Le comte de Monte-Cristo, Tome II
Chapter 21
Cette conversation se passait sur le haut du perron. Bertuccio fit un pas pour descendre la première marche.
«Attendez, monsieur, dit Monte-Cristo en l'arrêtant. J'ai besoin d'une terre sur le bord de la mer, en Normandie, par exemple, entre le Havre et Boulogne. Je vous donne de l'espace, comme vous voyez. Il faudrait que, dans cette acquisition, il y eût un petit port, une petite crique, une petite baie, où puisse entrer et se tenir ma corvette; elle ne tire que quinze pieds d'eau. Le bâtiment sera toujours prêt à mettre à la mer, à quelque heure du jour ou de la nuit qu'il me plaise de lui donner le signal. Vous vous informerez chez tous les notaires d'une propriété dans les conditions que je vous explique; quand vous en aurez connaissance, vous irez la visiter, et si vous êtes content, vous l'achèterez à votre nom. La corvette doit être en route pour Fécamp, n'est-ce pas?
--Le soir même où nous avons quitté Marseille, je l'ai vu mettre à la mer.
--Et le yacht?
--Le yacht a ordre de demeurer aux Martigues.
--Bien! Vous correspondrez de temps en temps avec les deux patrons qui les commandent, afin qu'ils ne s'endorment pas.
--Et pour le bateau à vapeur?
--Qui est à Chalons?
--Oui.
--Même ordres que pour les deux navires à voiles.
--Bien!
--Aussitôt cette propriété achetée, j'aurai des relais de dix lieues en dix lieues sur la route du Nord et sur la route du Midi.
--Votre Excellence peut compter sur moi.»
Le comte fit un signe de satisfaction, descendit les degrés, sauta dans sa voiture, qui, entraînée au trot du magnifique attelage, ne s'arrêta que devant l'hôtel du banquier. Danglars présidait une commission nommée pour un chemin de fer, lorsqu'on vint lui annoncer la visite du comte de Monte-Cristo. La séance, au reste, était presque finie.
Au nom du comte, il se leva.
«Messieurs, dit-il en s'adressant à ses collègues, dont plusieurs étaient des honorables membres de l'une ou l'autre Chambre, pardonnez-moi si je vous quitte ainsi; mais imaginez-vous que la maison Thomson et French, de Rome, m'adresse un certain comte de Monte-Cristo, en lui ouvrant chez moi un crédit illimité. C'est la plaisanterie la plus drôle que mes correspondants de l'étranger se soient encore permise vis-à-vis de moi. Ma foi, vous le comprenez, la curiosité m'a saisi et me tient encore; je suis passé ce matin chez le prétendu comte. Si c'était un vrai comte, vous comprenez qu'il ne serait pas si riche. Monsieur n'était pas visible. Que vous en semble? ne sont-ce point des façons d'altesse ou de jolie femme que se donne là maître Monte-Cristo? Au reste, la maison située aux Champs-Élysées et qui est à lui, je m'en suis informé, m'a paru propre. Mais un crédit illimité, reprit Danglars en riant de son vilain sourire, rend bien exigeant le banquier chez qui le crédit est ouvert. J'ai donc hâte de voir notre homme. Je me crois mystifié. Mais ils ne savent point là-bas à qui ils ont affaire; rira bien qui rira le dernier.»
En achevant ces mots et en leur donnant une emphase qui gonfla les narines de M. le baron, celui-ci quitta ses hôtes et passa dans un salon blanc et or qui faisait grand bruit dans la Chaussée-d'Antin.
C'est là qu'il avait ordonné d'introduire le visiteur pour l'éblouir du premier coup.
Le comte était debout, considérant quelques copies de l'Albane et du Fattore qu'on avait fait passer au banquier pour des originaux, et qui, toutes copies qu'elles étaient, juraient fort avec les chicorées d'or de toutes couleurs qui garnissaient les plafonds.
Au bruit que fit Danglars en entrant, le comte se retourna.
Danglars salua légèrement de la tête, et fit signe au comte de s'asseoir dans un fauteuil de bois doré garni de satin blanc broché d'or.
Le comte s'assit.
«C'est à monsieur de Monte-Cristo que j'ai l'honneur de parler?
--Et moi, répondit le comte, à monsieur le baron Danglars, chevalier de la Légion d'honneur, membre de la Chambre des députés?»
