Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Part 9

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On est déçu, au premier coup d'œil. Rien de la pénombre glauque, des profondeurs humides et troubles que l'on s'attendait à voir: des rochers très secs, en carton découpé, posant, sans mystère, sur le plancher de la scène. Un affreux quinquet, accroché au plus haut découpage, veut figurer «l'or du Rhin»: il ne rappelle que la lanterne que l'on pose, la nuit, au sommet des démolitions.... La voix cristalline déroule sa claire mélodie, et voici que, les bras ballants, les cheveux pendant devant le visage, un mannequin, qui veut être une ondine, est précipité d'en haut, la tête en bas, et, à mi-chemin, reste suspendu, balancé au bout d'une ficelle. Au moment où résonnent les autres voix, de nouvelles personnes, de même tournure, tombent des hauteurs et oscillent dans des attitudes lamentables de noyées. Bientôt les mannequins sont tirés en arrière, et les vraies chanteuses, debout sur des portants, à demi cachées par des découpures de rochers, paraissent et agitent leurs bras, pour simuler la nage; puis elles s'en vont, les filles du Rhin artificiel, reviennent et gigotent désespérément autour du quinquet fumeux.

Quelle dérision!... On n'oserait pas montrer cela au guignol des Champs-Elysées.

Après le changement à vue, d'une maladresse invraisemblable, un tout petit Walhalla, pareil à un château de cartes, apparaît sur une montagne, Wotan a l'air d'un chemineau qui dort à la belle étoile. Dès qu'il chante, pourtant, la magnifique voix de Betz fait tout endurer; on ne regarde plus le ridicule paysage, et comme, dans ce tableau, il n'y a pas de trucs difficiles, on peut écouter la suite des scènes, jusqu'à la descente au Nibelheim.

Là, par exemple, l'intendance prend sa revanche.

Un _pschuit_ formidable et continu couvre, tout à coup, les voix et l'orchestre. Qu'est-ce que c'est?... on s'effraie d'abord. Mais d'épais nuages de vapeurs blanches envahissent la scène; tout s'explique: les fameuses machines!... Un feu de Bengale rouge, allumé trop tard, colore ces buées, qui sont censées s'échapper du royaume souterrain des Nibelungen forgerons.

Quand, plus tard, Alberich doit se coiffer du casque magique pour prendre la forme d'un dragon, il s'en va tout simplement dans la coulisse et le dragon entre par le même chemin, puis le dragon s'en retourne et le personnage revient.

La machine à vapeur n'est plus employée au dernier tableau: au moment où Donner assemble les nuages et déchaîne l'orage, le _pschuit_ aurait pu aider cependant aux sifflements de la bourrasque. Cette fois, ce sont des blocs de granit qui descendent des frises et vont à droite et à gauche, sans savoir où s'arrêter; on les remonte péniblement aux frises après l'orage et ils laissent voir, ajouté au décor de tout à l'heure, un large pont, en toile blanche, qui traverse la vallée et s'en va de l'autre côté, écraser le tout petit Walhalla.

Les Dieux se dirigent vers cette blancheur. C'est donc l'arc-en-ciel sur lequel ils doivent passer?... Mais oui!... Une lumière prismatique, projetée par une lanterne, court éperdument sur la toile de fond, sur le nez de Wotan, partout où elle ne doit pas être, et n'atteint jamais le pont, massif et blanc, auquel elle est destinée.

Enfin le rideau se referme, l'orchestre se tait. Richter, rouge de colère, jette son bâton sur le pupitre; lui, si doux d'ordinaire, a une expression farouche sur le visage.

--Je ne dirigerai pas ce _Rheingold_-là! s'écrie-t-il; à nous deux, monsieur l'intendant!

Et il nous dit:

--Attendez-moi au café Maximilien; nous nous concerterons pour prévenir le Maître.

XLIX

La première représentation de _l'Or du Rhin_ était affichée pour le surlendemain, dimanche 29 août. Dans de pareilles conditions, il fallait empêcher qu'elle eût lieu. Si la mise en scène avait été seulement médiocre, on aurait pu, à la rigueur, se résigner et compter sur la splendeur de l'œuvre pour faire oublier les insuffisances de sa réalisation plastique; mais ici il y avait trop de choses grotesques, qui faisaient rire, la malveillance et la mauvaise foi étaient trop évidentes: il fallait protester violemment et empêcher le sacrilège de s'accomplir.

Quand nous sommes tous réunis dans notre quartier général, au café Maximilien, le conciliabule n'est pas long. Richter a eu avec Perfall une entrevue orageuse.

--Remettez la représentation, disait Richter.

--La représentation aura lieu dimanche, répondait Perfall:

--Nous verrons!

--Nous verrons!...

--En effet, il verra, nous dit Richter; ma résolution est prise, mais je n'ai pas voulu la signifier avant d'avoir l'avis de Wagner. Vite, à l'œuvre!

Il écrit une dépêche en allemand, nous rédigeons la suivante en français:

Maître, l'orchestre, sous la direction de Hans Richter, a été admirable. Les chanteurs méritent les plus grands éloges. Les décorations et les machines sont absurdes, ridicules, impossibles.

Et, pendant que l'on court au bureau du télégraphe, j'écris une longue lettre à Wagner pour lui faire un récit détaillé du spectacle auquel nous venons d'assister et dont nous sommes encore tout frémissants d'indignation.

Betz, lui aussi, écrit au Maître, qui aura les dépêches ce soir et les lettres demain matin.

Nous attendons les réponses, avec quelle impatience!

La première dépêche qui arrive le lendemain est pour Richter:

Est-ce qu'on me fera vraiment l'affront de donner mon œuvre demain?

Au théâtre, _l'Or du Rhin_ est toujours affiché. Richter montre la dépêche de Wagner à Perfall, qui, sans en tenir compte, persiste à jouer l'œuvre à la date fixée.

Je reçois une lettre de Tribschen, dans laquelle Wagner me fait dire «qu'il me remercie du tableau si vivant que je lui ai donné de cette débâcle; qu'il a télégraphié au roi pour lui demander de suspendre les représentations; qu'il a télégraphié à Betz pour le prier de refuser de chanter dans ces conditions.»

Le dimanche matin, Richter va, une dernière fois, voir l'intendant et lui dit:

--La représentation de _l'Or du Rhin_ n'aura pas lieu ce soir, car je ne dirigerai pas l'œuvre contre la volonté de son auteur.

--Vous ne la dirigerez ni ce soir, ni jamais, s'écrie Perfall, car vous n'êtes plus maître de chapelle au Théâtre Royal.

Et blême de rage, il signe la destitution de Hans Richter.

Mais on ne jouera pas _l'Or du Rhin_ ce soir. Mieux vaut un homme à la mer que le navire perdu.

Une bande est collée sur l'affiche, remettant la représentation au jeudi suivant. L'intendance cherche un chef d'orchestre; c'est une course folle à travers Munich, où beaucoup de _Capellmeister_ sont venus pour entendre _l'Or du Rhin._ Toux ceux qu'on sollicite se dérobent, quittent la ville précipitamment: aucun d'eux ne se soucie d'encourir le désaveu du compositeur, en conduisant son œuvre malgré lui.

Le lundi, une nouvelle lettre me fait savoir que Wagner a écrit longuement au roi pour lui expliquer dans tous ses détails l'affaire de _l'Or du Rhin_ et le prier de remettre la représentation annoncée pour jeudi à dimanche prochain: si le roi le veut, Wagner viendra lui-même à Munich réinstaller Richter au pupitre et réorganiser, autant que possible, la mise en scène.

--Le Maître avait posé les mêmes conditions hier à l'intendance du théâtre, et il a reçu un télégramme, sorti de la bosse du conseiller, lui disant que les conditions étaient accordées et qu'on le priait seulement de permettre que la représentation eût lieu jeudi. Wagner a télégraphié:

J'attends une réponse du roi, à une lettre partie aujourd'hui.

Mais, le soir même de ce lundi 30 août, Richter reçoit une dépêche de Wagner, qui lui annonce son arrivée pour le lendemain. Il n'a pas eu la patience d'attendre la réponse du roi. Il vient dans le plus strict incognito, on ne saura pas où il habitera, et, si nous voulons seulement l'apercevoir, il faut garder le plus profond secret.

L

_Alte Pferdestrasse_, c'est là que Wagner, qui vient d'arriver à Munich, est descendu. Venez le voir, quand il fera nuit.

C'est chez Franz Servais, où nous sommes tous réunis pour attendre les nouvelles, que l'on me remet «en mains propres», avec mystère, ce billet. Il n'est pas signé, c'est Richter qui l'a écrit.

