Le collier des jours: Souvenirs de ma vie

Part 5

Chapter 53,822 wordsPublic domain

Son installation dans l'appartement causa un grand remue-ménage; les tantes lui abandonnèrent leur lit, émigrèrent dans la chambre aux légumes; mais je ne fus pas déplacée, et l'idée ne m'effraya pas de coucher dans le voisinage de cette extraordinaire personne.

Cette tante d'Avignon, dont je n'avais pas entendu parler jusque-là, s'appelait: Mion Gautier (Marie, sans doute). C'était l'unique sœur de grand-père, un peu plus jeune que lui. Elle habitait Avignon, dans une petite maison de la rue Calade, qui lui appartenait, et elle vivait là, toute seule, n'ayant jamais été mariée.

On me raconta, plus tard, la cause du célibat de cette bonne tante Mion, qui avait été dans sa jeunesse très romanesque et d'un idéalisme intransigeant. Elle était fiancée à un jeune homme, sans doute plein de qualités, à qui elle en prêtait d'autres encore, qu'elle considérait comme un héros, un être éthéré, exempt de tout le prosaïsme de la vie. Il venait faire sa cour chaque jour, et elle l'attendait en rêvant, guettant sa venue du haut de sa fenêtre, dont la vue s'étendait sur la campagne, au loin..., hélas.

Une fois, qu'il s'avançait ainsi, ne prenant pas garde, le malheureux, au danger qu'il courait d'être aperçu par celle qui ne voyait que lui, il s'arrêta, troublé par quelque malaise, et agit comme s'il eût été seul!...

L'indignation de la fiancée n'eut pas de mesure, tout son beau rêve s'effondra subitement, sous le choc de cette vision fâcheuse! Le bien-aimé, désormais exécré, fut chassé; elle ne le revit jamais et jura de rester fille.

Elle tint son serment, la pauvre tante Mion, et sacrifia toute sa vie à cette minute de désenchantement.

Qui sait ce que cachait cette bonne humeur, et cette gaieté exubérante, qui me réjouissait tant aujourd'hui et combien de longues, de douloureuses années de regrets et de renoncements avaient trempé cette âme, encore romanesque et naïve?

Son entrain mit beaucoup de mouvement dans la maison; mon père vint plusieurs fois à Montrouge, pour voir sa tante, il y eut des dîners, où le demi-cercle de la grande table couleur de marron d'Inde, en face de la muraille, était occupé tout entier.

Dès le premier jour, la tante d'Avignon m'avait prise en grande affection et elle me gâtait, comme il faut gâter, sans restriction. J'avais vite reconnu cette façon d'aimer, de laquelle j'étais déshabituée, depuis que j'avais quitté «la Chérie». Cette tendre faiblesse qui excuse tout, se fait complice plutôt que de punir et qui, sur les natures violentes, mais point mauvaises, a souvent de meilleurs effets que la sévérité et les sévices.

Sans doute, me sentant soutenue, j'étais plus diabolique qu'à l'ordinaire, car elle dut faire lever bien des punitions. Quand elle n'y parvenait pas, et qu'exilée dans la chambre aux légumes, j'étais privée de dessert, elle venait me retrouver, en m'apportant le sien.

--Je ne peux pas voir ça, disait-elle, mon frère a toujours été un tyran ... pauvre petite bagasse, tu devrais t'en venir avec moi à Avignon....

Le mois passa trop vite. Vers les derniers jours, tante Mion, avec l'une ou l'autre de ses nièces, fit beaucoup de courses dans Paris, pour des emplettes. Elle était fort coquette, avait toujours de jolies guimpes brodées et des collerettes tuyautées, et elle tenait à se mettre tout à fait à la mode pour rentrer dans sa ville natale. Elle revint, une fois, avec un énorme carton à chapeau, l'air très satisfait, tandis que Zoé, qui l'avait accompagnée, semblait au contraire très perplexe et se grattait le coin du sourcil.

Lili fut convoquée, pour admirer les nouveaux achats et donner son avis.

--Tu verras quel superbe chapeau et comme je suis fière là-dessous, disait tante Mion.

Moi aussi je voulais voir et j'étais là, naturellement.

On ouvrit le carton et on en tira une fraîche et délicieuse capote en satin rose!...

