Le comte de Monte-Cristo, Tome I
Chapter 11
--Non, pas le moins du monde; ce qui n'empêche pas que je ne sois tout disposé à vous être agréable, si la chose était en mon pouvoir.
--La chose dépend entièrement de vous, monsieur, dit Morrel.
--Expliquez-vous donc, alors.
--Monsieur, continua l'armateur, reprenant son assurance à mesure qu'il parlait, et affermi d'ailleurs par la justice de sa cause et la netteté de sa position, vous vous rappelez que, quelques jours avant qu'on apprit le débarquement de Sa Majesté l'empereur, j'étais venu réclamer votre indulgence pour un malheureux jeune homme, un marin, second à bord de mon brick; il était accusé, si vous vous le rappelez de relations avec l'île d'Elbe: ces relations, qui étaient un crime à cette époque, sont aujourd'hui des titres de faveur. Vous serviez Louis XVIII alors, et ne l'avez pas ménagé, monsieur; c'était votre devoir. Aujourd'hui, vous servez Napoléon, et vous devez le protéger; c'est votre devoir encore. Je viens donc vous demander ce qu'il est devenu.»
Villefort fit un violent effort sur lui même.
«Le nom de cet homme? demanda-t-il: ayez la bonté de me dire son nom.
--Edmond Dantès.»
Évidemment, Villefort eût autant aimé, dans un duel, essuyer le feu de son adversaire à vingt-cinq pas, que d'entendre prononcer ainsi ce nom à bout portant; cependant il ne sourcilla point. «De cette façon, se dit en lui-même Villefort, on ne pourra point m'accuser d'avoir fait de l'arrestation de ce jeune homme une question purement personnelle.»
«Dantès? répéta-t-il, Edmond Dantès, dites-vous?
--Oui, monsieur.»
Villefort ouvrit alors un gros registre placé dans un casier voisin, recourut à une table, de la table passa à des dossiers, et, se retournant vers l'armateur:
«Êtes-vous bien sûr de ne pas vous tromper, monsieur?» lui dit-il de l'air le plus naturel.
Si Morrel eût été un homme plus fin ou mieux éclairé sur cette affaire, il eût trouvé bizarre que le substitut du procureur du roi daignât lui répondre sur ces matières complètement étrangères à son ressort; et il se fût demandé pourquoi Villefort ne le renvoyait point aux registres d'écrou, aux gouverneurs de prison, au préfet du département. Mais Morrel, cherchant en vain la crainte dans Villefort, n'y vit plus, du moment où toute crainte paraissait absente, que la condescendance: Villefort avait rencontré juste.
«Non, monsieur, dit Morrel, je ne me trompe pas; d'ailleurs, je connais le pauvre garçon depuis dix ans, et il est à mon service depuis quatre. Je vins, vous en souvenez-vous? il y a six semaines, vous prier d'être clément, comme je viens aujourd'hui vous prier d'être juste pour le pauvre garçon; vous me reçûtes même assez mal et me répondîtes en homme mécontent. Ah! c'est que les royalistes étaient durs aux bonapartistes en ce temps-là!
--Monsieur, répondit Villefort arrivant à la parade avec sa prestesse et son sang-froid ordinaires, j'étais royaliste alors que je croyais les Bourbons non seulement les héritiers légitimes du trône, mais encore les élus de la nation; mais le retour miraculeux dont nous venons d'être témoins m'a prouvé que je me trompais. Le génie de Napoléon a vaincu: le monarque légitime est le monarque aimé.
--À la bonne heure! s'écria Morrel avec sa bonne grosse franchise, vous me faites plaisir de me parler ainsi, et j'en augure bien pour le sort d'Edmond.
--Attendez donc, reprit Villefort en feuilletant un nouveau registre, j'y suis: c'est un marin, n'est-ce pas, qui épousait une Catalane? Oui, oui; oh! je me rappelle maintenant: la chose était très grave.
--Comment cela?
--Vous savez qu'en sortant de chez moi il avait été conduit aux prisons du palais de justice.
--Oui, eh bien?
--Eh bien, j'ai fait mon rapport à Paris, j'ai envoyé les papiers trouvés sur lui. C'était mon devoir que voulez-vous... et huit jours après son arrestation le prisonnier fut enlevé.
--Enlevé! s'écria Morrel; mais qu'a-t-on pu faire du pauvre garçon?
--Oh! rassurez-vous. Il aura été transporté à Fenestrelle, à Pignerol, aux Îles Sainte-Marguerite, ce que l'on appelle dépaysé, en termes d'administration; et un beau matin vous allez le voir revenir prendre le commandement de son navire.
--Qu'il vienne quand il voudra, sa place lui sera gardée. Mais comment n'est-il pas déjà revenu? Il me semble que le premier soin de la justice bonapartiste eût dû être de mettre dehors ceux qu'avait incarcérés la justice royaliste.
--N'accusez pas témérairement, mon cher monsieur Morrel, répondit Villefort; il faut, en toutes choses, procéder légalement. L'ordre d'incarcération était venu d'en haut, il faut que d'en haut aussi vienne l'ordre de liberté. Or, Napoléon est rentré depuis quinze jours à peine; à peine aussi les lettres d'abolition doivent-elles être expédiées.
--Mais, demanda Morrel, n'y a-t-il pas moyen de presser les formalités, maintenant que nous triomphons? J'ai quelques amis, quelque influence, je puis obtenir mainlevée de l'arrêt.
--Il n'y a pas eu d'arrêt.
--De l'écrou, alors.
--En matière politique, il n'y a pas de registre d'écrou; parfois les gouvernements ont intérêt à faire disparaître un homme sans qu'il laisse trace de son passage: des notes d'écrou guideraient les recherches.
--C'était comme cela sous les Bourbons peut-être, mais maintenant....
--C'est comme cela dans tous les temps, mon cher monsieur Morrel; les gouvernements se suivent et se ressemblent; la machine pénitentiaire montée sous Louis XIV va encore aujourd'hui, à la Bastille près. L'Empereur a toujours été plus strict pour le règlement de ses prisons que ne l'a été le Grand Roi lui-même; et le nombre des incarcérés dont les registres ne gardent aucune trace est incalculable.»
Tant de bienveillance eût détourné des certitudes, et Morrel n'avait pas même de soupçons.
«Mais enfin, monsieur de Villefort, dit-il, quel conseil me donneriez-vous qui hâtât le retour du pauvre Dantès?
--Un seul, monsieur: faites une pétition au ministre de la Justice.
--Oh! monsieur, nous savons ce que c'est que les pétitions: le ministre en reçoit deux cents par jour et n'en lit point quatre.
--Oui, reprit Villefort, mais il lira une pétition envoyée par moi, apostillée par moi, adressée directement par moi.
--Et vous vous chargeriez de faire parvenir cette pétition, monsieur?
--Avec le plus grand plaisir. Dantès pouvait être coupable alors; mais il est innocent aujourd'hui, et il est de mon devoir de faire rendre la liberté à celui qu'il a été de mon devoir de faire mettre en prison.»
Villefort prévenait ainsi le danger d'une enquête peu probable, mais possible, enquête qui le perdait sans ressource.
«Mais comment écrit-on au ministre?
--Mettez-vous là, monsieur Morrel, dit Villefort, en cédant sa place à l'armateur; je vais vous dicter.
--Vous auriez cette bonté?
--Sans doute. Ne perdons pas de temps, nous n'en avons déjà que trop perdu.
--Oui, monsieur, songeons que le pauvre garçon attend, souffre et se désespère peut-être.»
Villefort frissonna à l'idée de ce prisonnier le maudissant dans le silence et l'obscurité; mais il était engagé trop avant pour reculer: Dantès devait être brisé entre les rouages de son ambition.
«J'attends, monsieur», dit l'armateur assis dans le fauteuil de Villefort et une plume à la main.
Villefort alors dicta une demande dans laquelle, dans un but excellent, il n'y avait point à en douter, il exagérait le patriotisme de Dantès et les services rendus par lui à la cause bonapartiste; dans cette demande, Dantès était devenu un des agents les plus actifs du retour de Napoléon; il était évident qu'en voyant une pareille pièce, le ministre devait faire justice à l'instant même, si justice n'était point faite déjà.
La pétition terminée, Villefort la relut à haute voix.
«C'est cela, dit-il, et maintenant reposez-vous sur moi.
--Et la pétition partira bientôt, monsieur?
--Aujourd'hui même.
