Le comte de Monte-Cristo, Tome II
Chapter 19
--Oui, Excellence; je ne regardais pas Caderousse comme un méchant homme, et je le croyais incapable d'avoir commis un crime ou même un vol.
--Cela fait plus honneur à votre coeur qu'à votre expérience, monsieur Bertuccio. Aviez-vous connu cet Edmond Dantès dont il était question?
--Non, Excellence, je n'en avais jamais entendu parler jusqu'alors, et je n'en ai jamais entendu reparler depuis qu'une seule fois par l'abbé Busoni lui-même, quand je le vis dans les prisons de Nîmes.
--Bien! continuez.
--Le bijoutier prit la bague des mains de Caderousse, et tira de sa poche une petite pince en acier et une petite paire de balances de cuivre; puis, écartant les crampons d'or qui retenaient la pierre dans la bague, il fit sortir le diamant de son alvéole, et le pesa minutieusement dans les balances.
«--J'irai jusqu'à quarante-cinq mille francs, dit-il, mais je ne donnerai pas un sou avec; d'ailleurs, comme c'était ce que valait le diamant, j'ai pris juste cette somme sur moi.
«--Oh! qu'à cela ne tienne, dit Caderousse, je retournerai avec vous à Beaucaire pour chercher les cinq autres mille francs.
«--Non, dit le bijoutier en rendant l'anneau et le diamant à Caderousse; non, cela ne vaut pas davantage, et encore je suis fâché d'avoir offert cette somme, attendu qu'il y a dans la pierre un défaut que je n'avais pas vu d'abord; mais n'importe, je n'ai qu'une parole, j'ai dit quarante-cinq mille francs, je ne m'en dédis pas.
«--Au moins remettez le diamant dans la bague», dit aigrement la Carconte.
«--C'est juste, dit le bijoutier.
«Et il replaça la pierre dans le chaton.
«--Bon, bon, bon, dit Caderousse remettant l'étui dans sa poche, on le vendra à un autre.
«--Oui, reprit le bijoutier, mais un autre ne sera pas si facile que moi; un autre ne se contentera pas des renseignements que vous m'avez donnés; il n'est pas naturel qu'un homme comme vous possède un diamant de cinquante mille francs; il ira prévenir les magistrats, il faudra retrouver l'abbé Busoni, et les abbés qui donnent des diamants de deux mille louis sont rares; la justice commencera par mettre la main dessus, on vous enverra en prison, et si vous êtes reconnu innocent, qu'on vous mette dehors après trois ou quatre mois de captivité, la bague se sera égarée au greffe, ou l'on vous donnera une pierre fausse qui vaudra trois francs au lieu d'un diamant qui en vaut cinquante mille, cinquante-cinq mille peut-être, mais que, vous en conviendrez, mon brave homme, on court certains risques à acheter.»
«Caderousse et sa femme s'interrogèrent du regard.
«--Non, dit Caderousse, nous ne sommes pas assez riches pour perdre cinq mille francs.
«--Comme vous voudrez, mon cher ami, dit le bijoutier; j'avais cependant, comme vous le voyez, apporté de la belle monnaie.
«Et il tira d'une de ses poches une poignée d'or qu'il fit briller aux yeux éblouis de l'aubergiste, et, de l'autre, un paquet de billets de banque.
«Un rude combat se livrait visiblement dans l'esprit de Caderousse: il était évident que ce petit étui de chagrin qu'il tournait et retournait dans sa main ne lui paraissait pas correspondre comme valeur à la somme énorme qui fascinait ses yeux. Il se retourna vers sa femme.
«--Qu'en dis-tu? lui demanda-t-il tout bas.
«--Donne, donne, dit-elle; s'il retourne à Beaucaire sans le diamant, il nous dénoncera! et, comme il le dit, qui sait si nous pourrons jamais remettre la main sur l'abbé Busoni.
«--Eh bien, soit, dit Caderousse, prenez donc le diamant pour quarante-cinq mille francs; mais ma femme veut une chaîne d'or, et moi une paire de boucles d'argent.
«Le bijoutier tira de sa poche une boîte longue et plate qui contenait plusieurs échantillons des objets demandés.
«--Tenez, dit-il, je suis rond en affaires; choisissez.
«La femme choisit une chaîne d'or qui pouvait valoir cinq louis, et le mari une paire de boucles qui pouvait valoir quinze francs.
«--J'espère que vous ne vous plaindrez pas, dit le bijoutier.
«--L'abbé avait dit qu'il valait cinquante mille francs, murmura Caderousse.
«--Allons, allons, donnez donc! Quel homme terrible! reprit le bijoutier en lui tirant des mains le diamant, je lui compte quarante-cinq mille francs, deux mille cinq cents livres de rente, c'est-à-dire une fortune comme je voudrais bien en avoir une, moi, et il n'est pas encore content.
«--Et les quarante-cinq mille francs, demanda Caderousse d'une voix rauque; voyons, où sont-ils?
«--Les voilà, dit le bijoutier.
«Et il compta sur la table quinze mille francs en or et trente mille francs en billets de banque.
«--Attendez que j'allume la lampe, dit la Carconte, il n'y fait plus clair, et on pourrait se tromper.
«En effet, la nuit était venue pendant cette discussion, et, avec la nuit, l'orage qui menaçait depuis une demi-heure. On entendait gronder sourdement le tonnerre dans le lointain; mais ni le bijoutier, ni Caderousse, ni la Carconte, ne paraissaient s'en occuper, possédés qu'ils étaient tous les trois du démon du gain. Moi-même, j'éprouvais une étrange fascination à la vue de tout cet or et de tous ces billets. Il me semblait que je faisais un rêve, et, comme il arrive dans un rêve, je me sentais enchaîné à ma place.
«Caderousse compta et recompta l'or et les billets, puis il les passa à sa femme, qui les compta et recompta à son tour.
«Pendant ce temps, le bijoutier faisait miroiter le diamant sous les rayons de la lampe, et le diamant jetait des éclairs qui lui faisaient oublier ceux qui, précurseurs de l'orage, commençaient à enflammer les fenêtres.
«--Eh bien, le compte y est-il? demanda le bijoutier.
«--Oui, dit Caderousse; donne le portefeuille et cherche un sac, Carconte.
«La Carconte alla à une armoire et revint apportant un vieux portefeuille de cuir, duquel on tira quelques lettres graisseuses à la place desquelles on remit les billets, et un sac dans lequel étaient enfermés deux ou trois écus de six livres, qui composaient probablement toute la fortune du misérable ménage.
«--Là, dit Caderousse, quoique vous nous ayez soulevé une dizaine de mille francs peut-être, voulez-vous souper avec nous? c'est de bon coeur.
«--Merci, dit le bijoutier, il doit se faire tard, et il faut que je retourne à Beaucaire; ma femme serait inquiète»; il tira sa montre. «Morbleu! s'écria-t-il, neuf heures bientôt, je ne serai pas à Beaucaire avant minuit. Adieu, mes petits enfants; s'il vous revient par hasard des abbés Busoni, pensez à moi.
«--Dans huit jours, vous ne serez plus à Beaucaire, dit Caderousse, puisque la foire finit la semaine prochaine.
«--Non, mais cela ne fait rien; écrivez-moi à Paris, à M. Joannès, au Palais-Royal, galerie de Pierre, n° 45, je ferai le voyage exprès si cela en vaut la peine.
«Un coup de tonnerre retentit, accompagné d'un éclair si violent qu'il effaça presque la clarté de la lampe.
«--Oh! oh! dit Caderousse, vous allez partir par ce temps-là?
«--Oh! je n'ai pas peur du tonnerre, dit le bijoutier.
«--Et des voleurs? demanda la Carconte. La route n'est jamais bien sûre pendant la foire.
«--Oh! quant aux voleurs, dit Joannès, voilà pour eux.
«Et il tira de sa poche une paire de petits pistolets chargés jusqu'à la gueule.
«--Voilà, dit-il, des chiens qui aboient et mordent en même temps: c'est pour les deux premiers qui auraient envie de votre diamant, père Caderousse.
«Caderousse et sa femme échangèrent un regard sombre. Il paraît qu'ils avaient en même temps quelque terrible pensée.
«--Alors, bon voyage! dit Caderousse.
«--Merci!» dit le bijoutier.
«Il prit sa canne qu'il avait posée contre un vieux bahut, et sortit. Au moment où il ouvrit la porte, une telle bouffée de vent entra qu'elle faillit éteindre la lampe.
«--Oh! dit-il, il va faire un joli temps, et deux lieues de pays à faire avec ce temps-là!
«--Restez, dit Caderousse, vous coucherez ici.
