Le collier des jours: Souvenirs de ma vie
Part 8
Dans la classe, je ne quittais plus la première place, à droite de la religieuse; Catherine, plus âgée que la moins jeune de la division, était en retard, quoique sachant parler le français; elle mérita cependant par son application, la seconde place, et, ainsi, elle était en face de moi, tout près, devant l'autre versant des pupitres noirs.
J'avais établi, entre elle et moi, toute une télégraphie de clins d'yeux et de grimaces, que j'employais quand il était défendu de parler, et qui la remplissait de terreur. Elle craignait, surtout pour moi, les punitions, mais j'avais toujours une provision de bons points, que je m'efforçais de gagner, uniquement pour avoir de quoi me libérer et pouvoir tout me permettre. C'était là, la base initiale de mon indépendance; j'étais étonnamment sage et laborieuse, dans le seul but d'échapper à la règle.
Cette combinaison, fruit de profondes réflexions, embarrassait beaucoup l'autorité; sous peine de renverser l'ordre établi par elle et de rapporter ses propres décrets, elle était bien forcée d'accepter les rançons qu'elle avait fixées, et de subir mes infractions. La mère Saint-Raphaël disait: «que je me déguisais en ange pour mieux faire le diable....»
Je tenais beaucoup, surtout, à quitter la classe sans permission, car cela me paraissait très humiliant de demander toujours à être autorisée, pour les actes les plus insignifiants. Pendant les quarts d'heure de repos, où l'on était à peu près libre dans la classe, je m'échappais, entraînant Catherine, quand elle avait assez de courage et était munie de bons points. Nous allions rôder dans les couloirs, à la buanderie, à la cuisine, dans le jardin des religieuses, et en tous lieux où il était défendu d'aller. Quelquefois nous montions, posément, l'escalier bien ciré qui conduisait aux appartements de la supérieure et des dames assistantes, et nous frappions à la porte de la vieille mère Sainte-Trinité, dont l'enfance sénile se réjouissait toujours de la nôtre, et nous comblait de verres de cassis et de croquignoles.
Au retour de ces escapades, je payais tout de suite en petits bouts de papier bleu et Catherine, honteuse, s'exécutait aussi, tout attristée et repentante.
Il y avait, pourtant, des punitions pour lesquelles je dédaignais de me racheter, celle surtout qui consistait à avoir le tablier noir relevé sur la figure. En général, toute la classe la subissait en même temps et je trouvais cela plutôt amusant et très ridicule. J'avais d'ailleurs un moyen, qui réussissait presque à coup sûr, de faire pardonner à toutes.
Une verve très singulière m'était venue depuis quelque temps, un besoin de discourir abondamment, sur les sujets les plus imprévus. La teneur et le style de ces beaux discours m'échappent tout à fait, mais j'ai le souvenir très net des effets qu'ils produisaient.
Le tablier sur la tête, dans le silence consterné de la classe, je commençais à parler, à demi-voix, comme à moi-même, puis je haussais le ton insensiblement. Je m'adressais à mes compagnes, les exhortant, sans doute, au repentir, avec des inflexions et des éclats de voix de prédicateur en chaire.
A travers l'étoffe, j'y voyais un peu. Je guettais le visage de la mère, je voyais le coin de sa bouche remuer, pour un sourire qu'elle retenait, mais, de plus en plus irrésistible. Tout à coup elle se renversait sur sa chaise, en éclatant de rire:
--On n'a pas idée d'un pareil démon, disait-elle, qui est-ce qui lui souffle tout cela?
Presque toujours elle ajoutait:
--Allons, je pardonne, reprenez vos livres.
J'allais alors la remercier, et elle m'embrassait, en recommençant à rire....
Cette verve bizarre ne se bornait pas aux paroles, j'écrivais aussi. Ma grand'mère m'avait fait cadeau d'une papeterie, où étaient rangés, avec leurs enveloppes, des cahiers de papier à lettres, rose, vert pistache, bleu tendre, lilas, tout à fait jolis. Elle me les avait donnés pour m'inciter à écrire à ma famille, mais je n'avais rien à lui dire.
C'était à la mère Sainte-Madeleine que j'adressais, de préférence, mes épîtres.
