Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Part 5

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Le lien était donc trouvé qui relierait mon action au présent. Le moment était venu d'enseigner et d'apprendre. Ce qui avait été universellement méconnu, déclaré injouable, bafoué, couvert de bave, allait devenir une indéniable réalité artistique. Créer un style allemand pour la représentation d'œuvres issues du génie allemand, tel fut notre mot d'ordre. Et c'est parce que je conçus ce réconfortant espoir que je me déclare encore contre toute reprise prochaine de _Tristan_. Cette œuvre et ces représentations étaient si différentes des spectacles habituels qu'elles nécessitaient un saut trop brusque dans cet inconnu qu'il fallait d'abord conquérir: des gouffres, des précipices étaient béants devant lui, il fallait commencer par les combler avec soin, afin de frayer la voie, vers nous, artistes isolés, vers nos sommets, à l'association indispensable.

Donc, Schnorr étant des nôtres, la fondation d'une école royale de musique et d'art dramatique fut résolue.

Hélas! que d'obstacles, que de luttes encore! et, avant l'œuvre achevée, la mort brutale frappant le héros, en pleine jeunesse, en pleine beauté!...

A mon tour, quand je passais, maintenant, dans la galerie, devant l'image superbe de Schnorr de Karolsfeld, je sentais mon cœur se serrer et je retenais un cri de colère, de révolte, contre l'aveugle et imbécile destin....

[1] _Meine Erinnerungen an Ludwig Schnorr von Karolsfeld.--Gesammelte Schriften_, vol. VIII.

XXVIII

Par extraordinaire, aujourd'hui, quand nous entrons dans le salon à Tribschen, nous y trouvons notre hôte avec des personnes inconnues: une visite?...

Un monsieur et une dame, tous deux petits de taille et d'aspect assez terne, sont assis d'un air gauche, et l'on cause.

Le Maître présente:

--Monsieur le conseiller Sérof et madame Sérof qui sont venus de Russie pour me voir.

Saluts assez froids de part et d'autre.

Il est évident que notre présence déplaît aux nouveaux venus, autant que la leur nous consterne. Ils ont l'impression que nous sommes plus avancés qu'eux dans l'intimité de la maison: on vient de nous accueillir chaleureusement; Russ et Cos n'aboient pas et nous font fête. Cependant ces gens-là sont pour Wagner de plus anciennes connaissances que nous: ils eussent préféré certainement avoir le Maître pour eux seuls, et comme nous les comprenons!...

Madame Cosima me suit sur le perron; nous nous accoudons toutes deux à la rampe de fer, elle me dit qui sont ces visiteurs:

--Le conseiller Sérof est un compositeur estimé en Russie, qui mérite d'être admis «dans la franc-maçonnerie de la corde et des papillons», car il est seul à tenir haut et ferme le drapeau wagnérien à Pétersbourg. De sa femme il n'y a pas grand'chose à dire: elle semble assez effacée. Ils vont, comme vous, à Munich pour assister à la représentation de _l'Or du Rhin._

--Entre soldats de la même armée il faut s'entendre.

--N'est-ce pas? Le Maître les retiendra, sans doute à souper.

--Eh bien! soyons très aimables envers Sérofitus et Sérofita!...

XXIX

Comme il faisait beau et très chaud, madame Cosima prenait un bain, dans le lac, avec ses fillettes, presque chaque jour, et j'étais invitée à partager ce frais délassement.

Sous l'ombre projetée par le petit hangar du débarcadère, qui fonçait un peu le bleu de l'eau limpide, on s'ébattait prudemment. Madame Cosima et les enfants portaient de longs peignoirs blancs; elle, ses cheveux blonds tressés et pendants, semblait une sainte au milieu d'angelets, ou bien un cygne guidant sa couvée. J'étais, moi, en costume de bain, et, hors des limites prescrites, je m'aventurais dans l'azur plus clair, dans les dorures de soleil, faisant des effets de coupe, très flattée de l'admiration que mon habileté et mon audace de nageuse provoquaient chez celles qui ne pouvaient pas quitter le bord. Mais, quand je m'éloignais un peu trop un chœur de jolies voix claires me rappelait, avec des cris, des supplications: je revenais alors docilement, reprenais pied, et je me mêlais à la ronde joyeuse, dans le clapotement fou de l'eau, qui jaillissait, parmi les rires perlés, en gerbes de perles.

XXX

Hélas! nous n'avions plus que quelques jours à rester à Lucerne. L'ouverture de l'exposition de peinture à Munich était annoncée et nous devions y assister, pour tenir nos engagements envers les journaux auxquels nous avions promis des comptes rendus.

Il faisait lourd et orageux, cette après-midi-là et nous étions restées, madame Cosima et moi, sous le grand pin que le Maître escaladait si bien.

Il était remonté, lui, pour travailler un peu à son étude sur Beethoven.

Madame Cosima me donnait des renseignements sur Munich, m'indiquait ce qu'il y avait à voir: entre autres, la galerie du baron Schak, un original plus curieux encore, peut-être, que sa collection qui, parmi de nombreuses croûtes, contenait quelques jolies œuvres....

--Vous verrez aussi mon père et une personne qui lui est très chère, ajouta-t-elle.

Une expression subitement attristée, pendant qu'elle disait cette phrase, passa sur son visage, mais disparut aussitôt.

--Je suis sûre reprit-elle que vous ne savez pas du tout pour qui votre père a écrit la _Symphonie en blanc majeur_. Vous ignorez «la femme cygne», «la neige vierge», «l'hostie». «la moelle de roseau», qui a été le modèle de ce délicieux portrait.

--Il y a donc eu un modèle?

--Oui madame. Vous n'étiez pas née quand il inspira le poète qui est votre père, et le portrait était alors, paraît-il, ressemblant.

--Vous savez qui c'était?

--Justement la personne dont je vous parlais tout à l'heure et qui, j'en suis certaine, sera très curieuse de vous voir. Elle est née Nesselrode, a été madame de Kalergis et est aujourd'hui comtesse Muchanoff. Très enthousiaste de Wagner, elle est depuis longtemps toute dévouée à sa cause. Intelligente, lettrée, musicienne!... Mon père affirme que personne n'interprète Chopin aussi bien qu'elle.

--Vous êtes liée avec elle?

--Oui!...

--Que d'amertume dans ce «oui!... Que vous a-t-elle fait?...

--Je croyais pouvoir compter sur son amitié, et elle m'a manqué, au moment où j'en avais le plus besoin. L'hiver dernier, elle m'accablait de reproches parce que je ne lui faisais pas de confidences sur les déchirements de ma vie intime. Je répondais imperturbablement: «Je n'ai rien à confier, rien à cacher; la situation pénible dont je souffre se dénouera tout naturellement, puisque nous sommes d'accord, monsieur de Bülow et moi, pour demander le divorce.» Mais mon père, avec qui je ne suis plus en relations, vient de me porter le dernier coup, en détournant monsieur de Bülow de ce projet. J'ai bien vite écrit à madame Muchanoff pour la prier d'user de son influence sur mon père. Je la suppliais de l'empêcher d'influencer monsieur de Bülow dans un sens si contraire à mes intérêts et à mes plus chers désirs. Elle n'en a rien fait: sa réponse a été confuse, sans élan, sans franchise.... Ah! que je déplore de m'être départie de ma retenue avec elle, et surtout d'avoir laissé Wagner lui écrire comme il l'a fait!... Mais, chut! le voici qui revient, je ne veux pas qu'il voie ma tristesse.

XXXI

Il y avait derrière la maison, dans cette cour qui était encore le jardin et d'où partait la route carrossable, une haute balançoire sur laquelle on permettait aux enfants de se balancer prudemment et dont les grandes personnes s'amusaient aussi quelquefois.

Un jour, madame Cosima s'étant assise sur la planchette, Wagner s'offrit à donner l'essor et à hâter le mouvement de la balançoire.

Cela alla bien pendant quelque temps; mais, peu à peu, l'élan s'accélérait: plus haut! encore plus haut!... En vain, madame Cosima demandait grâce: emporté par une sorte de frénésie, le Maître n'entendait rien, et l'incident prenait une allure effrayante.

Cosima pâlissait, défaillante, prête à s'abandonner.

--Vous ne voyez donc pas qu'elle s'évanouit! criai-je, en m'élançant vers Wagner.