--Hein! elle est jolie?...

Et l'empoignant de ses longs doigts hâlés, tante Mion se la campa sur la tête, en se faisant des mines dans la glace. Lili et Zoé échangeaient des regards effarés et se retenaient à grand-peine de pouffer de rire. Elles essayèrent quelques objections: c'était bien fragile, bien voyant, peut-être un peu trop jeune tout de même, et puis cette couleur rose n'allait pas à tout le monde.... Mais tante Mion ne voulait pas se rendre.

--Vous autres Parisiens, vous avez des idées toutes faites, disait-elle, ce n'est pas comme chez nous: je suis sûre qu'à Avignon ça plairait....

Tout à coup elle me chercha des yeux.

--Tiens! c'est la mignonne qui va décider, s'écria-t-elle, allons, dis-le franchement, comment me trouves-tu?

Je n'avais pas envie de rire, tant j'étais stupéfiée par ce que je voyais: cette vieille figure bistrée, dans le rose tendre du satin semblait tout à fait noire, et il y avait de quoi faire peur.

Je n'hésitai pas à prononcer l'arrêt:

--Tante Mion, dis-je, tu as l'air de la femme du diable!...

Elle éclata de rire et m'embrassa, puis envoya la capote au fond du carton.

Bientôt, on refit la malle et les paquets, considérablement augmentés; le gros chat tigré fut replacé dans son panier, la bonne tante d'Avignon s'en alla, comme elle était venue, et jamais plus je ne la revis.

Elle vécut longtemps, cependant, et dans ma mémoire ne s'effaça pas. Toutes les fois, qu'avec des camarades je chantais, en tournant, la ronde bien connue:

Sur le pont d'Avignon On y danse, on y danse, Sur le pont d'Avignon On y danse tout en rond....

Je m'arrêtais, attristée subitement, et je me demandais si l'on pouvait apercevoir la maison de la tante Mion, de ce pont d'Avignon, sur lequel on dansait.

XXIX

D'où la coquetterie m'était-elle venue? Elle ne s'accordait guère avec mes allures de gamine et je me souviens très peu de m'être préoccupée de ma toilette, sauf dans le cas où quelque déchirure terrible me faisait prévoir une redoutable semonce.

Cependant, un certain matin de Pâques, dans une tenue mirobolante et très infatuée de ma splendeur, je sortis de la maison, pour aller à la grand'messe. J'étais seule, les tantes n'avaient pas pu me tenir plus longtemps, et, comme elles n'étaient pas prêtes, elles me laissaient aller en avant en me recommandant de ne pas marcher trop vite.

J'avais un jupon garni de broderie anglaise, une robe de soie bleu ciel à plusieurs volants, les cheveux tournés en boucles, des bas à jours et des petits souliers couleur de hanneton.

Mais plus que tout cela, ce qui me rendait si fière, c'est que, pour la première fois, j'avais une ombrelle. Peut-être, quelque atavisme oriental me faisait deviner la majesté symbolique du parasol, puisque ce petit dôme de soie, abritant ma tête, me donnait tant d'orgueil. Il faisait un soleil radieux et je marchais sur la route, en me dandinant, évitant l'ombre des verdures neuves, pour mieux jouir de mon ombrelle.

Des personnes venaient derrière moi, et très certainement m'admiraient.--Qu'auraient-elles pu faire de mieux?...--car elles chuchotaient entre elles.

Cependant quelque chose m'inquiétait, et me faisait regretter ma trop grande hâte à m'échapper d'entre les mains des tantes. On avait oublié mes jarretières!... Peu à peu les bas à jours glissaient; je les sentais mollir, s'affaisser, me chatouiller déjà les genoux. Ces inconnus, qui me suivaient, n'allaient pas s'apercevoir de cela, je l'espérais bien, le reste de ma toilette avait de quoi distraire l'attention, la détourner de ce fâcheux détail.

Je fus brusquement détrompée par une remarque, exprimée à haute voix, et qui me fit froid dans l'estomac.

--Quel dommage qu'une petite fille, aussi coquettement habillée, ait des bas aussi mal tirés!