Depuis que l'amitié de Catherine me faisait prendre le couvent en patience, je cherchais à m'expliquer dans quel but les religieuses y étaient ainsi enfermées. J'avais cru d'abord qu'elles subissaient une pénitence, pour le rachat de quelque faute très grave, et j'eus beaucoup de peine à comprendre, et même je ne compris pas du tout, comment elles y étaient de leur plein gré, pour toute leur vie, et heureuses d'y être. Cela je ne pouvais pas le croire; en tous cas, elles étaient abusées par quelque folie, et j'avais entrepris de convaincre la mère Sainte-Madeleine qu'elle se trompait: je voulais la guérir de son erreur....
C'est dans ce but que je lui adressais de si belles lettres, sur mon papier à couleurs tendres. Je regrette d'avoir oublié les arguments que j'employais et la façon dont je les énonçais, cela devait être d'une extravagance et d'une drôlerie extrêmes, car la mère Sainte-Madeleine, si réservée et si sérieuse, s'amusait infiniment de ces lettres, qui cependant ne la convertissaient pas à mes idées.
Je me souviens seulement du sens de quelques-uns de ces gribouillages, qui prenaient la forme de déclarations d'amour, car, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, c'était au nom de l'amour (comment pouvais-je savoir quelque chose de lui?) que je l'adjurais de renoncer à une réclusion aussi cruelle.
Je lui adressais donc des déclarations; prenant le rôle d'un jeune homme, un prince naturellement, qui lui proposait de l'enlever et de l'emmener dans son château, où elle s'amuserait à toutes sortes de choses, et ne serait plus jamais religieuse.
Mon papier s'épuisa à cette correspondance, sans convaincre celle à qui elle s'adressait, mais sans la lasser ni lui déplaire.
Mais, quelque chose me désolait, moi, outre la vaine dépense d'un style, sans doute admirable, c'était le contraste de l'écriture déplorable, dont je disposais alors, ponctuée de pâtés et d'éclaboussures, avec la fraîcheur tendre du papier. Aux premières lignes, je tâchais bien de m'appliquer, d'écrire un peu moins gros et plus droit, mais le feu de l'inspiration m'entraînait vite, et c'était très vilain à l'œil, ces lettres, qui ne finissaient pas de sécher, et que je fermais, en poussant un gros soupir, à la fois résigné et navré....
XLI
Quand les sorties n'étaient que de quelques jours, je passais chez mon père, chez ma grand'mère ou même chez Carlotta Grisi, ces courtes vacances.
C'était chez Giselle que je m'ennuyais le moins.
Le matin, elle travaillait pendant plusieurs heures, en chemise, devant sa psyché, elle étudiait ses pas: elle courait, bondissait, marchait sur la pointe des orteils, se renversait en toutes sortes de poses, souple, légère, délicieuse. J'assistais à ce spectacle, bien sage dans un petit coin, avec une surprise et une curiosité extrêmes.
Je n'ai, d'ailleurs, jamais vu danser Giselle, que là.
Les personnes qu'elle recevait étaient très aimables pour moi; dans l'idée de plaire à la tante, sans doute, on flattait la nièce.
J'ai gardé le souvenir, toujours attendri, d'un jeune prince étranger, pâle et blond, qui était mon ami plus que les autres. Je lui tenais compagnie, dans ses longues stations d'attente au salon. Il causait avec moi, comme avec une grande demoiselle, d'une voix douce et sourde, et toute sa personne me paraissait particulièrement précieuse et élégante. Il me fit des cadeaux merveilleux, entre autres celui d'un canard mécanique que l'on remontait avec une clé, et qui marchait, battait des ailes et faisait: _coin-coin!..._ Il me donna aussi un salon, formé d'un paravent rose et or, où s'enchâssaient des glaces, alternant avec des tableaux, d'un mobilier mignon et de deux belles dames qui se rendaient visite. Ce fut là mon jouet de prédilection, et je le conservai très tard dans ma vie.
Quand c'était chez ma grand'mère, que je passais mes jours de sortie, ils étaient alors pour moi une vraie pénitence.