«--Oui, restez, dit la Carconte d'une voix tremblante, nous aurons bien soin de vous.
«--Non pas, il faut que j'aille coucher à Beaucaire. Adieu.»
«Caderousse alla lentement jusqu'au seuil.
«--Il ne fait ni ciel ni terre, dit le bijoutier déjà hors de la maison. Faut-il prendre à droite ou à gauche?
«--À droite, dit Caderousse; il n'y a pas à s'y tromper, la route est bordée d'arbres de chaque côté.
«--Bon, j'y suis, dit la voix presque perdue dans le lointain.
«--Ferme donc la porte, dit la Carconte, je n'aime pas les portes ouvertes quand il tonne.
«--Et quand il y a de l'argent dans la maison, n'est-ce pas?» dit Caderousse en donnant un double tour à la serrure.
«Il rentra, alla à l'armoire, retira le sac et le portefeuille, et tous deux se mirent à recompter pour la troisième fois leur or et leurs billets. Je n'ai jamais vu expression pareille à ces deux visages dont cette maigre lampe éclairait la cupidité. La femme surtout était hideuse; le tremblement fiévreux qui l'animait habituellement avait redoublé. Son visage de pâle était devenu livide; ses yeux caves flamboyaient.
«--Pourquoi donc, demanda-t-elle d'une voix sourde, lui avais-tu offert de coucher ici?
«--Mais, répondit Caderousse en tressaillant, pour... pour qu'il n'eût pas la peine de retourner à Beaucaire.
«--Ah! dit la femme avec une expression impossible à rendre, je croyais que c'était pour autre chose, moi.
«--Femme! femme! s'écria Caderousse, pourquoi as-tu de pareilles idées, et pourquoi les ayant ne les gardes-tu pas pour toi?
«--C'est égal, dit la Carconte après un instant de silence, tu n'es pas un homme.
«--Comment cela? fit Caderousse.
«--Si tu avais été un homme, il ne serait pas sorti.
«--Femme!
«--Ou bien il n'arriverait pas à Beaucaire.
«--Femme!
«--La route fait un coude et il est obligé de suivre la route, tandis qu'il y a le long du canal un chemin qui raccourcit.
«--Femme, tu offenses le Bon Dieu. Tiens, écoute....
«En effet, on entendit un effroyable coup de tonnerre en même temps qu'un éclair bleuâtre enflammait toute la salle, et la foudre, décroissant lentement, sembla s'éloigner comme à regret de la maison maudite.
«--Jésus! dit la Carconte en se signant.
«Au même instant, et au milieu de ce silence de terreur qui suit ordinairement les coups de tonnerre, on entendit frapper à la porte.
«Caderousse et sa femme tressaillirent et se regardèrent épouvantés.
«--Qui va là? s'écria Caderousse en se levant et en réunissant en un seul tas l'or et les billets épars sur la table et qu'il couvrit de ses deux mains.
«--Moi! dit une voix.
«--Qui, vous?
«--Et pardieu! Joannès le bijoutier.
«--Eh bien, que disais-tu donc, reprit la Carconte avec un effroyable sourire, que j'offensais le Bon Dieu!... Voilà le Bon Dieu qui nous le renvoie.
«Caderousse retomba pâle et haletant sur sa chaise. La Carconte, au contraire, se leva, et alla d'un pas ferme à la porte qu'elle ouvrit.
«--Entrez donc, cher monsieur Joannès, dit-elle.
«--Ma foi, dit le bijoutier ruisselant de pluie, il paraît que le diable ne veut pas que je retourne à Beaucaire ce soir. Les plus courtes folies sont les meilleures, mon cher monsieur Caderousse; vous m'avez offert l'hospitalité, je l'accepte et je reviens coucher chez vous.»
Caderousse balbutia quelques mots en essuyant la sueur qui coulait sur son front. La Carconte referma la porte à double tour derrière le bijoutier.
XLV
La pluie de sang.
«En entrant, le bijoutier jeta un regard interrogateur autour de lui; mais rien ne semblait faire naître les soupçons s'il n'en avait pas, rien ne semblait les confirmer s'il en avait.
«Caderousse tenait toujours des deux mains ses billets et son or. La Carconte souriait à son hôte le plus agréablement qu'elle pouvait.
«--Ah! ah! dit le bijoutier, il paraît que vous aviez peur de ne pas avoir votre compte, que vous repassiez votre trésor après mon départ.
