Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Part 8

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Nous étions un peu interloqués. Villiers avait fait mine de s'enfuir; mais la retraite était coupée, les portières des autres voitures s'ouvraient: dames et messieurs, ayant fait partie de l'élégante société qui assistait à la désastreuse fête, s'éparpillaient sur le trottoir très éclairé.

--C'est mal de faire bande à part, reprend madame Muchanoff, d'organiser de charmantes soirées, sans prévenir! Maintenant que nous vous avons découverts, nous vous emmenons tous. Venez, venez, vous ferez des charades: nous sommes si curieux de voir cela!

--Des charades!

Comment savent-ils? et croient-ils vraiment que nous irons jouer des charades, en ville?...

--Mais, chère madame, lui dis-je, c'est tout à fait entre nous, et comme on jouerait aux jeux innocents, que nous nous récréons ainsi: nous perdrions tout notre entrain si cela devenait sérieux.

On insiste, on supplie, mais nous restons fermes et inébranlables. Nous déclarons considérer tous ceux qui sont venus à nous comme nos hôtes: c'est nous qui devons les recevoir, et qu'ils nous excusent de ne pouvoir le faire que dans un café.

Voici que l'on nous ouvre une salle déserte, qui s'illumine, et tout ce beau monde, très amusé, y entre sous les regards surpris et admiratifs des consommateurs. Les dames laissent glisser leur sortie de bal et montrent des épaules nues dans des toilettes claires. Les messieurs sont en frac.

Nous connaissons à peine la plupart des personnes présentes et il y a un peu de gêne tout d'abord; mais on demande du thé, du champagne, les dames allument des cigarettes russes, minces comme des cure-dents et le malaise se dissipe. Le comte de Berghem, un très séduisant seigneur, dont je ne sais rien de plus que le nom, entame une dissertation avec Schuré et Servais sur les analogies qui existent entre les Dieux de l'Edda, parmi lesquels Wagner a pris ses héros, et les dieux d'Olympe, entre Wotan et Jupiter.

La comtesse Muchanoff est décidée à reconquérir Villiers, qui se dérobe autant qu'il le peut: mais elle lui fait de si gracieuses avances, témoigne d'une si vive admiration pour son esprit, qu'il reprend toute son assurance.

En somme, cette démarche peut-être singulière, cette invasion imprévue, est plutôt charmante et cordiale.

C'est la conclusion que proclame Villiers. Il n'a plus du tout honte de s'être assis sur le piano en laissant pendre ses pieds; il regrette seulement de ne pas avoir eu, ce soir, sa croix de Malte dans sa poche, pour l'épingler sur son veston.

XLIII

On a bien voulu nous montrer la maquette du théâtre Semper que Wagner nous avait «enjoint» d'aller voir et que, d'ordinaire, on préfère tenir caché.

Une sorte de sous-sol, dans la Résidence royale, sert d'oubliette à cette très jolie réduction d'un théâtre, une réduction en plâtre, posée sur une grande table en bois blanc. Très intéressés, nous tournons autour du petit édifice, dont le plan est si rationnel et si bien adapté à son objet, et cela nous attriste de penser combien Wagner a été amèrement déçu d'être contraint de renoncer à son cher dessein, de ne pouvoir faire construire le théâtre modèle....

Qui nous eût dit que, sept ans plus tard, grâce à «la foi sans défaillance» du royal ami, nous le verrions se dresser, triomphal, sur la colline de Bayreuth?...

XLIV

Richard Wagner avait été longtemps, à Munich, le voisin du comte Friedrich de Schack et s'était lié d'amitié avec lui: j'étais chargée de recommander à Richter de ne pas oublier d'inviter le comte à la répétition générale de _l'Or du Rhin_, et j'avais promis, aussi, d'aller visiter sa fameuse collection de peinture.

Ce comte de Schack était un écrivain très fécond, Wagner estimait beaucoup son _Histoire de la Littérature et de l'Art dramatiques en Espagne_; il savait l'arabe, le persan, le sanscrit, et avait traduit, entre autres, le _Livre des Rois_ de Ferdousi. Le Maître projeta autrefois de tirer un drame musical d'un des épisodes de cet ouvrage; il fut tenté aussi par une légende contenue dans les _Voix du Gange_, recueil traduit également par Schack.