--Apostillée par vous?
--La meilleure apostille que je puisse mettre, monsieur, est de certifier véritable tout ce que vous dites dans cette demande.»
Et Villefort s'assit à son tour, et sur un coin de la pétition appliqua son certificat.
«Maintenant, monsieur, que faut-il faire? demanda Morrel.
--Attendre, reprit Villefort; je réponds de tout.»
Cette assurance rendit l'espoir à Morrel: il quitta le substitut du procureur du roi enchanté de lui, et alla annoncer au vieux père de Dantès qu'il ne tarderait pas à revoir son fils.
Quand à Villefort, au lieu de l'envoyer à Paris, il conserva précieusement entre ses mains cette demande qui, pour sauver Dantès dans le présent, le compromettait si effroyablement dans l'avenir, en supposant une chose que l'aspect de l'Europe et la tournure des événements permettaient déjà de supposer, c'est-à-dire une seconde Restauration.
Dantès demeura donc prisonnier: perdu dans les profondeurs de son cachot, il n'entendit point le bruit formidable de la chute du trône de Louis XVIII et celui, plus épouvantable encore, de l'écroulement de l'empire.
Mais Villefort, lui, avait tout suivi d'un oeil vigilant, tout écouté d'une oreille attentive. Deux fois, pendant cette courte apparition impériale que l'on appela les Cent-Jours, Morrel était revenu à la charge, insistant toujours pour la liberté de Dantès, et chaque fois Villefort l'avait calmé par des promesses et des espérances; enfin, Waterloo arriva. Morrel ne reparut pas chez Villefort: l'armateur avait fait pour son jeune ami tout ce qu'il était humainement possible de faire; essayer de nouvelles tentatives sous cette seconde Restauration était se compromettre inutilement.
Louis XVIII remonta sur le trône. Villefort, pour qui Marseille était plein de souvenirs devenus pour lui des remords, demanda et obtint la place de procureur du roi vacante à Toulouse; quinze jours après son installation dans sa nouvelle résidence, il épousa Mlle Renée de Saint-Méran, dont le père était mieux en cour que jamais.
Voilà comment Dantès, pendant les Cent-Jours et après Waterloo, demeura sous les verrous, oublié, sinon des hommes, au moins de Dieu.
Danglars comprit toute la portée du coup dont il avait frappé Dantès, en voyant revenir Napoléon en France: sa dénonciation avait touché juste, et, comme tous les hommes d'une certaine portée pour le crime et d'une moyenne intelligence pour la vie ordinaire, il appela cette coïncidence bizarre un _décret de la Providence_.
Mais quand Napoléon fut de retour à Paris et que sa voix retentit de nouveau, impérieuse et puissante, Danglars eut peur; à chaque instant, il s'attendit à voir reparaître Dantès, Dantès sachant tout, Dantès menaçant et fort pour toutes les vengeances; alors il manifesta à M. Morrel le désir de quitter le service de mer, et se fit recommander par lui à un négociant espagnol, chez lequel il entra comme commis d'ordre vers la fin de mars, c'est-à-dire dix ou douze jours après la rentrée de Napoléon aux Tuileries; il partit donc pour Madrid, et l'on n'entendit plus parler de lui.
Fernand, lui, ne comprit rien. Dantès était absent, c'était tout ce qu'il lui fallait. Qu'était-il devenu? il ne chercha point à le savoir. Seulement, pendant tout le répit que lui donnait son absence, il s'ingénia, partie à abuser Mercédès sur les motifs de cette absence, partie à méditer des plans d'émigration et d'enlèvement; de temps en temps aussi, et c'étaient les heures sombres de sa vie, il s'asseyait sur la pointe du cap Pharo, de cet endroit où l'on distingue à la fois Marseille et le village des Catalans, regardant, triste et immobile comme un oiseau de proie, s'il ne verrait point, par l'une de ces deux routes, revenir le beau jeune homme à la démarche libre, à la tête haute qui, pour lui aussi, était devenu messager d'une rude vengeance. Alors, le dessein de Fernand était arrêté: il cassait la tête de Dantès d'un coup de fusil et se tuait après, se disait-il à lui-même, pour colorer son assassinat. Mais Fernand s'abusait: cet homme-là ne se fût jamais tué, car il espérait toujours.
