Le collier des jours: Souvenirs de ma vie

Part 6

Chapter 63,864 wordsPublic domain

Ma mère était là, en grande toilette, assise dans un fauteuil bas, elle nous faisait tourner, à droite, à gauche, pour voir l'effet et riait de nos mines satisfaites. Mon père, debout, regardait à travers son monocle.

Mais ils s'en allèrent, ensemble, dîner en ville, et on nous laissa seules, avec deux jeunes bonnes.

Deux folles, qui se mirent à danser et à chanter, dans la joie d'être délivrées des maîtres pour toute une soirée, et firent sauter ma sœur d'une façon désordonnée, à laquelle elle semblait accoutumée, car elle ne réclama pas.

Notre petit dîner nous amusa beaucoup. Seules dans la salle à manger et servies comme des grandes personnes. Mais quand ce fut fini, les bonnes s'emparèrent encore de ma sœur, pour la secouer et la tirailler d'une façon extraordinaire, puis l'une d'elles l'enleva de terre et la posa sur le rebord de la fenêtre de la salle à manger, tandis que l'autre courait à la fenêtre de la cuisine.

Elles avaient imaginé un jeu, dont la vue me terrifia. Il consistait à faire marcher l'enfant sur la saillie du mur, le long de la gouttière, et à la faire passer ainsi, en dehors, de la salle à manger à la cuisine. Une des bonnes la tenait tant que ses bras le permettaient, puis la lâchait et il y avait au moins deux mètres à parcourir avant que l'autre pût la rattraper. Ma sœur subissait cet exercice d'un air très grave, mais sans marquer de déplaisir. L'idée de ces cinq étages, du danger de cette chute horrible sur les pavés de la cour, me donna presque une crise de nerfs. Mes cris amusaient ces deux stupides filles, qui continuaient de plus belle. Cependant la menace de raconter à nos parents, quand ils reviendraient, ce qu'elles faisaient en leur absence, les arrêta net. Elles m'entreprirent, alors, pour me faire promettre de ne rien dire, et jurèrent de ne plus jamais jouer à ce jeu.

Quelques instants plus tard, n'y pensant déjà plus, nous étions installées, ma sœur et moi, dans une autre chambre, donnant sur le balcon, assises par terre, près de la porte-fenêtre, et absorbées, sans doute, par quelque jeu intéressant.

Il faisait nuit; les bonnes cousaient auprès d'une lampe. A un moment, on trouva qu'on sentait un peu le froid et qu'il fallait fermer la fenêtre. Avec ma turbulence ordinaire, je m'élançai pour la pousser et j'appuyai, de toute ma force, mes deux mains contre la vitre. Avec un grand fracas la vitre se cassa et je passai au travers.

On me releva couverte de sang. J'avais au bras une entaille profonde, devant laquelle les bonnes s'affolèrent. Selon mon habitude je ne criais pas, je ne souffrais d'ailleurs nullement, je riais même, devant la drôle de grimace que faisait la petite figure pâlotte de ma sœur, prête de pleurer. Je lui fis remarquer comme c'était amusant, au contraire, cette petite fontaine rouge qui jaillissait.

Une des bonnes se souvint que les toiles d'araignées arrêtaient le sang et s'en alla fureter dans les coins sales, qu'elle connaissait, certainement mieux que personne. Elle revint avec toutes sortes de détritus poussiéreux dont elle tamponna la coupure qu'elle comprima ensuite avec une serviette repliée. Mais rapidement la serviette devenait rouge et la soirée parut longue, avant la rentrée des maîtres.

Mon père ressortit tout de suite, pour aller réveiller le docteur Aussandon et le ramener en voiture; tandis que ma mère, en grondant l'absurde bonne, nettoyait la blessure, de toutes les saletés qui y étaient accumulées.

Il s'en fallait de l'épaisseur d'un cheveu qu'une artère ne fût coupée.... Une veine de la saignée était tranchée et le pansement fut long. Je tombais de sommeil et je m'endormis sans en voir la fin.

Le lendemain, pendant qu'on m'habillait pour le baptême, la blessure se rouvrit et envoya un jet de sang sur la robe blanche. Il fallut, en toute hâte, effacer ce baptême sanglant et sécher la robe avec des fers chauds.

Bientôt les invités arrivèrent et on me présenta à mon parrain, Maxime du Camp. Je n'avais pas encore lu le _Faust_ de Gœthe, sans cela il est certain que je l'aurais pris pour Méphisto: grand, très maigre, le teint brun, les traits fins, la mince barbe effilée en pointe, il avait le regard aigu, la bouche narquoise et dédaigneuse. Il fut charmant pour sa filleule et s'apitoya beaucoup sur ce bras, que l'on était en train de serrer dans une bande de taffetas noir.

Le parrain de ma sœur était Louis de Cormenin. Quoique de stature assez semblable, il était très différent de Maxime du Camp. Mon père a tracé son portrait: «Grand, mince, sa tête avait une physionomie arabe qu'il se plaisait à faire remarquer et ressortir parfois, en l'encapuchonnant d'un burnous en temps de bal masqué. Il avait le nez légèrement aquilin, les lèvres fortes et des yeux vert de mer d'une couleur étrange et charmante; une barbe brune assez fournie encadrait son visage, dont la bonté était éveillée par une ironie spirituelle.»

Je n'ai gardé qu'un souvenir assez confus, des commères en grande toilette, qui causaient et riaient avec leurs compères. D'ailleurs, ma vraie marraine n'était pas là, elle était représentée seulement par une remplaçante provisoire. La gloire, les triomphes nouveaux, la retenaient en de lointains pays; mais il était bien entendu que je ne pouvais pas avoir d'autre marraine qu'Elle: l'Etoile, la fée, la diva, Giselle, enfin! que le monde entier acclamait. Carlotta Grisi était ma tante; mais cela ne suffisait pas, une marraine est bien mieux située pour transmettre des dons.... Si elle pouvait me donner de danser comme elle!...

Ma mère gardait une foi superstitieuse en sa sœur, qui avait été comme le bon génie de la famille, et, dès l'âge de neuf ans, par son talent précoce, l'avait aidée à sortir de situations difficiles.

Pour mon père, qui, aux débuts à Paris de la jeune danseuse, avait composé pour elle le fameux ballet de Giselle, considéré aujourd'hui encore, comme le ballet idéal, elle représentait un premier et magnifique succès au théâtre, avec toutes ses conséquences flatteuses; sans compter l'aisance accrue, par lui, au point de permettre voitures et chevaux; splendeurs fragiles, d'ailleurs, qui s'étaient écroulées au souffle rude de la Révolution de 48, mais dont le souvenir demeurait lumineux et devenait de plus en plus aigu et poignant, dans les jours mauvais, et à mesure que le temps épaississait le voile des regrets. Carlotta, c'était toujours Giselle, et l'ivresse ancienne des succès, liés aux triomphes de la Wili, s'évoquait à ce seul nom et ne finissait pas. Mon père a fait d'elle bien des portraits, tant avec sa plume qu'avec ses crayons et ses pinceaux:

«Carlotta, malgré sa naissance et son nom italiens, est blonde ou du moins châtain clair, elle a les yeux bleus, d'une limpidité et d'une douceur extrêmes. Sa bouche est petite, mignarde, enfantine, et presque toujours égayée d'un frais sourire. Son teint est d'une délicatesse et d'une fraîcheur bien rares: on dirait une rose thé qui vient de s'ouvrir....»

C'est ainsi qu'elle est dans la vie réelle; mais lorsqu'il la voit au théâtre, dans l'éblouissement des lumières, incarnant les types rêvés, il prend la lyre pour la chanter:

«Comme elle vole, comme elle s'élève, comme elle plane! Qu'elle est à son aise en l'air! Lorsque de temps à autre, le bout de son pied vient effleurer la terre, on voit bien que c'est par pure complaisance, et pour ne pas trop désespérer ceux qui n'ont pas d'ailes. Elle est la danseuse aérienne que le poète voit descendre et monter l'escalier de cristal de la mélodie dans une vapeur de lumière sonore! Elle parvient sans vaciller jusqu'à la dernière marche de cette échelle de filigrane d'argent que le musicien lui dresse, comme pour mettre au défi sa légèreté, et le public émerveillé l'applaudit avec furie lorsqu'elle redescend.»

Et ailleurs, à propos du ballet de _La Péri,_ composé par lui, qui avait été aussi un éclatant succès:

«Quelque charme que puissent offrir les péris orientales avec leurs pantalons rayés d'or, leurs corsets de pierreries, leurs ailes de perroquet, leurs mains peintes en rouge et leurs paupières teintes en noir, je doute qu'elles dansent aussi bien.... Le pas du songe a été pour elle un véritable triomphe; lorsqu'elle paraît dans cette auréole lumineuse avec son sourire d'enfant, son œil étonné et ravi, ses poses d'oiseau qui tâche de prendre terre et que ses ailes emportent malgré lui, des bravos unanimes éclatent dans tous les coins de la salle. Quelle danse merveilleuse! Je voudrais y voir les péris et les fées véritables! Comme elle rase le sol sans le toucher! On dirait une feuille de rose que la brise promène: et pourtant, quels nerfs d'acier dans cette frêle jambe, quelle force dans ce pied, petit à rendre jalouse la Sévillane la mieux chaussée; comme elle retombe sur le bout de ce mince orteil ainsi qu'une flèche sur sa pointe!... Il y a dans ce pas un certain saut qui sera bientôt aussi célèbre que le saut du Niagara. Le public l'attend avec une curiosité pleine de frémissement. Au moment où la vision va finir, la Péri se laisse tomber du haut d'un nuage, dans les bras de son amant; cet élan si périlleux forme un groupe plein de grâce et de charme....»

Mais la Péri, qui courait le monde, n'était pas au baptême de sa filleule. En sa qualité de fée, elle y assistait, sans doute, invisible....

La cérémonie eut lieu dans l'église Bonne Nouvelle, que la Commune a brûlée, avec les registres où était consigné ce fait mémorable. Dans la nef vide, nous formions un groupe brillant, devant le maître-autel. Comme nous étions très petites, ma sœur et moi, on nous avait mises debout sur des chaises, en nous recommandant de répondre: «oui» à tout ce que demanderait le prêtre. Je crus devoir ajouter une réflexion sur la qualité du sel, que l'on me mit sur la langue, et dont je voulais bien encore un peu.

Ni le grand-père ni les tantes n'assistaient à cette petite fête: l'une d'elles vint me chercher, le lendemain, et je m'en retournai à Montrouge, en emportant ma belle robe blanche, et en croquant, moi-même, les dragées de mon baptême.

XXXIII

La fée, la diva, qui irradiait dans un frémissement de paillettes et de lumière, la marraine, que je n'avais pas vue encore et qui devait me combler de dons merveilleux, s'avisa tout à coup de s'occuper de moi; et la façon dont elle manifesta sa sollicitude, ne fut pas du tout ce qu'on aurait pu imaginer.

Ma vie libre au grand air, mes allures de gamin, grimpant aux arbres et courant les rues, ne pouvaient vraiment pas convenir à la nièce-filleule d'une personne aussi hautement importante qu'une danseuse de l'Opéra.... Si on voulait qu'elle s'intéressât à moi et me couvrît de sa protection, il fallait changer tout cela, au plus vite.

Ce qui était de tous points convenable, pour une demoiselle comme il faut, c'était d'entrer dans un couvent, afin d'y être élevée et instruite selon les règles.

Ce projet ne devait certainement pas plaire à mon père, mais il dut céder à ma mère, qui n'admettait pas que l'on pût faire de sérieuses objections aux décisions de sa sœur.

Cette fois, je fus prise en traître. Rien ne me fit pressentir ce qui allait m'arriver, rien, si ce n'est un peu de tristesse autour de moi, quelques phrases énigmatiques et menaçantes des tantes, et une indulgence complète. Si je m'étonnais de ne plus aller chez Mlle Lavenue, tante Lili me répondait, entre ses dents:

--Jouis de ton reste.

Ce fut tante Zoé qui m'emmena, un jour d'automne. Comme nous n'emportions aucun paquet, je pus croire à une promenade. En route, elle m'expliqua, confusément, que j'allais voir des personnes que je ne connaissais pas encore; mais qui étaient de mon autre famille, l'étrangère, celle d'Italie.

--Ils auront beau faire, tu es bien une Gautier, disait-elle, nous verrons s'ils réussissent à t'attirer de leur côté. En attendant, ils te prennent de force.

Entre les parents de mon père, bourgeois sévères et conservateurs, et la famille de ma mère, composée surtout d'artistes dramatiques, à la gloire tapageuse, il ne pouvait guère exister de sympathie; il régnait même, il faut l'avouer, parmi les femmes, une franche aversion, qui ne s'est d'ailleurs jamais démentie.

Au bout de notre course, le Panthéon apparut. Il me sembla colossal, et, pour le voir plus longtemps, je marchais presque à reculons, tandis que la tante me tirait par la main, en contournant la place, afin de gagner la petite rue étroite et grimpante de la Montagne-Sainte-Geneviève.

De vieux bâtiments gris et laids, une porte cintrée, d'un vert sombre, percée d'un judas: c'était là.

Une chaîne pendait terminée par une poignée; en la tirant on éveilla un son, tout proche, de cloche fêlée. Le judas glissa d'abord, sans qu'il fût possible de voir qui nous regardait, puis une petite porte, après des grincements de verroux et de clés, s'entr'ouvrit dans la grande, et une jeune religieuse en voile blanc, toute souriante, nous dit bonjour et nous pria d'entrer.

--Je ne veux pas entrer! criai-je en tirant tante Zoé en arrière.

Mais elle me retint et me poussa devant elle.

--Tu ne veux pas!... et les gendarmes?... dit-elle. On ne fait pas ce que l'on veut dans la vie.

La porte s'était refermée sur nous, sans bruit, et il me sembla être entrée dans un souterrain. Nous nous trouvions dans un espace étroit, pavé, mais surplombé par un plafond et aboutissant à une autre porte massive, jalousement fermée et qui ne devait pas s'ouvrir souvent, car la poussière amassée en calfeutrait les rainures. A droite, près de cette porte, s'arrondissait une sorte de tourelle en chêne, dont je ne compris pas la fonction; à gauche, le long du mur de la rue, s'ouvrait un couloir, et c'est de ce côté que la sœur nous guida. Ce couloir desservait une suite de cellules, dont chaque porte était marquée d'un numéro. L'une d'elles, entr'ouverte, laissait échapper un bruit de voix nombreuses. Trois dames, assises, emplissaient l'étroit espace, où on nous introduisit, des plis soyeux de leurs robes. Le fond de la cellule était fermé, de hauteur d'appui jusqu'au plafond par une grille de bois noir, formant de petits carrés, derrière laquelle s'agitait une ombre voilée.

Mais les trois dames s'emparèrent de moi, parlant toutes à la fois, en italien, avec des voix très sonores; et je les regardai d'un air passablement ahuri.

L'une des inconnues me fit l'effet d'un personnage des contes de fées, la reine des: _Il y avait une fois_ ..., ou la marraine qui change les citrouilles en carrosses, et les rats en laquais poudrés. Elle était grande, très forte, très majestueuse, très colorée, dans une toilette éclatante, couverte de dentelles blanches et de bijoux, avec des plumes extraordinaires à son chapeau. C'était une noble dame espagnole, la marquise de Guadalcazar, et je sus plus tard que la sombre religieuse, confusément aperçue, était la fille de cette somptueuse personne.

La seconde dame, d'un certain âge, richement vêtue, petite, trapue, l'air rébarbatif et grognon, m'inspira au premier coup d'œil une profonde antipathie: c'était ma grand'mère maternelle.

Giselle était là aussi, la plus effacée de ces trois dames, la moins voyante, dans son élégance sobre et discrète, aussi, je la remarquai peu, fascinée et abasourdie que j'étais par la marquise, dont les rires et les discours tumultueux, dominaient tout.

Tante Zoé n'avait pas voulu s'asseoir; gênée et hostile, à la fois, elle restait droite, dans sa mince robe noire, les lèvres serrées, se tenant à distance, et tenant à distance ce groupe mondain, qui, confusément, choquait ses principes et ses idées étroites de bourgeoise, tout en lui paraissant peut-être, enviable. Humiliée d'être venue, chagrinée aussi d'être contrainte de m'abandonner à d'autres, elle protestait, par son attitude et son désir de ne pas s'attarder, une fois sa mission remplie.

--Voici la jeune personne, dit-elle, quand elle put se faire entendre, je la remets entre vos mains, et je m'en retourne.

--Pas sans moi! criai-je en courant vers elle.

--Ma pauvre enfant, je ne suis pas ta mère, je n'ai aucune autorité sur toi; on a décidé que tu devais rester ici, je n'y peux rien.

Elle m'embrassa, avec une évidente envie de pleurer, et s'en alla vite, tandis que Carlotta m'enlevait dans ses bras, en me disant:

--Chacun son tour, je suis ta tante aussi, et tu penses bien que nous ne voulons pas ta mort.

D'un pas léger, elle m'emporta par le corridor, où tout le monde la suivit, jusqu'à la tourelle en chêne, qui pivota et apparut comme une niche creuse. C'était le tour, qui seul donnait accès dans l'intérieur du couvent. Ma tante s'y plaça avec moi, en riant de la manœuvre, pour essayer de me faire rire aussi. La marquise passa après nous, emplissant toute la niche de sa corpulence et de ses falbalas; puis vint la grand'mère, grognant et ricanant de ce drôle de système.

La sœur tourière, voilée de noir, nous reçut dans une sorte de vaste loge, très claire et très luisante, et aussitôt arriva à grands pas, qui faisaient cliqueter ses chapelets, la religieuse entrevue derrière la grille du parloir. Elle se jeta dans les bras de la marquise et embrassa aussi Carlotta, qui lui dit:

--Ma chère sœur Sainte-Madeleine, voici ma filleule; elle ne sera pas dans votre classe, mais vous serez tout de même sa petite maman, n'est-ce-pas?...

Je ne fus pas frappée, alors, par l'étrangeté de cette entrée au couvent, dans les bras d'une danseuse de l'Opéra, et accompagnée d'une aussi mirobolante marquise.

D'autres religieuses s'étaient jointes au groupe et on visitait la cour des élèves, enfermée entre des constructions banales; puis on pénétra dans le jardin particulier des sœurs. Là, des allées sablées de gravier, de longues plate-bandes bordées de buis, des arbres fruitiers, des espaliers, et comme ornement remarquable, une treille, qui s'étendait sur tout un côté et formait une galerie de verdure.

Concentrée en moi-même, je ne répondais pas un mot aux questions que l'on me posait, ni à toutes les amabilités dont on m'accablait, pour endormir mon ressentiment. J'étais comme la bête capturée, qui juge inutile de se débattre, et que l'on croit domptée. Mais je mesurais de l'œil la hauteur des murs, je scrutais la nature des pierres, la disposition des branches; les espaliers me semblaient devoir former des échelons favorables à l'escalade; les tessons de bouteilles dont les crêtes se hérissaient, ne m'effrayaient guère, je croyais savoir les éviter, et des têtes d'arbres dénonçaient des jardins mitoyens et m'indiquaient le chemin de la liberté. Il faudrait cependant, je le pensais bien, de la ruse et de la patience.

Déjà je dressais un plan dans ma tête: si je pouvais me cacher, j'attendrais jusqu'au lendemain matin, alors, je me sauverais.

Pour faire se relâcher un peu la surveillance, j'eus l'air de m'intéresser aux fleurs; d'avoir envie de courir. On favorisa tout de suite cette apparence d'apprivoisement.

--Va, cours, amuse-toi dans le jardin, me dit-on.

J'allai d'abord en avant, puis je restai en arrière du groupe qui continuait à marcher, et me ménageait, en réalité, une sortie furtive, qui éviterait les adieux.

Je le vis repasser la porte du jardin, qu'une des sœurs ferma à clé.

Vite, je regardai autour de moi. J'étais bien seule, mais le jardin n'offrait pas de recoins où se cacher, les arbres fruitiers n'étaient guère touffus; seuls, les ceps emmêlés et les feuilles de vigne de la treille formaient un réseau épais.

Il me fut bien facile de grimper extérieurement sur le treillage; mais la partie plate, qui formait toiture serait-elle capable de me porter, n'allait-elle pas s'effondrer sous moi?... Je cherchai un endroit bien fourni de branches et de feuilles, et je m'y glissai avec précaution. Il y eut quelques craquements, mais rien ne cassa. Alors, étendue à plat ventre, complètement enfouie, je ne bougeais plus.

J'entendis bientôt la porte se rouvrir et les sandales claquer. On me chercha d'abord tranquillement, puis on commença à m'appeler.

--Voyons, mon enfant, ne vous cachez pas, c'est inutile, nous vous voyons très bien!

--Les menteuses, me disais-je, elles ne me voient pas du tout, c'est moi qui les vois.

Après plusieurs tours inutiles, elles s'imaginèrent sans doute que je m'étais peut-être glissée, sans être vue, derrière elles, quand elles étaient sorties, car elles abandonnèrent le jardin.

Le ciel était couvert, la nuit venait rapidement. Une cloche se mit à sonner très fort et longtemps. Puis j'entendis, du côté de la cour, un piétinement et un bourdonnement de voix inexplicables, alors, pour moi; c'étaient les élèves qui traversaient la cour pour aller au réfectoire.

Ce lieu inconnu devenait de plus en plus triste, dans cet assombrissement; j'avais le cœur gros et j'aurais bien pu pleurer, puisque personne ne me voyait; mais je ne voulais pas. S'il m'arrivait de pleurer trop fort, on m'entendrait et on me découvrirait.

Des sœurs revinrent, plus nombreuses, très effarées, cette fois. Il y en avait en voile blanc, qui couraient partout, puis elles s'en allèrent encore, et le temps passa. J'entendis de nouveau la cloche; et bientôt un grand silence s'établit.

Il faisait complètement noir et une pluie fine se mit à tomber, qui mouillait tout doucement, sans faire de bruit, les feuilles m'abritaient un peu, mais elles s'égouttaient dans mon cou, et j'étais tout engourdie d'immobilité.

Je tenais bon, cependant, et j'étais si désolée, que je ne pensais pas à avoir peur, malgré les froissements de vent dans les branches, les grondements sourds de la ville, et l'obscurité dans cet inconnu.

Tout à coup, un animal lancé au galop, jurant et criant, passa à côté de moi, presque sur moi: des chats, sans doute, qui se poursuivaient; mais je crus que c'était le loup, le loup, que j'avais oublié!... en quelques bonds, j'eus dégringolé le treillage, toute tremblante de peur.

Des lanternes apparurent au bout de l'allée. C'étaient deux religieuses qui revenaient encore, abritées sous des parapluies.

Cette fois, je me laissai prendre, piteusement. Sœur Sainte-Madeleine me garda auprès d'elle, toute la nuit, me réchauffa et essaya de me faire manger; je pus avaler seulement un peu de vin sucré, auquel elle avait mêlé quelque calmant, et je dus m'endormir, car je ne me souviens plus.

XXXIV

Mon trousseau avait été confectionné sur des mesures approximatives et sans être essayé; on m'en revêtit dès le lendemain. Il était hideux et me fit horreur.

Un pantalon en finette grise, terminé par des bouts de jambes, de serge noire, en forme de pantalon d'homme!... une robe de serge noire, à gros plis, trop longue, et un tablier en lustrine noire à manches boutonnées. On me tira les cheveux et on m'en fit deux nattes serrées.

Ainsi transformée, je fus jugée digne d'être présentée à la supérieure du couvent. Sœur Sainte-Madeleine me prit par la main et me fit traverser plusieurs grandes pièces, très cirées et très nues, où les hautes fenêtres à petits carreaux étaient à demi voilées de calicot blanc. La supérieure était en conférence avec l'aumônier, nous ne trouvâmes qu'une de ses assistantes, comme qui dirait son premier ministre: la mère Sainte-Trinité.

Elle était vieille, vieille, avec une longue figure très laide, mais si bonne et si aimable qu'elle semblait agréable. Affalée dans un fauteuil, sous son voile noir et sa guimpe blanche, elle riait, d'un rire aux longues dents rares, et tendait vers moi ses mains noueuses.

La chambre était emplie de petites choses claires: images coloriées, encadrées de broderies; bannières à franges d'argent; fleurs en papier et petits Jésus de cire sous des globes de verre.