Monte-Cristo redisait tous les titres qu'il avait trouvés sur la carte du baron.
Danglars sentit la botte et se mordit les lèvres.
«Excusez-moi, monsieur, dit-il, de ne pas vous avoir donné du premier coup le titre sous lequel vous m'avez été annoncé; mais, vous le savez, nous vivons sous un gouvernement populaire, et moi, je suis un représentant des intérêts du peuple.
--De sorte, répondit Monte-Cristo, que, tout en conservant l'habitude de vous faire appeler baron, vous avez perdu celle d'appeler les autres, comte.
--Ah! je n'y tiens pas même pour moi, monsieur, répondit négligemment Danglars; ils m'ont nommé baron et fait chevalier de la Légion d'honneur pour quelques services rendus, mais....
--Mais vous avez abdiqué vos titres, comme ont fait autrefois MM. de Montmorency et de Lafayette? C'était un bel exemple à suivre, monsieur.
--Pas tout à fait, cependant, reprit Danglars embarrassé; pour les domestiques, vous comprenez....
--Oui, vous vous appelez monseigneur pour vos gens; pour les journalistes, vous vous appelez monsieur; et pour vos commettants, citoyen. Ce sont des nuances très applicables au gouvernement constitutionnel. Je comprends parfaitement.»
Danglars se pinça les lèvres: il vit que, sur ce terrain-là, il n'était pas de force avec Monte-Cristo, il essaya donc de revenir sur un terrain qui lui était plus familier.
«Monsieur le comte, dit-il en s'inclinant, j'ai reçu une lettre d'avis de la maison Thomson et French.
--J'en suis charmé, monsieur le baron. Permettez-moi de vous traiter comme vous traitent vos gens, c'est une mauvaise habitude prise dans des pays où il y a encore des barons, justement parce qu'on n'en fait plus. J'en suis charmé, dis-je; je n'aurai pas besoin de me présenter moi-même, ce qui est toujours assez embarrassant. Vous aviez donc, disiez-vous, reçu une lettre d'avis?
--Oui, dit Danglars; mais je vous avoue que je n'en ai pas parfaitement compris le sens.
--Bah!
--Et j'avais même eu l'honneur de passer chez vous pour vous demander quelques explications.
--Faites, monsieur, me voilà, j'écoute et suis prêt à vous entendre.
--Cette lettre, dit Danglars, je l'ai sur moi, je crois (il fouilla dans sa poche). Oui, la voici: cette lettre ouvre à M. le comte de Monte-Cristo un crédit illimité sur ma maison.
--Eh bien, monsieur le baron, que voyez-vous d'obscur là-dedans?
--Rien, monsieur; seulement le mot _illimité_...
--Eh bien, ce mot n'est-il pas français?... Vous comprenez, ce sont des Anglo-Allemands qui écrivent.
--Oh! si fait, monsieur, et du côté de la syntaxe il n'y a rien à redire, mais il n'en est pas de même du côté de la comptabilité.
--Est-ce que la maison Thomson et French, demanda Monte-Cristo de l'air le plus naïf qu'il put prendre, n'est point parfaitement sûre, à votre avis, monsieur le baron? diable! cela me contrarierait, car j'ai quelques fonds placés chez elle.
--Ah! parfaitement sûre, répondit Danglars avec un sourire presque railleur; mais le sens du mot illimité, en matière de finances, est tellement vague....
--Qu'il est illimité, n'est-ce pas? dit Monte-Cristo.
--C'est justement cela, monsieur, que je voulais dire. Or, le vague, c'est le doute, et, dit le sage, dans le doute abstiens-toi.
--Ce qui signifie, reprit Monte-Cristo, que si la maison Thomson et French est disposée à faire des folies, la maison Danglars ne l'est pas à suivre son exemple.
--Comment cela, monsieur le comte?
--Oui, sans doute, MM. Thomson et French font les affaires sans chiffres; mais M. Danglars a une limite aux siennes; c'est un homme sage, comme il disait tout à l'heure.
--Monsieur, répondit orgueilleusement le banquier, personne n'a encore compté avec ma caisse.
--Alors, répondit froidement Monte-Cristo, il paraît que c'est moi qui commencerai.
--Qui vous dit cela?
--Les explications que vous me demandez, monsieur, et qui ressemblent fort à des hésitations...»
Danglars se mordit les lèvres; c'était la seconde fois qu'il était battu par cet homme et cette fois sur un terrain qui était le sien. Sa politesse railleuse n'était qu'affectée, et touchait à cet extrême si voisin qui est l'impertinence.
Monte-Cristo, au contraire, souriait de la meilleure grâce du monde, et possédait, quand il le voulait, un certain air naïf qui lui donnait bien des avantages.
«Enfin, monsieur, dit Danglars après un moment de silence, je vais essayer de me faire comprendre en vous priant de fixer vous-même la somme que vous comptez toucher chez moi.
--Mais, monsieur, reprit Monte-Cristo décidé à ne pas perdre un pouce de terrain dans la discussion, si j'ai demandé un crédit illimité sur vous, c'est que je ne savais justement pas de quelles sommes j'aurais besoin.»
Le banquier crut que le moment était venu enfin de prendre le dessus; il se renversa dans son fauteuil, et avec un lourd et orgueilleux sourire:
«Oh! monsieur, dit-il, ne craignez pas de désirer; vous pourrez vous convaincre alors que le chiffre de la maison Danglars, tout limité qu'il est, peut satisfaire les plus larges exigences, et dussiez-vous demander un million....
--Plaît-il? fit Monte-Cristo.
--Je dis un million, répéta Danglars avec l'aplomb de la sottise.
--Et que ferais-je d'un million? dit le comte. Bon Dieu! monsieur, s'il ne m'eût fallu qu'un million, je ne me serais pas fait ouvrir un crédit pour une pareille misère. Un million? mais j'ai toujours un million dans mon portefeuille ou dans mon nécessaire de voyage.»
Et Monte-Cristo retira d'un petit carnet où étaient ses cartes de visite deux bons de cinq cent mille francs chacun, payables au porteur, sur le Trésor.
Il fallait assommer et non piquer un homme comme Danglars. Le coup de massue fit son effet: le banquier chancela et eut le vertige; il ouvrit sur Monte-Cristo deux yeux hébétés dont la prunelle se dilata effroyablement.
«Voyons, avouez-moi, dit Monte-Cristo, que vous vous défiez de la maison Thomson et French. Mon Dieu! c'est tout simple; j'ai prévu le cas, et, quoique assez étranger aux affaires, j'ai pris mes précautions. Voici donc deux autres lettres pareilles à celle qui vous est adressée, l'une est de la maison Arestein et Eskoles, de Vienne, sur M. le baron de Rothschild, l'autre est de la maison Baring, de Londres, sur M. Laffitte. Dites un mot, monsieur, et je vous ôterai toute préoccupation, en me présentant dans l'une ou l'autre de ces deux maisons.»
C'en était fait, Danglars était vaincu; il ouvrit avec un tremblement visible la lettre de Vienne et la lettre de Londres, que lui tendait du bout des doigts le comte, vérifia l'authenticité des signatures avec une minutie qui eût été insultante pour Monte-Cristo, s'il n'eût pas fait la part de l'égarement du banquier.
«Oh! monsieur, voilà trois signatures qui valent bien des millions, dit Danglars en se levant comme pour saluer la puissance de l'or personnifiée en cet homme qu'il avait devant lui. Trois crédits illimités sur nos maisons! Pardonnez-moi, monsieur le comte, mais tout en cessant d'être défiant, on peut demeurer encore étonné.
--Oh! ce n'est pas une maison comme la vôtre qui s'étonnerait ainsi, dit Monte-Cristo avec toute sa politesse; ainsi, vous pourrez donc m'envoyer quelque argent, n'est-ce pas?
--Parlez, monsieur le comte; je suis à vos ordres.
--Eh bien, reprit Monte-Cristo, à présent que nous nous entendons, car nous nous entendons, n'est-ce pas?»
Danglars fit un signe de tête affirmatif.
«Et vous n'avez plus aucune défiance? continua Monte-Cristo.
--Oh! monsieur le comte! s'écria le banquier, je n'en ai jamais eu.
--Non; vous désiriez une preuve, voilà tout. Eh bien, répéta le comte, maintenant que nous nous entendons, maintenant que vous n'avez plus aucune défiance, fixons, si vous le voulez bien, une somme générale pour la première année: six millions, par exemple.
--Six millions, soit! dit Danglars suffoqué.
--S'il me faut plus, reprit machinalement Monte-Cristo, nous mettrons plus; mais je ne compte rester qu'une année en France, et pendant cette année je ne crois pas dépasser ce chiffre... enfin nous verrons.... Veuillez, pour commencer, me faire porter cinq cent mille francs demain, je serai chez moi jusqu'à midi, et d'ailleurs, si je n'y étais pas, je laisserais un reçu à mon intendant.
--L'argent sera chez vous demain à dix heures du matin, monsieur le comte, répondit Danglars. Voulez-vous de l'or, ou des billets de banque, ou de l'argent?
--Or et billets par moitié, s'il vous plaît.
Et le comte se leva.
«Je dois vous confesser une chose, monsieur le comte, dit Danglars à son tour; je croyais avoir des notions exactes sur toutes les belles fortunes de l'Europe, et cependant la vôtre, qui me paraît considérable, m'était, je l'avoue, tout à fait inconnue; elle est récente?
--Non, monsieur, répondit Monte-Cristo, elle est, au contraire, de fort vieille date: c'était une espèce de trésor de famille auquel il était défendu de toucher, et dont les intérêts accumulés ont triplé le capital; l'époque fixée par le testateur est révolue depuis quelques années seulement: ce n'est donc que depuis quelques années que j'en use, et votre ignorance à ce sujet n'a rien que de naturel; au reste, vous la connaîtrez mieux dans quelque temps.»
Et le comte accompagna ces mots d'un de ces sourires pâles qui faisaient si grand-peur à Franz d'Épinay.
«Avec vos goûts et vos intentions, monsieur, continua Danglars, vous allez déployer dans la capitale un luxe qui va nous écraser tous, nous autres pauvres petits millionnaires: cependant comme vous me paraissez amateur, car lorsque je suis entré vous regardiez mes tableaux, je vous demande la permission de vous faire voir ma galerie: tous tableaux anciens, tous tableaux de maîtres garantis comme tels; je n'aime pas les modernes.
--Vous avez raison, monsieur, car ils ont en général un grand défaut: c'est celui de n'avoir pas encore eu le temps de devenir des anciens.
--Puis-je vous montrer quelques statues de Thorwaldsen, de Bartoloni, de Canova, tous artistes étrangers? Comme vous voyez, je n'apprécie pas les artistes français.
--Vous avez le droit d'être injuste avec eux, monsieur, ce sont vos compatriotes.
--Mais tout cela sera pour plus tard, quand nous aurons fait meilleure connaissance, pour aujourd'hui, je me contenterai, si vous le permettez toutefois, de vous présenter à Mme la baronne Danglars; excusez mon empressement, monsieur le comte, mais un client comme vous fait presque partie de la famille.»
Monte-Cristo s'inclina, en signe qu'il acceptait l'honneur que le financier voulait bien lui faire.
Danglars sonna; un laquais, vêtu d'une livrée éclatante, parut.
«Mme la baronne est-elle chez elle? demanda Danglars.
--Oui, monsieur le baron, répondit le laquais.
--Seule?
--Non, madame a du monde.
--Ce ne sera pas indiscret de vous présenter devant quelqu'un, n'est-ce pas, monsieur le comte? Vous ne gardez pas l'incognito?
--Non, Monsieur le baron, dit en souriant Monte-Cristo, je ne me reconnais pas ce droit-là.
--Et qui est près de madame? M. Debray?» demanda Danglars avec une bonhomie qui fit sourire intérieurement Monte-Cristo, déjà renseigné sur les transparents secrets d'intérieur du financier.
«M. Debray, oui, monsieur le baron», répondit le laquais.
Danglars fit un signe de tête.
Puis se tournant vers Monte-Cristo:
«M. Lucien Debray, dit-il, est un ancien ami à nous, secrétaire intime du ministre de l'intérieur; quant à ma femme, elle a dérogé en m'épousant, car elle appartient à une ancienne famille, c'est une demoiselle de Servières, veuve en premières noces de M. le colonel marquis de Nargonne.
--Je n'ai pas l'honneur de connaître Mme Danglars; mais j'ai déjà rencontré M. Lucien Debray.
--Bah! dit Danglars, où donc cela?
--Chez M. de Morcerf.
--Ah! vous connaissez le petit vicomte, dit Danglars.
--Nous nous sommes trouvés ensemble à Rome à l'époque du carnaval.
--Ah! oui, dit Danglars; n'ai-je pas entendu parler de quelque chose comme une aventure singulière avec des bandits, des voleurs dans les ruines? Il a été tiré de là miraculeusement. Je crois qu'il a raconté quelque chose de tout cela à ma femme et à ma fille à son retour d'Italie.
--Mme la baronne attend ces messieurs, revint dire le laquais.
--Je passe devant pour vous montrer le chemin, fit Danglars en saluant.
--Et moi, je vous suis», dit Monte-Cristo.
XLVII
L'attelage gris pommelé.
Le baron, suivi du comte, traversa une longue file d'appartements remarquables par leur lourde somptuosité et leur fastueux mauvais goût, et arriva jusqu'au boudoir de Mme Danglars, petite pièce octogone tendue de satin rose recouvert de mousseline des Indes; les fauteuils étaient en vieux bois doré et en vieilles étoffes; les dessus des portes représentaient des bergeries dans le genre de Boucher; enfin deux jolis pastels en médaillon, en harmonie avec le reste de l'ameublement, faisaient de cette petite chambre la seule de l'hôtel qui eût quelque caractère; il est vrai qu'elle avait échappé au plan général arrêté entre M. Danglars et son architecte, une des plus hautes et des plus éminentes célébrités de l'Empire, et que c'était la baronne et Lucien Debray seulement qui s'en étaient réservé la décoration. Aussi M. Danglars, grand admirateur de l'antique à la manière dont le comprenait le Directoire, méprisait-il fort ce coquet petit réduit, où, au reste, il n'était admis en général qu'à la condition qu'il ferait excuser sa présence en amenant quelqu'un; ce n'était donc pas en réalité Danglars qui présentait, c'était au contraire lui qui était présenté et qui était bien ou mal reçu selon que le visage du visiteur était agréable ou désagréable à la baronne.
Mme Danglars, dont la beauté pouvait encore être citée, malgré ses trente-six ans, était à son piano, petit chef-d'oeuvre de marqueterie, tandis que Lucien Debray, assis devant une table à ouvrage, feuilletait un album.
Lucien avait déjà, avant son arrivée, eu le temps de raconter à la baronne bien des choses relatives au comte. On sait combien, pendant le déjeuner chez Albert, Monte-Cristo avait fait impression sur ses convives; cette impression, si peu impressionnable qu'il fût, n'était pas encore effacée chez Debray, et les renseignements qu'il avait donnés à la baronne sur le comte s'en étaient ressentis. La curiosité de Mme Danglars, excitée par les anciens détails venus de Morcerf et les nouveaux détails venus de Lucien, était donc portée à son comble. Aussi cet arrangement de piano et d'album n'était-il qu'une de ces petites ruses du monde à l'aide desquelles on voile les plus fortes précautions. La baronne reçut en conséquence M. Danglars avec un sourire, ce qui de sa part n'était pas chose habituelle. Quant au comte, il eut, en échange de son salut, une cérémonieuse, mais en même temps gracieuse révérence.
Lucien, de son côté, échangea avec le comte un salut de demi-connaissance, et avec Danglars un geste d'intimité.
«Madame la baronne, dit Danglars, permettez que je vous présente M. le comte de Monte-Cristo, qui m'est adressé par mes correspondants de Rome avec les recommandations les plus instantes: je n'ai qu'un mot à en dire et qui va en un instant le rendre la coqueluche de toutes nos belles dames; il vient à Paris avec l'intention d'y rester un an et de dépenser six millions pendant cette année; cela promet une série de bals, de dîners, de médianoches, dans lesquels j'espère que M. le comte ne nous oubliera pas plus que nous ne l'oublierons nous-mêmes dans nos petites fêtes.»
Quoique la présentation fût assez grossièrement louangeuse, c'est, en général, une chose si rare qu'un homme venant à Paris pour dépenser en une année la fortune d'un prince, que Mme Danglars jeta sur le comte un coup d'oeil qui n'était pas dépourvu d'un certain intérêt.
«Et vous êtes arrivé, monsieur?... demanda la baronne.
--Depuis hier matin, madame.
--Et vous venez, selon votre habitude, à ce qu'on m'a dit, du bout du monde?
--De Cadix cette fois, madame, purement et simplement.
--Oh! vous arrivez dans une affreuse saison. Paris est détestable l'été; il n'y a plus ni bals, ni réunions, ni fêtes. L'Opéra italien est à Londres, l'Opéra français est partout, excepté à Paris; et quant au Théâtre-Français, vous savez qu'il n'est plus nulle part. Il nous reste donc pour toute distraction quelques malheureuses courses au Champ-de-Mars et à Satory. Ferez-vous courir, monsieur le comte?