Quant à son musée, on en disait plus de mal que de bien: on allait jusqu'à l'appeler: _le Crousteum_, tant il est vrai que la philanthropie enfante l'ingratitude, car voilà ce que récoltait ce millionnaire, qui croyait bien agir en commandant des tableaux à de pauvres artistes, auxquels on n'avait jamais rien commandé!

En somme, la collection comptait pas mal d'horreurs et quelques très belles œuvres.

Les copies de maîtres, dues au pinceau de Lembach, par exemple, me parurent extrêmement remarquables. Elles me firent me souvenir d'une commission dont Cosima m'avait chargée pour cet artiste et je me décidai à me rendre aussitôt à son atelier, qui était proche de la galerie Schack.

Lembach avait une figure fine, un peu narquoise, le regard aigu du chercheur, la barbe courte, d'un brun roux, et il ne souriait que d'un seul coin de la bouche.

Il me montra de délicieux portraits d'enfants, qu'il venait de terminer; il me fit admirer quelques toiles de maîtres, qu'il possédait, authentiques et de la plus grande beauté, entre autres, une esquisse de Rubens et un magnifique portrait de François Ier, par le Titien.

Ce que j'avais à lui dire était ceci:

--Il faut absolument que vous fassiez le portrait de Richard Wagner, car il est vraiment honteux pour l'Allemagne qu'aucun artiste de valeur ne l'ait encore essayé. C'est madame Cosima qui vous en fait la commande et vous laisse la liberté d'en fixer le prix.

--Avec le plus grand plaisir, je ferai cette œuvre, dit Lembach, et je n'en veux d'autre prix que l'honneur, si je le réussis.

--Voilà qui est digne de vous, dis-je en lui tendant la main, mais Cosima ne l'entendra, sans doute, pas ainsi: vous discuterez cela avec elle.

--Il y a un portrait que j'aimerais aussi beaucoup à faire, c'est le vôtre.

--Mon portrait!... vous trouveriez le temps?

--Le plus tôt possible, je vous en prie.

O insouciante jeunesse! plusieurs fois Lembach me reparla de ce portrait, mais cela m'ennuyait de poser et j'éludais les rendez-vous.

J'en suis assez punie aujourd'hui par de cuisants regrets.

XLV

Les répétitions, à l'orchestre, de _l'Or du Rhin_, vont commencer! Wagner a exigé qu'on laissât ses amis assister à la dernière, avant la générale. Cette perspective nous comble d'aise.

Richter, cependant, paraît soucieux. Tout ne marche donc pas à son idée?... Les chanteurs sont de premier ordre et pleins de zèle; les musiciens de l'orchestre, les meilleurs du monde, c'est certain.... mais il y a l'intendance du théâtre, qui travaille, en secret, à la mise en scène de l'œuvre. Et que va-t-elle être, cette mise en scène, sans les conseils du Maître, exécutée par une direction livrée à elle-même et hostile? Oui, si incroyable que cela puisse paraître, les hommes qui dirigent et administrent ce théâtre, auquel Wagner procure triomphes et profits, sont hostiles à Wagner.

Et cependant l'intendant Perfall a été nommé grâce, uniquement, à la recommandation du Maître, qu'il avait sollicité, avec une insistance servile, en lui jurant qu'il n'aurait d'autre but que de se dévouer à lui et à ses intérêts, de tout son cœur et de tout son pouvoir. Aussitôt nommé, avec une impudence sans pareille, il a renié celui à qui il devait sa position et entravé de mille façons la représentation des _Maîtres Chanteurs._

On ne pouvait guère compter non plus sur le conseiller à la cour: Lorenz von Düfflipp, intermédiaire entre le palais et le théâtre, qui, malgré son obséquiosité flatteuse envers le Maître, était secrètement du parti adverse et l'allié de l'intendant.

Stériles représailles, nous l'appelions: «Tartufflip», et son titre de Hofrath se changeait pour nous en «Chausse-trappe».

Ce conseiller, secrétaire du roi, remplaçait Pfistermeister, le messager qui avait apporté la bonne nouvelle à Wagner, de la part de Louis II, et qui pourtant fut, lui aussi, un de ses adversaires les plus acharnés.