«--Non pas, dit Caderousse; mais l'événement qui nous en fait possesseur est si inattendu que nous n'y pouvons croire, et que, lorsque nous n'avons pas la preuve matérielle sous les yeux, nous croyons faire encore un rêve.»
«Le bijoutier sourit.
«--Est-ce que vous avez des voyageurs dans votre auberge? demanda-t-il.
«--Non, répondit Caderousse, nous ne donnons point à coucher; nous sommes trop près de la ville, et personne ne s'arrête.
«--Alors, je vais vous gêner horriblement?
«--Nous gêner, vous! mon cher monsieur! dit gracieusement la Carconte, pas du tout, je vous jure.
«--Voyons, où me mettez-vous?
«--Dans la chambre là-haut.
«--Mais n'est-ce pas votre chambre?
«--Oh! n'importe; nous avons un second lit dans la pièce à côté de celle-ci.
«Caderousse regarda avec étonnement sa femme. Le bijoutier chantonna un petit air en se chauffant le dos à un fagot que la Carconte venait d'allumer dans la cheminée pour sécher son hôte.
«Pendant ce temps, elle apportait sur un coin de la table où elle avait étendu une serviette les maigres restes d'un dîner, auxquels elle joignit deux ou trois oeufs frais.
«Caderousse avait renfermé de nouveau les billets dans son portefeuille, son or dans un sac, et le tout dans son armoire. Il se promenait de long en large, sombre et pensif, levant de temps en temps la tête sur le bijoutier, qui se tenait tout fumant devant l'âtre, et qui, à mesure qu'il se séchait d'un côté, se tournait de l'autre.
«--Là, dit la Carconte en posant une bouteille de vin sur la table, quand vous voudrez souper tout est prêt.
«--Et vous? demanda Joannès.
«--Moi, je ne souperai pas, répondit Caderousse.
«--Nous avons dîné très tard, se hâta de dire la Carconte.
«--Je vais donc souper seul? fit le bijoutier.
«--Nous vous servirons, répondit la Carconte avec un empressement qui ne lui était pas habituel, même envers ses hôtes payants.
«De temps en temps Caderousse lançait sur elle un regard rapide comme un éclair.
«L'orage continuait.
«--Entendez-vous, entendez-vous? dit la Carconte; vous avez, ma foi, bien fait de revenir.
«--Ce qui n'empêche pas, dit le bijoutier, que si, pendant mon souper, l'ouragan s'apaise, je me remettrai en route.
«--C'est le mistral, dit Caderousse en secouant la tête; nous en avons pour jusqu'à demain.
«Et il poussa un soupir.
«--Ma foi, dit le bijoutier en se mettant à table, tant pis pour ceux qui sont dehors.
«--Oui, reprit la Carconte, ils passeront une mauvaise nuit.
«Le bijoutier commença de souper, et la Carconte continua d'avoir pour lui tous les petits soins d'une hôtesse attentive; elle d'ordinaire si quinteuse et si revêche, elle était devenue un modèle de prévenance et de politesse. Si le bijoutier l'eût connue auparavant, un si grand changement l'eût certes étonné et n'eût pas manqué de lui inspirer quelque soupçon. Quant à Caderousse, il ne disait pas une parole, continuant sa promenade et paraissant hésiter même à regarder son hôte.
«Lorsque le souper fut terminé, Caderousse alla lui-même ouvrir la porte.
«--Je crois que l'orage se calme, dit-il.
«Mais en ce moment, comme pour lui donner un démenti, un coup de tonnerre terrible ébranla la maison, et une bouffée de vent mêlée de pluie entra, qui éteignit la lampe.
«Caderousse referma la porte; sa femme alluma une chandelle au brasier mourant.
«--Tenez, dit-elle au bijoutier, vous devez être fatigué; j'ai mis des draps blancs au lit, montez vous coucher et dormez bien.
«Joannès resta encore un instant pour s'assurer que l'ouragan ne se calmait point, et lorsqu'il eut acquis la certitude que le tonnerre et la pluie ne faisaient qu'aller en augmentant, il souhaita le bonjour à ses hôtes et monta l'escalier.
«Il passait au-dessus de ma tête, et j'entendais chaque marche craquer sous ses pas.
«La Carconte le suivit d'un oeil avide, tandis qu'au contraire Caderousse lui tournait le dos et ne regardait pas même de son côté.
