Le collier des jours: Souvenirs de ma vie
Part 7
Près de la fenêtre, sur une table, était posé un objet, qui me parut admirable. C'était un paysage en verre filé, avec des rochers bleus et des arbres d'émeraude; des cascades lumineuses qui jaillissaient; des petits anges aux ailes roses et des bergers au milieu de petits moutons qui semblaient en sucre. Cette œuvre d'art me rappelait la pendule mécanique du bon curé de Montrouge. Parlant pour la première fois, je ne pus m'empêcher de demander «si ça marchait». Non, ça ne marchait pas; mais la cascade était si luisante, qu'elle avait vraiment l'air de couler.
La mère Sainte-Trinité alla, en trottinant, ouvrir un placard, dans lequel étaient rangés toutes sortes de flacons, et de boîtes pleines de friandises. Elle me fit boire un petit verre de cassis, «comme on n'en buvait pas souvent», disait-elle, et jeta dans mon tablier, des pralines, des macarons, des croquignoles....
--Quand tu en voudras d'autres, tu viendras me voir.
Il fallut bien dire: merci. Si c'était cela le couvent, ça n'était pas si terrible.
Sœur Sainte-Madeleine me promena toute la matinée à travers le couvent, au dortoir, à la lingerie, à la cuisine, à la chapelle, me distrayant de force, par la vue de tant de choses nouvelles; elle me fit monter à l'orgue et rester à côté d'elle, tandis qu'elle accompagnait des voix, qui chantaient en bas, dans le chœur.
Quand la cloche du déjeuner tinta, elle me conduisit au réfectoire, où à de vilaines tables longues, couvertes de toiles cirées noires, une cinquantaine de fillettes, d'âges divers, mangeaient en silence. On me mit à une table à part, mais je ne goûtais qu'avec répugnance à ces mets fadasses et communs, et je ne voulus pas boire dans la timbale, où l'abondance, pourtant claire, me paraissait se changer en encre.
C'est sur la récréation que l'on comptait le plus pour m'apprivoiser. Je fus laissée dans la cour, au milieu de toutes les élèves lâchées, qui sautaient et couraient, en poussant des cris aigus.
Je me dirigeai, sans avoir l'air d'y penser, vers le jardin des religieuses. La porte était fermée à' clé et, à travers la grille, je vis des sœurs qui se promenaient en lisant des prières.
Ce n'était pas le moment d'essayer de se sauver.
Des fillettes me suivaient, m'examinant avec des mines curieuses. Quelques-unes m'invitèrent à des jeux, mais je faisais: «non» de la tête sans répondre. J'étudiais la disposition du lieu, cherchant l'issue, avec l'acharnement des bêtes captives. Un des coins de la cour s'ouvrait sur une sorte de préau, planté de quelques grands arbres et qui appartenait aussi aux élèves. Les grandes s'y promenaient posément, par groupes de trois, en causant à demi-voix; le terrain, battu par des piétinements, était complètement nu; quelques brins d'herbes, se montraient seulement aux pieds des arbres, et des orties assez épaisses bordaient la muraille noire, plus haute que partout ailleurs, et qu'aucun treillage ni espalier ne rendaient accessible aux escalades. D'un côté s'étendait la chapelle, que faisaient reconnaître trois fenêtres en ogives, fermées de vitraux. Rien à espérer de cette impasse: mieux valait fureter encore, peut-être, du côté de la rue.
Je revins dans la cour. La sœur tourière me cherchait partout: on me demandait au parloir. Qui donc?... Peut-être venait-on pour m'emmener!...
Je repassai le tour; on me guida par le couloir, et on me fit entrer dans une cellule plus petite encore que celle de la veille. Mais dès le seuil, je poussai un cri de joie: c'était ma nourrice! C'était la Chérie, avec son auréole tuyautée, son petit châle vert à palmes!
Après tant de lourdes heures, au milieu d'inconnues, c'était bon de la voir, elle. J'étais dans ses bras, assise sur ses genoux, roulant ma tête sur son épaule.
--Tu viens me chercher, toi; tu ne veux pas que je reste dans cette prison.
Hélas! non, elle ne venait pas me chercher, mais seulement me consoler un peu. Elle était plus près de moi, maintenant, et viendrait me voir souvent. Il fallait bien se résigner à obéir aux parents, puisqu'ils étaient nos maîtres....
--Pourquoi faire des parents?... Je n'en veux pas ... et d'abord, je vais me sauver.
A voix très basse, car j'avais l'impression que dans cette maison pleine de grilles et de rideaux noirs, il devait y avoir des oreilles partout, je lui exposai mon plan de fuite, et avec beaucoup de détails, elle dut m'expliquer la route à suivre pour aller chez elle, car, bien entendu, c'était elle qui me cacherait; mais ne sachant même pas où j'étais, je ne comprenais guère ses explications: tant pis, je demanderai tout le long du chemin, les Batignolles, et une fois là, je saurai bien trouver l'impasse d'Antin.
Elle me donna des nouvelles de Marie, qui avait deux enfants; de Sidonie, qui devait se marier. Pauline était en apprentissage pour devenir blanchisseuse; Eugène, qui était mon frère de lait, était loin d'être grand et fort comme moi, il allait à l'école, et s'il montrait des dispositions, on avait l'idée d'en faire plus tard un mécanicien. Quant au père, il lui donnait bien du tourment, il était malade et ne travaillait presque plus: il s'en allait de la poitrine et elle était bien lasse elle-même, car il lui fallait travailler double.
Comme je revoyais toutes ces chères figures à mesure qu'elle parlait, et cette vie laborieuse! et humble, et le pauvre nid, si bien ouaté pour moi de tendresse! Je pensais au puits sonore qui me faisait si peur, au jardin de la propriétaire, à la soupente sous l'escalier où avait logé ma chèvre blanche.... Pauvre Nounou!...
--Vois-tu, quand je serai grande, tu viendras avec moi, et tu ne travailleras plus.
Certainement elle viendrait près de moi, si je voulais d'elle; mais, pour cela, je devais devenir riche, étudier sérieusement, afin d'être savante, au lieu de penser à me sauver du couvent....
Oh! ça, c'était décidé; je voulais bien travailler, mais ailleurs.
Un bruit léger de porte, le rideau noir glissant derrière le grillage, et la sœur Marie-Jésus, d'une voix douce et sans timbre, nous avertissant que les visites ne pouvaient pas se prolonger au delà de la récréation, et que la cloche sonnait la rentrée en classe.
Déjà!... Elle venait à peine d'arriver, la Chérie!... Je voulais crier, trépigner, mais elle se pencha vers moi, me dit tout bas:
--Prends garde, on ne me laisserait pas revenir.
Cela me calma subitement. Je me collais contre elle, espérant pouvoir m'échapper quand elle passerait la porte de la rue. On se méfiait de moi, car on n'ouvrit pas avant que je n'eusse repassé par le tour.
Je me retrouvai seule, dans la cour vide, le cœur gonflé de chagrin, la gorge serrée, tout près d'éclater en sanglots.
Une grosse religieuse, qui passait, en se hâtant, me prit par la main.
--Venez, mon enfant, dit-elle, vous êtes de ma classe; il faut que je vous présente à vos compagnes et que je vous installe.
XXXV
Le corps de logis où se trouvaient les classes, fermait la cour d'un côté. C'était le morceau le plus singulier parmi toutes ces laides constructions: il contenait des espaces dallés, des passages voûtés, avec des différences de niveau, des marches de pierre. Confinant à la chapelle, il semblait avoir formé, jadis, une église plus vaste, dans laquelle on avait disposé des compartiments, pour différents usages.
La porte de la petite classe ouverte, il fallait descendre un étroit escalier en bois de quatre ou cinq marches. Devant les deux fenêtres donnant sur la cour, s'allongeait une table unique, quoique double, faite de deux rangs de pupitres, réunis au sommet des pentes, par un chemin plat, dans lequel étaient ménagés des trous pour les encriers. Les bancs, de chaque côté, tenaient aussi à la table, le tout peint en noir. Les murs, salis, étaient d'une vague teinte de beurre, et l'humidité bossuait, par places, le plancher grisâtre. Un vieux piano carré, sur lequel «les grandes» venaient étudier, s'appuyait à la paroi opposée aux fenêtres, et c'était tout.
Quand je descendis pour la première fois le petit escalier, poussée par la mère Saint-Raphaël, une vingtaine de petites filles menaient dans la classe un grand tapage, qui s'éteignit subitement.
A un des bouts du double rang de pupitres, devant une petite table, la religieuse avait sa chaise. Elle me fit venir près d'elle, et je dus subir un examen. Il se trouva que les leçons de mon grand-père m'avaient menée assez loin, et que j'allais être une des plus avancées de la petite classe. J'étais une des plus jeunes, mais ma taille, au-dessus de mon âge, me mettait parmi les grandes.
On me donna un ruban vert, en laine, large de deux doigts, qui était la couleur distinctive de la division. La façon de l'enrouler était assez compliquée: il devait entourer la taille, passer sur les épaules en se croisant dans le dos et sur la poitrine. Cela égayait un peu le noir du costume.
Mes cahiers et mes livres étaient déjà rangés dans un pupitre devant lequel on me fit asseoir, et une demi-heure fut accordée pour repasser la leçon: quelques pages d'histoire sainte. Penchées sur leur livre, les coudes sur le bois, la tête dans les mains, toutes ces petites filles m'examinaient en dessous, mais elles n'étaient pas pour m'intimider: je leur trouvais l'air bête et sournois et, sauf une, frêle et jolie, la dernière du banc, aucune ne valait la peine d'être regardée.
Mais avec une vague épouvante, j'étudiais la mère Saint-Raphaël, quand elle ne regardait pas de mon côté. Elle était petite et forte, avec la peau très blanche, et des yeux veloutés, sous des sourcils noirs et épais; au-dessus de sa bouche s'estompait une petite moustache assez accentuée, et c'était cela qui me faisait peur. Je me rends compte aujourd'hui qu'elle ressemblait un peu à Balzac.
La demi-heure écoulée, sur un coup de règle frappé contre la table, tous les livres se fermèrent, et la récitation commença. La leçon était très mal sue, chacune n'en disait que des bribes sans suite; mais lorsque ce fut le tour de la jolie dernière, elle n'en put pas trouver un seul mot, et, comme les autres, qui n'avaient pourtant pas de quoi être fières, pouffaient de rire et se moquaient d'elle, elle se mit à pleurer. Elle était trop petite, aussi, et devait à peine savoir lire: j'eus envie de tomber à coups de poing sur ces vilaines gamines; je fis même un mouvement pour me lever. La religieuse crut que je voulais réciter:
--Je ne vous interroge pas, mon enfant, dit-elle, vous n'avez pas eu le temps d'apprendre ta leçon.
--Mais si, madame, je la sais....
«Madame!...» Toutes les élèves se tordaient de rire.
Des coups de règle précipités sur le bord de la table, leur imposèrent silence.
--Appelez-moi: ma Mère, et dites ce que vous avez pu retenir.
Je récitai la leçon, presque mot à mot, ce qui me valut plusieurs petits bouts de papier bleu. Ma voisine m'expliqua que c'était des bons points, et qu'il fallait les garder précieusement, parce qu'ils servaient à racheter les punitions.
--Tu es bien heureuse, ajouta-t-elle, moi, je n'en ai pas du tout.
Je ne sentais guère mon bonheur. Je ne pouvais croire qu'il me faudrait rester dans cette prison, où tout était laid, où chaque mouvement était surveillé, où il fallait se taire quand on avait envie de parler, et rester assis quand on aurait voulu courir.
La récréation du soir me fut particulièrement pénible, dans cette cour sans air et sans horizon, entre ces bâtiments gris, qui faisaient la nuit plus tôt. J'avais le cœur et la gorge serrés. J'éprouvais un sentiment d'étouffement et de désespoir, et j'amassais des rancunes contre ceux qui n'avaient pas su me défendre, le grand-père surtout, lui, si autoritaire, et qui pouvait si bien se faire obéir.
Après m'avoir séparée de ma vraie mère, on me privait maintenant de la nature, qui seule, m'avait consolée, et je ne pouvais rien dire, qu'à moi-même, au milieu de tous ces inconnus. La peine était vraiment lourde pour la force de caractère d'une enfant de sept ans....
