Le collier des jours: Le troisième rang du collier
Part 4
Mais voici qu'une blancheur molle teinte le ciel; les pics précisent peu à peu leurs découpures; ils paraissent plus sombres sur le fond plus clair; et, très lentement, le spectacle magnifique d'une aube lunaire se déroule à nos yeux.
La lueur diffuse se concentre, approche, grandit, va surgir: le prélude de Lohengrin chante en nous.... Et quand, enfin, la pleine lune émerge, se hausse sur la plus haute cime, c'est pour nous le Graal, qui resplendit sur l'autel, devant le Maître du Graal!...
XXII
--Allons, enfants de la Patrie Le jour de gloire est arrivé!
C'est Wagner, qui chante à pleine voix la _Marseillaise_, en tambourinant sur la porte de ma chambre, pour m'éveiller; et il va à chaque porte battre le même refrain.
Il s'agit de se lever bien vite, car nous devons escalader une montagne et atteindre son sommet avant midi, si nous voulons y déjeuner.
Cette montagne, c'est l'Axenstein.
Nous commençons de le gravir, à pied, par un très beau temps, sous un soleil déjà chaud. Le chemin, tout d'abord, est charmant et monte très doucement, entre des arbres et des buissons: on dirait une allée de jardin.
Senta, court en avant et cueille des fleurettes; mais bientôt elle pousse un cri de joie: elle vient de découvrir des fraises! En effet, des fraises des bois rougeoient sous les feuilles, par-ci, par-là; nous voici, madame Cosima et moi, acharnées à leur recherche; mais, très en avant de nous, Wagner nous crie de ne pas nous attarder, et par un chemin plus âpre, en plein soleil, nous nous hâtons. Ma compagne semble très lasse et même a une défaillance. Je la fais s'asseoir sur un tertre de gazon, et, respirant des sels, elle se remet vite.
--Ne dites rien!... que le Maître ne sache pas, surtout! s'écrie-t-elle.
Alors elle me raconte qu'elle est restée assez souffrante et un peu faible depuis la naissance de Siegfried, son fils, qu'elle ne m'a pas encore présenté. Wagner, qui est infatigable, croit toujours qu'on est de force à le suivre et ne se consolerait pas s'il savait qu'il s'est trompé: c'est pourquoi il faut triompher du malaise et continuer l'ascension.
XXIII
L'hôtel était un de ces somptueux et confortables édifices, comme il y en a partout en Suisse, avec le domestique en frac, dont la présence cause une sorte de désappointement, quand il vous accueille, avec un sourire, au moment où l'on atteint un sommet que l'on s'imaginait presque inaccessible.
La vue était, sans aucun doute, des plus remarquables, puisque on nous avait fait monter si haut pour en jouir. Mais j'ai la confusion de n'en avoir gardé aucune mémoire. Le Maître était d'une gaîté exubérante: il retrouvait d'anciennes connaissances, d'anciens serviteurs, parmi le personnel de l'hôtel, et plaisantait avec eux familièrement. Cela fâchait beaucoup madame Cosima, qui l'aurait désiré plus dédaigneux, plus olympien.
Dans un coin choisi de l'immense salle à manger, le dîner, arrosé de Champagne, fut joyeux et particulièrement succulent: en l'honneur de Wagner, la patronne de l'hôtel, dont la silhouette éveillait irrésistiblement l'idée d'une fée Carabosse, avait elle-même surveillé sa préparation. Il se prolongea assez tard car c'était le dernier jour de l'excursion: le lendemain il fallait redescendre, pour prendre le bateau à vapeur et rentrer à Lucerne.
Ce fut seulement après le retour que Wagner avoua qu'il avait été indisposé tout le long du voyage; mais il s'était bien gardé d'en laisser rien voir, pour ne pas nous gâter le plaisir.