«Tartufflipp», avec une figure avenante, était mal bâti, carré, bossu même, et le bruit courait que sa bosse s'était augmentée du projet de théâtre wagnérien, qu'il y avait caché, après l'avoir escamoté.

Que va-t-il résulter maintenant de ces menées sournoises? Déjà l'on m'a écrit de Tribschen que les costumes, d'après les maquettes envoyées au Maître, étaient affreux et qu'il faut les refaire. On avait imaginé de dresser des échafaudages d'or sur la tête des Dieux, sans prendre garde que dans cette œuvre, où l'or est pour ainsi dire révélé, il doit apparaître seulement après qu'Albernich l'a dérobé et forgé. Tiendra-t-on compte des observations de l'auteur?... En ce qui concerne la mise en scène, tout n'est-il pas à redouter, ceux-là seuls dont elle dépend étant malveillants et incapables?

Décidément, le souci de Richter s'explique, et il nous gagne.

XLVI

Le temps est venu: l'avant-derrière répétition de _l'Or du Rhin_ va commencer.

Comme le théâtre vide et presque obscur est mystérieux et imposant! Il paraît immense, avec des aspects de cathédrale; la scène baigne tout entière dans une brume bleue, formée, sans doute, de quelque reflet du jour extérieur, car il est trois heures de l'après-midi.

A quelques-uns seulement on a accordé la faveur d'assister à cette répétition, sans décor et sans costumes.

Liszt est là. Sa haute silhouette noire vient de surgir aux fauteuils d'orchestre: je cours saluer le maître, l'ami, maintenant, et je lui demande s'il me permet de rester auprès de lui, pendant l'audition, pour être un peu guidée à travers le chef-d'œuvre dont je connais trop peu la partition. La permission m'est très galamment accordée.

Déjà les musiciens arrivent et gagnent leurs places: quelle solennelle attente! quelle émotion quasi-religieuse!

--Depuis combien d'années j'attendais cette minute! dit Liszt, et je craignais bien de ne l'atteindre jamais.... Si vous saviez à travers quelles misères, quels écroulements, cette œuvre a germé et fleuri! Je l'ai vu et j'en ai souffert. Comment Wagner a-t-il pu garder intacte la divine inspiration? Il m'apparaît comme un passager qui, dans une tempête, porterait une coupe pleine d'eau, sans devoir en verser une goutte. Et voyez, même au port, il ne trouve pas d'abri.... Au temps de l'exil il fut, pendant des années, le seul Allemand qui n'eût pas entendu _Lohengrin_; aujourd'hui, la sonorité de son immense orchestre, révélant sa nouvelle œuvre, va vibrer pour la première fois, et il ne l'entendra pas.... Ah! de quelle rançon, doit être payé le génie!...

Voici Richter, grave et pâle, qui monte au pupitre.

Nous sommes à peine une dizaine d'auditeurs dans la salle obscure. J'entrevois les mèches blondes, presque blanches, de Servais et je devine Édouard Schuré à côté de lui. J'aperçois aussi une ombre qui escalade les fauteuils d'orchestre: c'est Villiers, qui court s'asseoir plus loin, pour être bien seul, bien recueilli.

On ferme le rideau devant la scène: Richter frappe des coups pressés sur le pupitre, puis d'un geste fier et pieux, lève haut le bâton de commandement.

Et voici qu'une note grave et sourde monte de l'orchestre; elle frémit presque insensiblement, dans les profondeurs les plus basses de la gamme, imprécise, sans contour, elle vibre dans une fluidité trouble; puis elle semble se dilater, s'étendre, un glissement lent et doux se déroule et se perd, suivi aussitôt d'un autre glissement, tout semblable, qui prend le même chemin et s'enfuit: telle la vague après la vague.

Bientôt ces ondes musicales s'enflent et se succèdent: des gouttes de lumière diffuse tombent et s'étalent, croirait-on comme des gouttes de lait dans l'eau. Le rideau s'écarte pour laisser voir les abîmes mystérieux du Rhin, à travers des transparences bleuâtres.

Sur le théâtre, il n'y a rien, qu'une pénombre confuse; mais comme l'imagination, suggestionnée par la musique, évoque le tableau! Mieux, peut-être que ne le fera le décor....

