Le comte de Monte-Cristo, Tome I
Chapter 2
«De sorte que vous avez vécu trois mois avec soixante francs! murmura le jeune homme.
--Tu sais combien il me faut peu de chose, dit le vieillard.
--Oh! mon Dieu, mon Dieu, pardonnez-moi! s'écria Edmond en se jetant à genoux devant le bonhomme.
--Que fais-tu donc?
--Oh! vous m'avez déchiré le coeur.
--Bah! te voilà, dit le vieillard en souriant; maintenant tout est oublié, car tout est bien.
--Oui, me voilà, dit le jeune homme, me voilà avec un bel avenir et un peu d'argent. Tenez, père, dit-il, prenez, prenez, et envoyez chercher tout de suite quelque chose.»
Et il vida sur la table ses poches, qui contenaient une douzaine de pièces d'or, cinq ou six écus de cinq francs et de la menue monnaie.
Le visage du vieux Dantès s'épanouit.
«À qui cela? dit-il.
--Mais, à moi!... à toi!... à nous!... Prends, achète des provisions, sois heureux, demain il y en a d'autres.
--Doucement, doucement, dit le vieillard en souriant; avec ta permission, j'userai modérément de la bourse: on croirait, si l'on me voyait acheter trop de choses à la fois, que j'ai été obligé d'attendre le retour pour les acheter.
--Fais comme tu voudras; mais, avant toutes choses, prends une servante, père; je ne veux pas que tu restes seul. J'ai du café de contrebande et d'excellent tabac dans un petit coffre de la cale, tu l'auras dès demain. Mais chut! voici quelqu'un.
--C'est Caderousse qui aura appris ton arrivée, et qui vient sans doute te faire son compliment de bon retour.
--Bon, encore des lèvres qui disent une chose tandis que le coeur en pense une autre, murmura Edmond; mais, n'importe, c'est un voisin qui nous a rendu service autrefois, qu'il soit le bienvenu.»
En effet, au moment où Edmond achevait la phrase à voix basse, on vit apparaître encadrée par la porte du palier, la tête noire et barbue de Caderousse. C'était un homme de vingt-cinq à vingt-six ans; il tenait à sa main un morceau de drap, qu'en sa qualité de tailleur il s'apprêtait à changer en un revers d'habit.
«Eh! te voilà donc revenu, Edmond? dit-il avec un accent marseillais des plus prononcés et avec un large sourire qui découvrait ses dents blanches comme de l'ivoire.
--Comme vous voyez, voisin Caderousse, et prêt à vous être agréable en quelque chose que ce soit, répondit Dantès en dissimulant mal sa froideur sous cette offre de service.
--Merci, merci; heureusement, je n'ai besoin de rien, et ce sont même quelquefois les autres qui ont besoin de moi. (Dantès fit un mouvement.) Je ne te dis pas cela pour toi, garçon; je t'ai prêté de l'argent, tu me l'as rendu; cela se fait entre bons voisins, et nous sommes quittes.
--On n'est jamais quitte envers ceux qui nous ont obligés, dit Dantès, car lorsqu'on ne leur doit plus l'argent, on leur doit la reconnaissance.
--À quoi bon parler de cela! Ce qui est passé est passé. Parlons de ton heureux retour, garçon. J'étais donc allé comme cela sur le port pour rassortir du drap marron, lorsque je rencontrai l'ami Danglars.
«--Toi, à Marseille?
«--Eh oui, tout de même, me répondit-il.
«--Je te croyais à Smyrne.
«--J'y pourrais être, car j'en reviens.
«--Et Edmond, où est-il donc, le petit?
«--Mais chez son père, sans doute, répondit Danglars; et alors je suis venu, continua Caderousse, pour avoir le plaisir de serrer la main à un ami.
--Ce bon Caderousse, dit le vieillard, il nous aime tant.
--Certainement que je vous aime, et que je vous estime encore, attendu que les honnêtes gens sont rares! Mais il paraît que tu deviens riche, garçon?» continua le tailleur en jetant un regard oblique sur la poignée d'or et d'argent que Dantès avait déposée sur la table.
Le jeune homme remarqua l'éclair de convoitise qui illumina les yeux noirs de son voisin.
«Eh! mon Dieu! dit-il négligemment, cet argent n'est point à moi; je manifestais au père la crainte qu'il n'eût manqué de quelque chose en mon absence, et pour me rassurer, il a vidé sa bourse sur la table. Allons, père, continua Dantès, remettez cet argent dans votre tirelire; à moins que le voisin Caderousse n'en ait besoin à son tour, auquel cas il est bien à son service.