«Tous ces détails, qui sont revenus à mon esprit depuis ce temps-là, ne me frappèrent point au moment où ils se passaient sous mes yeux; il n'y avait, à tout prendre, rien que de naturel dans ce qui arrivait, et, à part l'histoire du diamant qui me paraissait un peu invraisemblable, tout allait de source. Aussi comme j'étais écrasé de fatigue, que je comptais profiter moi-même du premier répit que la tempête donnerait aux éléments, je résolus de dormir quelques heures et de m'éloigner au milieu de la nuit.
«J'entendais dans la pièce au-dessus le bijoutier, qui prenait de son côté toutes ses dispositions pour passer la meilleure nuit possible. Bientôt son lit craqua sous lui; il venait de se coucher.
«Je sentais mes yeux qui se fermaient malgré moi, et comme je n'avais conçu aucun soupçon, je ne tentai point de lutter contre le sommeil; je jetai un dernier regard sur l'intérieur de la cuisine. Caderousse était assis à côté d'une longue table, sur un de ces bancs de bois qui, dans les auberges de village, remplacent les chaises; il me tournait le dos, de sorte que je ne pouvais voir sa physionomie; d'ailleurs eût-il été dans la position contraire, la chose m'eût encore été impossible, attendu qu'il tenait sa tête ensevelie dans ses deux mains.
«La Carconte le regarda quelque temps, haussa les épaules et vint s'asseoir en face de lui.
«En ce moment la flamme mourante gagna un reste de bois sec oublié par elle; une lueur un peu plus vive éclaira le sombre intérieur.... La Carconte tenait ses yeux fixés sur son mari, et comme celui-ci restait toujours dans la même position, je la vis étendre vers lui sa main crochue, et elle le toucha au front.
«Caderousse tressaillit. Il me sembla que la femme remuait les lèvres, mais, soit qu'elle parlât tout à fait bas, soit que mes sens fussent déjà engourdis par le sommeil, le bruit de sa parole n'arriva point jusqu'à moi. Je ne voyais même plus qu'à travers un brouillard et avec ce doute précurseur du sommeil pendant lequel on croit que l'on commence un rêve. Enfin mes yeux se fermèrent, et je perdis conscience de moi-même.
«J'étais au plus profond de mon sommeil, lorsque je fus réveillé par un coup de pistolet, suivi d'un cri terrible. Quelques pas chancelants retentirent sur le plancher de la chambre, et une masse inerte vint s'abattre dans l'escalier, juste au-dessus de ma tête.
«Je n'étais pas encore bien maître de moi. J'entendais des gémissements, puis des cris étouffés comme ceux qui accompagnent une lutte.
«Un dernier cri, plus prolongé que les autres et qui dégénéra en gémissements, vint me tirer complètement de ma léthargie.
«Je me soulevai sur un bras, j'ouvris les yeux, qui ne virent rien dans les ténèbres, et je portai la main à mon front, sur lequel il me semblait que dégouttait à travers les planches de l'escalier une pluie tiède et abondante.
«Le plus profond silence avait succédé à ce bruit affreux. J'entendis les pas d'un homme qui marchait au-dessus de ma tête, ses pas firent craquer l'escalier. L'homme descendit dans la salle inférieure, s'approcha de la cheminée et alluma une chandelle.
«Cet homme, c'était Caderousse; il avait le visage pâle, et sa chemise était tout ensanglantée.
«La chandelle allumée, il remonta rapidement l'escalier, et j'entendis de nouveau ses pas rapides et inquiets.
«Un instant après il redescendit. Il tenait à la main l'écrin; il s'assura que le diamant était bien dedans, chercha un instant dans laquelle de ses poches il le mettrait; puis, sans doute, ne considérant point sa poche comme une cachette assez sûre, il le roula dans son mouchoir rouge, qu'il tourna autour de son cou.
«Puis il courut à l'armoire, en tira ses billets et son or, mit les uns dans le gousset de son pantalon, l'autre dans la poche de sa veste, prit deux ou trois chemises, et, s'élançant vers la porte, il disparut dans l'obscurité. Alors tout devint clair et lucide pour moi; je me reprochai ce qui venait d'arriver, comme si j'eusse été le vrai coupable. Il me sembla entendre des gémissements: le malheureux bijoutier pouvait n'être pas mort; peut-être était-il en mon pouvoir, en lui portant secours, de réparer une partie du mal non pas que j'avais fait, mais que j'avais laissé faire. J'appuyai mes épaules contre une de ces planches mal jointes qui séparaient l'espèce de tambour dans lequel j'étais couché de la salle inférieure; les planches cédèrent, et je me trouvai dans la maison.
