Le comte de Monte-Cristo, Tome II
Chapter 20
«Deux mois s'écoulèrent pendant lesquels, je dois le dire à la louange de mon juge, toutes les recherches furent faites pour retrouver celui que je lui demandais. J'avais déjà perdu tout espoir. Caderousse n'avait point été pris. J'allais être jugé à la première session, lorsque le 8 septembre, c'est-à-dire trois mois et cinq jours après l'événement, l'abbé Busoni, sur lequel je n'espérais plus, se présenta à la geôle, disant qu'il avait appris qu'un prisonnier désirait lui parler. Il avait su, disait-il, la chose à Marseille, et il s'empressait de se rendre à mon désir.
«Vous comprenez avec quelle ardeur je le reçus; je lui racontai tout ce dont j'avais été témoin, j'abordai avec inquiétude l'histoire du diamant; contre mon attente elle était vraie de point en point; contre mon attente encore, il ajouta une foi entière à tout ce que je lui dis. Ce fut alors qu'entraîné par sa douce charité, reconnaissant en lui une profonde connaissance des moeurs de mon pays, pensant que le pardon du seul crime que j'eusse commis pouvait peut-être descendre de ses lèvres si charitables, je lui racontai, sous le sceau de la confession, l'aventure d'Auteuil dans tous ses détails. Ce que j'avais fait par entraînement obtint le même résultat que si je l'eusse fait par calcul, l'aveu de ce premier assassinat, que rien ne me forçait de lui révéler, lui prouva que je n'avais pas commis le second, et il me quitta en m'ordonnant d'espérer, et en promettant de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour convaincre mes juges de mon innocence.
«J'eus la preuve qu'en effet il s'était occupé de moi quand je vis ma prison s'adoucir graduellement, et quand j'appris qu'on attendrait pour me juger les assises qui devaient suivre celles pour lesquelles on se rassemblait.
«Dans cet intervalle, la Providence permit que Caderousse fût pris à l'étranger et ramené en France. Il avoua tout, rejetant la préméditation et surtout l'instigation sur sa femme. Il fut condamné aux galères perpétuelles, et moi mis en liberté.
--Et ce fut alors, dit Monte-Cristo, que vous vous présentâtes chez moi porteur d'une lettre de l'abbé Busoni?
--Oui, Excellence, il avait pris à moi un intérêt visible.
«--Votre état de contrebandier vous perdra, me dit-il; si vous sortez d'ici, quittez-le.
«--Mais mon père, demandai-je, comment voulez-vous que je vive et que je fasse vivre ma pauvre soeur?
«--Un de mes pénitents, me répondit-il, a une grande estime pour moi, et m'a chargé de lui chercher un homme de confiance. Voulez-vous être cet homme? je vous adresserai à lui.
«--Ô mon père! m'écriai-je, que de bonté!
«--Mais vous me jurez que je n'aurai jamais à me repentir.»
«J'étendis la main pour faire serment.
«--C'est inutile, dit-il, je connais et j'aime les Corses, voici ma recommandation.
«Et il écrivit les quelques lignes que je vous remis, et sur lesquelles Votre Excellence eut la bonté de me prendre à son service. Maintenant je le demande avec orgueil à Votre Excellence, a-t-elle jamais eu à se plaindre de moi?
--Non, répondit le comte; et, je le confesse avec plaisir, vous êtes un bon serviteur, Bertuccio, quoique vous manquiez de confiance.
--Moi, monsieur le comte!
--Oui, vous. Comment se fait-il que vous ayez une soeur et un fils adoptif, et que, cependant vous ne m'ayez jamais parlé ni de l'une ni de l'autre!
--Hélas! Excellence, c'est qu'il me reste à vous dire la partie la plus triste de ma vie. Je partis pour la Corse. J'avais hâte, vous le comprenez bien, de revoir et de consoler ma pauvre soeur; mais quand j'arrivai à Rogliano, je trouvai la maison en deuil; il y avait eu une scène horrible et dont les voisins gardent encore le souvenir! Ma pauvre soeur, selon mes conseils, résistait aux exigences de Benedetto, qui, à chaque instant, voulait se faire donner tout l'argent qu'il y avait à la maison. Un matin, il la menaça, et disparut pendant toute la journée. Elle pleura, car cette chère Assunta avait pour le misérable un coeur de mère. Le soir vint, elle l'attendit sans se coucher. Lorsque, à onze heures, il rentra avec deux de ses amis, compagnons ordinaires de toutes ses folies, alors elle lui tendit les bras; mais eux s'emparèrent d'elle, et l'un des trois, je tremble que ce ne soit cet infernal enfant, l'un des trois s'écria:
«--Jouons à la question, et il faudra bien qu'elle avoue où est son argent.