Richard Wagner est ici!... Nous l'attendions, et pourtant nous sommes surpris et troublés qu'il soit venu, appelé par nous, en somme. Pourvu que cet incident n'ait rien de fâcheux!... Sans doute, au contraire, tout va céder devant le Maître, sa présence va faire des miracles.

--_Alte Pferdestrasse,_ «rue Vieille-des-Chevaux», dit Servais; c'est chez Scheffer que Wagner est descendu: quel honneur!

--Qu'est-ce enfin, demande Villiers, ce Scheffer, toujours enfoui dans sa barbe et silencieux? On ne peut rien deviner de lui!

--Il est correspondant de petits journaux allemands, à ce qu'il dit, mais, je crois, aussi fonctionnaire; certainement il est bon wagnérien, et cela doit nous suffire.

--Son chien l'est aussi, répondit Villiers, car il ne vient que si on lui siffle la sérénade de Beckmesser.

--Où est-ce, cette rue Vieille-des-Chevaux? demandai-je.

--Dans un quartier très tranquille. Mais elle n'est pas facile à trouver, dit Servais; nous vous y conduirons et nous vous attendrons, puisque vous seule êtes invitée à voir le Maître....

Il fait encore un peu jour, quand nous nous en allons de chez Servais, en flânant, d'un pas de promenade, pour ne pas avoir l'air de conspirateurs. Nous nous demandons si vraiment Wagner court quelque danger, en venant à Munich. Il n'en est exilé, en réalité, que moralement, par sa seule résolution de ne pas y venir: qu'a-t-il à craindre? Le public acclame ses œuvres; le prix des places est doublé au théâtre quand on les joue, et la salle est toujours pleine. Ses ennemis sont-ils encore si acharnés contre lui? Et que feraient-ils?...

Nous nous arrêtons devant le théâtre pour lire les affiches et voir un peu ce que Perfall complote. La première de _l'Or du Rhin_ est annoncée pour après-demain jeudi. L'intendance s'entête. Il faudra bien qu'elle cède sur un point pourtant: qui conduira l'orchestre, si ce n'est Richter?

Nous nous engageons dans un dédale de petites rues désertes: des maisons basses, de l'herbe entre les pavés, quelques jardinets.

_Alte Pferdestrasse_: nous y sommes! Mes compagnons s'arrêtent à l'angle de la rue et Franz Servais me désigne la maison du très envié Scheffer. La porte est fermée et je sais qu'il n'y a pas de concierge, en général, dans les maisons de Munich. Je vois luire le cuivre de trois sonnettes, mais il fait tout à fait nuit et je n'arrive pas à lire le nom du locataire et le numéro de l'étage, inscrits sous chacune des sonnettes. Au hasard, je tire celle du milieu: c'est Scheffer qui vient m'ouvrir, le hasard m'a servie. Nous montons un petit escalier, peu éclairé; c'est au premier.

Dès le seuil j'aperçois Wagner, au fond de la seconde pièce, assis sur un vieux canapé.

Alors je revois brusquement Tribschen, le cadre superbe qui convenait si bien au Maître. Je pense qu'à cette heure, entre les hautes montagnes, l'ombre enveloppe la chère maison, qui n'a plus son âme, et que celle qui, par l'esprit, suit l'absent a le cœur serré d'inquiétude.

Comme c'est singulier de retrouver Wagner dans cet intérieur étroit et mesquin!... Pourtant, dès qu'il est là, on ne voit plus que lui: il rayonne sur tout ce qui l'entoure.

--Eh bien, chère amie me dit-il nous voilà en pleines «misérabilités»! Je ne regrette pas que vous soyez témoin de cet événement qui m'amène ici, car il y a des choses qui demeurent incroyables, si on ne les a pas vues.

--Mais le roi, que dit le roi?...

--Ah! j'ai idée qu'il feint d'ignorer la débâcle et ne veut pas prendre parti. On lui a certainement persuadé que la mise en scène est en effet irréalisable et qu'il est impossible de faire mieux; le plaisir que lui a causé l'audition de la musique, il veut le renouveler et dit à ses subordonnés: «Arrangez-vous, mais donnez-moi la première représentation de _l'Or du Rhin_ le plus tôt possible.» Comment pourrait-il croire, lui qui a commandé de ne pas ménager le temps, lui qui a mis à la disposition de l'intendant la somme énorme de soixante mille florins, pour obtenir un résultat parfait, comment pourrait-il croire à la mauvaise volonté et à la malveillance de ceux qu'il emploie?

--Mais maintenant que vous êtes là, Maître, tout va changer.

--Non, hélas! La première représentation est toujours fixée à jeudi; le roi la désire et je ne veux pas le contrecarrer. Vous savez que toutes mes œuvres nouvelles lui appartiennent, en échange de l'indemnité annuelle qu'il m'accorde. Aussitôt une partition terminée, je la lui remets et il a le droit d'en disposer à sa guise. Cette fois je suis en protestation intime, mais muette, contre les représentations fragmentaires de la Tétralogie. Mais comment pourrais-je en vouloir au roi de sa juvénile impatience?... à lui qui a tout tenté pour réaliser le projet de théâtre qui aurait permis l'exécution de mon œuvre dans son ensemble?... Il ne se résigne pas à attendre, comme je l'aurais souhaité, des temps meilleurs, et il veut voir, au moins, représenter des parties de mon œuvre. Je ne peux que me soumettre. Et cela crée une situation singulièrement délicate: il est chagrin que je ne cède pas, comme il le fait, à la destinée et que je refuse de diriger les études de _l'Or du Rhin_, et je suis peiné de ce qu'il use de son droit en le faisant représenter; mais autant ma protestation est muette, autant son blâme est silencieux. Rien de plus ne peut troubler une amitié telle que la nôtre: c'est seulement une rafale, qui ternit un instant la surface d'un beau lac.

--Alors, Maître, que pourrez-vous faire d'ici à après-demain jeudi?

--Je veux d'abord, et surtout, réinstaller Richter au pupitre et j'ai demandé qu'il y ait une répétition demain, pour moi seul, où je tâcherai d'améliorer le plus possible, de corriger les plus grosses fautes, si faire se peut.... Je devais cet effort à mon honneur d'artiste, au dévouement de notre incomparable Richter et de mes interprètes; je le devais à mes amis: c'est cela qui a pu me faire manquer à la parole que je m'étais donnée à moi-même de ne pas venir et de ne me mêler aucunement de cette affaire.

Richter, en présence de Wagner, gardait l'expression extatique d'un prêtre devant une sainte apparition: debout à quelques pas, il écoutait le Maître avec recueillement; ses yeux fixes luisaient derrière le miroitement de ses lunettes, au milieu de l'éparpillement d'or de sa barbe et de ses cheveux; il semblait avoir perdu la faculté de parler. Quant à Scheffer, assis dans un coin, il tiraillait doucement les oreilles de son chien blotti entre ses jambes et contemplait d'un air béat l'hôte glorieux....

Wagner supporte, à ce qu'il semble, ces nouvelles épreuves avec une admirable sérénité: il a comme une cuirasse de bonheur que les coups du sort heurtent désormais sans la traverser, et ce groupe de disciples à la foi ardente paraît former un rempart autour de son cœur.

Très gaiement, il me donne des nouvelles de Tribschen et du trouble que les aventures de Munich y ont apporté. Le lendemain de la répétition générale, il leur était venu, par hasard, beaucoup de visiteurs: une de ses sœurs avec son mari et sa fille, un éminent sanscritiste, professeur à l'Université de Leipzig, un philologue de Bâle.--c'était Nietzsche:--on était donc nombreux au dîner de deux heures. Ce dîner fut interrompu dix fois par l'arrivée des dépêches: le maître se levait pour aller écrire la réponse; à peine était-il revenu et réinstallé devant son assiette, qu'une autre missive lui était remise et le forçait à s'absenter de nouveau. Tous ces braves gens demeuraient ébahis et ne purent croire que, d'ordinaire, dans cette chère retraite de Tribschen, on ne voyait personne et l'on n'entendait rien du monde extérieur.

