Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Part 7

Chapter 73,724 wordsPublic domain

La comtesse se lève, nonchalante et dédaigneuse; elle ôte ses gants, lentement, et son sourire dit assez que c'est pour épargner une corvée à Liszt qu'elle se dévoue, et qu'elle s'amuse, autant qu'elle se moque, de la rage jalouse de toutes celles qui vont être forcées de l'applaudir.

L'ivoire, où ses mains ont des ailes, Et, comme des papillons blancs, Sur la pointe des notes frêles Suspendent leurs baisers tremblants...

Ces vers se mêlent, pour moi, aux phrases du nocturne que la comtesse exécute. Elle a certainement du talent; mais il me semble que dans son jeu elle exagère la fantaisie, l'abandon, le _rubato_ enfin.

Voici que, pour aller au buffet, Liszt vient m'offrir son bras, sous les regards envieux et déçus de la plupart des femmes. Il laisse passer tout le monde devant nous, dans l'idée, sans doute, de se ménager un aparté avec moi. En effet, dès que nous sommes seuls, il me dit à demi-voix:

--Vous avez vu Cosima?

Je n'ai pas bien le sentiment de ce que vaut la haute personnalité de Liszt; j'ignore absolument la beauté de ses compositions, que j'admirerai tant plus tard, et l'incomparable noblesse de son caractère; je le considère seulement comme un très illustre pianiste: aussi je ne suis pas du tout intimidée, et, le croyant hostile aux résolutions de sa fille, c'est avec une véhémence agressive que je lui réponds:

--Je vous en prie, ne me dites rien contre votre fille: je suis à tel point de son parti que je ne puis admettre aucun blâme. Quand il s'agit d'un être tellement au-dessus de l'humanité que Richard Wagner, les préjugés et même les lois des hommes n'ont plus de valeur. Qui donc pourrait ne pas subir, avec joie, la fascination et le prestige du génie? A la place de Cosima, vous auriez fait comme elle, et votre devoir de père est de ne pas mettre obstacle à la réalisation du magnifique dénouement qu'elle est en droit d'attendre.

Liszt me serre le bras affectueusement.

--Je suis absolument de votre avis, mais je dois me taire, dit-il d'une voix encore plus basse; l'habit que je porte m'impose des opinions que je ne peux renier ouvertement. Je connais trop les entraînements du cœur pour les juger avec sévérité; les convenances me forcent au silence, mais, en moi-même, je souhaite plus que personne la solution légale de cette pénible crise. Je ne puis rien pour la hâter. Quant à la retarder de quelque façon que ce soit, je n'en ai jamais eu la pensée.

Quelle surprise! quel soupir de délivrance!...

--Est-ce que vous m'autorisez à écrire cela à Cosima? m'écriai-je, dans un élan de joie profonde.

--Certes, dit-il. Je voulais vous demander de le faire; assurez-la qu'il ne peut pas y avoir désunion entre nous, que je suis de cœur avec elle, mais qu'elle doit comprendre ma réserve et, pour le monde, en observer une semblable à mon égard, jusqu'à nouvel ordre.

--J'écrirai, ce soir même. Si vous saviez quel soulagement et quel bonheur cette nouvelle va apporter là-bas!

--J'en serai très heureux. Vous voyez comme j'ai saisi au vol l'occasion qui se présentait de faire connaître secrètement à ma fille le fond de ma pensée. Je la cherchais sans la trouver: à qui se fier? L'envie et l'hypocrisie se partagent le cœur des êtres: bien peu ont votre belle franchise et votre enthousiasme, sans restriction. Mais entrons: je crois qu'on nous surveille et qu'on s'étonne déjà de notre entretien particulier.

En effet des regards anxieux ou irrités fusaient vers nous, et, si les yeux des femmes, groupées là, avaient été des armes, je n'aurais pas franchi vivante la porte de la salle à manger.

Au buffet, Villiers de l'Isle-Adam causait avec la comtesse Muchanoff qui paraissait s'émerveiller de lui. Il avait épinglé sur son habit noir la décoration des chevaliers de Malte,--une petite croix ancrée en émail blanc,--et il expliquait qu'il était grand-maître de cet ordre, un de ses aïeux l'ayant été en 1520. La France ne reconnaissant pas la chevalerie de Malte, il n'en pouvait porter les insignes qu'à l'étranger: là, du moins, il les portait en conscience.