«Justement le voisin Wasilio était à Bastia; sa femme seule était restée à la maison. Nul, excepté elle, ne pouvait ni voir ni entendre ce qui se passait chez ma soeur. Deux retinrent la pauvre Assunta, qui ne pouvant croire à la possibilité d'un pareil crime, souriait à ceux qui allaient devenir ses bourreaux, le troisième alla barricader portes et fenêtres, puis il revint, et tous trois réunis, étouffant les cris que la terreur lui arrachait devant ces préparatifs plus sérieux, approchèrent les pieds d'Assunta du brasier sur lequel ils comptaient pour lui faire avouer où était caché notre petit trésor; mais, dans la lutte, le feu prit à ses vêtements: ils lâchèrent alors la patiente, pour ne pas être brûlés eux-mêmes. Tout en flammes elle courut à la porte, mais la porte était fermée.
«Elle s'élança vers la fenêtre, mais la fenêtre était barricadée. Alors la voisine entendit des cris affreux: c'était Assunta qui appelait au secours. Bientôt sa voix fut étouffée; les cris devinrent des gémissements, et le lendemain, après une nuit de terreur et d'angoisses quand la femme de Wasilio se hasarda de sortir de chez elle et fit ouvrir la porte de notre maison par le juge, on trouva Assunta à moitié brûlée, mais respirant encore, les armoires forcées, l'argent disparu. Quant à Benedetto, il avait quitté Rogliano pour n'y plus revenir; depuis ce jour je ne l'ai pas revu, et je n'ai pas même entendu parler de lui.
«Ce fut, reprit Bertuccio, après avoir appris ces tristes nouvelles, que j'allai à Votre Excellence. Je n'avais plus à vous parler de Benedetto, puisqu'il avait disparu, ni de ma soeur, puisqu'elle était morte.
--Et qu'avez-vous pensé de cet événement? demanda Monte-Cristo.
--Que c'était le châtiment du crime que j'avais commis, répondit Bertuccio. Ah! ces Villefort, c'était une race maudite.
--Je le crois, murmura le comte avec un accent lugubre.
--Et maintenant, n'est-ce pas, reprit Bertuccio, Votre Excellence comprend que cette maison que je n'ai pas revue depuis, que ce jardin où je me suis retrouvé tout à coup, que cette place où j'ai tué un homme, ont pu me causer ces sombres émotions dont vous avez voulu connaître la source; car enfin je ne suis pas bien sûr que devant moi, là, à mes pieds, M. de Villefort ne soit pas couché dans la fosse qu'il avait creusé pour son enfant.
--En effet, tout est possible, dit Monte-Cristo en se levant du banc où il était assis; même, ajouta-t-il tout bas, que le procureur du roi ne soit pas mort. L'abbé Busoni a bien fait de vous envoyer à moi. Vous avez bien fait de me raconter votre histoire, car je n'aurai pas de mauvaises pensées à votre sujet. Quant à ce Benedetto si mal nommé, n'avez-vous jamais essayé de retrouver sa trace? n'avez-vous jamais cherché à savoir ce qu'il était devenu?
--Jamais, si j'avais su où il était, au lieu d'aller à lui, j'aurais fui comme devant un monstre. Non heureusement, jamais je n'en ai entendu parler par qui que ce soit au monde, j'espère qu'il est mort.
--N'espérez pas, Bertuccio, dit le comte; les méchants ne meurent pas ainsi, car Dieu semble les prendre sous sa garde pour en faire l'instrument de ses vengeances.
--Soit, dit Bertuccio. Tout ce que je demande au ciel seulement, c'est de ne le revoir jamais. Maintenant, continua l'intendant en baissant la tête, vous savez tout, monsieur le comte; vous êtes mon juge ici-bas comme Dieu le sera là-haut; ne me direz-vous point quelques paroles de consolation?