--Non pas, garçon, dit Caderousse, je n'ai besoin de rien, et, Dieu merci l'état nourrit son homme. Garde ton argent, garde: on n'en a jamais de trop; ce qui n'empêche pas que je ne te sois obligé de ton offre comme si j'en profitais.
--C'était de bon coeur, dit Dantès.
--Je n'en doute pas. Eh bien, te voilà donc au mieux avec M. Morrel, câlin que tu es?
--M. Morrel a toujours eu beaucoup de bonté pour moi, répondit Dantès.
--En ce cas, tu as tort de refuser son dîner.
--Comment, refuser son dîner? reprit le vieux Dantès; il t'avait donc invité à dîner?
--Oui, mon père, reprit Edmond en souriant de l'étonnement que causait à son père l'excès de l'honneur dont il était l'objet.
--Et pourquoi donc as-tu refusé, fils? demanda le vieillard.
--Pour revenir plus tôt près de vous, mon père, répondit le jeune homme; j'avais hâte de vous voir.
--Cela l'aura contrarié, ce bon M. Morrel, reprit Caderousse; et quand on vise à être capitaine, c'est un tort que de contrarier son armateur.
--Je lui ai expliqué la cause de mon refus, reprit Dantès, et il l'a comprise, je l'espère.
--Ah! c'est que, pour être capitaine, il faut un peu flatter ses patrons.
--J'espère être capitaine sans cela, répondit Dantès.
--Tant mieux, tant mieux! cela fera plaisir à tous les anciens amis, et je sais quelqu'un là-bas, derrière la citadelle de Saint-Nicolas, qui n'en sera pas fâché.
--Mercédès? dit le vieillard.
--Oui, mon père, reprit Dantès, et, avec permission, maintenant que je vous ai vu, maintenant que je sais que vous vous portez bien et que vous avez tout ce qu'il vous faut, je vous demanderai la permission d'aller faire visite aux Catalans.
--Va, mon enfant, dit le vieux Dantès, et que Dieu te bénisse dans ta femme comme il m'a béni dans mon fils.
--Sa femme! dit Caderousse; comme vous y allez, père Dantès! elle ne l'est pas encore, ce me semble!
--Non; mais, selon toute probabilité, répondit Edmond, elle ne tardera pas à le devenir.
--N'importe, n'importe, dit Caderousse, tu as bien fait de te dépêcher, garçon.
--Pourquoi cela?
--Parce que la Mercédès est une belle fille, et que les belles filles ne manquent pas d'amoureux; celle-là surtout, ils la suivent par douzaines.
--Vraiment, dit Edmond avec un sourire sous lequel perçait une légère nuance d'inquiétude.
--Oh! oui, reprit Caderousse, et de beaux partis même; mais, tu comprends, tu vas être capitaine, on n'aura garde de te refuser, toi!
--Ce qui veut dire, reprit Dantès avec un sourire qui dissimulait mal son inquiétude, que si je n'étais pas capitaine....
--Eh! eh! fit Caderousse.
--Allons, allons, dit le jeune homme, j'ai meilleure opinion que vous des femmes en général, et de Mercédès en particulier, et, j'en suis convaincu, que je sois capitaine ou non, elle me restera fidèle.
--Tant mieux! tant mieux! dit Caderousse, c'est toujours, quand on va se marier, une bonne chose que d'avoir la foi, mais, n'importe; crois-moi, garçon, ne perds pas de temps à aller lui annoncer ton arrivée et à lui faire part de tes espérances.
--J'y vais», dit Edmond.
Il embrassa son père, salua Caderousse d'un signe et sortit. Caderousse resta un instant encore; puis, prenant congé du vieux Dantès, il descendit à son tour et alla rejoindre Danglars, qui l'attendait au coin de la rue Senac.
--Eh bien, dit Danglars, l'as-tu vu?
--Je le quitte, dit Caderousse.
--Et t'a-t-il parlé de son espérance d'être capitaine?
--Il en parle comme s'il l'était déjà.
--Patience! dit Danglars, il se presse un peu trop, ce me semble.
--Dame! il paraît que la chose lui est promise par M. Morrel.
--De sorte qu'il est bien joyeux?
--C'est-à-dire qu'il en est insolent; il m'a déjà fait ses offres de service comme si c'était un grand personnage; il m'a offert de me prêter de l'argent comme s'il était un banquier.