Je reçus le coup sans broncher, sans me retourner, continuant à marcher, comme parfaitement étrangère à ce qui motivait cette observation, mais profondément mortifiée. De pas en pas, le désastre s'aggravait, j'avais beau raidir mes mollets, la spirale s'affaissait progressivement et je sentais l'air souffler sur ma peau nue. Pour rien au monde je ne me serais arrêtée, pour remonter mes bas, il me semblait qu'il eût été déshonorant d'avoir l'air de m'apercevoir qu'ils tombaient et d'entendre les remarques, de plus en plus narquoises et piquantes.

Ces mauvaises personnes me dépassèrent pour me voir en face et jouir de ma confusion; je me cachais à temps derrière mon ombrelle, et, tournant les talons, je me mis à courir vers la maison, où je repris mes jarretières.

Mais en ressortant, je n'étais plus aussi pimpante; l'humiliation avait abattu l'orgueil, et je pus, dès ce jour-là, juger de la vanité des joies humaines.

XXX

Les tantes qui n'aimaient pas beaucoup à sortir, profitaient de mon perpétuel vagabondage, pour me faire faire des commissions, que j'exécutais toujours exactement. Les plus fréquentes me dirigeaient vers une petite charcuterie, établie dans une baraque de bois, près des fortifications. C'était, en général, pour l'achat de quelque plat spécial, destiné aux chats, quand le mou avait manqué.

Je m'y rendis, une fois, de très grand matin et je fus très surprise d'apercevoir un bel équipage, arrêté auprès du massif des fortifications. Le cocher, descendu de son siège, se dissimulait à l'angle du mur pour regarder dans le fossé. Que se passait-il donc dans le fossé?...

Dépassant la cahute du charcutier, où les guirlandes de saucisses n'étaient pas encore accrochées, je m'avançai tout doucement dans l'herbe trempée de rosée, jusqu'à l'extrême bord. Je vis beaucoup de monde au fond du fossé, huit ou dix personnes et des personnes qui, certes, n'étaient pas de Montrouge. Les épaulettes d'or et le pantalon rouge d'un officier attiraient les regards tout d'abord, au milieu du costume sévère des autres. Qu'est-ce que ces gens pouvaient bien faire là à une pareille heure?... Quelques-uns marchaient et semblaient prendre des mesures. Je m'imaginais qu'ils cherchaient un trésor et allaient creuser un trou; mais ce ne fut pas cela: des sabres brillèrent, l'officier ôta sa tunique, un des hommes apparut en manches de chemise et le duel s'engagea. J'y assistai sans savoir ce qu'était un duel; un peu effrayée par le cliquetis des lames, mais très intéressée et revenant toujours, quand j'avais fait un pas en arrière, pour m'enfuir.

Tout à coup les sabres cessèrent de se choquer; une tache rouge apparut sur la chemise blanche de l'un des hommes qui tomba sur un genou. Je crus qu'on allait le tuer, qu'il demandait grâce, et je m'enfuis en courant, cette fois, pour ne pas voir.

Un autre jour, je revenais par ce même chemin, en tenant dans mes bras ma grande poupée, quand un monsieur grisonnant, qui marchait dans le même sens que moi, ou me suivait peut-être, se mit à me parler. Il me fit toutes sortes de questions, puis me demanda si j'aimais les bonbons: «Oh! oui, ceux en chocolat surtout». Justement il y avait chez lui énormément de chocolat, je n'avais qu'à venir avec lui, il m'en donnerait tant que je voudrais. «Où? chez lui», tout près, à deux pas. Mais je connaissais les rares maisons, et ce monsieur n'était certainement pas de nos voisins.

On m'avait raconté une aventure, arrivée à Rodolpho, qui m'avait beaucoup impressionnée. Très joli enfant, avec ses grands yeux bleus et ses longues boucles blondes, il avait été volé par des saltimbanques, et retrouvé, seulement, après plusieurs jours de recherches éperdues.

--Si la police n'avait pas découvert les voleurs, à cette heure-ci, Rodolpho danserait sur la corde raide, et ses parents ne l'auraient jamais revu», disait tante Lili.

Je regardais le monsieur en dessous: je n'étais pas dupe de sa tenue correcte ni de sa chaîne d'or: c'était certainement un saltimbanque déguisé, et j'avais le sentiment que je courais un sérieux danger. Il m'avait pris la main et essayait de me tirer en arrière. La route de Châtillon était déserte, le crépuscule tombait, il aurait très bien pu m'empoigner de force et m'emporter. Je jugeais prudent de ne pas le brusquer.