Cette dame, solennelle, sévère et grognonne, m'était tout à fait antipathique, et, de plus, elle me faisait peur, de sorte que, contre ma coutume, je subissais sa tyrannie.
Elle occupait, passage Saulnier, derrière une cour, séparée de la rue par une porte cochère, et un mur orné de pots de fleurs, un petit appartement au premier. Victoire, sa bonne, une femme d'un certain âge, coiffée d'un tour de cheveux noirs comme de l'encre, qui lui donnait un air terrible, venait me chercher au couvent. Aussitôt arrivée passage Saulnier, ma grand'mère me faisait asseoir sur une petite chaise auprès du feu (c'était le plus souvent en hiver) et me donnait à lire un livre très ennuyeux, pour me faire tenir tranquille, disait-elle.
Je rôtissais d'un côté, ma joue devenait toute rouge, et avec des impatiences dans les jambes et des envies de crier, je n'osais pas bouger, pendant des heures. Quelquefois, j'obtenais d'aller faire le marché avec Victoire, et c'était une délivrance.
Quand la grand'mère était absente, ma seule ressource pour me distraire, était de converser avec le perroquet, le seul personnage de la maison pour qui j'eus de la sympathie.
C'était un vieil oiseau, qui en savait long, et m'enseignait complaisamment tout son répertoire. Il me reprenait très drôlement quand je me trompais, en me regardant de son petit œil malin et j'avais pour lui la plus vive admiration. J'ai appris de lui bien des refrains et, entre autres une chanson, paroles et musique, que je n'ai jamais oubliée:
«Quand je bois du vin clairet, Tout tourne au cabaret....»
Chez mes parents c'était plus gai; je retrouvais ma sœur, et il y avait un perpétuel va-et-vient de gens, que je ne connaissais pas, mais qui étaient connus, quelquefois célèbres; entre autres Ernest Reyer, qui chantait au piano d'extraordinaires chansons, Paul de Saint-Victor, Nadar, Vivier, qui jouait du cor de chasse et imaginait les farces les plus étonnantes. Une négresse cantatrice: Maria Martinez, surnommée la Milabran noire. Elle embrassait, de ses grosses lèvres, ma mère, qui n'aimait pas du tout cela et prétendait qu'elle sentait le singe. Mon père s'intéressait à elle et s'efforçait de la protéger dans sa carrière fantaisiste et décousue. Il composa même pour elle une opérette, qui fut jouée, intitulée: _La Négresse et le Pacha._
Une rieuse demoiselle, connue par voisinage (elle habitait sur le même palier) Marie Dupin, était là aussi très souvent. Son nez, spirituellement relevé, amusait beaucoup mon père, qui essaya plusieurs fois de le croquer.
Louis de Cormenin, le parrain de ma sœur, venait souvent nous chercher, et nous conduisait au théâtre de Séraphin, ou bien nous promenait en voiture; mais, à moi, campagnarde, puis recluse, la voiture ne me plaisait guère, je n'y étais pas très rassurée et je vois encore le regard de surprise et de dédain suprême, que ma sœur, Parisienne déjà blasée, laissa tomber sur moi, un jour où j'avais peur d'un cheval, que je trouvais trop grand, et qui se cabrait!
XLII
Au retour de ces journées mondaines, je rapportais, dans le couvent, des impressions qui m'enveloppaient quelque temps et n'étaient pas toujours des plus édifiantes. Je répétais des mots et des bouts de chansons que j'avais retenus, ou bien, ce qui était plus grave encore, je m'efforçais d'imiter à ma façon, les entrechats de Giselle.
En général, je recherchais la solitude pour me livrer à ces exercices, et un grand corridor, qui passait derrière les classes, coupé par des marches de pierres, me semblait le lieu le plus propice à ces essais tumultueux. Les deux mains posées sur une des marches, je donnais de grands coups de pied en arrière, envoyant mes jambes par-dessus ma tête, avec mes jupes à l'aventure. Je mettais une ardeur extrême à cette étude, qui m'eût amenée, peut-être, à faire la roue assez exactement. Mais j'y étais si appliquée que j'oubliais toute prudence.
Un jour, hélas! la sœur Sainte-Claire, sortant de sa classe, me surprit au moment du plus bel effet!...