Aux questions que Wagner pose à Richter, sur certains passages de la partition de _l'Or du Rhin_, sur l'effet qu'ils rendent et la sonorité de combinaisons nouvelles, je comprends que l'effort qui a dû coûter le plus à l'auteur, dans le renoncement qu'il s'est imposé, c'est de se priver d'entendre son orchestre: sans se l'avouer peut-être, il pense trouver un apaisement à son désir cuisant, dans cette répétition qu'il demande pour le lendemain. De vrai, il n'y aura guère moyen dans un temps aussi court, d'améliorer sérieusement la déplorable mise en scène. Il est évident que le Maître a deux choses à cœur entre toutes: entendre son œuvre, une fois, comme à la dérobée, et empêcher Richter, qui est sans fortune, de perdre sa haute situation de maître de chapelle au Théâtre Royal.

Voyons ce que demain amènera!... Wagner doit essayer, sinon de dormir, du moins de se reposer: Richter et moi, nous prenons congé de lui et le laissons sous la garde du glorieux Reinhard Scheffer.

LI

Un coupé attelé de deux chevaux est arrêté devant le logis de _l'Alte Pferdestrasse_, quand je viens aux nouvelles, le lendemain.

C'est quelqu'un de la cour, sans doute, qui est en conférence avec le Maître: je me garde bien d'entrer et je fais les cent pas, à quelque distance en attendant la fin de l'entretien.

Il dure longtemps. Je vois enfin sortir le conseiller aulique, Düfflipp, suivi de l'intendant Perfall. La face bistrée et doucereuse du secrétaire du roi est toute luisante de sueur. Il est vêtu d'un «complet», en drap marron. Sa carrure large et engoncée s'engouffre dans la voiture, dont Perfall, très rouge, se ployant en d'obséquieux saluts, referme la portière.

Les chevaux se cabrent, piétinent sur les pavés sonores, puis filent à grande allure, tandis que l'intendant s'éloigne, en faisant sonner ses talons.

Ils me semblent avoir tous les deux des mines de bandits: je grimpe l'escalier de Scheffer, poussée par le désir et l'angoisse de savoir.

Je trouve Wagner dans une disposition d'esprit singulière: ironiquement joyeux, amer, gouailleur, mais calme, sans aucune trace de colère.

--Vous rappelez-vous cette phrase du _Roi Lear_, me demande-t-il: «Ce n'est pas encore le pire, quand on se dit: C'est le pire...?» Aujourd'hui surpasse hier. Tartufflipp sort d'ici et la mesure est comblée. Non seulement on me refuse l'unique répétition que je sollicitais et l'on repousse à jamais, Richter, qui a manqué à l'obéissance et au respect qu'il doit à un intendant tel que Perfall, mais on me chasse, encore une fois, de Munich. Je suis, paraît-il, un danger public et ma vie est en danger. C'est terrible!... Le pauvre conseiller en était tout éperdu, sa bosse frémissait d'inquiétude.... Vraiment, s'il tremble ainsi pour moi, sa santé s'altérera et, afin d'éviter un tel malheur, je vais partir au plus vite.

--Comment! sans avoir même vu une répétition de votre œuvre?

--Mais le théâtre serait capable de s'écrouler sur moi, si j'en passais le seuil! Vous ne comprenez donc pas! Tartufflipp, lui, comprenait bien: avec quelle sollicitude, avec quelle tendresse, il m'incitait à une prompte fuite!... A tout ce que je pouvais lui dire, il n'avait qu'une réponse: «Ce n'est pas cela qui importe; ne restez pas.... Quel chagrin s'il vous arrivait quelque chose!...»

--Est-ce qu'il parlait au nom de son maître?

--Pas du tout! Le roi ignore, sans doute, ma présence. J'ai essayé de le voir, ce matin, à son château de Berg: on m'a dit qu'il était en excursion. Pour m'empêcher de l'approcher, il y a autour de lui toute une garde. Mais j'entrevois dans cette affaire une cause de récriminations qui peuvent faire tort à la personne royale, et c'est pour tâcher de lui épargner tout ennui que je m'en vais, sans protester. Vous pensez bien que cette somme énorme, que le roi a mise à la disposition du théâtre, a suscité des colères parmi les ministres. Que cette somme ait été gâchée, gaspillée sans profit, par l'incapacité et la fourberie de ceux à qui elle était confiée, cela ne va pas diminuer les griefs contre le roi: donc taisons-nous. N'empêchons pas les gens d'imaginer que la mise en scène de _l'Or du Rhin_ est superbe; qu'on mette mon œuvre en chair à pâté, j'y consens, pourvu qu'on n'incrimine pas le roi et qu'on me laisse tranquille.