Au dortoir des petites, où mon lit était aligné, je fus étonnée par toutes ces couchettes à rideaux blancs, parmi lesquels la religieuse de garde qu'on appelait: sœur _Dodo_, circulait, se détachant à peine sous son voile d'un blanc plus doux.
Les bruits du dehors, les cris des charretiers s'entendaient distinctement: le dortoir longeait donc la rue!... Au lieu de dormir, lorsque tout fut tranquille, je me soulevai pour regarder les étroites fenêtres, hors de portée et barrées d'une croix de fer.
XXXVI
On me demandait au parloir.
Cette fois c'était mon père et ma mère.
Je me tins devant eux, muette et gauche sans effusion, sans plaisir; essayant, par orgueil, de cacher ma rancune.
Mon père était en noir et, pour la première fois, je remarquai le ruban, qui mettait comme une fleur rouge à sa boutonnière. Il restait debout, le monocle à l'œil; l'air mal à l'aise et mécontent.
--Quel costume!... de qui porte-t-elle le deuil?... s'écria-t-il en me voyant.
--C'est l'uniforme, dit ma mère d'une voix boudeuse.
--On est parvenu à la rendre laide.
--Les enfants n'ont pas besoin d'être jolis.
--Tel n'est pas mon avis....
Et mon père se baissa, sur les talons, pour m'embrasser.
--Est-ce qu'on te lave au moins?... dit-il.
Il en voulait probablement à saint Labre et tenait en suspicion les couvents, lui, à qui j'entendis redire, plus tard, bien souvent, qu'il ne pouvait comprendre les religieux ... «qui se réunissent pour puer de compagnie, en l'honneur d'un Dieu qui a créé dix mille espèces de parfums....»
La mère Marie-Jésus était là, derrière le grillage; elle chuchotait, de sa voix mielleuse et, à cause de la présence d'un homme, son voile baissé ne laissait voir que son menton fin et pointu et un peu de sa bouche mince. Elle donnait toutes sortes d'explications, touchant les leçons de musique, l'excellente nourriture, les soins attentifs.... Ma mère souriait d'un air enchanté; mais à la façon dont mon père examinait la religieuse, à travers son monocle, je compris qu'elle lui inspirait peu de sympathie et qu'il était d'ailleurs hostile à tout ce qui l'entourait. Il ne se mêla à la conversation que pour jeter cette phrase:
--Je désire que ma fille prenne un bain toutes les semaines; si cette clause n'était pas remplie, je me verrais obligé de la retirer.
Et quand il m'embrassa, pour prendre congé, il me souffla dans l'oreille:
--Tu sais, si tu t'ennuies trop ici, dis-le moi.
J'eus envie de lui crier: «Emmène-moi tout de suite»; mais comme il parlait bas, je compris qu'il craignait d'être entendu, et que, pour l'instant, il fallait se taire.
XXXVII
Le lieu où l'on m'avait enfermée était le couvent des religieuses, très sévèrement cloîtrées, de Notre-Dame de la Miséricorde.
Il occupait, je crois, des restes de l'ancien cloître où se retira Mlle de La Vallière, sous le nom de sœur Louise de la Miséricorde, et qui fut détruit pendant la Révolution.
Sauf du côté de la chapelle, dans la partie qui contenait les classes, rien ne paraissait ancien et rien n'avait de caractère.
Chaque matin, dès sept heures, tout engourdies de froid et de sommeil, on allait entendre la messe.
Toujours préoccupée par l'idée de fuir je cherchais à me rendre compte de la disposition de la chapelle, mais c'était extrêmement compliqué. Nous étions dans une tribune, qui donnait sur le chœur des religieuses: une grande salle carrée au plancher ciré, avec de chaque coté, scellées aux murailles, des stalles en bois de chêne; au fond, au-dessous des tribunes mais plus au milieu, des bancs surélevés étaient réservés à la supérieure et à ses assistantes, et dominés par les stalactites luisantes des tuyaux de l'orgue. Le quatrième côté était occupé tout entier par une vaste grille, formée de petits carrés, comme toutes les grilles du couvent; deux rideaux noirs, courant sur des tringles la voilaient à mi-hauteur; ces rideaux restaient ouverts pendant les offices. De l'autre côté c'était l'église, avec le maître-autel en face de la grille. Je m'aperçus bientôt que cette petite église était publique: les gens du dehors y venaient, et, par cela elle prenait pour moi un intérêt extrême. Puisqu'on y entrait, on pourrait peut-être en sortir. Au moment de la communion un carré s'ouvrait dans le grillage; nappe blanche et le prêtre descendu de l'autel venaient s'agenouiller là, devant une petite nappe blanche et le prêtre descendu de l'autel leur donnait l'hostie. L'ouverture était assez large pour qu'une grande personne pût y passer aisément et, une fois de l'autre côté, la rue toute proche ... oui, mais, dès que l'officiant était reparti, on fermait la petite porte et on l'assujettissait par un cadenas.
Tout de même cette chapelle, où le monde extérieur avait accès, me parut être le point faible, et je guettais toutes les occasions qui me permettaient de fureter par là. Mais c'était si bref et si furtif, que je ne pouvais rien découvrir de nouveau.
Un jour, pendant la récréation, je parvins à gagner sans être vue, l'escalier des tribunes. J'avais remarqué qu'il montait plus haut, et depuis longtemps je voulais savoir où il aboutissait. J'arrivai à un vaste grenier, très éclairé par une sorte de coupole encore plus haute d'où le soleil tombait d'aplomb. Juste au-dessous était découpé dans le plancher un grand trou rond, qui m'attira tout de suite. En me penchant un peu, je vis qu'il donnait sur le chœur, qui en recevait la lumière. Les religieuses étaient là, assises dans leurs stalles, les mains dans leurs manches, immobiles et muettes, ayant l'air de dormir. Vues de là-haut elles me paraissaient rapetissées, comme aplaties, et très ridicules. J'eus une envie irrésistible de troubler leur méditation par quelque bon tour. Le grenier était à peu près vide, mais du linge sale était amassé par tas, çà et là: j'en amenai un jusqu'au bord du trou et je le lançai d'un coup de pied.... J'entendis un: «_flac_» puis des cris étouffés.... En me sauvant je rencontrai une grosse corde, pendant des poutres, et je tirai dessus. Les vibrations, puissantes et profondes, d'une cloche toute voisine, que ce geste mit en branle, m'épouvantèrent et j'eus si vite dégringolé l'escalier que jamais on ne put découvrir par qui avait été causé un pareil scandale!...
XXXVIII
Ce bain, que mon père avait exigé pour moi et auquel on avait consenti, par crainte de perdre une élève, n'allait pas sans causer un grand embarras. C'était un événement insolite, pour lequel rien n'était disposé, et qui inspirait une sourde réprobation: le premier degré, peut-être, des pompes de satan.... On avait des hochements de tête, des haussements d'épaule, des yeux levés vers le ciel, et la sœur Dodo me confiait, innocemment, que le bain de la religieuse consistait, tout simplement, à secouer sa chemise!...
Je voyais arriver le jour de ce bain avec une certaine appréhension, car il constituait pour moi presque un supplice.
Le sol du couvent même, ne pouvant pas se prêter à cet acte peu décent, on me faisait passer par le tour, puis descendre dans une cave, où on avait posé un baquet plein d'eau chaude, et, personne ne voulant être complice, on me laissait là toute seule, après m'avoir bien recommandé de ne pas ôter ma chemise et de la baigner avec moi.
J'avais toujours, et par dessus tout, l'horreur des caves, et la demi-heure, interminable, que je devais passer dans ce baquet, où l'eau se refroidissait, était pleine d'angoisse et de dégoût.
Il ne faisait pas très noir, et je voyais les grosses araignées, courir dans les angles, drapés de toiles poussiéreuses.
Une seule chose m'intéressait et me faisait prendre ma peine en patience: le soupirail, férocement grillé, donnait sur la rue, j'apercevais un peu des pavés, un peu de l'air libre et, par moment, des pieds de passant qui couraient, au ras du grillage.
XXXIX
Quand je fus bien persuadée que je ne parviendrais pas à m'échapper de ce couvent, je me décidai à me laisser mourir de faim. Mais, hélas! cette résolution extrême ne tenait guère plus d'une demi-journée.