Villiers s'aventura, ensuite, à raconter l'histoire compliquée et confuse, des droits incontestables que cette grande-maîtrise lui donnait sur le trône de Grèce. Il avait même, un jour, posé sa candidature à la succession royale et mené, pour l'obtenir, une campagne mémorable. L'empereur Napoléon III avait reçu le prétendant en audience et s'était déclaré son partisan.

Des fantaisies héraldiques et de la vanité nobiliaire, Villiers passe, heureusement, au juste orgueil du poète: il narre sa lecture chez Wagner et son glorieux succès, et, lorsqu'on se sépare, il promet à la comtesse Muchanoff de faire, à l'Hôtel des Quatre Saisons, dans une soirée qu'elle veut organiser tout exprès, une seconde lecture de _la Révolte._

XXXVIII

Nous nous sommes vite liés avec Franz Servais, qui devient même bientôt pour nous un excellent ami. C'est lui que j'interroge pour pénétrer quelques-uns des mystères qui me semblent envelopper la vie de Liszt. Et d'abord, comment, pourquoi est-il prêtre?

--Il y a seulement quatre ans qu'il a reçu les ordres, me dit Servais, et qu'il est devenu l'abbé Liszt. Comment, pourquoi? on ne sait pas. Au retour d'un voyage à Rome, il était prêtre. Peut-être a-t-il voulu, par cette résolution, faire comprendre au monde qui s'est tant occupé de ses projets de mariage avec la princesse Wittgenstein, qu'ils étaient définitivement abandonnés? Je crois aussi qu'il était heureux d'enlever, à toutes les dames qui l'adorent, l'espoir d'obtenir sa main.

En effet toutes les femmes semblent se le disputer mutuellement, et sans aucune dissimulation. Son habit ne leur en impose donc pas?

--Au contraire, il les enflamme plutôt: c'est l'attrait du fruit défendu!... Liszt exerce, d'ailleurs, une fascination extraordinaire sur ceux qui le comprennent et l'admirent: j'en puis parler, car je la subis moi-même sans chercher à m'en défendre et je suis fier d'être de ses élèves.... Mais certaines femmes vont vraiment trop loin: c'est de l'idolâtrie, du fétichisme; elles se disputent une fleur qu'il a touchée, ramassent ses bouts de cigare; celles qui sont assez indépendantes pour pouvoir le faire, le suivent de ville en ville, tout le long de l'année.

--Et cela ne l'exaspère pas?

--Il serait très malheureux, au contraire, si cette atmosphère d'amour qui l'environne venait à lui manquer. Il aime cet encens et ces flatteries excessives. Il a besoin de cette royauté mystique, et, pour la conserver, très habilement, il distribue des grâces, selon les mérites, ou d'après ses préférences....

--Mais comment peut-il maintenir l'harmonie parmi son harem, et enchaîner les jalousies et les rivalités?

--C'est cela le plus inconcevable, dit Servais; il parvient à maintenir la paix dans le troupeau de ses dévotes, il leur fait même accepter et respecter une favorite. Quand on s'étonne d'une abnégation si peu habituelle aux femmes, il vous fait cette déclaration imprévue: «Elles s'aiment en moi.»

XXXIX

Wagner a, de Tribschen, télégraphié au roi, pour lui dire que des Français amis, qui viennent à Munich, seraient heureux de voir représenter, durant leur séjour, _Lohengrin, Tannhäuser_, etc., en attendant _l'Or du Rhin_. Déjà _Lohengrin_ est annoncé. Mais depuis notre arrivée, chaque matin, un domestique, en livrée bleue galonnée d'or, nous apporte des places de «galerie noble», tantôt pour l'Opéra Royal, tantôt pour le Théâtre de la Résidence: c'est par ordre du roi que l'on nous fait cette gracieuseté et nous avons le plaisir--rare pour les seuls Français, hélas!--de pouvoir assister, presque chaque soir, à des représentations de drames et de comédies de Shakespeare alternant avec des opéras de Wagner. Transporté au théâtre, l'amour qu'ont les Bavarois pour les reconstitutions et les pastiches produit les meilleurs résultats: les pièces sont montées avec beaucoup de soin et la mise en scène est élégante et exacte. Il nous fut donné de voir en l'espace de quelques semaines: _Richard III, le Conte d'Hiver, Comme il vous plaira, le Soir des Rois, les Deux Gentilshommes de Vérone, Lohengrin, le Vaisseau Fantôme, Tannhäuser_ et _les Maîtres Chanteurs._

XL

Je fus contente de rencontrer Liszt, à cette soirée, donnée pour Villiers de l'Isle-Adam par la comtesse Muchanoff. Dès mon entrée, je vis qu'il était, lui aussi, impatient de me revoir, car il m'interrogea tout de suite du regard. Aussitôt qu'il nous fut possible de nous isoler un peu, il me dit:

--Eh bien, les nouvelles?

Alors je lui appris, combien ma lettre, rapportant ses paroles, avait causé d'émotion et de joie à Tribschen. Quelle bienfaisante détente, quel allégement de soucis cuisants, quelle consolation de n'avoir pas perdu l'affection d'un cœur si cher, et la force invincible que l'on puisait, dans cette certitude, pour les luttes avenir! A moi, simple messagère, le maître faisait dire: «qu'il me bénissait!...»

Liszt, les yeux brillants d'une larme, aussitôt séchée, me prit la main rapidement et me dit tout bas:

--Gardez-bien le secret que je vous confie: je ferai l'impossible, en retournant en Italie, pour m'arrêter quelques heures à Lucerne et aller embrasser ma fille et mes petits-enfants.

Et lui, qui toujours refusait de jouer, il alla vers le piano, découvrit le clavier d'un mouvement brusque, puis laissa courir ses doigts souverains sur les touches en une improvisation fougueuse, passionnée, éblouissante.

L'ovation qu'on lui fit tint du délire, naturellement, mais c'est à peine s'il y prit garde.

C'était maintenant au tour de Villiers de charmer l'assistance. Bien frisé, sa croix de Malte en bonne place sur son flanc gauche, il avait très grand air. Il me parut cependant un peu nerveux et inquiet.... Est-ce que ce salon d'hôtel, trop orné, l'impressionne? Est-ce que cette réunion de nobles dames bien parées, de hauts fonctionnaires, d'artistes, formant un demi-cercle, comme au théâtre, et qui le dévisagent, en une attente silencieuse, l'intimide plus que l'olympienne intimité de Tribschen?... En pleine lumière, debout contre le grand piano à queue, il semble hésiter, se tait.... Enfin, le voici qui, d'un crâne mouvement de tête, rejette en arrière ses boucles ondulées, et il commence à lire, d'une voix ferme, claire.

Je me tranquillise, Villiers, très sûr de lui, prend des temps, ménage ses effets: l'auditoire est intéressé; un murmure flatteur accueille certains passages, on applaudit discrètement; puis, de nouveau, le respectueux silence se rétablit. On écoute....

Mais, hélas! qu'arrive-t-il?...

Brusquement Villiers se tait, laisse tomber le manuscrit et regarde les auditeurs avec des yeux écarquillés, pleins d'épouvante. D'un geste fébrile, il dégrafe la ceinture de son pantalon, puis il ôte ses bottines et s'assied sur le piano.

O stupeur! Qu'est-ce que cela signifie? Est-ce que c'est dans la pièce?... Une mystification?... une gageure!... en tout cas, de bien mauvais goût!... Tout le monde se lève, dans un brouhaha moqueur, on vient à moi, on m'interroge:

Que dire? Comment faire comprendre que Villiers s'est cru en danger de mort et qu'alors il s'agissait bien, pour lui de convenances et d'à-propos!... Il a eu sans doute, un petit spasme nerveux au cœur: un médecin, goguenard peut-être, lui a dit que, si ce cas se présentait, il devait aussitôt desserrer ses vêtements, se déchausser et s'asseoir haut pour faire pendre ses pieds.... Et l'on voit que le malade se conforme de tous points à l'ordonnance.

Des rires s'étouffent derrière les éventails; on feint d'oublier l'incident.

Villiers s'est enfui, emportant ses bottines, tandis que notre groupe de Français, qui se sent solidaire du vaincu, n'ose pas battre en retraite avec lui et reste là, très penaud. Franz Servais, lui, est consterné; il marche fiévreusement, les mains dans ses poches; ses longues mèches pâles et pendantes se rejoignent dans sa bouche qui s'ouvre sans cesse pour laisser passer de véhémentes récriminations.

--Une seule chose pouvait sauver la situation, s'écrie-t-il, Villiers ne pouvait invoquer qu'une seule excuse: la mort!... Oui, oui, pour notre honneur à tous, il devait mourir!...

XLI

Nous avions loué des chambres meublées dans la _Maximiliansstrasse_, qui est vraiment une rue très belle, étonnamment large, animée, bordée d'élégantes boutiques, aux devantures amusantes. Elle commence au cœur de Munich, devant le Théâtre Royal et, après un parcours d'un kilomètre et demi, aboutit à l'Isar, une très impétueuse rivière, qui court comme une folle sur de grandes dalles, taillées, à ce qu'il semble, de main d'homme. Ces dalles forment, par de brusques cassures, comme des marches géantes d'où l'eau se précipite en cascades. Nous croyions bien ce torrent pas navigable; mais, une fois, un spectacle imprévu nous démontra qu'il l'était.

Il faisait très chaud, ce jour-là, et nous nous en allions par groupes, tout doucement, vers l'Isar, pour chercher un peu de fraîcheur dans les jardins qui, sur l'autre rive, s'étendent le long des larges berges.

Arrêtés au milieu du pont, au-dessus d'un tumulte d'eau qui donnait le vertige, nous vîmes tout à coup paraître au loin quatre ou cinq radeaux chargés d'hommes, que le courant semblait emporter, mais qui étaient dirigés cependant.

--Des sauvages! des pirogues! s'écria Villiers. Et, en effet, à cette vue, on ne pouvait songer qu'aux nègres aventureux, descendant les rapides dans les nacelles faites d'écorces d'arbres.

Le peu d'épaisseur de l'eau, sur les dalles, ajoutait au danger d'être noyé celui d'être brisé à la moindre erreur dans la difficile manœuvre. A peine avait-on le temps de trembler pour ces hommes, de les apercevoir, debout sur les radeaux, s'appuyant sur une courte perche, qu'ils étaient passés, fuyaient de l'autre côté du pont, disparaissaient.

--La vraie course à l'abîme! s'écria Villiers.

--D'où viennent ces êtres-là? demandai-je, où vont-ils?

--Ah! mieux vaut ne pas le savoir. Il n'est jamais bon d'approfondir. Une vision nous a montré, n'est-ce pas? de farouches guerriers descendant l'Ogooué, à la poursuite de quelque tribu rivale: n'allons pas nous convaincre que nous n'avons vu que de braves paysans, qui allaient, tout simplement, vendre quelque vulgaire denrée au plus proche marché.

--De braves paysans et des paysans braves, en tout cas!...

Mais Villiers n'écoute plus: son imagination a suivi les guerriers de l'Ogooué, elle est partie, elle vagabonde, et le voici qui s'enfonce dans un monologue confus, mêlé de rires. Il joue avec des idées, comme on s'amuse, sur les plages, à faire glisser entre les doigts le sable en cascades. Mais je sais qu'il y a quelques pierreries dans le sable que Villiers remue, et je les guette au passage....

Quand nous sommes assis, enfin, sur des tertres de gazon, dans l'ombre des grands arbres du jardin anglais, au bord de fraîches prairies étoilées de colchiques qui semblent des milliers de feux follets, et non loin des saules, couleur vert-de-gris, dont les longs échevellements trempent dans l'Isar qui les entraîne, je commence à distinguer quelque lueur parmi les obscurités du discours de Villiers.

J'entrevois une mer brumeuse ... un crépuscule de rêve ... autour d'une île inconnue.... Puis, dans un remous lumineux, un grand sphinx qui émerge des flots, nage vers la rive.... En travers de son dos flotte une bannière violette, sur laquelle éclate en lettres d'or ce mot: _Inviolata!..._

--Et c'est tout, dit Villiers; cela ne se rattachera jamais à rien, ne s'expliquera pas. L'impression intense, le mystère, le charme, l'étrangeté inquiétante, sont contenus dans ce tableau aperçu comme par une déchirure de nuage, qui ne doit pas être écartée davantage.

--Il y a même des poèmes, ajoute-t-il, qui ne peuvent avoir qu'un seul vers; celui-ci, par exemple:

La lourde clé du rêve à ma ceinture sonne...

--Est-ce assez complet? est-ce magnifique?... Qu'est-ce qu'on peut ajoutera cela?... Par bêtise, pour faire un poème, j'ai essayé de trouver une suite.... Impossible!... Il n'y en a pas.... Pas plus à cet autre vers:

O pasteur, Hespérus à l'occident s'allume!

--La mélancolie de l'heure, le soir limpide, la lumière de l'étoile et la vie pastorale, tout y est: pourquoi chercher autre chose?

--C'est vrai, dis-je, ce genre de vers, le vers unique, dans lequel semble se condenser un poème, se suffit à lui-même et dédaigne la rime; j'en ai composé un, moi aussi, très absurde mais qui ne pouvait rimer à rien:

Je suis le nautonier des océans lunaires!

«Le poète italien Gualdo a cité quelque part ce vers en épigraphe, pour taquiner ses contemporains en leur faisant chercher «d'où c'était».

Villiers fouille, tout à coup, dans ses poches et, après une exploration fébrile, en tire des feuillets, très chiffonnés.

--Revenons au sérieux, dit-il, soyons pratiques et prosaïques. Voici mon article sur l'exposition: il est fini.

--Comment! m'écriai-je, il n'est pas encore parti? Mais il sera trop tard: l'ouverture de l'exposition, c'est déjà vieux; on ne voudra pas le publier.

--Oh! si, vous verrez, avec quelques petites retouches il sera tout rafraîchi.... D'abord j'ai changé le titre; c'est maintenant: _Munich pendant l'Exposition_. L'article n'est pas trop mal, écoutez-moi ça:

Et il lit:

«Les salles du Palais de Cristal sont emplies, les envois français se sont brusquement abattus par caisses énormes; à l'Exposition, toute la cimaise est couverte, on parle déjà d'accrocher quelques toiles retardataires au restaurant d'en face,--notamment le _Casseur de pierres_, de Courbet. Disons toutefois que Courbet a envoyé ici un paysage magnifique dont l'eau naturelle et profonde fait véritablement songer: c'est, avec le _Fauconnier_ de Couture, ce que nous aimons le plus dans le Salon français, malgré le peu de sympathie que nous avons pour l'école réaliste.

«Les Allemands disent, à l'aspect des tableaux de Courbet: «Peinture aussi bonne que brutale: il voit comme un paysan et peint comme un professeur,--ce qui est déjà beaucoup», ajoutent-ils en riant....»

--Ici; intercale une phrase, dit Villiers: «Il est bien tard pour parler de l'exposition», et puis j'en parle tout de même:

«Il faut citer des grisailles exquises de Ramberg, le _Saint Joseph_ de Gysis, des portraits de Lembach, des paysages de Zwangauer, le Daubigny allemand, des sépias académiques de Kaulbach, sur des sujets tirés des opéras de Wagner, et _la Femme à la robe de velours_ de M. Canon, un jeune peintre autrichien, d'un talent hors ligne. L'on pense que _le Banquet de Platon_, de M. Anselm Feuerbach, aura la médaille d'honneur. L'œuvre est grandiose, en vérité, et depuis Pierre de Cornelius on n'a pas mieux fait en Allemagne. L'art est donc bien portant....»

--Je vais encore glisser là une phrase, dit Villiers: «Laissons donc l'exposition, cette déjà vieille nouvelle, et promenons-nous par la ville....»

Et il continue sa lecture:

«Nous aimons Munich, mais tout le monde n'est pas de notre avis. Il est vrai que Munich manque un peu de sergents de ville, qu'on n'y chante pas _les Pompiers de Nanterre_, qu'on y remarque une absence de viols, d'escroqueries et d'assassinats vraiment désolante pour l'avenir de cette capitale. Par contre, nous avons vu de magnifiques théâtres où l'on joue Gœthe, nous avons visité des musées qui contiennent des trésors d'art et de génie, nous avons vu des monuments du plus pur style grec, des jardins grands comme le bois de Boulogne, des cafés immenses où l'on est servi par de belles filles que personne n'a l'idée de chiffonner outre mesure, à l'exception de quelques loustics de passage et qui en sont pour leurs frais.

«Nous sommes montés dans la _Bavaria_, l'énorme statue de bronze qui domine la ville et par les yeux de laquelle six personnes peuvent voir, de front, l'espace s'étendre jusqu'aux montagnes du Tyrol.