Il devint pâle, à son tour, et le danger fut vite conjuré. Mais, comme la pauvre femme demeurait tout étourdie et chancelante, le Maître jugea salutaire de créer une diversion: il courut rapidement vers la maison et, s'aidant des persiennes, des moulures, des saillies de pierres, tout simplement, l'escalada.... Il atteignit enfin un balcon du premier étage, qu'il enjamba.

Il avait obtenu l'effet désiré, mais en remplaçant un mal par un autre; tremblante d'inquiétude, Cosima se détourna en me disant à voix basse:

--Surtout, ne le regardez pas, n'ayez pas l'air émerveillée, car alors on ne sait plus où il s'arrêterait!

XXXII

--Quand vous serez à Munich, me dit Wagner, tâchez de vous faire montrer le modèle du théâtre que le grand architecte Semper avait établi pour moi.... Je vous préviens que ce ne sera pas facile, malgré les recommandations que je pourrai vous donner. On a relégué ce modèle dans je ne sais quel coin du palais, et l'on n'aime pas à l'exhumer. On devine bien que je n'ai pas tout à fait renoncé à l'espoir de voir un jour ressusciter mon projet enseveli, et cette idée-là est pour mes ennemis un vrai cauchemar....

Un peu plus tard, madame Cosima me prit à part:

--Si vous pouviez, à propos de la prochaine représentation de _l'Or du Rhin_, me dit-elle, donner la publicité d'un journal à l'historique de ce projet de théâtre, dont le Maître vous parlait, je ne crois pas me tromper en disant que vous lui procureriez une véritable et profonde satisfaction: car la vérité sur ces événements a été si complètement défigurée par l'envie, l'incapacité et la haine que bien peu connaissent son vrai visage.

--Vous ne doutez pas que c'est avec joie que je vais faire ce que vous me demandez!

--C'est justement parce que je suis sûre de votre dévouement à cette noble cause que je vous adresse cette prière.

--Mais je ne sais rien de ce projet: où me renseigner pour ne pas m'égarer?

--Il va sans dire que je vais vous raconter l'affaire, aussi brièvement et clairement que possible. Allons dans mon boudoir, là-haut: vous pourrez prendre quelques notes.

Le boudoir, au premier étage, était une petite pièce, tendue et drapée de soie verte, située dans un angle de la maison. Elle donnait sur le jardin et, entre les arbres, on apercevait le bleu du lac et le mauve des montagnes.

J'avais déjà passé de longues heures dans cette jolie retraite, madame Cosima ayant bien voulu me lire, en la traduisant de l'allemand, l'histoire hindoue de Nal et Damayanti. Je cherchais alors, en tous pays, des biographies d'amantes illustres, ayant promis de rédiger une série de portraits pour la publication projetée par l'éditeur Lacroix et intitulée: _Les Grandes Amoureuses_. Jean Richepin, Zola et d'autres collaborèrent à cette œuvre, qui d'ailleurs ne vit jamais le jour; quelques figures seulement parurent en librairie, mais sans suite, et la plupart des manuscrits furent égarés.

Je m'installai à ma place accoutumée, sur le petit divan qui s'emboîtait dans un angle. Madame Cosima s'assit en face de moi, accoudée des deux bras à la table. Elle était charmante, là, en pleine lumière, sous sa lourde chevelure blonde. Ses yeux d'un bleu si doux brillaient d'une lumière attendrie; un sourire heureux découvrait à demi ses jolies dents. Nous étions si contentes de comploter quelque chose qui peut-être ferait plaisir au Maître!...

J'ai pris un crayon et un cahier; j'écoute de toutes mes oreilles.

--Vous ne savez peut-être pas dit-elle que Wagner a été condamné à mort, en Saxe, pour avoir participé à la révolution de 49. En fuite, avec d'autres condamnés, il ne dut son salut qu'à un hasard singulier: dans un village proche de la frontière, ses compagnons furent arrêtés et on ne prit pas garde à lui, qui s'était endormi dans un coin obscur d'une salle d'auberge.

--Wagner condamné à mort!...

--C'est inouï, n'est-ce pas? Mais ne vous imaginez pas qu'il était un démocrate bien farouche: les questions d'art seules l'occupaient, et, comme le Walther des _Maîtres Chanteurs_, il était surtout en révolte ouverte contre la tyrannie de la routine. Il croyait sincèrement qu'un bouleversement politique amènerait une réforme de l'art: il a payé cette erreur par douze années d'exil. Comme l'insurrection était vaincue, il garda l'illusion que des temps meilleurs pourraient venir pour sa patrie et pour l'art. C'est alors que seul, séparé du monde, vivant de rien, il conçut, en vue de ces temps meilleurs, le plan de sa Tétralogie, du grand drame national qui devait faire revivre, devant le peuple allemand régénéré, les dieux et les héros de l'ancienne mythologie germanique.... Les années passèrent, les temps meilleurs ne venaient pas, et la vie de l'exilé se faisait de plus en plus amère. Cependant, sans qu'il s'en doutât, Richard Wagner devenait en Allemagne un compositeur célèbre et populaire. Grâce à l'intervention de mon père, _Tannhäuser_ et _Lohengrin_ avaient été représentés à Weimar et sur les scènes d'autres capitales. Les exigences de la vie ne permettaient pas de dédaigner la situation qui s'offrait: le Maître comprit qu'il fallait descendre des hauteurs de son rêve et s'engager dans cette route plus accessible qui s'ouvrait devant lui. En 1857, il interrompit donc la composition de _l'Anneau du Nibelung; l'Or du Rhin, la Walkyrie_ et deux actes de _Siegfried_ étaient terminés.

--Quoi! cette œuvre prodigieuse, si avancée déjà?...

--Oui, et Wagner fit alors un nouveau miracle: il composa _Tristan et Isolde!..._ Quand l'amnistie lui fut enfin accordée, le Maître rentra en Allemagne. Il vit ce qui s'y passait en fait d'art, et qu'il n'y avait pas à songer à faire représenter sa Tétralogie. Il en publia pourtant les poèmes, précédés d'une préface où il indiquait à un souverain quelconque la marche à suivre pour parvenir à créer un grand art national. Puis il se mit à la composition de ses _Maîtres Chanteurs_. Quand le roi de Bavière fit appeler Wagner, il avait lu cette préface; et il lui dit tout d'abord: «Terminez vos _Nibelungen_: je me crois appelé à réaliser votre pensée.»

»Et il fut décidé que l'on construirait un théâtre absolument indépendant des exigences du répertoire et des représentations quotidiennes; un théâtre dont l'ouverture, ne se faisant qu'une fois par an, serait une solennité artistique. Quel était l'architecte capable d'édifier le monument selon le vœu du Maître? Nul autre que Semper, le créateur du musée et du théâtre de Dresde, artiste de premier ordre, d'un talent incontesté. Le roi lui commanda des plans. Mais alors une cabale formidable s'organisa; un déchaînement de haines, de fureurs, d'outrages, éclata, contre celui qui rêvait de doter sa patrie d'un art supérieur. Ce fut à tel point que Wagner, craignant pour son royal ami, s'éloigna de Munich. Mais Louis II ne lâcha pas prise: il renvoya d'auprès de sa personne les fauteurs principaux de ces vilenies,--entre autres, le ministre Pforten;--les négociations avec Semper, au sujet du théâtre, furent reprises.

»Les ennemis n'étaient vaincus qu'en apparence: ils se déchaînèrent de nouveau, et, après des luttes épuisantes, trop longues à conter, il fallut de nouveau renoncer à l'édification du théâtre. Wagner se retira encore une fois; Il vint à Tribschen et se remit, après dix ans d'interruptions, à son œuvre capitale. Le roi ne lui demande plus que de terminer cette Tétralogie dont il compte faire représenter les diverses parties, d'année en année, sur son théâtre ordinaire, puisque la sottise et la malignité de son entourage n'ont pas permis la construction du théâtre de Semper. Mais Wagner a juré de n'assister à aucune de ces représentations fragmentaires de son œuvre: il se considère comme moralement exilé de Bavière, et le sort lui réserve pour la seconde fois l'épreuve de ne pas assister à l'exécution de ses œuvres, de ne pas entendre la sonorité de son immense orchestre; cela lui est imposé, aujourd'hui, par sa conscience d'artiste.