XXIV
Depuis quelques jours, nous nous apercevions qu'on nous traitait avec d'extraordinaires égards à l'Hôtel du Lac. Si nous sonnions, on accourait à notre appel avant que le tintement eût cessé, car les domestiques se tenaient en permanence dans le couloir pour être plus vite à nos ordres. A table, comme nous avions, un jour, complimenté le patron de l'hôtel à propos d'un plat d'épinards particulièrement exquis, on servait maintenant à chaque repas des épinards de plus en plus délicieux. Quand nous sortions de nos chambres, des portes s'entrebâillaient pour laisser se glisser de curieux et furtifs regards. On nous saluait avec une obséquiosité peu habituelle dans la libre Suisse; on faisait presque la haie sur notre passage, et déjà, dans la ville, il était évident que notre présence causait une émotion bizarre.
Était-ce parce qu'on nous savait amis de Richard Wagner et que la retraite, si jalousement close, dans laquelle il vivait s'était ouverte pour nous? Certes aucune gloire ne nous paraissait plus enviable et notre juste orgueil égalait notre joie; mais pourquoi troublions-nous à ce point la population placide de Lucerne? Est-ce qu'il émanait de nous un nimbe lumineux, visible au commun des mortels?
Quand nous nous envolions, en bateau, vers le cap de Tribschen, des nuées de voiles, qui se croyaient discrètes, se détachaient du rivage pour nous escorter de loin et, tant que nous restions chez notre hôte illustre, elles croisaient tout autour de la propriété, s'en approchant le plus possible.
Nous avions raconté au Maître et à madame Cosima ces singularités et ils en étaient aussi intrigués que nous. Parfois nous sortions dans le jardin pour examiner à travers les arbres toutes ces barques, pleines de touristes, qui s'acharnaient à demeurer là, dans une attente incompréhensible.
La chose finit cependant par s'expliquer. Madame Cosima, en allant un jour à Lucerne conduire Senta prendre sa leçon de piano, rencontra le propriétaire de Tribschen, qui, de lui-même, sans être interrogé, donna le mot de l'énigme.
--Tout le monde sait, à Lucerne, dit-il, que le roi Louis de Bavière est ici, incognito. Le chef de la police m'a dit; «J'ai un flair sûr, et je sais qu'il est là.»
Personne n'ignorait que le roi s'était fait friser chez M. Frey et qu'il avait honoré cet heureux coiffeur d'une conversation sur Wagner; qu'au tir de Zug, il avait daigné concourir, et victorieusement, et qu'il avait fait, avec le Maître, une excursion à l'Axenstein....
La maîtresse de piano connaissait l'histoire, mais elle apprit quelque chose de plus à Cosima: Adelina Patti demeurait depuis quinze jours à Tribschen. Le roi l'avait amenée, afin qu'elle étudiât un rôle qu'elle devait créer dans la prochaine œuvre de Wagner. C'est pourquoi tous les bateliers recevaient l'ordre de longer du plus près possible la demeure du Maître, afin de permettre aux étrangers de saisir au vol, peut-être, quelques accents de la diva....
C'était Villiers de l'Isle-Adam que l'on prenait pour le roi de Bavière, et c'était en moi que les imaginations lucernoises avaient reconnu la Patti. Un de nos compagnons était, à n'en pas douter, le blond comte de Taxis.
--Vous voyez, nous dit Wagner, que vous avez non seulement remué deux cœurs devenus presque insensibles à force de s'être cuirassés contre la méchanceté humaine, mais encore vous avez mis en émoi les cervelles lucernoises, fort apathiques d'ordinaire!
Tout devenait parfaitement clair, maintenant que nous savions; mais il fallut renoncer à détromper des gens aussi fermement convaincus. Toutes les dénégations, comme un marteau qui tape sur un clou, ne faisaient qu'enfoncer dans leur esprit leur certitude. Nous nous amusâmes donc de cette courte royauté en profitant pour être servis, à l'Hôtel du Lac, comme des princes.
XXV
J'étais, ce jour-là, invitée à Tribschen pour le «dîner» de 2 heures.
Par le lac, comme d'habitude, un batelier m'amena à la pointe du promontoire et, sans rencontrer personne, je montai par le jardin, jusqu'à la maison. La porte-fenêtre du salon était grande ouverte et j'entendis, dès le seuil, des accords très doux qui venaient de l'étroit sanctuaire où le Maître travaillait!... Osant à peine respirer, je m'assis sur le siège le plus proche, extrêmement émue, troublée, effrayée même: n'était-ce pas indiscret, sacrilège peut-être, de surprendre ainsi le mystère sacré?... Pourtant, quel rare bonheur! entendre Wagner composer!... Immobile, les yeux ne cillant pas, j'écoutai avec recueillement.
Ce que j'entendais me paraissait d'une suavité incomparable.... C'était un enchaînement d'accords, très lents, qui semblaient s'envoler d'une harpe plutôt que d'un piano: une harmonie lointaine, mystérieuse, surnaturelle.... J'ai constaté, plus tard, que c'était la première esquisse de l'évocation d'Erda par Wotan, au troisième acte de _Siegfried_, quand la déesse monte des profondeurs de la terre, pâle, les yeux clos, toute couverte de rosée....
Après quelques instants, le silence se fit, et bientôt Wagner parut, entre les plis soyeux des portières relevées.
Il était calme, la face auréolée de ses cheveux d'argent, et ses larges prunelles dardant un rayon plus lumineux encore que d'habitude.
Il m'aperçut, figée sur ma chaise.
--Ah! dit-il, vous étiez là?... sage comme une image, car je n'ai rien entendu.
--Pensez donc, Maître, quelle terreur, et quelle extase!... Surprendre Dieu dans sa création!...
--Je vous l'ai déjà dit, il ne faut pas être si enthousiaste! s'écria-t-il en riant. Cela nuit à la santé.
--Cela fait vivre double au contraire!...
--Eh bien, venez.... Moi aussi, j'ai été sage: venez voir comme je travaille proprement.
Un parfum assez fort d'extrait de roses blanches flotte dans la chapelle.; un jour reposant, tamisé par les verdures voisines, l'éclaire. Quelques dos de livres luisent sur les rayons; le royal ami, dans son cadre d'or, semble vous suivre du regard magique de ses yeux d'un bleu polaire.
Aucun désordre sur le piano-bureau; plusieurs grandes feuilles de papier à musique, la plupart couvertes d'écriture, masquant, par places, le palissandre sombre. Ce que le Maître vient de composer est écrit au crayon, d'une écriture fine, très nette.
--Je recopie à la plume, me dit-il. J'aime que ce soit très clair. Quand je me trompe, je suis furieux.
Je lis, en haut d'une page recopiée: «_Siegfried_, troisième acte.»
--Justement, s'écrie Wagner, je dois recommencer, là, presque deux pages, parce que j'ai gribouillé....
Et il me montre, au recto de la feuille, trois mesures raturées. Elles le sont, rageusement, par un triple feston, très appuyé, qui forme comme une suite d'_e_ et d'_l_.
--Que va devenir ce précieux papier?
--Vous le voulez? dit le Maître, qui devine ma convoitise.
--Oh! oui!...
Alors il prend sa plume et date, de Tribschen, tout en haut, dans la marge.
C'est le merveilleux prélude du troisième acte de _Siegfried_, avant l'évocation d'Erda. Il est esquissé sur trois lignes, avec des indications instrumentales et des retouches au crayon. Je ne connais pas encore toute la beauté que recèlent ces deux pages, dont la possession me comble de joie....
La cloche du déjeuner tinte, et j'entends le rire des enfants. On nous cherche. Wagner, galamment, m'offre le bras pour gagner la salle à manger.
XXVI
A table, Wagner nous parla d'une brochure française, très intéressante, lue par lui, jadis, à Paris, et qu'il n'avait jamais pu retrouver. C'était une histoire de Barbe-Bleue, avec l'égorgement classique de ses femmes et la chambre défendue; mais la dernière victime menacée n'était pas sauvée, comme dans le conte, par ses frères: Jeanne d'Arc elle-même venait la délivrer et punissait le criminel.