«Je courus à la chandelle, et je m'élançai dans l'escalier; un corps le barrait en travers, c'était le cadavre de la Carconte.
«Le coup de pistolet que j'avais entendu avait été tiré sur elle: elle avait la gorge traversée de part en part, et outre sa double blessure qui coulait à flots, elle vomissait le sang par la bouche. Elle était tout à fait morte. J'enjambai par-dessus son corps, et je passai.
«La chambre offrait l'aspect du plus affreux désordre. Deux ou trois meubles étaient renversés; les draps, auxquels le malheureux bijoutier s'était cramponné, traînaient par la chambre: lui-même était couché à terre, la tête appuyée contre le mur, nageant dans une mare de sang qui s'échappait de trois larges blessures reçues dans la poitrine.
«Dans la quatrième était resté un long couteau de cuisine, dont on ne voyait que le manche.
«Je marchai sur le second pistolet qui n'était point parti, la poudre étant probablement mouillée.
«Je m'approchai du bijoutier; il n'était pas mort effectivement: au bruit que je fis, à l'ébranlement du plancher surtout, il rouvrit des yeux hagards, parvint à les fixer un instant sur moi, remua les lèvres comme s'il voulait parler, et expira.
«Cet affreux spectacle m'avait rendu presque insensé; du moment où je ne pouvais plus porter de secours à personne je n'éprouvais plus qu'un besoin, celui de fuir. Je me précipitai dans l'escalier, en enfonçant mes mains dans mes cheveux et en poussant un rugissement de terreur.
«Dans la salle inférieure, il y avait cinq ou six douaniers et deux ou trois gendarmes, toute une troupe armée.
«On s'empara de moi; je n'essayai même pas de faire résistance, je n'étais plus le maître de mes sens. J'essayai de parler, je poussai quelques cris inarticulés, voilà tout.
«Je vis que les douaniers et les gendarmes me montraient du doigt; j'abaissai les yeux sur moi-même, j'étais tout couvert de sang. Cette pluie tiède que j'avais sentie tomber sur moi à travers les planches de l'escalier, c'était le sang de la Carconte.
«Je montrai du doigt l'endroit où j'étais caché.
«--Que veut-il dire? demanda un gendarme.
«Un douanier alla voir.
«--Il veut dire qu'il est passé par là, répondit-il.
«Et il montra le trou par lequel j'avais passé effectivement.
«Alors, je compris qu'on me prenait pour l'assassin. Je retrouvai la voix, je retrouvai la force; je me dégageai des mains des deux hommes qui me tenaient, en m'écriant:
«--Ce n'est pas moi! ce n'est pas moi!
«Deux gendarmes me mirent en joue avec leurs carabines.
«--Si tu fais un mouvement, dirent-ils, tu es mort.
«--Mais, m'écriai-je, puisque je vous répète que ce n'est pas moi!
«--Tu conteras ta petite histoire aux juges de Nîmes, répondirent-ils. En attendant, suis-nous; et si nous avons un conseil à te donner, c'est de ne pas faire résistance.
«Ce n'était point mon intention, j'étais brisé par l'étonnement et par la terreur. On me mit les menottes, on m'attacha à la queue d'un cheval, et l'on me conduisit à Nîmes.
«J'avais été suivi par un douanier; il m'avait perdu de vue aux environs de la maison, il s'était douté que j'y passerais la nuit; il avait été prévenir ses compagnons, et ils étaient arrivés juste pour entendre le coup de pistolet et pour me prendre au milieu de telles preuves de culpabilité, que je compris tout de suite la peine que j'aurais à faire reconnaître mon innocence.
«Aussi, ne m'attachai-je qu'à une chose: ma première demande au juge d'instruction fut pour le prier de faire chercher partout un certain abbé Busoni, qui s'était arrêté dans la journée à l'auberge du Pont-du-Gard. Si Caderousse avait inventé une histoire, si cet abbé n'existait pas, il était évident que j'étais perdu, à moins que Caderousse ne fût pris à son tour et n'avouât tout.