»Voilà, chère amie, l'histoire de la défaite d'un homme de génie par une horde d'envieux imbéciles. Je suis sûre que Wagner sera heureux si vous rétablissez sur cette affaire la vérité qui a été odieusement défigurée....

»Et maintenant descendons vite: on doit déjà avoir remarqué notre absence.»

XXXIII

Villiers a promis de lire à Wagner sa pièce en un acte: _la Révolte_, que Dumas fils, qui l'admire beaucoup, a fait recevoir au Vaudeville et que l'on doit représenter l'hiver suivant. Mais Villiers a toujours remis cette solennelle lecture. Comme le lendemain est le dernier jour avant le départ pour Munich, on le somme, au moment des adieux, le soir, de ne pas oublier d'apporter le manuscrit quand nous reviendrons demain.

Villiers avait l'ambition d'être un grand acteur:--peut-être l'était-il;--pendant longtemps il eut un rêve qui l'occupait uniquement, celui d'apprendre le rôle d'Hamlet et de l'interpréter mieux que personne. Il dépensa même des sommes importantes pour l'exécution d'un costume admirable en velours noir garni de jais. Il le revêtait souvent et, seul dans sa chambre, devant une glace, il passait des nuits à chercher des effets. Un maillot rembourré avait seul survécu de ce costume, et Villiers le mettait quelquefois, pour aller dans le monde, quand il voulait avoir de belles jambes.

Cette lecture de _la Révolte_, à Tribschen, devant Richard Wagner, fut pour l'auteur de cette œuvre un moment glorieux.

Il n'était plus question, quand il lisait ou déclamait, de bredouillements, ni de phrases entrecoupées. D'une voix claire et bien timbrée il détaillait le texte avec un art parfait, et donnait aux sentiments et aux caractères un relief remarquable.

On l'écouta dans un religieux silence, avec une attention extrême et un intérêt croissant.

Il est certain que, si la pièce tomba, au Vaudeville, devant les philistins qu'elle flagellait, elle eut d'avance sa revanche en cette soirée, car elle remporta un éclatant succès.

--Vous êtes un vrai poète, dit Wagner à l'auteur qui exultait de joie, et je voudrais vous voir jeter sur le monde idéal, plus important que le réel pour nous artistes, le regard pénétrant dont vous avez transpercé le monde existant; je voudrais vous voir faire surgir des types aussi vivants que ceux que vous venez d'évoquer.

Villiers expliqua, mais clairement, cette fois, que c'était justement pour défendre l'idéal qu'il avait créé ce caractère de femme, hantée de si hautes aspirations, et mariée à l'homme «le plus terre à terre», le plus incapable de la comprendre, et qui la torturait sans le savoir.

--Un Prométhée femelle, conclut-il, dont le foie est dévoré par une oie....

On prolongea la soirée le plus possible; mais il fallut tout de même en arriver aux adieux, à la séparation. Il fut convenu que nous reviendrions passer encore quelques jours après Munich, Tribschen étant certainement le chemin le plus court pour retourner à Paris.

Une dernière fois la voiture de Wagner nous emmena, par les routes obscures, et après qu'elle nous eut quittés à l'hôtel, longtemps nous écoutâmes le bruit de ses roues, le pas des chevaux, s'éloigner, s'éteindre peu à peu dans la nuit....

Le lendemain, de grand matin, quand nous sortons de l'Hôtel du Lac, pour nous rendre à la gare, quelle surprise! Russ, le terre-neuve noir, est là, qui nous attend!

Il venait quelquefois nous voir ainsi, tout seul; mais, ce jour-là, à une pareille heure! c'est vraiment bien singulier. Est-ce qu'il s'est douté de quelque chose? l'a-t-on envoyé vers nous, pour nous porter un dernier salut?...

Très heureux, très émus, nous répondons à ses caresses, et c'est sur sa bonne grosse tête, qu'avec une sincère effusion, nous posons le baiser d'adieu.