«Nous avons visité la salle des portraits des dames de beauté du pays.... Qu'on se représente une sorte de Galerie Montyon de l'amour, où--si son nez est d'un jet héroïque--la fille d'un cordonnier côtoie la fille d'une princesse. Le roi Louis Ier, qui a logé dans son palais ce naïf exposé de la beauté germanique, aimait les jolies femmes. Et les bons Bavarois racontent qu'à sa mort la scène suivante se serait passée à la porte du ciel:

«--Toc! toc!

«--Qui est là?--demande saint Pierre.

«--C'est moi, Louis Ier, roi de Bavière!

«--Un instant!--répond le bienheureux apôtre.

«Il s'écrie d'une voix de tonnerre:

«--Ramassez les onze mille vierges! Voici Louis de Bavière qui arrive!

«Mais ne rions pas trop de ce roi qui, au lieu de gloire militaire, a légué à son peuple des écoles où l'on apprend aux enfants à se tenir l'esprit haut et fier....»

--Ça va bien, Villiers, mais ne m'en lisez pas davantage, dis-je en l'interrompant. Courons plutôt à la poste: il est encore temps pour le courrier du soir. Expédions l'article: plus vous laisserez passer de temps, moins vous aurez de chances qu'il soit publié, car, malgré vos phrases conciliantes, l'actualité n'attend pas.

XLII

Depuis l'incident fâcheux de l'Hôtel des Quatre Saisons, où Villiers avait ôté ses bottines devant une noble assistance, nous boudions le monde, refusions les invitations, et c'est chez Frantz Servais que nous aimions à nous réunir, le soir, quand il n'y avait rien d'intéressant pour nous au théâtre.

Servais, qui faisait d'assez fréquents séjours à Munich, y avait un appartement assez spacieux, au rez-de-chaussée, dans un quartier un peu éloigné du centre. Il possédait un piano, autour duquel nous passions des heures charmantes, grâce à l'inlassable complaisance de Hans Richter qui nous jouait des fragments de _l'Or du Rhin,_ pour nous initier un peu à l'œuvre que nous aurions bientôt le bonheur de voir représenter.

Servais n'a pas gardé rancune à Villiers: il reconnaît maintenant qu'il a très bien fait de ne pas mourir. Ils sont devenus d'excellents camarades et s'entendent on ne peut mieux....

Quelquefois nous nous amusions, entre nous, à jouer des charades. Sans doute c'était moi qui avais proposé ce genre de divertissement que j'aimais beaucoup. Ce jeu plaisait à mon père, il égayait souvent, à Neuilly, les jeudis intimes de la rue de Longchamps.

Tout de suite Servais montra de remarquables dispositions. Il avait de l'à-propos, de l'imprévu, et ne craignait pas les effets comiques. Villiers si grand acteur cependant! se déclarait incapable d'improviser deux phrases et il se réservait l'honneur de deviner le mot des charades. Schuré demandait à tenir l'emploi de public,--public un peu distrait.--tandis que Scheffer et son chien, qui ne le quittait pas, étaient tous deux très attentifs. Quant à Richter, il consentait à paraître dans les rôles de personnage muet, tellement muet même, qu'une fois, figurant un malade, il se laissa verser de la brillantine dans la bouche sans protester, pour ne pas faire manquer l'effet!

Comment la renommée, qui devait avoir autre chose à faire, s'avisa-t-elle d'annoncer par sa trompette, à travers la ville, de quelle façon nous passions nos soirées? Toujours est-il qu'on le sut: un soir que nous avions soupe au Café Maximilien, au moment où nous allions en sortir, nous vîmes arriver plusieurs équipages qui se suivaient, et s'arrêtèrent l'un après l'autre devant le café. Avant que nous eussions le temps de rien comprendre, la comtesse Muchanoff descendit de la première voiture et entra rapidement.

--Enfin on vous trouve! s'écria-t-elle. Vous êtes devenus insaisissables: à votre logis, vous n'y êtes jamais; vous ne venez pas quand on vous invite. Alors nous nous sommes décidés à vous chercher partout. Voilà une heure que nous courons toutes les brasseries, tous les restaurants de Munich; il ne nous restait plus que celui-ci!