--Moi, madame, dit Monte-Cristo, je ferai tout ce qu'on fait à Paris, si j'ai le bonheur de trouver quelqu'un qui me renseigne convenablement sur les habitudes françaises.
--Vous êtes amateur de chevaux, monsieur le comte?
--J'ai passé une partie de ma vie en Orient, madame, et les Orientaux, vous le savez, n'estiment que deux choses au monde: la noblesse des chevaux et la beauté des femmes.
--Ah! monsieur le comte, dit la baronne, vous auriez dû avoir la galanterie de mettre les femmes les premières.
--Vous voyez, madame, que j'avais bien raison quand tout à l'heure je souhaitais un précepteur qui pût me guider dans les habitudes françaises.»
En ce moment la camériste favorite de Mme la baronne Danglars entra, et s'approchant de sa maîtresse, lui glissa quelques mots à l'oreille.
Mme Danglars pâlit.
«Impossible! dit-elle.
--C'est l'exacte vérité, cependant, madame», répondit la camériste.
Mme Danglars se retourna du côté de son mari.
«Est-ce vrai, monsieur?
--Quoi, madame? demanda Danglars visiblement agité.
--Ce que me dit cette fille....
--Et que vous dit-elle?
--Elle me dit qu'au moment où mon cocher a été pour mettre mes chevaux à ma voiture, il ne les a pas trouvés à l'écurie; que signifie cela, je vous le demande?
--Madame, dit Danglars, écoutez-moi.
--Oh! je vous écoute, monsieur, car je suis curieuse de savoir ce que vous allez me dire; je ferai ces messieurs juges entre nous, et je vais commencer par leur dire ce qu'il en est. Messieurs, continua la baronne, M. le baron Danglars a dix chevaux à l'écurie; parmi ces dix chevaux, il y en a deux qui sont à moi, des chevaux charmants, les plus beaux chevaux de Paris; vous les connaissez, monsieur Debray, mes gris pommelé! Eh bien, au moment où Mme de Villefort m'emprunte ma voiture, où je la lui promets pour aller demain au Bois, voilà les deux chevaux qui ne se retrouvent plus! M. Danglars aura trouvé à gagner dessus quelques milliers de francs, et il les aura vendus. Oh! la vilaine race, mon Dieu! que celle des spéculateurs!
--Madame, répondit Danglars, les chevaux étaient trop vifs, ils avaient quatre ans à peine, ils me faisaient pour vous des peurs horribles.
--Eh! monsieur, dit la baronne, vous savez bien que j'ai depuis un mois à mon service le meilleur cocher de Paris, à moins toutefois que vous ne l'ayez vendu avec les chevaux.
--Chère amie je vous trouverai les pareils, de plus beaux même, s'il y en a; mais des chevaux doux calmes, et qui ne m'inspirent plus pareille terreur.»
La baronne haussa les épaules avec un air de profond mépris. Danglars ne parut point s'apercevoir de ce geste plus que conjugal, et se retournant vers Monte-Cristo:
«En vérité, je regrette de ne pas vous avoir connu plus tôt, monsieur le comte, dit-il; vous montez votre maison?
--Mais oui, dit le comte.
--Je vous les eusse proposés. Imaginez-vous que je les ai donnés pour rien, mais, comme je vous l'ai dit, je voulais m'en défaire: ce sont des chevaux de jeune homme.
--Monsieur, dit le comte, je vous remercie; j'en ai acheté ce matin d'assez bons et pas trop cher. Tenez, voyez, monsieur Debray, vous êtes amateur, je crois?»
Pendant que Debray s'approchait de la fenêtre, Danglars s'approcha de sa femme.
«Imaginez-vous, madame, lui dit-il tout bas, qu'on est venu m'offrir un prix exorbitant de ces chevaux. Je ne sais quel est le fou en train de se ruiner qui m'a envoyé ce matin son intendant, mais le fait est que j'ai gagné seize mille francs dessus; ne me boudez pas, et je vous en donnerai quatre mille, et deux mille à Eugénie.»
Mme Danglars laissa tomber sur son mari un regard écrasant.
«Oh! mon Dieu! s'écria Debray.
--Quoi donc? demanda la baronne.