Quel spectacle! Elle en fut comme suffoquée; elle jugea même la faute si grave, qu'elle ne se trouva pas le droit de décréter, seule, la punition, et réunit un conseil.
La sœur Sainte-Claire était toute petite, avec de jolis yeux inquiets, dans une figure ronde, aux joues rouges comme des pommes; elle n'était pas méchante, mais toujours scandalisée, et elle dirigeait la seconde classe, très nombreuse, en des effarements sans fin. Je tombais mal, en ayant été surprise par cette timorée.
Il n'y eut pas moyen de racheter le châtiment. Je fus condamnée à être à genoux devant la communauté, supplice--équivalant au pilori--destiné à abaisser l'orgueil, et à inspirer au coupable, ainsi humilié, un profond repentir de sa faute; mais qui produisait sur la pécheresse endurcie que j'étais, bien peu d'effet.
C'était au réfectoire, que l'on subissait la peine. Toutes les religieuses, revenant de la chapelle, défilaient, l'une derrière l'autre, en récitant à demi-voix des litanies. Elles étaient obligées pour gagner leur réfectoire, de traverser le nôtre, et chacune passait ainsi devant la criminelle.
Je les regardais en dessous--tandis qu'elles laissaient tomber sur moi un regard de commisération--très intéressée par leurs allures et leurs attitudes diverses: le voile baissé, pour mieux garder leur recueillement: l'une se balançait comme au rythme de quelque cantique; l'autre ne se balançait pas, mais levait la tête avec des yeux extatiques; beaucoup tenaient leurs mains contre leur poitrine, jointes par les paumes; plusieurs égrenaient le rosaire, et le bourdonnement sourd de toutes les voix était traversé de sons rauques, comme sanglotés, de soupirs flûtés et de notes aiguës, aussitôt éteintes.
Quand le dernier voile avait disparu, il fallait baiser la terre, avant de se relever. On m'avait heureusement indiqué le moyen d'esquiver, par un subterfuge, cette désagréable opération: on baisait sa propre main, et cela revenait au même: puisque nous ne sommes que poussière....
XLIII
L'expérience me fit découvrir, qu'il y avait, parmi les religieuses, et vis-à-vis de moi, deux camps, dont l'un m'était très favorable, l'autre très hostile.
Le couvent avait des nouvelles du monde, par les élèves, d'abord, dont les plus grandes avaient jusqu'à vingt ans, et les murs n'étaient pas assez hauts pour que la célébrité de mon père ne les ait pas franchis. L'auteur de _Mademoiselle de Maupin_ n'était probablement pas en odeur de sainteté; de plus, ma mère chantait au théâtre; ma tante dansait; Julia Grisi était ma cousine; tout cela m'entourait d'une atmosphère particulière, qui avait, pour les unes, l'attrait du fruit défendu et inspirait aux autres la réprobation et l'horreur. Celles-là m'accablaient de regards courroucés et dénonçaient mes moindres peccadilles; tandis que les premières me cajolaient et me poursuivaient d'insidieuses et d'indiscrètes questions.
On me demanda une fois, s'il était vrai que mon père avait deux femmes!... Je répondis, sans hésiter (je ne sais où j'avais pris cette réponse péremptoire): «Qu'il pouvait bien en avoir deux, si cela lui plaisait, puisqu'il était Turc.» Turc!... J'étais donc une païenne, alors? Cela se voyait bien, à mon absence complète de dévotion....
L'idée d'être Turque ne me blessait en rien; j'étais même persuadée que j'avais été en Orient et je donnais, au sujet de ce voyage imaginaire, tous les détails que l'on voulait, et qui, par extraordinaire, étaient exacts. La cause de cette bizarrerie est sans doute très explicable, mais elle m'échappe complètement.
Parmi les religieuses qui me détestaient, il y en avait une, qui me produisait une impression indéfinissable. Quand elle était présente, je l'épiais continuellement, sans pouvoir m'en empêcher, et elle s'en apercevait, car bien souvent, son regard irrité se heurtait au mien et c'était un choc dont je ressentais vraiment la secousse.