--Je veux bien venir chercher les bonbons, lui-dis-je, mais d'abord il faut que j'aille coucher ma grande poupée.

Il fallait l'emmener avec moi, il lui donnerait un lit bien plus beau que celui qu'elle avait et je n'aurais qu'à choisir parmi tous les joujoux du monde.

--Non, non, je ne la sors jamais le soir, elle pourrait s'enrhumer.

Je marchais toujours, et c'était moi qui le tirais, car il ne lâchait pas ma main. Nous n'étions plus très loin de la maison. Tout à coup j'aperçus le père Rigolet descendant les marches du seuil.

--Tenez, je reviens tout de suite, je vais donner ma poupée à ce vieux-là, qui est mon ami....

D'une brusque secousse, je dégageai ma main et je me mis à courir, en criant:

--Père Rigolet! Père Rigolet!...

Je savais bien qu'il ne pouvait pas m'entendre, le pauvre canonnier; mais le saltimbanque, qui m'avait fait si peur, ne savait pas, lui.... En effet, il s'arrêta net, et quand, arrivé à la porte, je me retournai, je vis qu'il avait traversé la chaussée.

Les tantes, qui d'ordinaire ne prêtaient pas grande attention à mes histoires, parurent terrifiées de celle-là. Elles me défendirent d'en parler à grand-père, tout en me félicitant de ma présence d'esprit.

Je fus sensible au compliment et il me donna une certaine confiance en moi-même, qui me servit, dans une autre circonstance.

Ce qui n'arrivait presque jamais, les tantes étaient sorties, toutes les deux, avec le grand-père, pour une longue course dans Paris. J'étais seule, avec Nini, dans l'appartement; on m'avait fait promettre de ne pas sortir, même dans le jardin, et je tenais toujours mes promesses.

La porte de la rue était ouverte. Quelqu'un monta l'escalier et sonna. C'était un personnage qui se donna pour un horloger, que l'on envoyait, disait-il, chercher les pendules, afin de les réparer.

Bien qu'il fût habillé comme un monsieur et tînt poliment son chapeau à la main, j'eus tout de suite l'idée que c'était un voleur. Nullement intimidée, je le regardais fixement, en me tenant bien au milieu de la porte, pour l'empêcher d'entrer.

--Avez-vous une lettre?...

Non, il n'avait pas de lettre, on l'envoyait tout simplement, il n'y avait pas besoin de tant de façons....

--Moi, on ne m'a pas dit qu'on viendrait chercher les pendules, je ne les laisserai pas emporter.

Le monsieur haussait le ton: il venait de Paris, tout exprès, il n'allait pas s'être dérangé pour rien!

Nini, très effrayée, me tirait par ma robe. Mais j'étais au bord du palier, j'entendais, en bas, Florine chantonner, tout en repassant, je demeurais parfaitement intrépide.

--Si vous voulez, monsieur l'horloger, les arranger sur place, je vais appeler des grandes personnes, pour vous tenir compagnie.

Sans doute, il s'aperçut, alors, qu'il y avait du monde en bas, car il n'insista plus.

--Je n'ai pas mes outils sur moi, dit-il, je reviendrai plus tard....

Et il déguerpit, tandis que je criais bien fort, à Florine, de fermer la porte à double tour.

Naturellement, on n'avait envoyé aucun horloger et l'on fut très stupéfait de cette bizarre aventure. Florine avait vu le monsieur s'en aller, je n'inventais donc rien et les pendules l'échappaient belle.

Ma conduite fut déclarée héroïque et digne de louanges. Grand-père m'allongea même, pour ce beau fait, une aimable pièce de dix sous, qui, dès le lendemain, naturellement, fut muée en autant de poupées à ressorts.

XXXI

Après ces étranges histoires, on jugea prudent, pour m'empêcher de vagabonder, de me mettre, pendant la journée, dans une pension de Montrouge. L'institution de Mlle Lavenue parut tout à fait convenable. Il n'y avait d'ailleurs pas de choix; Mlle Lavenue régnait seule au Grand-Montrouge.

Son établissement était situé tout à fait à l'opposé de la route de Châtillon, presque en face de l'église; et pour être bien sûr que je m'y rendais, on me faisait conduire par une bonne femme, presque centenaire, qui s'appelait Catherine et ressemblait à une vieille pomme toute ratatinée. Elle était proprette, vaillante encore, un peu en enfance et s'efforçait de gagner quelques sous en rendant de légers services; mais sa préoccupation principale était de recueillir, sur les routes, les souillures qu'y laissaient les chevaux. Elle portait toujours, à cette intention, un panier, une pelle et un petit balai. Sans doute elle trouvait là une source de profits sérieux, car rien ne la détournait de ce devoir.

J'avais vite fait, moi, de lui échapper et de filer, tandis qu'elle s'absorbait dans ce grave travail; mais, pour ne pas la faire gronder, je la rattrapais, avant d'arriver au pensionnat, et elle avait l'air de me conduire....

Grand-père était parvenu à m'apprendre un peu d'écriture; avec la lecture, cela suffisait pour mes six ans et on ne cherchait guère à me pousser plus loin. Ce n'était donc pas pour me livrer à de studieuses études, que je devenais une des externes du pensionnat Lavenue. Je ne faisais que traverser la classe. Après une page d'écriture, une fable récitée et un peu de lecture, on me laissait libre, dans la grande cour, où une fontaine, devant laquelle une grande auge de pierre s'emplissait d'eau, m'intéressait beaucoup, et dans le jardin profond, où, toute seule, je m'enfonçais lentement, pour avoir un peu peur.

Les voix ânonnantes des élèves, dont je distinguais, de la cour, toutes les paroles, s'atténuaient, puis n'étaient plus qu'un bourdonnement, à mesure que je m'éloignais sous les vieux arbres, dans la pénombre des massifs.

Dès que je ne voyais plus la maison et que j'étais enveloppée de cette solitude et de ce silence, je m'immobilisais dans des rêveries singulières: la petite personne intérieure, qui ne communiquait jamais ses idées, commençait à divaguer.

Je n'avais jamais dit--à qui l'aurais-je dit d'ailleurs?--l'impression intense que me produisait cette partie du vieux Montrouge, où je venais rarement, avant mon entrée chez Mlle Lavenue. Il me semblait, confusément, que tout un monde invisible devait habiter dans cette atmosphère; ceux pour qui avaient été construits ces grands murs sombres, clôturant de mystérieux jardins et ces demeures hautaines, qui, certes, n'étaient pas faites pour les êtres qui y logeaient à présent.

Je regardais les tournants des allées, m'attendant à voir s'avancer quelque personnage du passé, qui ne devait plus craindre de se montrer, puisqu'il n'y avait que moi. Je croyais entendre des chuchottements, des froissements d'habits et j'étais profondément intéressée, par je ne sais quoi que les choses semblaient me raconter. On eût dit que l'air avait été comme aimanté, par toutes les pensées qui avaient bouillonné dans cet espace, et qu'il en gardait un fluide subtil, dont le magnétisme était perceptible peut-être à la sensibilité toute neuve d'un cerveau d'enfant.

C'est là, sans doute, un phénomène inconnu encore; mais il est certain que je subissais une influence incompréhensible. J'avais l'idée très nette d'une foule; une foule triste, ne s'occupant que de choses graves, un peu effrayantes, mais que j'aurais voulu connaître. Cependant, je n'en parlais jamais; il me semblait qu'il y avait là un secret et que, si je le trahissais, toutes ces impressions s'évanouiraient. Beaucoup plus tard, quand il me fut permis de lire la nouvelle de mon père intitulée: _La Morte amoureuse_, toujours, à ce passage où le jeune prêtre, que l'on vient d'ordonner, retournant au séminaire, reçoit furtivement le billet de Clarimonde, toujours je voyais la scène se passer à un certain angle d'une vieille muraille de Montrouge. Je m'arrêtais net à ces lignes, surprise par cette bizarrerie inexplicable, car il n'y avait pas de séminaire à Montrouge, et l'aventure se passe en Italie.

Ces jours-ci seulement, en retrouvant ces souvenirs, j'ai voulu me renseigner un peu sur l'histoire de ce Montrouge, que je croyais dénué d'histoire, et j'ai appris, avec un vif étonnement, que des Bénédictins, venus d'Italie, s'y étaient installés en 1827, et que, avant eux, pendant plus d'un siècle, les jésuites avaient eu là un des centres les plus importants de leur ordre et une école fameuse; qu'ils étaient revenus, après l'expulsion, et avaient fondé un séminaire renommé, dont ils furent chassés, définitivement, en 1830.

Que de pensées, en effet, avaient saturé cet air! Que de volontés inflexibles! de luttes secrètes, dans des âmes douloureusement domptées.

L'impression, pour moi, commençait vers le milieu de la Grande-Rue, avant de déboucher sur l'avenue, plantée de vieux arbres, qui passe devant l'église et aboutissait au parc de Montrouge.... Je traînais toujours en arrière, m'attardant à regarder, je ne sais quoi. Dans l'avenue même, le sentiment se modifiait. J'avais l'idée de quelque chose de brillant et de joyeux et tout mon désir se tendait vers le parc. Il m'inspirait, lui, un attendrissement sentimental des plus étranges; mais en cela j'étais influencée par des bribes d'une romance que les tantes fredonnaient:

Au fond du parc, un inconnu Vint un instant charmer mes yeux.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Hélas! il a fui comme une ombre En me disant je reviendrai!

L'idée qu'elle l'attendait toujours et qu'il n'était pas revenu, m'emplissait de chagrin, et je m'arrêtais, avec un gros soupir, devant l'immense prairie, qui s'étendait devant les bois touffus de ce parc.... C'était peut-être aujourd'hui qu'il allait reparaître, là-bas, tout au fond, dans la verdure. Mais celle qui l'attendait? où était-elle?... Ce n'était bien sûr pas tante Zoé....

Renseignements pris, la romance faisait partie d'un opéra, joué quelque dix ans auparavant: _Guido e Ginevra_; les tantes, par manque de mémoire, falsifiaient le texte: il n'y a pas de parc et l'inconnu est une inconnue; mais rien ne changera pour moi le sens de cette mélodie, qui m'attendrit encore aujourd'hui, et dont le souvenir reste à jamais lié à celui du parc de Montrouge.

XXXII

Une solennité se préparait, dont je ne me doutais guère, et cependant j'en étais une des héroïnes: on allait, ma sœur et moi, nous baptiser.... Pourquoi si tard? Ce n'était certes pas à cause d'opinions antireligieuses, aussi peu vraisemblables dans la famille italienne et pieuse de ma mère, que dans la famille Gautier, ardemment légitimiste et fidèle autant à l'autel qu'au trône. Peut-être était-ce simplement un oubli; l'on n'avait pas trouvé le temps; ou bien pour choisir des parrains et des marraines dignes de cette haute mission, ne s'était-on pas pressé.

Une des tantes me conduisit donc, un beau jour, rue Rougemont, et m'y laissa.

Quelque chose m'occupa tout de suite, ce fut la découverte que je fis de ma sœur, Estelle. On ne m'avait jamais parlé d'elle, pas plus qu'on ne me parlait de ma mère, et je ne savais pas que j'avais une sœur. Elle ne s'en doutait probablement pas plus que moi et me regardait d'un air extrêmement surpris. Elle était pâlotte, avec des yeux noirs à longs cils et un petit toupet de cheveux noué par un ruban.

La connaissance fut vite faite, et ma sœur, me tenant par la main, me fit visiter l'appartement.

Je le connaissais d'ailleurs. Je n'avais pas oublié l'antichambre noire où j'avais tant pleuré, ni la salle à manger au plafond bas, dans laquelle avait eu lieu ma première entrevue avec mon père, ni le salon, ni les grosses roses de son tapis, rouges sur rouge. Je regardais la cheminée, où brillaient des cuivres, et je me souvins d'une visite d'hiver avec «la Chérie» pendant laquelle trépignant et criant, j'avais voulu à toute force m'asseoir dans le feu.

Le balcon si étroit, me parut affreux, et j'avais le vertige de voir les pavés en bas à une telle distance. Mais ma sœur m'indiqua une manière de courir tout le long en sautillant et je voulus bien condescendre à cette galopade restreinte.

On nous rappela à l'intérieur, pour essayer des robes blanches, que la couturière venait d'apporter. Il y avait des broderies, des jours, des rubans; cela me parut très joli.