--Et vous avez refusé?
--Parfaitement; quoique j'eusse bien pu accepter, attendu que c'est moi qui lui ai mis à la main les premières pièces blanches qu'il a maniées. Mais maintenant M. Dantès n'aura plus besoin de personne, il va être capitaine.
--Bah! dit Danglars, il ne l'est pas encore.
--Ma foi, ce serait bien fait qu'il ne le fût pas, dit Caderousse, ou sans cela il n'y aura plus moyen de lui parler.
--Que si nous le voulons bien, dit Danglars, il restera ce qu'il est, et peut-être même deviendra moins qu'il n'est.
--Que dis-tu?
--Rien, je me parle à moi-même. Et il est toujours amoureux de la belle Catalane?
--Amoureux fou. Il y est allé; mais ou je me trompe fort, ou il aura du désagrément de ce côté-là.
--Explique-toi.
--À quoi bon?
--C'est plus important que tu ne crois. Tu n'aimes pas Dantès, hein?
--Je n'aime pas les arrogants.
--Eh bien, alors! dis-moi ce que tu sais relativement à la Catalane.
--Je ne sais rien de bien positif; seulement j'ai vu des choses qui me font croire, comme je te l'ai dit, que le futur capitaine aura du désagrément aux environs du chemin des Vieilles-Infirmeries.
--Qu'as-tu vu? allons, dis.
--Eh bien, j'ai vu que toutes les fois que Mercédès vient en ville, elle y vient accompagnée d'un grand gaillard de Catalan à l'oeil noir, à la peau rouge, très brun, très ardent, et qu'elle appelle _mon_ cousin.
--Ah! vraiment! et crois-tu que ce cousin lui fasse la cour?
--Je le suppose: que diable peut faire un grand garçon de vingt et un ans à une belle fille de dix-sept?
--Et tu dis que Dantès est allé aux Catalans?
--Il est parti devant moi.
--Si nous allions du même côté, nous nous arrêterions à la Réserve, et, tout en buvant un verre de vin de La Malgue, nous attendrions des nouvelles.
--Et qui nous en donnera?
--Nous serons sur la route, et nous verrons sur le visage de Dantès ce qui se sera passé.
--Allons, dit Caderousse; mais c'est toi qui paies?
--Certainement,» répondit Danglars.
Et tous deux s'acheminèrent d'un pas rapide vers l'endroit indiqué. Arrivés là, ils se firent apporter une bouteille et deux verres. Le père Pamphile venait de voir passer Dantès il n'y avait pas dix minutes. Certains que Dantès était aux Catalans, ils s'assirent sous le feuillage naissant des platanes et des sycomores, dans les branches desquels une bande joyeuse d'oiseaux chantaient un des premiers beaux jours de printemps.
III
Les Catalans.
À cent pas de l'endroit où les deux amis, les regards à l'horizon et l'oreille au guet, sablaient le vin pétillant de La Malgue, s'élevait, derrière une butte nue et rongée par le soleil et le mistral, le village des Catalans.
Un jour, une colonie mystérieuse partit de l'Espagne et vint aborder à la langue de terre où elle est encore aujourd'hui. Elle arrivait on ne savait d'où et parlait une langue inconnue. Un des chefs, qui entendait le provençal, demanda à la commune de Marseille de leur donner ce promontoire nu et aride, sur lequel ils venaient, comme les matelots antiques, de tirer leurs bâtiments. La demande lui fut accordée, et trois mois après, autour des douze ou quinze bâtiments qui avaient amené ces bohémiens de la mer, un petit village s'élevait.
Ce village construit d'une façon bizarre et pittoresque, moitié maure, moitié espagnol, est celui que l'on voit aujourd'hui habité par des descendants de ces hommes, qui parlent la langue de leurs pères. Depuis trois ou quatre siècles, ils sont encore demeurés fidèles à ce petit promontoire, sur lequel ils s'étaient abattus, pareils à une bande d'oiseaux de mer, sans se mêler en rien à la population marseillaise, se mariant entre eux, et ayant conservé les moeurs et le costume de leur mère patrie, comme ils en ont conservé le langage.
Il faut que nos lecteurs nous suivent à travers l'unique rue de ce petit village, et entrent avec nous dans une de ces maisons auxquelles le soleil a donné, au-dehors, cette belle couleur feuille morte particulière aux monuments du pays, et, au-dedans, une couche de badigeon, cette teinte blanche qui forme le seul ornement des posadas espagnoles.
Une belle jeune fille aux cheveux noirs comme le jais, aux yeux veloutés comme ceux de la gazelle, tenait debout, adossée à une cloison, et froissait entre ses doigts effilés et d'un dessin antique une bruyère innocente dont elle arrachait les fleurs, et dont les débris jonchaient déjà le sol; en outre, ses bras nus jusqu'au coude, ses bras brunis, mais qui semblaient modelés sur ceux de la Vénus d'Arles, frémissaient d'une sorte d'impatience fébrile, et elle frappait la terre de son pied souple et cambré, de sorte que l'on entrevoyait la forme pure, fière et hardie de sa jambe, emprisonnée dans un bas de coton rouge à coins gris et bleus.
À trois pas d'elle, assis sur une chaise qu'il balançait d'un mouvement saccadé, appuyant son coude à un vieux meuble vermoulu, un grand garçon de vingt à vingt-deux ans la regardait d'un air où se combattaient l'inquiétude et le dépit; ses yeux interrogeaient, mais le regard ferme et fixe de la jeune fille dominait son interlocuteur.
«Voyons, Mercédès, disait le jeune homme, voici Pâques qui va revenir, c'est le moment de faire une noce, répondez-moi!
--Je vous ai répondu cent fois, Fernand, et il faut en vérité que vous soyez bien ennemi de vous-même pour m'interroger encore!
--Eh bien, répétez-le encore, je vous en supplie, répétez-le encore pour que j'arrive à le croire. Dites-moi pour la centième fois que vous refusez mon amour, qu'approuvait votre mère; faites-moi bien comprendre que vous vous jouez de mon bonheur, que ma vie et ma mort ne sont rien pour vous. Ah! mon Dieu, mon Dieu! avoir rêvé dix ans d'être votre époux, Mercédès, et perdre cet espoir qui était le seul but de ma vie!
--Ce n'est pas moi du moins qui vous ai jamais encouragé dans cet espoir, Fernand, répondit Mercédès; vous n'avez pas une seule coquetterie à me reprocher à votre égard. Je vous ai toujours dit: «Je vous aime comme un frère, mais n'exigez jamais de moi autre chose que cette amitié fraternelle, car mon coeur est à un autre.» Vous ai-je toujours dit cela, Fernand?
--Oui, je le sais bien, Mercédès, répondit le jeune homme; oui, vous vous êtes donné, vis-à-vis de moi, le cruel mérite de la franchise; mais oubliez-vous que c'est parmi les Catalans une loi sacrée de se marier entre eux?
--Vous vous trompez, Fernand, ce n'est pas une loi, c'est une habitude, voilà tout; et, croyez-moi, n'invoquez pas cette habitude en votre faveur. Vous êtes tombé à la conscription, Fernand; la liberté qu'on vous laisse, c'est une simple tolérance; d'un moment à l'autre vous pouvez être appelé sous les drapeaux. Une fois soldat, que ferez-vous de moi, c'est-à-dire d'une pauvre fille orpheline, triste, sans fortune, possédant pour tout bien une cabane presque en ruine, où pendent quelques filets usés, misérable héritage laissé par mon père à ma mère et par ma mère à moi? Depuis un an qu'elle est morte, songez donc, Fernand, que je vis presque de la charité publique! Quelquefois vous feignez que je vous suis utile, et cela pour avoir le droit de partager votre poche avec moi; et j'accepte, Fernand, parce que vous êtes le fils d'un frère de mon père, parce que nous avons été élevés ensemble et plus encore parce que, par-dessus tout, cela vous ferait trop de peine si je vous refusais. Mais je sens bien que ce poisson que je vais vendre et dont je tire l'argent avec lequel j'achète le chanvre que je file, je sens bien, Fernand, que c'est une charité.
--Et qu'importe, Mercédès, si, pauvre et isolée que vous êtes, vous me convenez ainsi mieux que la fille du plus fier armateur ou du plus riche banquier de Marseille! À nous autres, que nous faut-il? Une honnête femme et une bonne ménagère. Où trouverais-je mieux que vous sous ces deux rapports?
--Fernand, répondit Mercédès en secouant la tête, on devient mauvaise ménagère et on ne peut répondre de rester honnête femme lorsqu'on aime un autre homme que son mari. Contentez-vous de mon amitié, car, je vous le répète, c'est tout ce que je puis vous promettre, et je ne promets que ce que je suis sûre de pouvoir donner.
--Oui, je comprends, dit Fernand; vous supportez patiemment votre misère, mais vous avez peur de la mienne. Eh bien, Mercédès, aimé de vous, je tenterai la fortune; vous me porterez bonheur, et je deviendrai riche: je puis étendre mon état de pêcheur; je puis entrer comme commis dans un comptoir; je puis moi-même devenir marchand!
--Vous ne pouvez rien tenter de tout cela, Fernand; vous êtes soldat, et si vous restez aux Catalans, c'est parce qu'il n'y a pas de guerre. Demeurez donc pêcheur; ne faites point de rêves qui vous feraient paraître la réalité plus terrible encore, et contentez-vous de mon amitié, puisque je ne puis vous donner autre chose.
--Eh bien, vous avez raison, Mercédès, je serai marin; j'aurai, au lieu du costume de nos pères que vous méprisez, un chapeau verni, une chemise rayée et une veste bleue avec des ancres sur les boutons. N'est-ce point ainsi qu'il faut être habillé pour vous plaire?
--Que voulez-vous dire? demanda Mercédès en lançant un regard impérieux, que voulez-vous dire? Je ne vous comprends pas.
--Je veux dire, Mercédès, que vous n'êtes si dure et si cruelle pour moi que parce que vous attendez quelqu'un qui est ainsi vêtu. Mais celui que vous attendez est inconstant peut-être, et, s'il ne l'est pas, la mer l'est pour lui.
--Fernand, s'écria Mercédès, je vous croyais bon et je me trompais! Fernand, vous êtes un mauvais coeur d'appeler à l'aide de votre jalousie les colères de Dieu! Eh bien, oui, je ne m'en cache pas, j'attends et j'aime celui que vous dites, et s'il ne revient pas, au lieu d'accuser cette inconstance que vous invoquez, vous, je dirai qu'il est mort en m'aimant.»
Le jeune Catalan fit un geste de rage.
«Je vous comprends, Fernand: vous vous en prendrez à lui de ce que je ne vous aime pas; vous croiserez votre couteau catalan contre son poignard! À quoi cela vous avancera-t-il? À perdre mon amitié si vous êtes vaincu, à voir mon amitié se changer en haine si vous êtes vainqueur. Croyez-moi, chercher querelle à un homme est un mauvais moyen de plaire à la femme qui aime cet homme. Non, Fernand, vous ne vous laisserez point aller ainsi à vos mauvaises pensées. Ne pouvant m'avoir pour femme, vous vous contenterez de m'avoir pour amie et pour soeur; et d'ailleurs, ajouta-t-elle, les yeux troublés et mouillés de larmes, attendez, attendez, Fernand: vous l'avez dit tout à l'heure, la mer est perfide, et il y a déjà quatre mois qu'il est parti; depuis quatre mois j'ai compté bien des tempêtes!»
Fernand demeura impassible; il ne chercha pas à essuyer les larmes qui roulaient sur les joues de Mercédès; et cependant, pour chacune de ces larmes, il eût donné un verre de son sang; mais ces larmes coulaient pour un autre.
Il se leva, fit un tour dans la cabane et revint, s'arrêta devant Mercédès, l'oeil sombre et les poings crispés.
«Voyons, Mercédès, dit-il, encore une fois répondez: est-ce bien résolu?
--J'aime Edmond Dantès, dit froidement la jeune fille, et nul autre qu'Edmond ne sera mon époux.
--Et vous l'aimerez toujours?
--Tant que je vivrai.»
Fernand baissa la tête comme un homme découragé, poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement; puis tout à coup relevant le front, les dents serrées et les narines entrouvertes:
«Mais s'il est mort?
--S'il est mort, je mourrai.
--Mais s'il vous oublie?
--Mercédès! cria une voix joyeuse au-dehors de la maison, Mercédès!
--Ah! s'écria la jeune fille en rougissant de joie et en bondissant d'amour, tu vois bien qu'il ne m'a pas oubliée, puisque le voilà!»
Et elle s'élança vers la porte, qu'elle ouvrit en s'écriant:
«À moi, Edmond! me voici.»
Fernand, pâle et frémissant, recula en arrière comme fait un voyageur à la vue d'un serpent, et rencontrant sa chaise, il y retomba assis.
Edmond et Mercédès étaient dans les bras l'un de l'autre. Le soleil ardent de Marseille, qui pénétrait à travers l'ouverture de la porte, les inondait d'un flot de lumière. D'abord ils ne virent rien de ce qui les entourait. Un immense bonheur les isolait du monde, et ils ne parlaient que par ces mots entrecoupés qui sont les élans d'une joie si vive qu'ils semblent l'expression de la douleur.
Tout à coup Edmond aperçut la figure sombre de Fernand, qui se dessinait dans l'ombre, pâle et menaçante; par un mouvement dont il ne se rendit pas compte lui-même, le jeune Catalan tenait la main sur le couteau passé à sa ceinture.
«Ah! pardon, dit Dantès en fronçant le sourcil à son tour, je n'avais pas remarqué que nous étions trois.»
Puis, se tournant vers Mercédès:
«Qui est ce monsieur? demanda-t-il.
--Monsieur sera votre meilleur ami, Dantès, car c'est mon ami à moi, c'est mon cousin, c'est mon frère; c'est Fernand; c'est-à-dire l'homme qu'après vous, Edmond, j'aime le plus au monde; ne le reconnaissez-vous pas?
--Ah! si fait», dit Edmond.
Et, sans abandonner Mercédès, dont il tenait la main serrée dans une des siennes, il tendit avec un mouvement de cordialité son autre main au Catalan.
Mais Fernand, loin de répondre à ce geste amical, resta muet et immobile comme une statue.
Alors Edmond promena son regard investigateur de Mercédès, émue et tremblante, à Fernand, sombre et menaçant.
Ce seul regard lui apprit tout.
La colère monta à son front.
«Je ne savais pas venir avec tant de hâte chez vous Mercédès, pour y trouver un ennemi.
--Un ennemi! s'écria Mercédès avec un regard de courroux à l'adresse de son cousin; un ennemi chez moi, dis-tu, Edmond! Si je croyais cela, je te prendrais sous le bras et je m'en irais à Marseille, quittant la maison pour n'y plus jamais rentrer.»
L'oeil de Fernand lança un éclair.
«Et s'il t'arrivait malheur, mon Edmond, continua-t-elle avec ce même flegme implacable qui prouvait à Fernand que la jeune fille avait lu jusqu'au plus profond de sa sinistre pensée, s'il t'arrivait malheur, je monterais sur le cap de Morgion, et je me jetterais sur les rochers la tête la première.»
Fernand devint affreusement pâle.
«Mais tu t'es trompé, Edmond, poursuivit-elle, tu n'as point d'ennemi ici; il n'y a que Fernand, mon frère, qui va te serrer la main comme à un ami dévoué.»
Et à ces mots, la jeune fille fixa son visage impérieux sur le Catalan, qui, comme s'il eût été fasciné par ce regard, s'approcha lentement d'Edmond et tendit la main.
Sa haine, pareille à une vague impuissante, quoique furieuse, venait se briser contre l'ascendant que cette femme exerçait sur lui.
Mais à peine eut-il touché la main d'Edmond, qu'il sentit qu'il avait fait tout ce qu'il pouvait faire, et qu'il s'élança hors de la maison.
«Oh! s'écriait-il en courant comme un insensé en noyant ses mains dans ses cheveux, oh! qui me délivrera donc de cet homme? Malheur à moi! malheur à moi!
--Eh! le Catalan! eh! Fernand! où cours-tu?» dit une voix.
Le jeune homme s'arrêta tout court, regarda autour de lui, et aperçut Caderousse attablé avec Danglars sous un berceau de feuillage.
«Eh! dit Caderousse, pourquoi ne viens-tu pas? Es-tu donc si pressé que tu n'aies pas le temps de dire bonjour aux amis?
--Surtout quand ils ont encore une bouteille presque pleine devant eux», ajouta Danglars.
Fernand regarda les deux hommes d'un air hébété, et ne répondit rien.
«Il semble tout penaud, dit Danglars, poussant du genou Caderousse: est-ce que nous nous serions trompés, et qu'au contraire de ce que nous avions prévu, Dantès triompherait?
--Dame! il faut voir», dit Caderousse.
Et se retournant vers le jeune homme:
«Eh bien, voyons, le Catalan, te décides-tu?» dit-il.
Fernand essuya la sueur qui ruisselait de son front et entra lentement sous la tonnelle, dont l'ombrage sembla rendre un peu de calme à ses sens et la fraîcheur un peu de bien-être à son corps épuisé.
«Bonjour, dit-il, vous m'avez appelé, n'est-ce pas?»
Et il tomba plutôt qu'il ne s'assit sur un des sièges qui entouraient la table.