Cette religieuse était jeune, comme une novice, bien qu'elle portât le voile noir. Elle était grande,--très grande,--mince et souple, pleine de brusquerie, cependant, dans ses gestes et dans sa marche. Son visage régulier, pâle, à la bouche sinueuse, au menton arrondi et saillant, était énergique et beau, mais il y avait dans toute sa personne comme une gaucherie ou une gêne. A son aversion pour moi se mêlait, à ce que j'imaginais, une certaine crainte. On l'appelait sœur Basile.
Elle n'enseignait pas, mais comme presque toutes les religieuses, nous gardait, à son tour, pendant les récréations. Elles avaient lieu quelquefois, en hiver, ou quand il pleuvait, dans la seconde classe, grande salle, en contre-bas, qui longeait le préau et coupait à angle droit la première classe et la petite classe, situées sur la cour. Une sainte Anne, en plâtre peint, apparaissait tout au fond de cette salle, plus longue que large.
C'est là que je crus découvrir, un jour, le mot de cette énigme, si longtemps cherchée. Brusquement il me sembla que tout s'expliquait. J'attirai, dans l'angle le plus reculé, ma peureuse et douce Catherine, et je lui soufflai dans l'oreille, le plus bas possible:
--Je sais, maintenant, la sœur Basile est un homme.
--Un homme!
--Regarde-la, ça se voit bien, va; elle est si grande, l'air si fier, et quand elle marche, sa robe n'est pas assez large pour ses pas....
--Prends garde, on dirait qu'elle t'a entendue.
La sœur Basile, en effet, dardait vers nous un regard fixe et dur, de l'autre bout de la salle, où elle se tenait debout et les bras croisés, dans une attitude vraiment virile.
--Elle n'a pas entendu, mais elle a peur que je devine, il y a longtemps qu'elle se méfie.
Catherine était terrifiée:
--Si on sait que nous savons, qu'est-ce qu'on va nous faire?...
Moi, j'étais fière de ma découverte, et j'aurais voulu pouvoir répondre une fois: «Oui, mon père» à ce Basile, pour voir ce qu'il dirait; mais il ne me parlait jamais, et je guettais le son de sa voix, entendu bien rarement.
Je ne pus garder un tel secret. Il fut chuchoté d'oreille à oreille et les grandes surtout y prirent un vif intérêt. Plusieurs étaient convaincues comme moi. Elles disaient que ce devait être un jeune prêtre, qui avait, peut-être, sa sœur dans le couvent; d'autres cachaient des sourires, pleins de sous-entendus; quelques-unes le trouvaient charmant.
Les religieuses furent certainement informées de cette scandaleuse rumeur, car Basile fut dispensé de la garde des classes. On ne le revit plus, que de loin, à la chapelle. Mais il n'y eut pas d'enquête, on ne chercha pas à punir. Sans doute la communauté décida que le mieux était d'étouffer, sous le silence, une aussi monstrueuse histoire; ou, peut-être.... J'ose à peine avouer, que je ne suis pas encore bien convaincue, que la sœur Basile n'était pas un homme!...
XLIV
Nous étions assez peu nombreuses, à la classe de musique; classe tout à fait à part et soumise à l'autorité absolue de sa sœur Fulgence, seule à la diriger.
C'était une personne très remarquable que la sœur Fulgence, au visage énergique et anguleux, avec des yeux fauves, ombragés par des sourcils en broussailles. Courte et trapue, elle marchait toujours très vite, penchée en avant et se dandinant, comme si elle eût voulu faire valoir sa tournure.
Son enseignement était divisé en deux parties. La première consistait en une espèce de conférence, où elle racontait les origines et l'histoire de la musique, en développait la théorie, en expliquait les principes. Ce discours, qui s'adressait plutôt aux élèves de dix-huit ans, qu'aux petites comme moi, je le suivais cependant sans en perdre un mot, et la sœur Fulgence était certainement éloquente, car sa parole me communiquait son enthousiasme et m'ouvrait tout un monde magnifique.
Malheureusement, la seconde partie de l'enseignement n'était pas à la hauteur de la première: assise devant le piano, je ne savais plus du tout ce que le professeur voulait de moi. Sa façon d'enseigner me rappelait assez la manière dont j'apprenais à lire à ma camarade de Montrouge: Nini Rigolet; elle me disait: «Jouer», tandis que je n'avais aucune notion, ni d'exécution, ni de lecture musicale. Le morceau qu'elle plaçait sur le pupitre, n'eût pas été facile, même pour une élève déjà forte: c'était une pièce de concert intitulée: _La Ronde des Porcherons_, et pour moi, naturellement, absolument indéchiffrable. Il y avait aussi une polka, hérissée de dièzes: _Fleur des champs et fleur des salons_, qui m'intéressait davantage, à cause de l'image gravée sur la couverture, mais je ne voyais pas plus loin.
Le sœur Fulgence insistait. Après avoir résisté longtemps, je me mettais à taper, au hasard, sur le clavier et à donner même des coups de pied dans la caisse. La leçon finissait mal. La maîtresse, qui avait sa méthode à elle, pour enseigner, avait aussi une façon spéciale de châtier, et là, les exemptions n'avaient pas cours.
Dans une terrine, à demi pleine d'eau et de vinaigre, trempaient des verges menaçantes. La sœur Fulgence les saisissait, vous faisait mettre à genoux, troussait vos jupes et vous fouettait d'une main alerte. Après la leçon, sûre de ne pas l'échapper, j'allais moi-même dans la chambre des exécutions et je me mettais en posture.
Je fis un jour à la «professeuse» cette proposition ingénieuse: «Ne pas prendre de leçon et être fouettée tout de suite» puisque l'issue était fatale, cela éviterait, à elle, la peine, à moi, l'ennui. D'un air à la fois furieux et rieur, la sœur Fulgence me répondit:
--Non, mademoiselle, vous prendrez d'abord votre leçon, et vous serez fouettée, ensuite.
Après deux ans de ce régime, j'étais parvenue à jouer une ligne de la polka: _Fleur des champs et fleur des salons_, et une ligne et demie de: _La Ronde des Porcherons_, mais j'avais la musique en horreur!
XLV
Le bulletin qui tenait l'état de ma conduite et que l'on remettait chaque mois à ma famille, portait, invariablement:--_Religion:--aucune_.
Chose très singulière, dans ce milieu, sous ces influences, malgré mon imagination très vive, le mysticisme n'avait aucune prise sur moi. J'avais bien, tout d'abord, écouté attentivement l'histoire religieuse; la toute-puissance, les grâces accordées, à qui les demandait d'un cœur fervent et en ayant la foi, m'intéressaient surtout, mais, au point de vue pratique. J'adressai plusieurs lettres à la Vierge et aux saints, pour leur demander différentes choses--entre autres du chocolat--ayant été sage dans le but de les obtenir. Les réponses n'étant pas venues, j'avais, du coup, perdu la foi. Je dormais tout le long de la messe, chaque matin, sous l'œil compatissant de la bonne sœur Dodo; et, le dimanche, aux offices, je n'étais occupée qu'à tâcher de voir dans l'église publique et à communiquer mes réflexions à Catherine, qui n'osait pas rire et tremblait toujours de mes audaces.
On faisait cependant, pour l'édification des petites, un catéchisme spécial, qui avait lieu les jeudis. A cet effet, des bancs étaient rangés dans le chœur des religieuses et cela nous amusait d'être en ce lieu sacré, si sévèrement interdit d'ordinaire.
Le prêtre, en surplis blanc, s'asseyait contre le grillage, dans l'église publique, il nous apparaissait par le carré ouvert; sa tête, et ses bras gesticulant, débordant de notre côté.
Il ne me semble pas que ce vieil abbé, jovial et rieur, prenait sa mission très au sérieux; il nous racontait des histoires, le plus souvent comiques, et je n'ai retenu, de son enseignement, qu'une seule recommandation et des plus extraordinaires, faite surtout à des petites filles de huit à dix ans:
«Lorsque l'on joue une partie de dames avec une dame, nous dit-il un jour, il faut toujours lui laisser prendre les pions noirs, parce qu'ils font ressortir la blancheur de ses mains».
Depuis lors, je me suis religieusement conformée à cette loi, c'est-à-dire que j'ai toujours accaparé les pions noirs.