Une ondulation paisible balance la lourdeur de l'eau et, tout à coup, dans le cristal fluide, une voix de cristal résonne, en même temps que la naïade coule des hauteurs et nage sous l'eau remuante. Les paroles qu'elle chante forment des allitérations glissantes;

Weïa! Waga! Vogue, vague, va vers ton berceau...

Et elle ondoie autour du récif, au sommet duquel brille, d'un éclat douteux, un filon d'or; puis une autre fille du Rhin plonge des hauteurs et poursuit joyeusement sa sœur qui fuit. Mais la voix d'une troisième ondine les gronde, toutes deux, en riant:

Weïa! Waga! sauvages sœurs! Vous veillez mal sur le sommeil de l'or. Gardez mieux le lit du dormeur!

A son tour, elle s'élance, et les gracieuses habitantes du Rhin nagent et folâtrent, portées par les ondulations harmonieuses de l'orchestre, autour du rocher fatidique où est enfermé l'or, inconnu et vierge encore.

Les filles du Rhin, ici, sont debout sur le plancher, en toilette de ville et coiffées de chapeaux de paille, mais on les distingue peu; sans troubler notre vision, elles prêtent leurs voix limpides et fraîches aux figures que le poète a créées.

Maintenant, des profondeurs obscures du fleuve, dans un rythme lourd et heurté, se hausse un étrange nain, aux cheveux blancs, à la longue barbe pâle réunie en une tresse; il grimpe le long des écueils visqueux. La musique s'efforce avec lui et il se plaint de l'assaut pénible, en allitérant ses mots:

Roche lisse, gluante, glissante, je glisse!...

Son regard avide suit les ondines dans leur jeu charmant, et, incapable de les atteindre, il leur crie:

Hé! hé! nixes gracieuses, race enviable! De la nuit du Nibelheim, je monterais volontiers vers vous, Si vous vous penchiez vers moi...

Les filles du Rhin, effrayées, se réunissent autour du rocher:

--Gardons l'or!

Le père nous a mises en méfiance de cet ennemi.

--Que veux-tu, toi qui viens d'en bas?...

--Comme vous êtes claires et belles dans la lueur Volontiers mon bras enlacerait l'une de vous,

--Nixes élancées. Si doucement elle se coulait vers le fond...

--Maintenant rions de notre peur: L'ennemi est amoureux ...

Et les ondines espiègles se précipitent du haut des écueils, poursuivent, agacent, tentent le nain ardent, qui, avec une fureur passionnée, bondit de roche en roche, cherchant à atteindre l'une ou l'autre. Mais les glissantes filles toujours se dérobent, lui échappent, et, tandis qu'il retombe, haletant et rageur, elles égrènent leur rire moqueur en notes cristallines....

Mais je ne vais pas me laisser aller, aujourd'hui, au plaisir de revivre mes souvenirs, en racontant _l'Or du Rhin_. Alors que je l'entendais, à Munich, dans le solennel silence du théâtre obscur, aussi bien que le métal vierge encore, qu'un rayon de soleil faisait luire sous l'eau, au sommet du roc, l'œuvre était pour la première fois révélée au monde, tandis qu'à présent, autant que l'or monnayé lui-même, elle est connue de tous.

Cette première partie de la Tétralogie, qui est un prologue, n'est pas divisée en actes, ses quatre tableaux furent exécutés sans interruption. Des changements à vue, commentés par l'orchestre, conduisaient d'un décor à l'autre.

L'exécution durait plus de deux heures, et cependant, même à cette première audition où toutes les facultés d'attention étaient tendues au possible, on n'éprouvait pas de fatigue, tant l'architecture du drame était simple de lignes, clairement exposée, tant la musique évoquait avec certitude les diverses phases, pour ainsi dire élémentaires, de l'œuvre et les personnifiaient en des thèmes et des rythmes d'une extraordinaire beauté.