Pourtant, je voulais en finir, plutôt dans l'idée de me venger de ceux qui m'avaient enfermée: «pour leur apprendre,» que pour mourir tout à fait.
Mais le moyen n'était pas facile à trouver et je roulai longtemps ce sinistre projet sans parvenir à le réaliser.
Un jour, pourtant, je reconnus, parmi les mauvaises herbes, le long des murailles du préau, près de la chapelle, une plante, dont mon grand-père m'avait appris à me défier, comme d'un poison violent, et qu'il arrachait toujours, quand il la rencontrait dans le jardin de Montrouge. C'était, je crois, de l'euphorbe: une petite herbe, qui n'a l'air de rien, mais qui saigne une goutte de lait, quand on casse la tige, un lait terrible!... Je n'hésitai pas à sucer de ce lait, autant que j'en pus trouver. Le résultat fut très rapide: j'eus une inflammation violente de la bouche et de la gorge, une brûlure si douloureuse, que je n'ai jamais pu revoir cette perfide goutte de lait, sans retrouver cette affreuse sensation.
Je dus passer plusieurs jours à l'infirmerie, et, le médecin, ne comprenant pas ce que j'avais, je lui expliquai que je m'étais empoisonnée, pour m'en aller du couvent.
L'effet que je cherchais fut, malheureusement, tout à fait manqué. On se garda bien de raconter à ma famille qu'il y avait des plantes dangereuses, à la portée des enfants. Mais on sarcla soigneusement les herbes folles, qui prospéraient au pied des murailles et des arbres, et l'affreux préau de terre battue fut ainsi privé de toute verdure.
XL
Le jour où elle parut, dans la petite classe, je crus avoir une hallucination.
On avait annoncé une nouvelle élève, mais sans rien dire de plus, et ce que je voyais était si inattendu, si invraisemblable, surtout dans ce milieu austère, où tout était endeuillé et sombre, qu'il me sembla que je rêvais.
Celle qui descendait, avec hésitation, le petit escalier de bois, c'était une almée!... Vêtue d'une veste écarlate, à manches de gaze lamée d'or, elle était coiffée d'une calotte brodée de perles, posée de côté, au-dessus de deux belles nattes blondes.
Quelle vision! toute la classe était béante de stupeur, tandis que la nouvelle venue, plus grande qu'aucune de nous, fronçait le sourcil et baissait la tête, au point de cacher son visage, tellement elle était intimidée d'être regardée par tant de paires d'yeux.
Le premier étonnement passé, malgré les: «_Chut, chut_» et les coups de règle de la mère Saint-Raphaël, les élèves étouffèrent mal leurs rires et leurs chuchotements moqueurs. Ces petites filles, alors, me parurent si ridiculement sottes que je les pris définitivement en grippe.
Je sortis de mon banc, ce qui n'était pas permis, et passant derrière la chaise de la religieuse, j'allai, dans un élan spontané, embrasser la nouvelle venue.
--De quel pays es-tu, pour être si belle?
--Je suis Valaque, me répondit-elle.
--Comment t'appelles-tu?
--Catherine.
--Eh bien! Catherine, je serai ton amie, et tu n'as pas besoin d'avoir peur de ces petites cruches-là.
Le lendemain toutes ces splendeurs avaient disparu, Catherine avait pris le deuil; le ruban de laine verte de la division remplaçait les palmettes d'or et les gazes lamées; mais elles existaient toujours pour moi, je savais tout cela enfermé dans un coffre et la jeune Valaque restait à mes yeux une personne mystérieuse et attrayante.
Elle était douce et craintive, avec un visage un peu large, des yeux bruns et le teint légèrement brouillé de taches de rousseur. En somme, dépouillée de son costume original, elle n'avait rien de très particulier dans l'aspect, mais son caractère était singulier; sa manière de parler, ses gestes, tout me rappelait à chaque instant son origine et ce qu'elle contenait d'inconnu.
Je me mis à l'aimer beaucoup, et mon chagrin s'en alla. Tout fut changé autour de moi. Je commençais à examiner les êtres qui peuplaient le couvent; jusque-là ils n'avaient été pour moi qu'une foule vague, et, poussée par mon caractère insoumis et mon instinct de domination, au lieu de ruminer mon ennui, j'entrepris la conquête du couvent!