XXXIV

Un ciel lourd, une atmosphère brumeuse et la pluie tiède qui tombe en silence: le temps est bien à l'unisson de nos sentiments! Plus d'azur, plus de soleil; il fait gris autour de nous comme en nous. Le lac de Constance, sur lequel nous naviguons pour gagner la Bavière, nous paraît bien vilain, sous ce brouillard, après que le lac des Quatre Cantons s'est montré à nous si bleu, si limpide! Pourtant cette eau qui nous porte, et qui ne baigne point, hélas! le cher promontoire ponctué de hauts peupliers, elle nous mène encore à un pays d'élection, vers le Temple-Théâtre où s'accomplissent les rites de notre culte....

Il faut chasser cette mélancolie, et c'est Villiers qui s'en charge. Plein d'orgueil encore du succès qu'il a remporté la veille, en lisant _la Révolte_, devant Wagner, il ne peut se lasser d'y repenser, d'en reparler:

--Hein! comme il écoutait!... quel public!... Et comme j'ai bien joué!...

Et de nouveau son rire éclate; son esprit fuse, à travers les obscurités de ses discours.

Pour déjeuner, nous nous installons sur le pont, abrités par une tente qui ruisselle. Mais quel déjeuner! une omelette plus dure qu'une crêpe et gonflée d'une farce dont nous ne pouvons parvenir à définir la composition.

--Des navets jaunes! propose Villiers.

--Il n'y en a pas, de navets jaunes.... Ce sont plutôt des morceaux de citrouille crus....

La _Speisekarte_[1], consultée, déclare: «Omelette aux abricots.» Des quartiers d'abricots, pas mûrs, dans une omelette trop cuite, quelle infernale combinaison! O Brillat-Savarin! notre délicate gourmandise française va être mise, sans doute, à une rude épreuve par la lourde et barbare cuisine allemande. Mais quoi! est-ce-que la coquille où boit le pèlerin n'est pas accrochée sur notre épaule? le bourdon ne charge-t-il pas notre main? L'eau souillée des ruisseaux, les racines arrachées à la terre, voilà de quoi nous devons savoir nous contenter.

Certes!... et il est bien évident que c'est seulement par une pensée charitable, pour leur venir en aide, que nous envoyons vers les poissons du lac l'omelette aux abricots....

A Lindau, on débarque et nous entrons en Bavière.

Et voici que cela nous cause une émotion, de fouler ce sol, d'être chez Louis II, chez ce jeune roi du Graal, que nous-mêmes avons élu aussi pour notre roi!

Ici tout parle de lui, tout porte ses couleurs et sa marque: les poteaux indicateurs, les barrières, les boîtes aux lettres, sont peints en blanc et bleu; on voit partout la couronne royale en bronze ciselé, surmontant le blason, lozangé d'azur et d'argent, que soutiennent des lions cabrés; _Königreich Bayern_[2], on lit de tous côtés ces mots, sur des façades, sous le fronton de la gare, sur les wagons....

En route vers Munich, nous nous remémorons tout ce que Wagner nous a raconté à propos du roi: d'abord, la première entrevue avec le messager envoyé par lui, qui, après tant de vaines recherches, trouvait enfin l'introuvable grand homme.

C'était à Stuttgard: Wagner s'était arrêté là en arrivant de Vienne, d'où il venait de s'enfuir. Pendant plusieurs mois il avait dirigé, à l'Opéra de cette ville, les répétitions de _Tristan et Isolde,_ l'attente de la «première» et l'espoir de recettes fructueuses aidaient à faire patienter l'hôtelier, qui avait déjà présenté sa note. Mais, après soixante-dix répétitions, à quelques jours de cette «première», par suite d'intrigues et de désaccord, l'œuvre fut déclarée injouable et tout s'écroula. La détention pour dettes existait encore, Wagner la redoutait par-dessus tout, il n'apercevait point de ressources pour désintéresser ses créanciers; il était donc parti, se raccrochant à un projet de concerts en Russie, qui échoua.

Le découragement, l'amer désespoir, encore une fois, le terrassaient, et il croyait ne plus avoir désormais la force de réagir. Dans la plus sombre humeur, il allait quitter Stuttgard et faisait ses préparatifs de départ pour le lendematin, quand un garçon de l'hôtel où il était descendu lui apporta une carte de visite sur laquelle il lut: _Von Pfistermeister, secrétaire aulique de Sa Majesté le Roi de Bavière._

Comment deviner que ce petit morceau de carton marquait la fin de toutes les peines et que le bonheur entrait avec lui?...