Un seul passage me parut difficile à comprendre, celui, où, devant le trésor forgé par le Nibelung et qu'il vient de ravir, Wotan est, dit le texte, «frappé par une haute pensée». A ce moment, se fait entendre, pour la première et unique fois, le _Leit-motif_ du glaive,--ce glaive nommé _Nothung_, qui jouera un rôle si important dans les œuvres suivantes, mais qu'aucun geste ni aucune phrase ne désigne, quand paraît le thème qui le symbolise.--Liszt, interrogé par moi, convint qu'il y avait là une obscurité, et que Wagner s'en serait aperçu, s'il avait assisté aux répétitions. Plus tard, je questionnai le Maître lui-même à ce propos, et il me répondit que l'observation était très juste et qu'il en tiendrait compte. Depuis, un glaive est ajouté au trésor du Nibelung: Wotan le découvre et le brandit au moment où le thème paraît....

Nous étions tous ivres d'enthousiasme, quand les Dieux, marchant sur l'arc-en-ciel, par-dessus les vallées, furent entrés au Walhalla et que le rideau se referma. Richter, enfiévré d'émotion, fut entouré, acclamé. Liszt l'embrassa et le complimenta chaudement. On félicita les chanteurs, les musiciens de l'orchestre, qui avaient si admirablement rempli leur glorieuse tâche.

Après avoir fait cortège à Liszt jusqu'à sa voiture, nous allâmes tous, dans une exaltation qui ne se calmait pas, envahir le café Maximilien. Au lieu de commander le souper, nous demandâmes papier et plumes, et chacun de nous écrivit à Richard Wagner, pour lui exprimer toute l'admiration dont nous enivrait son nouveau chef-d'œuvre, et le remercier de nous avoir accordé l'insigne faveur de l'entendre, avant tout autre public, et même, hélas! avant Lui....

XLVII

C'est aujourd'hui le 25 août, jour anniversaire de la naissance du roi Louis II: Munich est pavoisée et quelques régiments, à l'uniforme bleu de ciel, défilent en grande tenue. Nous avons entendu une de leurs musiques jouer devant la Résidence, _Huldigung-Marsch_, la «Marche de l'Hommage». celle-là même que j'avais si laborieusement déchiffrée, à quatre mains, avec Wagner. Mais le roi n'est pas à Munich: il viendra seulement pour assister à la répétition générale de _l'Or du Rhin_, qui est fixée au vendredi 27 août: dans deux jours.

Louis II, qui est adoré de son peuple, ne recherche pas les ovations; il s'y dérobe au contraire, autant qu'il le peut, et c'est là un chagrin pour la population bavaroise, qui voudrait le voir toujours et l'aperçoit si rarement! Il semble bien que toutes les jeunes filles du royaume, et même peut-être toutes les femmes, sont amoureuses de leur jeune et charmant souverain: mais il est d'une sauvagerie hautaine et, dans les sites merveilleux qu'il a choisis pour ses châteaux, il vit presque solitaire, entre les splendeurs de l'art et les beautés de la nature. Cela ne l'empêche pas de remplir ses devoirs de roi: il a très correctement inauguré l'Exposition internationale de peinture, puis est reparti, le même jour. Bien peu auront la chance de le voir, quand il va revenir, pour entendre l'œuvre de son grand ami.

Moi aussi, je suis née un 25 août, le jour de saint Louis roi, et c'est ma fête aujourd'hui. Je l'ai dit à Cosima, par gloriole d'avoir quelque chose de commun avec l'archange royal: voici qu'elle s'en souvient et m'envoie une charmante ombrelle, d'un modèle tout nouveau; on l'appelle «ombrelle bain de mer». La nouveauté, c'est qu'on peut s'en servir comme d'une canne. Aussi, en me promenant dans la _Maximiliansstrasse,_ j'aime mieux m'appuyer sur mon ombrelle que de l'ouvrir pour m'abriter du soleil.

Beaucoup de pèlerins sont signalés à Munich, venus, de divers côtés, pour entendre _l'Or du Rhin_: parmi eux, on nous cite madame Pauline Viardot, Saint-Saëns, Tourguenef, le baron Von Lœn, intendant du théâtre de Weimar, et plusieurs autres, que j'oublie....

Nous sommes tous très nerveux, très agités. Plus que deux jours: sera-t-on prêt? Hans Richter ne cache pas son inquiétude, tout lui semble louche dans la conduite de l'intendant.

--Perfall ne veut rien laisser voir de sa mise en scène, dit-il, mais il a la figure d'un traître.

--Perfall!... Perfide!...

On dirait pourtant qu'il s'accomplit un travail de cyclope, derrière les murs du théâtre, fermé depuis longtemps. On parle de machines à vapeur, hissées sur la scène à grand renfort de crics et de poulies!... Pourquoi faire? c'est très effrayant.... Qu'est-ce qui va sortir de ce mystère?

Enfin, Richter est sûr de son orchestre; c'est lui qui, comme saint Christophe l'enfant Jésus, portera tout le poids de l'œuvre sur ses robustes épaules.

XLVIII

Il fait encore jour quand, le vendredi 27 août, nous entrons au théâtre.

Une foule de curieux est massée devant le péristyle et sur la place de la Résidence. On sait, pourtant, que les appartements du palais communiquent directement avec la loge royale et que l'on ne verra pas Louis II passer, quand il entrera au théâtre. C'est donc l'irrésistible attrait du mur, derrière lequel il se passe quelque chose, qui retient là ces badauds.

La salle est brillamment éclairée, vide cependant; les quelques centaines de personnes que le roi a bien voulu inviter s'y éparpillent et sont presque invisibles. Les baignoires et plusieurs rangs de fauteuils d'orchestre sont seuls occupés: la «galerie noble» et les loges, au milieu desquelles la loge royale, en face de la scène prend une si grande place, sont interdites.

Je regarde la décoration somptueuse de cette loge, de ce cadre auquel le tableau manque encore et qui va entourer, tout à l'heure, l'apparition, si désirée, du jeune souverain. C'est la première fois que nous le verrons, celui qui nous inspire une si profonde sympathie, celui que nimbe cette gloire d'avoir pu corriger une erreur du destin et atténuer la honte que gardera l'humanité pour avoir méconnu le Génie.

Les draperies de velours bleu, aux plis abondants relevés par des câbles d'or, la couronne fermée et le blason «lozangé d'azur et d'argent» et soutenu par des «lions rampants»,--ce qui signifie: debout, en style héraldique,--accrochent seuls la lumière, et toute la loge royale forme comme une grotte d'ombre.

Tout à coup le roi est là, jaillissant de l'obscurité comme un astre sort du brouillard. Son juvénile visage cause une surprise délicieuse: nous ne le prévoyions pas ainsi. Féminin et volontaire, candide et dominateur; sous les cheveux, très noirs, qui gardent, dressés sur le front, comme une ondulation de flamme, le teint est d'une pâleur chaude, presque bistrée, et un singulier accent d'énergie contraste avec la douceur des traits si délicatement modelés. Mais on est tout de suite fasciné par le resplendissement extraordinaire de ces yeux, glauques comme la mer, rayonnant de longs cils noirs, de ces yeux profonds, extasiés.... «Rien ne peut donner l'idée de la magie de ce regard!» disait le Maître.

Le roi s'avance jusqu'au bord de la loge. Sa haute stature domine un instant la salle; puis il s'asseoit. Aussitôt on fait l'obscurité, la vision s'évanouit.

Mais Hans Richter ne donne aucun signal à l'orchestre. La rampe s'allume et, sans que le rideau s'écarte, un homme se glisse devant, par un angle de la scène.

L'intendant Perfall!... qu'est-ce qu'il veut?...

La main sur le cœur, après maintes courbettes, il parle: il «réclame l'indulgence auprès, du public d'élite, devant lequel il a l'honneur.... Malgré toute la bonne volonté, de longs efforts consciencieux ... d'insurmontables difficultés de mise en scène ... des effets irréalisables.... Il a fallu se résigner à ne pas atteindre la perfection, à se contenter d'à peu près.... Regrets, chagrin ... mais à l'impossible nul n'est tenu....»

La présence du roi refoule toute manifestation; pourtant on ne peut étouffer un murmure indigné, qui poursuit Perfall, quand, après de nouvelles courbettes, il replonge derrière la toile.

Richter frappe rageusement sur son pupitre, comme s'il tapait sur le dos du traître.

La notre grave se met à vibrer sourdement, le prélude commence; mais nous ne l'écoutons plus dans le religieux recueillement de l'autre jour, nous avons l'anxiété de voir le rideau s'ouvrir ... et il s'ouvre.