Sur ces entrefaites, et parmi tant de fluctuations douloureuses, l'empire appela un dernier ban de soldats, et tout ce qu'il y avait d'hommes en état de porter les armes s'élança hors de France, à la voix retentissante de l'empereur. Fernand partit comme les autres, quittant sa cabane et Mercédès, et rongé de cette sombre et terrible pensée que, derrière lui peut-être, son rival allait revenir et épouser celle qu'il aimait.
Si Fernand avait jamais dû se tuer, c'était en quittant Mercédès qu'il l'eût fait.
Ses attentions pour Mercédès, la pitié qu'il paraissait donner à son malheur, le soin qu'il prenait d'aller au-devant de ses moindres désirs, avaient produit l'effet que produisent toujours sur les coeurs généreux les apparences du dévouement: Mercédès avait toujours aimé Fernand d'amitié; son amitié s'augmenta pour lui d'un nouveau sentiment, la reconnaissance.
«Mon frère, dit-elle en attachant le sac du conscrit sur les épaules du Catalan, mon frère, mon seul ami, ne vous faites pas tuer, ne me laissez pas seule dans ce monde, où je pleure et où je serai seule dès que vous n'y serez plus.»
Ces paroles, dites au moment du départ, rendirent quelque espoir à Fernand. Si Dantès ne revenait pas, Mercédès pourrait donc un jour être à lui.
Mercédès resta seule sur cette terre nue, qui ne lui avait jamais paru si aride, et avec la mer immense pour horizon. Toute baignée de pleurs, comme cette folle dont on nous raconte la douloureuse histoire, on la voyait errer sans cesse autour du petit village des Catalans: tantôt s'arrêtant sous le soleil ardent du Midi, debout, immobile, muette comme une statue, et regardant Marseille; tantôt assise au bord du rivage, écoutant ce gémissement de la mer, éternel comme sa douleur, et se demandant sans cesse s'il ne valait pas mieux se pencher en avant, se laisser aller à son propre poids, ouvrir l'abîme et s'y engloutir, que de souffrir ainsi toutes ces cruelles alternatives d'une attente sans espérance.
Ce ne fut pas le courage qui manqua à Mercédès pour accomplir ce projet, ce fut la religion qui lui vint en aide et qui la sauva du suicide.
Caderousse fut appelé, comme Fernand; seulement, comme il avait huit ans de plus que le Catalan, et qu'il était marié, il ne fit partie que du troisième ban, et fut envoyé sur les côtes.
Le vieux Dantès, qui n'était plus soutenu que par l'espoir, perdit l'espoir à la chute de l'empereur.
Cinq mois, jour pour jour, après avoir été séparé de son fils, et presque à la même heure où il avait été arrêté, il rendit le dernier soupir entre les bras de Mercédès.
M. Morrel pourvut à tous les frais de son enterrement, et paya les pauvres petites dettes que le vieillard avait faites pendant sa maladie.
Il y avait plus que de la bienfaisance à agir ainsi, il y avait du courage. Le Midi était en feu, et secourir même à son lit de mort, le père d'un bonapartiste aussi dangereux que Dantès était un crime.
XIV
Le prisonnier furieux et le prisonnier fou.
Un an environ après le retour de Louis XVIII, il y eut visite de M. l'inspecteur général des prisons.
Dantès entendit rouler et grincer du fond de son cachot tous ces préparatifs, qui faisaient en haut beaucoup de fracas, mais qui, en bas, eussent été des bruits inappréciables pour toute autre oreille que pour celle d'un prisonnier, accoutumé à écouter, dans le silence de la nuit, l'araignée qui tisse sa toile, et la chute périodique de la goutte d'eau qui met une heure à se former au plafond de son cachot.
Il devina qu'il se passait chez les vivants quelque chose d'inaccoutumé: il habitait depuis si longtemps une tombe qu'il pouvait bien se regarder comme mort.
En effet, l'inspecteur visitait, l'un après l'autre, chambres, cellules et cachots. Plusieurs prisonniers furent interrogés: c'étaient ceux que leur douceur ou leur stupidité recommandait à la bienveillance de l'administration; l'inspecteur leur demanda comment ils étaient nourris, et quelles étaient les réclamations qu'ils avaient à faire.
Ils répondirent unanimement que la nourriture était détestable et qu'ils réclamaient leur liberté.
L'inspecteur leur demanda alors s'ils n'avaient pas autre chose à lui dire.
Ils secouèrent la tête. Quel autre bien que la liberté peuvent réclamer des prisonniers?
L'inspecteur se tourna en souriant, et dit au gouverneur:
«Je ne sais pas pourquoi on nous fait faire ces tournées inutiles. Qui voit un prisonnier en voit cent; qui entend un prisonnier en entend mille; c'est toujours la même chose: mal nourris et innocents. En avez-vous d'autres?
--Oui, nous avons les prisonniers dangereux ou fous, que nous gardons au cachot.
--Voyons, dit l'inspecteur avec un air de profonde lassitude, faisons notre métier jusqu'au bout; descendons dans les cachots.
--Attendez, dit le gouverneur, que l'on aille au moins chercher deux hommes; les prisonniers commettent parfois, ne fût-ce que par dégoût de la vie et pour se faire condamner à mort, des actes de désespoir inutiles: vous pourriez être victime de l'un de ces actes.
--Prenez donc vos précautions», dit l'inspecteur.
En effet, on envoya chercher deux soldats et l'on commença de descendre par un escalier si puant, si infect, si moisi, que rien que le passage dans un pareil endroit affectait désagréablement à la fois la vue, l'odorat et la respiration.
«Oh! fit l'inspecteur en s'arrêtant à moitié de la descente, qui diable peut loger là?
--Un conspirateur des plus dangereux, et qui nous est particulièrement recommandé comme un homme capable de tout.
--Il est seul?
--Certainement.
--Depuis combien de temps est-il là?
--Depuis un an à peu près.
--Et il a été mis dans ce cachot dès son entrée.
--Non, monsieur, mais après avoir voulu tuer le porte-clefs chargé de lui porter sa nourriture.
--Il a voulu tuer le porte-clefs?
--Oui, monsieur, celui-là même qui nous éclaire, n'est-il pas vrai, Antoine? demanda le gouverneur.
--Il a voulu me tuer tout de même, répondit le porte-clefs.
--Ah çà! mais c'est donc un fou que cet homme?
--C'est pire que cela, dit le porte-clefs, c'est un démon.
--Voulez-vous qu'on s'en plaigne? demanda l'inspecteur au gouverneur.
--Inutile, monsieur, il est assez puni comme cela, d'ailleurs, à présent, il touche presque à la folie, et, selon l'expérience que nous donnent nos observations, avant une autre année d'ici il sera complètement aliéné.
--Ma foi, tant mieux pour lui, dit l'inspecteur; une fois fou tout à fait, il souffrira moins.»
C'était, comme on le voit, un homme plein d'humanité que cet inspecteur, et bien digne des fonctions philanthropiques qu'il remplissait.
«Vous avez raison, monsieur, dit le gouverneur, et votre réflexion prouve que vous avez profondément étudié la matière. Ainsi, nous avons dans un cachot, qui n'est séparé de celui-ci que par une vingtaine de pieds, et dans lequel on descend par un autre escalier, un vieil abbé, ancien chef de parti en Italie, qui est ici depuis 1811, auquel la tête a tourné vers la fin de 1813, et qui, depuis ce moment, n'est pas physiquement reconnaissable: il pleurait, il rit; il maigrissait, il engraisse. Voulez-vous le voir plutôt que celui-ci? Sa folie est divertissante et ne vous attristera point.
--Je les verrai l'un et l'autre, répondit l'inspecteur; il faut faire son état en conscience.»
L'inspecteur en était à sa première tournée et voulait donner bonne idée de lui à l'autorité.
«Entrons donc chez celui-ci d'abord, ajouta-t-il.
--Volontiers», répondit le gouverneur.
Et il fit signe au porte-clefs, qui ouvrit la porte.
Au grincement des massives serrures, au cri des gonds rouillés tournant sur leurs pivots, Dantès, accroupi dans un angle de son cachot, où il recevait avec un bonheur indicible le mince rayon du jour qui filtrait à travers un étroit soupirail grillé, releva la tête. À la vue d'un homme inconnu, éclairé par deux porte-clefs tenant des torches, et auquel le gouverneur parlait le chapeau à la main, accompagné par deux soldats, Dantès devina ce dont il s'agissait, et, voyant enfin se présenter une occasion d'implorer une autorité supérieure, bondit en avant les mains jointes.
Les soldats croisèrent aussitôt la baïonnette, car ils crurent que le prisonnier s'élançait vers l'inspecteur avec de mauvaises intentions.
L'inspecteur lui-même fit un pas en arrière.
Dantès vit qu'on l'avait présenté comme homme à craindre.
Alors, il réunit dans son regard tout ce que le coeur de l'homme peut contenir de mansuétude et d'humilité, et s'exprimant avec une sorte d'éloquence pieuse qui étonna les assistants, il essaya de toucher l'âme de son visiteur.
L'inspecteur écouta le discours de Dantès, jusqu'au bout, puis se tournant vers le gouverneur:
«Il tournera à la dévotion, dit-il à mi-voix; il est déjà disposé à des sentiments plus doux. Voyez, la peur fait son effet sur lui; il a reculé devant les baïonnettes; or, un fou ne recule devant rien: j'ai fait sur ce sujet des observations bien curieuses à Charenton.»
Puis, se retournant vers le prisonnier:
«En résumé, dit-il, que demandez-vous?
--Je demande quel crime j'ai commis; je demande que l'on me donne des juges; je demande que mon procès soit instruit; je demande enfin que l'on me fusille si je suis coupable, mais aussi qu'on me mette en liberté si je suis innocent.
--Êtes-vous bien nourri? demanda l'inspecteur.
--Oui, je le crois, je n'en sais rien. Mais cela importe peu; ce qui doit importer, non seulement à moi, malheureux prisonnier, mais encore à tous les fonctionnaires rendant la justice, mais encore au roi qui nous gouverne, c'est qu'un innocent ne soit pas victime d'une dénonciation infâme et ne meure pas sous les verrous en maudissant ses bourreaux.
--Vous êtes bien humble aujourd'hui, dit le gouverneur; vous n'avez pas toujours été comme cela. Vous parliez tout autrement, mon cher ami, le jour où vous vouliez assommer votre gardien.
--C'est vrai, monsieur, dit Dantès, et j'en demande bien humblement pardon à cet homme qui a toujours été bon pour moi.... Mais, que voulez-vous? j'étais fou, j'étais furieux.
--Et vous ne l'êtes plus?
--Non, monsieur, car la captivité m'a plié, brisé, anéanti.... Il y a si longtemps que je suis ici!
--Si longtemps?... et à quelle époque avez-vous été arrêté? demanda l'inspecteur.
--Le 28 février 1815, à deux heures de l'après-midi.»
L'inspecteur calcula.
«Nous sommes au 30 juillet 1816; que dites-vous donc? il n'y a que dix-sept mois que vous êtes prisonnier.
--Que dix-sept mois! reprit Dantès. Ah! monsieur, vous ne savez pas ce que c'est que dix-sept mois de prison: dix-sept années, dix-sept siècles; surtout pour un homme qui, comme moi, touchait au bonheur, pour un homme qui, comme moi, allait épouser une femme aimée, pour un homme qui voyait s'ouvrir devant lui une carrière honorable, et à qui tout manque à l'instant; qui, du milieu du jour le plus beau, tombe dans la nuit la plus profonde, qui voit sa carrière détruite, qui ne sait si celle qui l'aimait l'aime toujours, qui ignore si son vieux père est mort ou vivant. Dix-sept mois de prison, pour un homme habitué à l'air de la mer, à l'indépendance du marin, à l'espace, à l'immensité, à l'infini! Monsieur, dix-sept mois de prison, c'est plus que ne le méritent tous les crimes que désigne par les noms les plus odieux la langue humaine. Ayez donc pitié de moi, monsieur, et demandez pour moi, non pas l'indulgence, mais la rigueur; non pas une grâce, mais un jugement; des juges, monsieur, je ne demande que des juges; on ne peut pas refuser des juges à un accusé.
--C'est bien, dit l'inspecteur, on verra.»
Puis, se retournant vers le gouverneur:
«En vérité, dit-il, le pauvre diable me fait de la peine. En remontant, vous me montrerez son livre d'écrou.
--Certainement, dit le gouverneur; mais je crois que vous trouverez contre lui des notes terribles.