Richter vient d'arriver:

--Maître, dit-il, j'ai fait mes adieux aux musiciens de l'orchestre, qui m'ont répondu par une ovation très touchante. Ils me prient de mettre à vos pieds leurs hommages enthousiastes.

--Mon pauvre ami, dit Wagner, c'est vous la vraie victime de cette déplorable aventure.

Mais Richter réplique, les yeux rayonnants de joie:

--Je suis heureux!

Wagner lui tend les bras et l'embrasse avec effusion.

--Ah! voici Wotan! dis-je, en voyant entrer le chanteur Betz.

--On vient de coller de nouvelles affiches! s'écrie-t-il. «L'orchestre sera dirigé par M. Wülner, le rôle de Wotan sera chanté par M. Betz!» Ha! ha! ils croient cela!... Eh bien, _l'Or du Rhin_ ne sera représenté ni demain jeudi, ni même dimanche, car je viens vous faire mes adieux, Maître: au lieu de signer mon nouvel engagement avec le Théâtre Royal de Bavière, sans même prévenir ce misérable Perfall, je pars ce soir pour Berlin.

LII

La voiture qui conduira Wagner à la gare, ce jeudi 2 septembre, doit venir me prendre, avant d'aller rue Vieille-des-Chevaux, et cela dès l'aube, car le train part à 5 heures 15 du matin.

Cette fois, tous les disciples sont admis à voir le Maître,--s'ils s'éveillent avant que le coq chante:--il est convenu qu'on le saluera à la gare, où, pour ne pas marcher en cortège, chacun se rendra de son côté.

Le soleil se lève à peine, et il fait déjà frais, malgré la saison, sur ce haut plateau où Munich est située, quand l'antique calèche de place, conduite par un jeune cocher vêtu de bleu et en chapeau tyrolien, m'emmène à travers la ville déserte.

En entendant sonner les grelots et les ferrailles de l'équipage, Richter descend, avec la valise; puis Wagner paraît, suivi de Scheffer.

Le Maître a une mine parfaite et la sérénité de son humeur semble s'être encore accrue depuis hier.

En route, je le complimente sur la force d'âme qui le soutient en cette épreuve, sur cette magnanime résignation ou, peut-être, ce mépris olympien.

--Ni l'un ni l'autre! dit-il. J'ai trouvé ma force dans le sentiment que rien d'essentiel, en ce qui me touche le plus, n'était offensé par ce conflit. Mon œuvre, d'après l'impression qu'elle a produite sur vous tous qui me comprenez si intimement, est bien telle que je la voulais, et elle s'envole, intacte, hors des oripeaux mal taillés dont on l'affuble. Il y a encore autre chose: c'est que la malignité humaine ne peut plus m'atteindre profondément à travers les grands dévouements et les chaudes affections qui m'entourent. Cette certitude m'a réconforté. Vous voyez ce qu'ici, au départ, je laisse d'amis. Vous savez aussi avec quelle tendresse anxieuse on m'attend à l'arrivée!... Vraiment, quand je pense au désespoir dans lequel j'étais plongé, en des circonstances pareilles, alors que j'étais seul à porter ma peine, je me sens même dans des dispositions joyeuses. Tenez, regardez l'excellent Richter, ajouta-t-il en riant, il pense comme moi: à vingt-huit ans il perd une situation que l'on a bien du mal à obtenir dans l'âge mûr, et, au lieu de la mine contrite qu'il devrait avoir, il nous montre l'expression sincère de la plus complète jubilation.

En effet, assis en face du Maître, Richter, tout d'or, le contemple avec un air de béatitude parfaite.

--C'est que Richter, lui aussi, dis-je, s'envole au-dessus des «misérabilités»; il emporte même une palme glorieuse et, comme les martyrs dans le cirque, il chante des actions de grâces, tandis que les lions le mangent!

--Parbleu, s'écrie Richter, je vais, comme eux, droit au ciel!...

C'est vrai, car Wagner a «enjoint» à Richter de venir s'installer à Tribschen et d'y attendre les événements.

En passant sur la place Maximilien, le Maître remarque une statue qu'il ne connaissait pas.

--Qui est-ce? demande-t-il.

--C'est Gœthe, par Widnmann, répond Scheffer.

Alors Wagner soulève son feutre en disant:

--Il est très ressemblant!...

Puis il ajoute: