Le collier des jours: Le troisième rang du collier
Part 3
Un personnage vêtu d'un complet de coutil jaune, sur lequel tranchait la bandoulière noire d'une lorgnette, parlementait avec le domestique. Je crus d'abord qu'il s'agissait d'importuns que l'on s'efforçait d'éconduire, mais je compris que c'étaient là des voyageurs anglais, parfaitement inconnus, qui, avec une impudence incroyable, demandaient à visiter Richard Wagner. Cette excursion était sans doute inscrite entre l'ascension du Righi et la promenade au lion de Lucerne. Ils insistaient avec une indiscrétion sans pareille, feignant de mal comprendre les affirmations du domestique, prolongeant à plaisir le débat, tandis que, dans le bosquet voisin, on ne soufflait mot, de peur d'être découvert.
Enfin Jacob persuada à ces intrus que le maître était absent. La calèche se remit en branle, avec un bruit de vieille ferraille. Le gravier de l'allée grinça sous les roues, et le véhicule encombré d'ombrelles vertes, de voiles bleus et de châles rouges, redescendit la colline.
--Enfin nous sommes libres! s'écria le Maître en se levant.
--Comment! dis-je, vous avez cru que c'était moi qui vous amenais cette «piaulée[1]» d'Anglais!
--Vous arriviez juste en même temps qu'eux, dit-il, mais je n'aurais pas dû vous soupçonner.
--Ni me jeter ce regard terrible!
--Le regard était pour les Anglais, répliqua-t-il en riant. Je suis vraiment obsédé par l'audace de ces inconnus ... car cette scène se renouvelle fréquemment.... Le plus joli, c'est que Jacob est contre moi: il trouve tous ces gens-là très distingués et ne comprend pas pourquoi je refuse de les voir.
--Quelle singulière situation cependant, si on les recevait! Que diraient-ils? et quelle attitude pourraient-ils garder?
--On raconte sur Gœthe, à propos d'une aventure analogue, une anecdote curieuse, dit Wagner. Il était ainsi souvent assiégé par des curieux, dans sa maison de Weimar. Un jour, impatienté de l'insistance d'un Anglais inconnu à forcer sa porte, il ordonna soudain à son domestique de l'introduire. L'Anglais entra. Gœthe se planta debout au milieu de la chambre, les bras croisés, les yeux au plafond, immobile, comme une statue. Un instant surpris, l'inconnu se rendit bientôt compte des choses et, sans se déconcerter le moins du monde, mit son lorgnon sur son œil, fit lentement le tour de Gœthe, en le regardant de la tête aux pieds, et sortit sans saluer.... Il est difficile de dire conclut le Maître lequel des deux avait montré le plus d'esprit.
[1] Je me suis servi de ce mot: «piaulée», que j'avais, entendu dans mon enfance. Peut-être n'est-il pas français, mais il a été adopté par les habitants de Tribschen: c'est pourquoi je le maintiens. Il pourrait venir cependant de _piaux_, nom que l'on donne aux petits de la pie.
XIII
Tous les soirs, à huit heures,--nous avions eu beau nous en défendre, honteux vraiment d'une telle perturbation provoquée dans le régime de Tribschen,--tous les soirs, à huit heures, la porte du salon s'ouvrait et Jacob annonçait le souper.
La salle à manger, assez petite, était étroite; la table en forme de carré long, l'emplissait presque; Wagner se plaçait à l'un des bouts.
Le souper se composait de viandes froides, de salaisons, de gâteaux et de fruits, et le Maître aimait à y joindre du Champagne «de son ami Chandon,» qu'il fallait boire sans scrupule, disait-il, car il en recevait, en cadeau, de son admirateur français, plus qu'il n'en pouvait consommer.
Wagner mangeait de bon appétit et déclarait qu'il ne pouvait comprendre comment il avait omis d'instituer plus tôt ce souper.
--Nous n'y pensions pas, dit-il, c'est un oubli incroyable.... Une chose pourtant si agréable, et même indispensable!... Désormais ce souper sera toujours servi et nous bénirons la réforme dont nous sommes redevables à votre jeûne forcé du premier soir.
On s'attardait à causer. La parole du Maître, violente, joyeuse, passionnée, toujours sincère, produisait sur nous une impression intense, pour ainsi dire, magnétique. Nous passions par tous les états qu'elle décrivait: enthousiasme, indignation, désespoir. Il semblait, lui, revivre les phases qu'il rappelait de sa vie si tourmentée,--«les misérabilités»,--comme il disait, et nous en subissions, toutes les angoisses, toutes les rancœurs. Cependant, s'il nous jugeait trop bouleversés, trop vivement émus, sans transition, pour nous remettre d'aplomb, par une plaisanterie irrésistible, il nous faisait éclater de rire....
Le carlin Cos, ayant la peau un peu irritée, était au régime: on lui avait interdit la viande. Si, cédant à ses instantes sollicitations, un des convives lui en glissait un petit morceau, Wagner s'arrêtait au milieu de n'importe quel discours et rappelait avec véhémence le décret du docteur pour chiens.... Et c'était admirable, cette préoccupation attentive, dont rien ne le distrayait: elle nous révélait chez cet être prodigieux, à la personnalité dévorante, une infinie bonté, un altruisme sans limites.
XIV
Hélas! nous n'étions pas des capitalistes! Ce pieux pèlerinage au temple du génie, ce séjour délicieux, il fallait le payer et, pour cela, le gagner. Des engagements étaient pris avec différents journaux, auxquels nous avions promis des comptes rendus de l'exposition de Munich, des notes de voyage, et surtout des indiscrétions à propos de Richard Wagner, qui, très discuté alors, très combattu et vivant dans la retraite, excitait au plus haut point la curiosité des foules.
Non sans appréhension, j'avais écrit un article pour le _Rappel_, intitulé: _Richard Wagner chez lui._
Je ne m'en vantai pas auprès du Maître, et j'espérais bien qu'il ne le saurait jamais; mais quelqu'un, croyant lui faire plaisir, lui envoya l'article.
Il fut fâché.
--Déjà une dissonance! s'écria-t-il.
Et il expliqua à Cosima que «sa maison et sa vie intime, y compris les chiens, étaient comme le joyau mystérieux de sa destinée et qu'il éprouvait un véritable effroi à les voir mentionner en public».
Cosima m'excusa et me défendit de son mieux, et le Maître s'adoucit. Mais une feuille lucernoise, _le Journal des Étrangers_, s'avisa de reproduire l'article, ce qui amena autour de Tribschen une escadrille de barques pleines de curieux, et Wagner de nouveau s'attrista. «Il avait un vrai chagrin, disait-il, car il ne pouvait endurer pareilles choses de ses amis, et il voulait nous nommer ses amis.»
Cependant, sur ma promesse de ne pas recommencer, il pardonna et, quelques jours après, me donna, pour m'amuser, une lettre «à déchirer», qui les avait bien fait rire, inspirée à une dame de Thonon par _Richard Wagner chez lui._
Voici un fragment de cette lettre:
Cher Monsieur,
Veuillez me pardonner si je vous nomme ainsi. Mais je viens de lire, dans un journal, un article vous concernant et ce n'est pas sans la plus vive émotion que j'ai lu tous les éloges qu'il renferme sur vous, cher monsieur, car je vois que vous aussi avez passé par de mauvais jours. Me trouvant aujourd'hui dans le même cas, je sympathise d'autant plus avec vous, cher monsieur.
J'ai été élevée dans la plus grande aisance, entourée de tous les soins et les égards de tous; malheureusement pour moi, des revers de fortune et des malheurs de famille sont survenus et tous se sont éloignés de nous; ceux qui se disaient nos amis alors ne nous connaissent plus aujourd'hui.
Dieu merci, j'ai reçu la meilleure éducation possible, je suis passionnée pour la musique. Mais, hélas! depuis nos malheurs, je n'ai pas touché à un piano, les moyens me manquant pour m'en procurer un, ce qui est un vide immense pour moi et un grand chagrin. Que ne suis-je près de vous, cher monsieur! Je sais d'avance que vous ne me refuseriez pas l'entrée de votre maison et une place à votre piano.
Par moi-même, j'ai cinq enfants et je n'ai pas le nécessaire à la maison. Mais si je pouvais être près de vous, cher monsieur, il me semble que je serais heureuse. Toutes privations ne seraient rien pour moi, si je pouvais cultiver l'art qui m'est si cher.