--Vous avez raison, en effet, et je puis vous dire ce que vous dirait l'abbé Busoni: celui que vous avez frappé, ce Villefort, méritait un châtiment pour ce qu'il avait fait à vous et peut-être pour autre chose encore. Benedetto, s'il vit, servira, comme je vous l'ai dit, à quelque vengeance divine, puis sera puni à son tour. Quant à vous, vous n'avez en réalité qu'un reproche à vous adresser: demandez-vous pourquoi, ayant enlevé cet enfant à la mort, vous ne l'avez pas rendu à sa mère: là est le crime, Bertuccio.
--Oui, monsieur, là est le crime et le véritable crime, car en cela j'ai été un lâche. Une fois que j'eus rappelé l'enfant à la vie, je n'avais qu'une chose à faire, vous l'avez dit, c'était de le renvoyer à sa mère. Mais, pour cela, il me fallait faire des recherches, attirer l'attention, me livrer peut-être; je n'ai pas voulu mourir, je tenais à la vie par ma soeur, par l'amour-propre inné chez nous autres de rester entiers et victorieux dans notre vengeance; et puis enfin, peut-être, tenais-je simplement à la vie par l'amour même de la vie. Oh! moi, je ne suis pas un brave comme mon pauvre frère!»
Bertuccio cacha son visage dans ses deux mains, et Monte-Cristo attacha sur lui un long et indéfinissable regard.
Puis, après un instant de silence, rendu plus solennel encore par l'heure et par le lieu:
«Pour terminer dignement cet entretien, qui sera le dernier sur ces aventures, monsieur Bertuccio, dit le comte avec un accent de mélancolie qui ne lui était pas habituel, retenez bien mes paroles, je les ai souvent entendu prononcer par l'abbé Busoni lui-même: À tous maux il est deux remèdes: le temps et le silence. Maintenant, monsieur Bertuccio, laissez-moi me promener un instant dans ce jardin. Ce qui est une émotion poignante pour vous, acteur dans cette scène, sera pour moi une sensation presque douce et qui donnera un double prix à cette propriété. Les arbres, voyez-vous, monsieur Bertuccio ne plaisent que parce qu'ils font de l'ombre, et l'ombre elle-même ne plaît que parce qu'elle est pleine de rêveries et de visions. Voilà que j'ai acheté un jardin croyant acheter un simple enclos fermé de murs, et point du tout, tout à coup cet enclos se trouve être un jardin tout plein de fantômes, qui n'étaient point portés sur le contrat. Or, j'aime les fantômes; je n'ai jamais entendu dire que les morts eussent fait en six mille ans autant de mal que les vivants en font en un jour. Rentrez donc, monsieur Bertuccio, et allez dormir en paix. Si votre confesseur, au moment suprême, est moins indulgent que ne le fut l'abbé Busoni, faites-moi venir si je suis encore de ce monde, je vous trouverai des paroles qui berceront doucement votre âme au moment où elle sera prête à se mettre en route pour faire ce rude voyage qu'on appelle l'éternité.»
Bertuccio s'inclina respectueusement devant le comte, et s'éloigna en poussant un soupir.
Monte-Cristo resta seul; et, faisant quatre pas en avant:
«Ici, près de ce platane, murmura-t-il, la fosse où l'enfant fut déposé: là-bas, la petite porte par laquelle on entrait dans le jardin; à cet angle, l'escalier dérobé qui conduit à la chambre à coucher. Je ne crois pas avoir besoin d'inscrire tout cela sur mes tablettes, car voilà devant mes yeux, autour de moi, sous mes pieds, le plan en relief, le plan vivant.»
Et le comte, après un dernier tour dans ce jardin, alla retrouver sa voiture. Bertuccio, qui le voyait rêveur, monta sans rien dire sur le siège auprès du cocher.
La voiture reprit le chemin de Paris.
Le soir même, à son arrivée à la maison des Champs-Élysées, le comte de Monte-Cristo visita toute l'habitation comme eût pu le faire un homme familiarisé avec elle depuis de longues années; pas une seule fois, quoiqu'il marchât le premier, il n'ouvrit une porte pour une autre, et ne prit un escalier ou un corridor qui ne le conduisît pas directement où il comptait aller. Ali l'accompagnait dans cette revue nocturne. Le comte donna à Bertuccio plusieurs ordres pour l'embellissement ou la distribution nouvelle du logis, et tirant sa montre, il dit au Nubien attentif:
«Il est onze heures et demie, Haydée ne peut tarder à arriver. A-t-on prévenu les femmes françaises?»
Ali étendit la main vers l'appartement destiné à la belle Grecque, et qui était tellement isolé qu'en cachant la porte derrière une tapisserie on pouvait visiter toute la maison sans se douter qu'il y eût là un salon et deux chambres habités; Ali, disons-nous donc, étendit la main vers l'appartement, montra le nombre trois avec les doigts de sa main gauche, et sur cette même main, mise à plat, appuyant sa tête, ferma les yeux en guise de sommeil.
«Ah! fit Monte-Cristo, habitué à ce langage, elles sont trois qui attendent dans la chambre à coucher, n'est-ce pas?
--Oui, fit Ali en agitant la tête de haut en bas.
--Madame sera fatiguée ce soir, continua Monte-Cristo, et sans doute elle voudra dormir; qu'on ne la fasse pas parler: les suivantes françaises doivent seulement saluer leur nouvelle maîtresse et se retirer; vous veillerez à ce que la suivante grecque ne communique pas avec les suivantes françaises.»
Ali s'inclina. Bientôt on entendit héler le concierge; la grille s'ouvrit, une voiture roula dans l'allée et s'arrêta devant le perron. Le comte descendit; la portière était déjà ouverte; il tendit la main à une jeune femme enveloppée d'une mante de soie verte toute brodée d'or qui lui couvrait la tête.
La jeune femme prit la main qu'on lui tendait, la baisa avec un certain amour mêlé de respect, et quelques mots furent échangés, tendrement de la part de la jeune femme et avec une douce gravité de la part du comte, dans cette langue sonore que le vieil Homère a mise dans la bouche de ses dieux.
Alors, précédé d'Ali qui portait un flambeau de cire rose, la jeune femme, laquelle n'était autre que cette belle Grecque, compagne ordinaire de Monte-Cristo en Italie, fut conduite à son appartement, puis le comte se retira dans le pavillon qu'il s'était réservé.
À minuit et demi, toutes les lumières étaient éteintes dans la maison, et l'on eût pu croire que tout le monde dormait.
XLVI
Le crédit illimité.
Le lendemain, vers deux heures de l'après-midi une calèche attelée de deux magnifiques chevaux anglais s'arrêta devant la porte de Monte-Cristo; un homme vêtu d'un habit bleu, à boutons de soie de même couleur, d'un gilet blanc sillonné par une énorme chaîne d'or et d'un pantalon couleur noisette, coiffé de cheveux si noirs et descendant si bas sur les sourcils, qu'on eût pu hésiter à les croire naturels tant ils semblaient peu en harmonie avec celles des rides inférieures qu'ils ne parvenaient point à cacher; un homme enfin de cinquante à cinquante-cinq ans, et qui cherchait à en paraître quarante, passa sa tête par la portière d'un coupé sur le panneau duquel était peinte une couronne de baron, et envoya son groom demander au concierge si le comte de Monte-Cristo était chez lui.
En attendant, cet homme considérait, avec une attention si minutieuse qu'elle devenait presque impertinente, l'extérieur de la maison, ce que l'on pouvait distinguer du jardin, et la livrée de quelques domestiques que l'on pouvait apercevoir allant et venant. L'oeil de cet homme était vif, mais plutôt rusé que spirituel. Ses lèvres étaient si minces, qu'au lieu de saillir en dehors elles rentraient dans la bouche; enfin la largeur et la proéminence des pommettes, signe infaillible d'astuce, la dépression du front, le renflement de l'occiput, qui dépassait de beaucoup de larges oreilles des moins aristocratiques, contribuaient à donner, pour tout physionomiste, un caractère presque repoussant à la figure de ce personnage fort recommandable aux yeux du vulgaire par ses chevaux magnifiques, l'énorme diamant qu'il portait à sa chemise et le ruban rouge qui s'étendait d'une boutonnière à l'autre de son habit.
Le groom frappa au carreau du concierge et demanda:
«N'est-ce point ici que demeure M. le comte de Monte-Cristo?
--C'est ici que demeure Son Excellence, répondit le concierge, mais...»
Il consulta Ali du regard.
Ali fit un signe négatif.
«Mais?... demanda le groom.
--Mais Son Excellence n'est pas visible, répondit le concierge.
--En ce cas, voici la carte de mon maître, M. le baron Danglars. Vous la remettrez au comte de Monte-Cristo, et vous lui direz qu'en allant à la Chambre mon maître s'est détourné pour avoir l'honneur de le voir.
--Je ne parle pas à Son Excellence, dit le concierge; le valet de chambre fera la commission.»
Le groom retourna vers la voiture.
«Eh bien?» demanda Danglars.
L'enfant, assez honteux de la leçon qu'il venait de recevoir, apporta à son maître la réponse qu'il avait reçue du concierge.
«Oh! fit celui-ci, c'est donc un prince que ce monsieur, qu'on l'appelle Excellence, et qu'il n'y ait que son valet de chambre qui ait le droit de lui parler; n'importe, puisqu'il a un crédit sur moi, il faudra bien que je le voie quand il voudra de l'argent.»
Et Danglars se rejeta dans le fond de sa voiture en criant au cocher, de manière qu'on pût l'entendre de l'autre côté de la route:
«À la Chambre des députés!»
Au travers d'une jalousie de son pavillon, Monte-Cristo, prévenu à temps, avait vu le baron et l'avait étudié, à l'aide d'une excellente lorgnette, avec non moins d'attention que M. Danglars en avait mis lui-même à analyser la maison, le jardin et les livrées.
«Décidément, fit-il avec un geste de dégoût et en faisant rentrer les tuyaux de sa lunette dans leur fourreau d'ivoire, décidément c'est une laide créature que cet homme; comment, dès la première fois qu'on le voit, ne reconnaît-on pas le serpent au front aplati, le vautour au crâne bombé et la buse au bec tranchant!
«Ali!» cria-t-il, puis il frappa un coup sur le timbre de cuivre. Ali parut. «Appelez Bertuccio», dit-il.
Au même moment Bertuccio entra.
«Votre Excellence me faisait demander? dit l'intendant.
--Oui, monsieur, dit le comte. Avez-vous vu les chevaux qui viennent de s'arrêter devant ma porte?
--Certainement, Excellence, ils sont même fort beaux.
--Comment se fait-il, dit Monte-Cristo en fronçant le sourcil, quand je vous ai demandé les deux plus beaux chevaux de Paris, qu'il y ait à Paris deux autres chevaux aussi beaux que les miens, et que ces chevaux ne soient pas dans mes écuries?»
Au froncement de sourcil et à l'intonation sévère de cette voix, Ali baissa la tête.
«Ce n'est pas ta faute, bon Ali, dit en arabe le comte avec une douceur qu'on n'aurait pas cru pouvoir rencontrer ni dans sa voix, ni sur son visage; tu ne te connais pas en chevaux anglais, toi.»
La sérénité reparut sur les traits d'Ali.
«Monsieur le comte, dit Bertuccio, les chevaux dont vous me parlez n'étaient pas à vendre.
Monte-Cristo haussa les épaules:
«Sachez, monsieur l'intendant, que tout est toujours à vendre pour qui sait y mettre le prix.
--M. Danglars les a payés seize mille francs, monsieur le comte.
--Eh bien, il fallait lui en offrir trente-deux mille; il est banquier, et un banquier ne manque jamais une occasion de doubler son capital.
--Monsieur le comte parle-t-il sérieusement?» demanda Bertuccio.
Monte-Cristo regarda l'intendant en homme étonné qu'on ose lui faire une question.
«Ce soir, dit-il, j'ai une visite à rendre; je veux que ces deux chevaux soient attelés à ma voiture avec un harnais neuf.»
Bertuccio se retira en saluant; près de la porte, il s'arrêta:
«À quelle heure, dit-il, Son Excellence compte-t-elle faire cette visite?
--À cinq heures, dit Monte-Cristo.
--Je ferai observer à Votre Excellence qu'il est deux heures, hasarda l'intendant.
--Je le sais», se contenta de répondre Monte-Cristo.
Puis se retournant vers Ali:
«Faites passer tous les chevaux devant madame, dit-il, qu'elle choisisse l'attelage qui lui conviendra le mieux, et qu'elle me fasse dire si elle veut dîner avec moi: dans ce cas on servira chez elle; allez; en descendant, vous m'enverrez le valet de chambre.»
Ali venait à peine de disparaître, que le valet de chambre entra à son tour.
«Monsieur Baptistin, dit le comte, depuis un an vous êtes à mon service; c'est le temps d'épreuve que j'impose d'ordinaire à mes gens: vous me convenez.»
Baptistin s'inclina.
«Reste à savoir si je vous conviens.
--Oh! monsieur le comte! se hâta de dire Baptistin.
--Écoutez jusqu'au bout, reprit le comte. Vous gagnez par an quinze cents francs, c'est-à-dire les appointements d'un bon et brave officier qui risque tous les jours sa vie; vous avez une table telle que beaucoup de chefs de bureau, malheureux serviteurs infiniment plus occupés que vous, en désireraient une pareille. Domestique, vous avez vous-même des domestiques qui ont soin de votre linge et de vos effets. Outre vos quinze cents francs de gages, vous me volez, sur les achats que vous faites pour ma toilette, à peu près quinze cents autres francs par an.
--Oh! Excellence!
--Je ne m'en plains pas, monsieur Baptistin, c'est raisonnable; cependant je désire que cela s'arrête là. Vous ne retrouveriez donc nulle part un poste pareil à celui que votre bonne fortune vous a donné. Je ne bats jamais mes gens, je ne jure jamais, je ne me mets jamais en colère, je pardonne toujours une erreur, jamais une négligence ou un oubli. Mes ordres sont d'ordinaire courts, mais clairs et précis; j'aime mieux les répéter à deux fois et même à trois, que de les voir mal interprétés. Je suis assez riche pour savoir tout ce que je veux savoir, et je suis fort curieux, je vous en préviens. Si j'apprenais donc que vous ayez parlé de moi en bien ou en mal, commenté mes actions, surveillé ma conduite, vous sortiriez de chez moi à l'instant même. Je n'avertis jamais mes domestiques qu'une seule fois; vous voilà averti, allez!»
Baptistin s'inclina et fit trois ou quatre pas pour se retirer.
«À propos, reprit le comte, j'oubliais de vous dire que, chaque année, je place une certaine somme sur la tête de mes gens. Ceux que je renvoie perdent nécessairement cet argent, qui profite à ceux qui restent et qui y auront droit après ma mort. Voilà un an que vous êtes chez moi, votre fortune est commencée, continuez-la.»
Cette allocution, faite devant Ali, qui demeurait impassible, attendu qu'il n'entendait pas un mot de français, produisit sur M. Baptistin un effet que comprendront tous ceux qui ont étudié la psychologie du domestique français.
«Je tâcherai de me conformer en tous points aux désirs de Votre Excellence, dit-il; d'ailleurs je me modèlerai sur M. Ali.
--Oh! pas du tout, dit le comte avec une froideur de marbre. Ali a beaucoup de défauts mêlés à ses qualités; ne prenez donc pas exemple sur lui, car Ali est une exception; il n'a pas de gages, ce n'est pas un domestique, c'est mon esclave, c'est mon chien; s'il manquait à son devoir, je ne le chasserais pas, lui, je le tuerais.»
Baptistin ouvrit de grands yeux.
«Vous doutez?» dit Monte-Cristo.
Et il répéta à Ali les mêmes paroles qu'il venait de dire en français à Baptistin.
Ali écouta, sourit, s'approcha de son maître, mit un genou à terre, et lui baisa respectueusement la main.
Ce petit corollaire de la leçon mit le comble à la stupéfaction de M. Baptistin.
Le comte fit signe à Baptistin de sortir, et à Ali de le suivre. Tous deux passèrent dans son cabinet, et là ils causèrent longtemps.
À cinq heures, le comte frappa trois coups sur son timbre. Un coup appelait Ali, deux coups Baptistin, trois coups Bertuccio.
L'intendant entra.
«Mes chevaux! dit Monte-Cristo.
--Ils sont à la voiture, Excellence, répliqua Bertuccio. Accompagnerai-je monsieur le comte?
--Non, le cocher, Baptistin et Ali, voilà tout.»
Le comte descendit et vit attelés à sa voiture, les chevaux qu'il avait admirés le matin à la voiture de Danglars.
En passant près d'eux il leur jeta un coup d'oeil.
«Ils sont beaux, en effet, dit-il, et vous avez bien fait de les acheter, seulement c'était un peu tard.
--Excellence, dit Bertuccio, j'ai eu bien de la peine à les avoir, et ils ont coûté bien cher.
--Les chevaux en sont-ils moins beaux? demanda le comte en haussant les épaules.
--Si Votre Excellence est satisfaite, dit Bertuccio, tout est bien. Où va Votre Excellence?
--Rue de la Chaussée-d'Antin, chez M. le baron Danglars.»