--Je me souviens dit le Maître qu'il y avait des images. Il s'agissait d'une publication à bon marché, imprimée sur deux colonnes. Je ne pourrais dire comment cette brochure était venue entre mes mains, ni de quelle façon elle fut perdue.... Je ne l'ai jamais oubliée: ce rapprochement entre Jeanne d'Arc et Barbe-Bleue m'avait frappé beaucoup. Ce monstrueux Gilles de Retz, qui peut-être a servi de modèle au type légendaire de Barbe-Bleue, était contemporain de la Pucelle, et l'hypothèse de l'héroïne venant au secours de l'innocence et châtiant le coupable est très curieuse. Je serais heureux de retrouver cette drôle de brochure.
(Elle fut introuvable, hélas! malgré les recherches.)
Vers le milieu du dîner, Wagner, silencieux depuis un instant, nous demanda la permission d'aller noter une idée qui lui traversait l'esprit et qu'il craignait d'oublier, à propos de l'étude sur Beethoven, à laquelle il travaillait alors.
Il monta dans sa chambre pour écrire ces quelques phrases, et j'en pus conclure que le Maître ne rédigeait pas ses volumes de prose dans le lieu très saint où il composait sa musique.
XXVII
Il y avait dans la «galerie», à côté de la statuette en marbre de Tristan, une photographie, encadrée de velours, qui reproduisait les traits d'un beau jeune homme, aux formes athlétiques, au regard brûlant de passion. Ce portrait, qui attirait invinciblement l'attention et la retenait longtemps, m'intriguait beaucoup. Un jour, je demandai au Maître:
--Qui est-ce?
Je le vis pâlir; ses yeux se voilèrent d'une buée de larmes, et, avec un soupir contenu, il murmura:
--Mon pauvre Schnorr!...
Madame Cosima me fit signe de ne pas insister et elle se chargea, dès que cela fut possible, de me renseigner tout à fait.
Ce portrait était celui de Schnorr de Karolsfeld,--«le héros du chant», comme Wagner l'appelait,--brusquement saisi par la mort, au plus fort du combat, en pleine victoire. Il y avait cinq ans, mais le Maître ne pouvait se consoler d'avoir perdu cet ami, ce disciple, ce merveilleux interprète de son œuvre; il n'y pensait jamais sans un serrement de cœur et il redoutait, par-dessus tout, de parler du cher disparu.
Schnorr était le fils d'un peintre célèbre et avait reçu une éducation supérieure; très doué lui-même pour tous les arts, il avait été entraîné par un don de plus, magnifique et rare, celui d'une voix incomparable, vers la musique et vers le théâtre. Dès son premier contact avec les œuvres de Richard Wagner, Schnorr les avait comprises et profondément aimées. Malgré la célébrité croissante du jeune artiste, le Maître redouta longtemps de le voir, à cause de ce qu'on lui avait rapporté sur sa trop forte corpulence: il craignait que cette imperfection physique ne l'indisposât et ne le rendît injuste pour toutes les autres qualités: Comme il ne savait guère dissimuler ses impressions, il évitait d'être mis en rapport avec l'interprète de ses œuvres. Ce fut donc en grand secret qu'il se rendit, un soir, à Carlsruhe, où Schnorr était engage pour une représentation de _Lohengrin_, et il entra au théâtre à l'insu de tous.
Plus tard, le Maître raconta lui-même cette soirée incomparable:
... Cette appréhension disparut vite. L'apparition du Chevalier au Cygne, sous les traits d'un Hercule juvénile abordant la rive, me produisit un effet, sans doute, un peu étrange; il cessa dès que le héros s'avança: le charme tout spécial de l'envoyé de Dieu opéra subitement. De ce personnage on ne se demandait pas: «Comment est-il?» mais on se disait: «C'est lui!» Cette impression subite et profonde ne peut vraiment se comparer qu'à un charme: je me souviens de l'avoir reçue de la grande Schroeder-Devrient, en mes premières années d'adolescence, d'une façon définitive. Je ne l'ai jamais éprouvée depuis, aussi décisive, aussi forte qu'à l'entrée de Ludwig Schnorr[1], dans _Lohengrin._ Pourtant je reconnus, au cours de son interprétation, que bien des choses en sa façon de comprendre et de rendre mon œuvre n'avaient pas encore atteint la maturité; mais en cela aussi je vis le charme d'une pureté juvénile encore inaltérée, d'une terre vierge promettant la plus belle floraison artistique. L'ardeur, la tendre exaltation qui jaillissaient des yeux merveilleusement remplis d'amour de ce tout jeune homme me firent entrevoir de quel feu démoniaque ils étaient appelés à s'enflammer. Bientôt je découvris en lui un être qui, en raison même de ses dons sans limites, m'inspira une angoisse tragique.
La rencontre entre le Maître et le disciple fut touchante et cordiale. Et quelle heureuse surprise, pour le créateur de _Tristan et Isolde_, de découvrir que Schnorr, enthousiasmé par cette œuvre réputée injouable, la connaissait dans toute son intimité et savait d'un bout à l'autre le rôle de Tristan! Pourtant il eût hésité à le chanter, et cela à cause d'un passage au troisième acte: il ne comprenait pas bien quelle devait en être l'expression musicale, et ce passage, il le jugeait de la plus haute importance.
Ce noble scrupule valut à Wagner un des plus vifs étonnements de sa vie. Quoi! un ténor acclamé de tous avait si peu de vanité, une si belle conscience de sa mission artistique! Il doutait de lui-même et ne se croyait pas, malgré son expérience et sa maîtrise, capable d'interpréter un rôle, parce qu'il ne comprenait pas tout à fait le sens profond et l'expression parfaite d'une seule phrase, dans une œuvre aussi touffue!... Et l'idée de couper cette phrase, la première qui serait venue à tout autre chanteur, n'avait même pas effleuré cet esprit d'élite.
Le passage en question, au troisième acte de _Tristan_, est celui-ci.
De la détresse de mon père, des tourments de ma mère, Des larmes d'amour versées en tous les temps, Des rires et des pleurs, des voluptés, des blessures, J'ai su extraire le poison du breuvage, De ce breuvage que j'ai moi-même distillé, Qui a coulé sur ma lèvre, Que j'ai bu à longs traits, dans une jouissance enivrante. Ah! sois maudit, breuvage funeste! Maudit soit celui qui t'a distillé!
C'est le paroxysme de ce délire d'amour, de Tristan séparé d'Isolde, cette attente frénétique qui s'éteint dans l'évanouissement.
Le Maître donna quelques explications à Schnorr, surtout l'indication d'un mouvement plus large, moins rapide, qui éclaira subitement ce qui était resté obscur pour le jeune artiste: il prouva, à l'instant même, qu'il avait compris, en interprétant le passage d'une façon tout à fait parfaite.
Qui peut mesurer l'étendue des espérances dont je fus animé au moment où un tel chanteur entra dans ma vie!
C'est Wagner qui jette ce cri de gratitude. Et, de ce jour, tous ses efforts tendirent à obtenir une représentation de _Tristan_, avec le concours de Schnorr. Mais il s'écoula encore des années avant que ce beau rêve se réalisât, et ce fut par l'intervention du royal ami, de l'archange si miraculeusement survenu, et dont le glaive flamboyant réduisait en cendres tous les obstacles et faisait libre la route vers l'idéal.
Ces premières représentations de _Tristan_ à Munich furent un des événements artistiques les plus mémorables. Ceux à qui il avait été donné d'y assister en gardaient un souvenir éblouissant, une langueur nostalgique. Un tel chef-d'œuvre réalisé avec une telle perfection!... Aussi quel admirable accord, pendant les répétitions, entre le Maître et l'interprète!
Jamais le plus maladroit des croque-notes, chanteur ou instrumentiste, n'aurait consenti à se laisser donner par moi des instructions aussi minutieuses que ce héros du chant qui, spontanément, atteignait à une telle maîtrise. L'apparence de la plus légère insistance dans mes indications était accueillie par lui avec le plus joyeux empressement, car il en comprenait le sens aussitôt; de sorte que j'aurais cru vraiment manquer à mon devoir, si dans la crainte de blesser sa susceptibilité, je m'étais abstenu de lui exprimer une observation, si minime qu'elle fût. Mais la cause de cette disposition, c'est que la compréhension idéale de mon œuvre était venue à mon ami spontanément; il se l'assimilait de teille sorte qu'il n'y avait pas un fil de cette trame spirituelle, pas la moindre allusion aux rapports les plus cachés, qui lui eût échappée, qu'il n'eût ressentie de la façon la plus subtile. Ainsi il ne s'agissait plus que de juger aussi rigoureusement que possible les moyens techniques d'expression du chanteur, du musicien et du mime, afin d'obtenir une concordance parfaite entre les dons personnels de l'artiste, leur particularité et l'objet idéal de l'interprétation. Ceux qui furent témoins de ces études pourront affirmer n'avoir jamais assisté à une pareille entente artistique et amicale. C'est seulement au sujet du troisième acte de _Tristan_ que je n'ai jamais rien dit à Schnorr,--sauf la précédente explication du seul passage qu'il n'avait pas compris.--Après avoir prêté l'attention la plus soutenue aux répétitions du premier et du second acte, je me détournais involontairement, dès le troisième acte commencé, du héros blessé à mort, pour m'absorber en moi-même, immobile sur mon siège, les yeux à demi fermés. Comme je ne me tournais jamais vers lui, même aux accents les plus véhéments de cette formidable scène, comme je ne faisais pas un mouvement, Schnorr parut intimidé par la durée insolite de mon insensibilité apparente; mais lorsque enfin, après la malédiction de l'amour, je me levai en chancelant, lorsque penché, en une violente étreinte, vers cet ami merveilleux, qui persistait à rester étendu sur sa couche, je lui dis à voix basse qu'il m'était impossible d'exprimer aucun jugement sur mon idéal désormais réalisé par lui, alors son œil sombre étincela comme l'étoile d'amour.... Un sanglot à peine perceptible, et plus jamais nous ne prononçâmes un mot au sujet de ce troisième acte.
Les jours de ces représentations, avec cette répétition générale devant le roi, forment sans nul doute pour Wagner, le point culminant de sa destinée d'artiste; ils contiennent les heures ineffables qui payent toute une vie d'efforts, de déceptions, de misères: «son idéal réalisé», la spendeur de son génie, resplendissant pour lui-même, le pénétrant tout entier d'une brûlante certitude!...
Et quelle magnifique trinité: Richard Wagner Louis II et l'incarnation de Tristan! Quelle noble joie les enivrait tous! «Comme je bénis ces heures! s'écriait Schnorr dans un élan d'enthousiasme. O maître, entre ce roi divin et vous, il faudra bien que j'arrive, moi aussi, à faire quelque chose de beau!»
Une conclusion extraordinaire, imprévue, vint brusquement interrompre cette magnifique manifestation d'art, après la quatrième représentation. Wagner éprouva d'abord pour le prodigieux exploit de Schnorr un étonnement respectueux qui s'accrut jusqu'à l'angoisse et finit par devenir un véritable effroi. Impossible d'admettre que le chanteur renouvellerait cet exploit régulièrement, selon l'usage des théâtres: le Maître eût considéré cela comme un crime, et il déclara que cette quatrième représentation de _Tristan_ serait la dernière, qu'il n'en tolérerait plus d'autre.
En effet, l'œuvre ne fut plus donnée.
--Je crois que je n'avais pas le droit d'infliger à un homme un tel état de trouble, disait Wagner.
Vivre Tristan! brûler de sa passion, souffrir ses souffrances, s'enivrer de ses extases, mourir sa mort!...
De la fatigue physique il n'était pas même question: Schnorr n'en éprouvait aucune; mais cette exaltation surhumaine, cette émotion, cette fièvre de l'âme, c'est cela que le Maître ne permettait plus. Le succès arrêté, les recettes fructueuses manquées, ces considérations inférieures ne préoccupèrent pas un seul instant ces généreux esprits.
Mais un projet grandiose s'ébauchait dans le cerveau de Wagner.
Avec la certitude de l'importance indicible de Schnorr pour mes créations d'art un nouveau printemps d'espoir entra dans ma vie.