadeur, quelque archevêque, quelque prince, quelque président, ou enfin quelque duchesse douairière.
Voilà quel était l'homme dont la voiture venait de s'arrêter devant la porte de Monte-Cristo.
Le valet de chambre annonça M. de Villefort au moment où le comte, incliné sur une grande table, suivait sur une carte un itinéraire de Saint-Pétersbourg en Chine.
Le procureur du roi entra du même pas grave et compassé qu'il entrait au tribunal; c'était bien le même homme, ou plutôt la suite du même homme que nous avons vu autrefois substitut à Marseille. La nature, conséquente avec ses principes, n'avait rien changé pour lui au cours qu'elle devait suivre. De mince, il était devenu maigre, de pâle il était devenu jaune; ses yeux enfoncés étaient caves, et ses lunettes aux branches d'or, en posant sur l'orbite, semblaient faire partie de la figure; excepté sa cravate blanche, le reste de son costume était parfaitement noir, et cette couleur funèbre n'était tranchée que par le léger liséré de ruban rouge qui passait imperceptible par sa boutonnière et qui semblait une ligne de sang tracée au pinceau.
Si maître de lui que fût Monte-Cristo, il examina avec une visible curiosité, en lui rendant son salut, le magistrat qui, défiant par habitude et peu crédule surtout quant aux merveilles sociales, était plus disposé à voir dans le noble étranger--c'était ainsi qu'on appelait déjà Monte-Cristo--un chevalier d'industrie venant exploiter un nouveau théâtre, ou un malfaiteur en état de rupture de ban, qu'un prince du Saint-Siège ou un sultan des _Mille et une Nuits_.
«Monsieur, dit Villefort avec ce ton glapissant affecté par les magistrats dans leurs périodes oratoires, et dont ils ne peuvent ou ne veulent pas se défaire dans la conversation, monsieur, le service signalé que vous avez rendu hier à ma femme et à mon fils me fait un devoir de vous remercier. Je viens donc m'acquitter de ce devoir et vous exprimer toute ma reconnaissance.»
Et, en prononçant ces paroles, l'oeil sévère du magistrat n'avait rien perdu de son arrogance habituelle. Ces paroles qu'il venait de dire, il les avait articulées avec sa voix de procureur général, avec cette raideur inflexible de cou et d'épaules qui faisait comme nous le répétons, dire à ses flatteurs qu'il était la statue vivante de la loi.
«Monsieur, répliqua le comte à son tour avec une froideur glaciale, je suis fort heureux d'avoir pu conserver un fils à sa mère, car on dit que le sentiment de la maternité est le plus saint de tous, et ce bonheur qui m'arrive vous dispensait, monsieur, de remplir un devoir dont l'exécution m'honore sans doute, car je sais que M. de Villefort ne prodigue pas la faveur qu'il me fait, mais qui, si précieuse qu'elle soit cependant, ne vaut pas pour moi la satisfaction intérieure.»
Villefort, étonné de cette sortie à laquelle il ne s'attendait pas, tressaillit comme un soldat qui sent le coup qu'on lui porte sous l'armure dont il est couvert, et un pli de sa lèvre dédaigneuse indiqua que dès l'abord il ne tenait pas le comte de Monte-Cristo pour un gentilhomme bien civil.
Il jeta les yeux autour de lui pour raccrocher à quelque chose la conversation tombée, et qui semblait s'être brisée en tombant.
Il vit la carte qu'interrogeait Monte-Cristo au moment où il était entré, et il reprit: