Le collier des jours: Le troisième rang du collier
Part 6
Wagner crut à quelque créancier déguisé et refusa de recevoir cet inconnu. Mais le visiteur insista, disant que le roi Louis II lui-même l'envoyait et qu'il était impossible de ne pas l'accueillir.
Quand l'annonciateur du miracle apparut, il tendit tout d'abord au Maître le portrait du roi et une bague ornée d'un diamant. Louis II se déclarait le plus fervent admirateur du génie de Wagner et s'offrait à l'aider de tout son pouvoir à terminer son œuvre et à réaliser ses rêves. Le messager avait ordre de ne pas revenir sans Richard Wagner.
Dans une émotion indicible, le visage inondé de larmes qui ne voulaient pas tarir, Wagner comprit que le malheur était enfin dompté, qu'un pacte d'alliance sublime allait être conclu entre lui et ce royal disciple, si soudainement révélé....
Le premier geste de ce roi de dix-huit ans, monté sur le trône depuis moins d'un mois, fut donc de rendre hommage à un artiste de génie et de lui tendre une main fraternelle.
Tandis que Louis II, au palais de Munich, attendait avec une impatience joyeuse l'arrivée de Richard Wagner, un courtisan, voulant flatter le souverain, lui dit:
--Des hommes, d'un génie égal à celui de Wagner, reviennent sur la terre tous les mille ans.
«Un homme d'un génie égal à celui de Wagner répondit le roi n'était pas encore venu au monde, et il n'en reviendra aucun, jamais.
Et Louis II, au grand scandale de sa cour, descendit précipitamment l'escalier d'honneur, pour aller au-devant de Richard Wagner.
Cette rencontre fut peut-être une des plus touchantes, des plus belles heures de l'histoire. Wagner en garda une impression féerique:
«Ce roi est si beau, d'une intelligence si noble, et d'une âme si splendide, disait-il, que j'ai peur que sa vie ne passe, à travers ce monde vulgaire, comme un rêve des Dieux.... Il connaît tout de moi et me comprend comme ma propre âme. Il veut me débarrasser de toutes mes misères, m'aidera accomplir mon œuvre!...»
On sait cependant que, malgré sa puissance et son vouloir, le roi ne parvint pas à réaliser jusqu'au bout ses désirs. L'archange ne put vaincre le dragon, que couvrait l'impénétrable cuirasse faite de l'imbécillité humaine. Le glaive s'émoussa sur cette carapace épaisse, la couronne faillit s'y briser: la haine et la fureur des philistins contre un artiste de génie s'enfla, cette fois, jusqu'à l'émeute; on hurla dans les rues, on cassa les vitres de la demeure du Maître, qui, pour ne pas perdre l'ami royal s'acharnant à le défendre, feignit de se séparer de lui et quitta Munich.
Si le chef d'État, douloureusement, dut reculer devant la tempête populaire, l'ami ne céda sur aucun point et resta fidèle à sa foi.
Dans cette retraite de Tribschen qu'il se créa alors, à jamais délivré des honteux tracas qui souillent l'esprit, grâce à son royal ami, Wagner n'eut plus que de hautains soucis, et dans le recueillement et la paix, il acheva les _Maîtres Chanteurs_ et se remit à _l'Anneau de Nibelung_....
Le train souffle, halète, s'efforce, pour grimper la pente raide qui, sans interruption, monte de Lindau à Munich. Nous sommes haut déjà, car des flocons de nuages traversent notre wagon. D'étonnants paysages défilent: pics lointains auxquels se déchirent des écharpes de brouillard, vallées profondes fuyant à perte de vue, forêts de pins, collines d'un frais velours vert qui ondoient à l'infini.... Et, aux stations des rares bourgades, des rares villages, toujours reparaissent sur les barrières, sur les poteaux, le bleu et le blanc du blason royal. _Königreich Bayern!_ Comme nous sommes heureux d'être dans le domaine du Roi Charmant. Nous ne pensons qu'à lui; nous ne parlons que de lui.
Cette route, où nous roulons en ce moment, il l'a parcourue en sens inverse, une fois, tout seul, en grand mystère, pour aller à Tribschen, surprendre le Maître et «vivre quelques-unes de ces heures solennelles où il avait la joie de le revoir». Wagner nous avait narré ce voyage du roi:
--C'était le 22 mai 1866, jour du cinquante-troisième anniversaire de ma naissance. De bon matin, en secret, le roi était sorti, à cheval, du château de Starnberg, et il alla prendre, à Biesenhofen, un train qui le conduisit à Lindau; là il s'embarqua et, à ma profonde stupéfaction, arriva, l'après-midi même, à Tribschen. C'est alors qu'on lui dressa un lit de camp dans mon cabinet de travail. Il me supplia de revenir auprès de lui, en Bavière, mais, pour son propre bien, je crus devoir refuser.
L'année suivante, Louis II était fiancé à sa cousine, l'archiduchesse Sophie, sœur de l'impératrice d'Autriche, et, afin de donner plus de solennité aux fêtes du mariage, fixé au 12 octobre, on réservait pour cette date la première représentation des _Maîtres Chanteurs_. Mais, avant ce temps, un soir que l'on représentait _Tristan_ au Théâtre Royal, la fiancée se montra dans une loge, en toilette sombre et négligée; elle écouta l'œuvre d'un air distrait et maussade, sans dissimuler son ennui. Elle n'était pas wagnérienne! Cette découverte rompit brusquement le charme: le roi jugea qu'une personne qui partageait si peu sa foi et ses enthousiasmes ne pouvait pas être sa femme et il la rejeta de son cœur....
Nous trouvons tout cela admirable, et Villiers déclare que, s'il savait bien l'allemand, il composerait un poème où il dirait des choses magnifiques et qu'il l'enverrait à Louis II.
Cette idée nous ramène à la dédicace imprimée en tête de la partition de la _Walkyrie_, à ces strophes célèbres que Wagner adressa «au royal ami», le sacrant ainsi immortel et à jamais glorieux. Ces vers sont réputés intraduisibles en français et, naturellement, cela nous a incités à essayer de les traduire. L'un de nous connaît à fond la langue de Gœthe et voici déjà quelque temps que nous travaillons à cette traduction. Quelle occasion de reprendre l'œuvre, en ces heures lentes de voyage! En allemand, le poème de Wagner est très beau, d'une grâce spéciale, d'une subtilité exquise. Que sera-t-il en français?... Voici l'essai que nous proposons:
AU ROYAL AMI
O roi, doux seigneur qui protèges ma vie! Toi qui recèles la suprême bonté, Combien, arrivé au but de mes efforts, je m'efforce De trouver le mot juste qui t'exprimerait ma gratitude! Pour le dire ou l'écrire, comme je le cherche en vain! Et pourtant, de plus en plus impérieux, m'entraîne le désir
De trouver ce mot qui exprimerait Le sentiment de reconnaissance que je porte dans mon cœur. Ce que tu es pour moi, je ne puis, émerveillé, m'en rendre compte Qu'en évoquant ce que je fus sans toi... Pas une étoile ne se leva pour moi, que je ne la visse pâlir; Pas un espoir que je n'eusse perdu. Livré au bon plaisir, à la faveur du monde, Aux jeux vils du gain et du risque, Tout ce qui en moi luttait pour l'émancipation de l'art Se vit trahi par le sort, sombra dans la bassesse.
Celui qui, jadis, commanda à la branche desséchée De reverdir dans la main du prêtre, Bien qu'il m'eût ravi tout espoir de salut Et que la dernière illusion consolante se fût évanouie, Fortifia en mon sein cette foi En moi que je puisais en moi-même; Comme je lui demeurais fidèle, Il fit refleurir pour moi la branche desséchée.
Ce que solitaire et muet je gardais au fond de moi Vivait aussi dans le sein d'un autre; Ce qui agitait profondément et douloureusement l'esprit d'un homme Emplissait d'une joie sacrée un cœur d'adolescent; Ce qui nous entraînait dans une ardeur printanière Vers un même but,--conscient..., inconscient...,-- Devait s'épancher comme une joie du printemps: Double foi, faisant naître une frondaison nouvelle.
Tu es le doux printemps qui m'as paré à nouveau, Qui as rajeuni la sève de mes branches et de mes ramures; C'est ton appel qui m'a fait sortir de la nuit, De la nuit hivernale qui tenait inerte ma force; Ton altier salut, qui m'a charmé, M'arrache à la souffrance dans une joie soudaine Et je marche, à présent, fier et heureux, par de nouveaux sentiers, Dans le royaume estival de la grâce....
Quel mot pourrait donc te faire comprendre Tout ce que tu es pour moi? Si je peux à peine exprimer le peu que je suis, Toi, au contraire, tu es roi en tout. Aussi la lignée de mes œuvres repose-t-elle en toi, Dans une paix bien heureuse. Et, puisque tu as comblé tous mes espoirs, Délicieusement j'ai renoncé à l'espoir.
Donc je suis pauvre, je ne garde qu'une chose, La foi à laquelle s'unit la tienne: C'est elle, la puissance qui fait que je me montre fier, C'est elle qui saintement trempe mon amour. Mais si, partagée, cette foi est encore à moitié mienne, Elle serait tout entière perdue pour moi si elle venait à te manquer: Ainsi, c'est toi seul qui me donnes la force de te remercier Grâce à ta foi royale et sans défaillance.
Nous avons beaucoup peiné pour parfaire cette traduction qui ne nous satisfait pas entièrement. Mais le temps a passé, voici que le train ralentit sa marche: c'est Munich,--_München_!
Hors de la gare, l'omnibus qui nous emmène vers l'Hôtel des _Trois Rois Mages_ est obligé de s'arrêter, après quelques pas, devant un orchestre militaire. De beaux soldats aux cheveux blonds, vêtus d'uniformes bleu de ciel, sont groupés autour du chef de musique. Et que jouent-ils?... La marche religieuse de _Lohengrin_!...
Plus tard, pour rire, Wagner essaya de nous faire croire que c'était grâce à lui que nous avions été «aussi religieusement reçus».
[1] La «carte».
[2] Royaume de Bavière.
XXXV
Quelle amusante ville que Munich, avec ses folies architecturales!... Je n'en connais aucune, hors de France, qui m'ait paru aussi agréable.
Louis Ier, probablement, avait le culte des souvenirs, et, certainement, il ne doutait de rien. C'est lui qui a voulu réunir dans sa capitale, en les recréant, tous les édifices qui l'avaient charmé au cours de ses voyages: aussi cette jolie cité semble-t-elle être ce qu'est dans une exposition universelle la «rue des Nations».
Aimez-vous le florentin? Voici la bibliothèque et son majestueux escalier de marbre qui mène à «la loge des lansquenets», copiée exactement sur celle de Florence; un peu plus loin, sous le _nom de Königbau_[1], vous verrez une reproduction du fameux palais Pitti. Si vous préférez l'art romain, l'arc de Constantin est tout proche, et vous rencontrerez aussi une basilique du Ve siècle; si c'est l'art grec qui vous séduit, allez voir les Propylées d'Athènes, la Glyptothèque, de style ionique, ou le palais des Beaux-Arts, de style corinthien; ou bien encore près d'un bois sacré, la galerie de la Gloire. Si vous rêvez de Venise, c'est que vous entendez le frou-frou d'ailes de tous les pigeons de Saint-Marc qui, évidemment, ont émigré à Munich!
Il y a des maisons hautes comme des cathédrales et toute fouillées de sculptures, mais elles sont en terre cuite moulée. Le style Renaissance est bien représenté, le rococo abonde. L'art égyptien même n'est pas oublié: pour commémorer un noble fait d'armes, on a érigé un obélisque en métal, copié sur le monolithe de Louqsor; mais celui-ci n'a même pas le mérite d'être d'une seule coulée de bronze.
L'exposition internationale de Peinture--prétexte de notre voyage--fut, je crois, très remarquable; elle fit honneur au groupe d'artistes qui l'avait organisée et mit en valeur la peinture bavaroise. Mais je suis forcée d'avouer qu'en dépit des comptes rendus très consciencieux que je publiai sur elle, je ne sais plus dans quels journaux, je n'en retrouve en ma tête que de confus souvenirs. J'ai retenu pourtant le nom d'un peintre, peut-être oublié aujourd'hui, qui débutait alors et autour duquel on fit grand bruit: Gabriel Max, et j'ai gardé aussi la vision de sa gracieuse martyre, qui, toute blanche et morte, semblait dormir si voluptueusement sur la croix.
En revanche, une visite à la Pinacothèque m'a causé une impression ineffaçable. La collection des Rubens surtout me sembla superbe; l'artiste triomphe ici dans toute sa gloire charnelle, il est rutilant, éblouissant.
Et quel goût parfait dans la disposition des toiles! quel classement rationnel! Autant que possible, chaque salle renferme uniquement les œuvres d'un même maître, espacées sur des fonds d'une couleur propice et sous un jour favorablement ménagé. L'intensité d'effet est de la sorte doublée: on subit le charme du peintre dans toute sa puissance et le contraste d'un maître à un autre est saisissant. Ainsi, dans la salle des Van Dyck, lorsqu'on y entre après avoir regardé les parois ensoleillées de la salle des Rubens, la tonalité donne l'impression de ténèbres reposantes et mystérieuses, où les yeux voient peu à peu s'ébaucher des masques blancs d'une distinction sans égale.
Par exemple, la lecture du catalogue, rédigé en français, ne manque pas de gaîté. On y lit des choses comme celles-ci:
La Vierge est assise au soir devant un bâtiment; à ses genoux, le garçon Jésus saisit avec la main droite la lisière poitrinale de sa robe.
La vanité sous l'image d'une belle femme de forme luxueuse, s'appuyante avec la main gauche qui tient une chandelle s'éteignante, sur un miroir rond.
Un loup dévore un agneau tandis qu'un renard s'y introduit.
Une femme est assise à côté d'un âne qui brait à terre, allaitant son enfant.
Deux chiens se chamaillent d'une tête de veau.
Portrait de l'électeur Maximilien en pleine armature.
Saint Martin à cheval blanc.
Le Christ, après avoir essuyé la mort, reçoit gracieusement les quatre pêcheurs repentants.
C'est bon de rire un peu!
[1] «Bâtiment du roi».
XXXVI
Des affiches placardées chaque matin donnent le programme des concerts exécutés dans presque toutes les brasseries de Munich, pendant le «dîner» de deux heures. De nombreux fragments des opéras de Wagner figurent dans ces programmes et cela nous décide à quitter l'Hôtel des _Trois Rois Mages_ et sa banale table d'hôte, pour louer un appartement meublé et être libres ainsi de choisir le lieu de notre repas, d'après le menu musical. Nous voici donc, notre résolution prise, courant d'un coin à l'autre de la ville à la recherche de la brasserie élue, et, une fois là, côtoyant la population paisible, les étudiants turbulents ou les familles bourgeoises qui aiment à dîner aux sons des violons.
A nous, Français, peu gâtés dans notre pays, ces orchestres de brasseries paraissent excellents et nous prenons grand plaisir à écouter les morceaux que nous avons si rarement l'occasion d'entendre chez nous. Le public des dîneurs--et notre ferveur s'en réjouit--fait toujours un accueil particulièrement chaleureux aux morceaux tirés des œuvres de Wagner.
Un jour, dans un lointain restaurant, on jouait l'ouverture des _Maîtres Chanteurs_; mais l'orchestre était singulièrement disposé: faute de place, on l'avait installé sur la galerie extérieure d'un chalet situé au milieu d'un jardin, galerie étroite où deux musiciens, bien juste, pouvaient s'asseoir de front, de sorte que l'assemblée des exécutants était étirée d'un bout à l'autre de la façade et que les contrebasses se trouvaient à une folle distance des cuivres. Nous avions quitté la table où nous dînions pour chercher l'endroit où les sons seraient le moins éparpillés et nous nous étions placés devant la galerie, en face du chef d'orchestre qui en occupait le milieu.
Non loin de nous, un groupe de trois jeunes hommes, qui s'étaient aussi rapprochés des musiciens, nous examinaient à la dérobée, avec une avide insistance. L'un d'eux, grand, mince, d'un blond très pâle, me sembla résumer le type même de l'étudiant allemand: il avait de longs cheveux, droits comme des baguettes et d'un ton plus clair que celui de son visage; son fin profil rappelait celui des portraits de Schiller. Un de ses compagnons, dont la barbe d'or et les lunettes d'or brillaient au soleil, laissait rayonner sur sa face une expression très saisissante d'enthousiasme et d'allégresse. Le troisième était d'assez petite taille et l'on voyait mal ses traits sous l'ébouriffement de sa barbe, de ses sourcils, de ses cheveux châtains. Un chien blanc se tenait auprès de lui.
Soudain, j'entendis le jeune homme à la barbe d'or dire, presque à haute voix, en nous regardant:
--Je parie que ce sont eux!
Après les dernières notes de l'ouverture des _Maîtres Chanteurs_, comme nous applaudissions de toutes nos forces, le groupe des inconnus se rapprocha de nous.
--Plus de doute, fit l'un, puisqu'ils applaudissent!...
Et le jeune homme à la barbe d'or s'avança sans hésiter:
--Je suis Hans Richter, dit-il en saluant, et vous êtes certainement les Français qui venez de rendre visite à Richard Wagner. Le Maître m'a écrit de me mettre tout à votre disposition et de vous servir de guide à Munich, mais il ne m'a pas dit où je vous trouverais.
Hans Richter, le chef d'orchestre du Théâtre Royal, qui allait avoir l'honneur de diriger _l' Or du Rhin!..._
Après de cordiales poignées de mains, Richter présenta ses amis, d'abord l'homme très barbu, puis l'autre:
--Monsieur Scheffer, un wagnérien fanatique.... Monsieur Franz Servais, le fils du célèbre violoniste belge: il arrive de Bruxelles pour entendre _l'Or du Rhin._
Celui qui m'avait paru personnifier l'étudiant d'Allemagne était un compositeur belge!
Réunis autour de la même table, où des bocks mousseux sont apportés, nous faisons vite connaissance: nous sommes d'accord sur toutes choses, puisque nous servons sous la même bannière. Il paraît que l'on nous cherchait dans tout Munich. Notre passage à l'hôtel des _Trois Rois_ avait été signalé, mais nous étions partis sans laisser d'adresse, et, de là, on perdait nos traces. M. Scheffer s'était fait fort de nous retrouver, ce jour même, et s'était adressé à la police; le hasard avait été plus prompt.
--Nous avions juré dit Richter de vous amener, ce soir, à une réunion, chez la comtesse de Schleinitz. Tous les nôtres seront là.
--Liszt viendra, s'écrie Servais, il est arrivé hier à Munich. Vous verrez aussi la comtesse Muchanoff.
--Liszt!...
Je pense à Cosima, et à son chagrin d'être désapprouvée par son père: j'aimerais mieux ne pas le voir. Mais, avec joie, mes compagnons ont accepté, et ont pris rendez-vous pour le soir, à huit heures.
XXXVII
La comtesse de Schleinitz, chez qui l'on se réunissait, femme du ministre de la maison royale de Prusse, était extrêmement gracieuse, mignonne, mignarde même, parlant le français comme une Parisienne, pétillante d'esprit et de malice, mais avec une flamme de passion dans le regard. On pouvait dire:
Le caprice a taillé son petit nez charmant...
car il se relevait avec une impertinence élégante. Les fossettes que son sourire creusait dans ses joues semblaient le tripler.
On ne manqua pas de me présenter à de nombreuses personnes, dont les noms, pas faciles à retenir, se sont envolés de ma mémoire. Je retins celui de Lenbach, le peintre déjà illustre, et je remarquai la belle tête d'Edouard Schuré, à l'air inspiré, un peu «absent».
L'apparition de Franz Liszt me stupéfia.
Je n'étais au courant de rien, je ne savais rien: pourquoi cette longue soutane noire? c'était donc un prêtre?... derrière ce visage glabre, y avait-il donc une tonsure dans ces cheveux qui tombaient droits, jusqu'aux épaules?... Mais quels yeux de lion, quelles prunelles ardentes sous les sourcils en broussailles! Quelle souveraine ironie dans les sinuosités de la bouche large et mince! Dans toute cette attitude, quelle majesté tempérée de bienveillance.... L'entrée de Liszt causait à l'assemblée une émotion extrême et j'étais de plus en plus surprise. Serait-ce donc un saint?... on lui témoigne une vénération extraordinaire, les femmes surtout!... Elles s'élancent vers lui, s'agenouillent presque, lui baisent les mains, lèvent vers sa face des yeux d'extase....
Mais une femme est arrivée, en même temps, qui brusquement détourne mon attention. C'est elle, la mystérieuse beauté, jadis venue du Nord dans un tourbillon de neige, et plus blanche que la neige; la dame aux prunelles pareilles à des violettes de Parme, celle que les poètes ont chantée à l'envi, la comtesse de Kalergis, devenue comtesse Muchanoff,--la _Symphonie en blanc majeur_ enfin!--Je ne la vois encore que de dos, là-bas, de l'autre côté du grand piano; on s'empresse autour d'elle et elle serre des mains tendues. Elle est grande, une écharpe de mousseline couvre ses épaules, des cheveux blond pâle ondoient sur sa nuque.... Je me redis tout bas des fragments du célèbre poème, qui fut inspiré par elle à mon père, il y a longtemps:
Conviant la vue enivrée De sa boréale fraîcheur A des régals de chair nacrée A des débauches de blancheur,
Son sein, neige moulée en globe, Contre les camélias blancs Et le blanc satin de sa robe Soutient des combats insolents,
Dans ces grandes batailles blanches, Satins et fleurs ont le dessous, Et, sans demander leurs revanches, Jaunissent comme des jaloux.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
De quel mica de neige vierge, De quelle moelle de roseau, De quelle hostie et de quel cierge A-t-on fait le blanc de sa peau?
Alfred de Musset fut aussi un fervent de cette blanche idole et, plus tard, Henri Heine paraphrasa, en l'honneur de celle qu'il appelait «la cathédrale du Dieu Amour», les vers de Théophile Gautier:
Auprès d'elle la neige de l'Himalaya Paraît grise comme la cendre; Le lis que sa main saisit, aussitôt, par le contraste Ou par jalousie, devient couleur de rouille...
J'ai peur vraiment de la voir se retourner et, comme elle a fait un mouvement, je ferme les yeux, pour garder l'illusion du passé, une minute de plus.
J'entends auprès de moi presque aussitôt de grands frissons de soie; une voix bien timbrée, chantante, me parle, avec ce léger accent russe qui module si joliment. La comtesse Muchanoff s'est assise à côté de moi et me serre la main en m'affirmant qu'il n'est pas besoin de présentation, qu'elle m'a reconnue sans qu'on me nomme; qu'ayant les mêmes admirations, les mêmes fanatismes, nous sommes de la même famille idéale et que nous nous aimions déjà avant de nous rencontrer.
Elle m'apparaît très grande dame, très sûre d'elle-même, intelligente, et passionnée d'art. Je cherche les camélias blancs près de la neige de sa poitrine, très marmoréenne, en effet, mais par le secours peut-être du blanc de perles et d'une neige de poudre de riz. Le visage est régulier, pâle sous les cheveux pâles savamment disposés. Pourtant on la devine trop supérieure pour s'attarder aux artifices de la coquetterie. Elle cherche à retenir, à prolonger une beauté célèbre, mais elle attend plus encore des grâces de son esprit, que le temps ne peut atteindre, de sa culture intellectuelle, de son talent musical.
Avec une familiarité câline, elle s'efforce de m'apprivoiser, de m'inspirer confiance; mais l'idée me hante qu'elle a des torts envers Cosima, qu'elle a trahi l'amitié, et j'ai grand' peine à répondre à ses amabilités, à sortir de ma réserve.
Liszt s'est approché, à son tour: il me parle de mon père, qu'il connaît; il m'a vue enfant et se souvient de moi, qui ne me souviens plus de lui. Je trouve qu'il a des manières onctueuses qui sont bien d'un prêtre; mais comment est-il un prêtre, et pourquoi les femmes semblent-elles toutes éprises de lui?... En ce moment, elles sont affolées de le voir s'occuper de moi, qui n'ai fait aucune avance, et voici qu'elles le rejoignent, le supplient de jouer quelque chose, le harcèlent pour qu'il se mette au piano. Il ne cède pas, les repousse assez rudement et déclare que c'est madame Muchanoff qui doit jouer, qu'il a lui-même trop de plaisir à l'entendre pour s'asseoir devant le clavier quand elle est là.