Je vois, cher monsieur, votre étonnement à la lecture de ma lettre; mais s'il m'était donné de vous voir, vous ne seriez plus surpris.... Je sais d'avance que votre maison sera la mienne et votre piano sera le mien....
«Votre piano sera le mien....».
Cette belle pensée demeura longtemps fameuse à Tribschen.
XV
Ce jour-là, en arrivant à Tribschen, au moment où j'atteignais le perron du salon, le bruit d'une musique singulière, mêlée de cris légers et de rires, m'arriva par la porte-fenêtre, grande ouverte. C'était extraordinaire, inexplicable. Pour ne rien interrompre, j'avançai lentement, sans faire crier le gravier sous mes pas, et, les marches montées, j'aperçus un délicieux tableau.
Au milieu du salon, les quatre fillettes, dont la plus jeune n'avait pas trois ans, dansaient; Wagner, au piano, faisait la musique.
Riant de toutes ses quenottes neuves, la plus petite fille criait de joie, en s'efforçant de suivre l'allure des plus grandes. Les petits pieds tapaient avec entrain, à contre-temps du rythme, que, cependant, le pianiste marquait avec force, en riant et en criant autant que les danseuses.
Je n'entrai que lorsque l'on fut las.
--Vous avez vu? s'écria Senta en courant à moi; c'est _le Quadrille des tailleurs_: papa l'a composé pour nous!
_Le Quadrille des tailleurs!_ musique de Richard Wagner!...
S'en souvient-on encore, de cette musique? l'a-t-on gardée, au moins? est-elle écrite? Pour moi, je crois l'entendre, quand je me remémore cette scène, que je revois, dans tousses détails, toujours aussi vivante, aussi exquise!...
XVI
L'ami Villiers avait dans le caractère bien des singularités, auxquelles nous ne prenions pas garde, y étant très habitués, mais dont les manifestations ne manquaient pas de causer de profondes surprises aux personnes non prévenues. Il éprouvait, en certains cas, une peur nerveuse, contre laquelle il n'essayait même pas de réagir.
Par exemple: causant, un jour, avec quelqu'un, au coin d'une rue, il avait reçu dans l'œil une imperceptible éclaboussure de salive. Subitement épouvanté, Villiers plantait là son interlocuteur stupéfait et, à toutes jambes, gagnait l'officine du plus proche pharmacien.
Déjà cette imagination fougueuse avait prévu toutes les possibilités de catastrophes: par cette goutte venimeuse lui étaient inoculées les maladies les plus funestes; il se voyait condamné, perdu. Pour le calmer un peu, le pharmacien, assez ahuri, avait dû lui baigner l'œil dans toutes sortes de collyres, prétendus souverains.
Une après-midi, à Tribschen, Villiers jouait avec les enfants; il lançait en l'air un ballon, qu'à leur grande joie, il envoyait très haut. Russ, le terre-neuve, bondissant et aboyant, tachait d'être de la partie.
A un moment, en donnant l'élan au ballon, Villiers envoya, en arrière, un fort coup de poing dans la gueule du chien, qui exhala un reproche plaintif.
Mais le croc pointu avait légèrement égratigné la peau. Villiers, tout blême, examinait sur sa main la trace rosée.... Puis, il leva sur nous des yeux hagards et, courant, comme il savait courir, s'enfuit.
--Qu'est-ce qu'il a?... où va-t-il? s'écria Wagner, très effrayé.
Il fallait bien répondre.
--Oh! ce n'est rien.... Il a cogné très fort sa main contre les dents du pauvre Russ et s'est un peu écorché.
--Eh bien?... ça ne saignait même pas.... C'est pour cela qu'il est devenu si pâle?
--Un cerveau comme celui-là est vite suggestionné: en un clin d'œil, il va jusqu'aux dernières limites des conséquences possibles. Villiers se croit certainement enragé, et comme, le cas échéant, il est dangereux d'attendre, il va courir comme cela, tout d'une haleine, jusqu'à Lucerne et faire cautériser la plaie.
--La plaie?... Mais il n'y a rien!...
Wagner est désagréablement affecté. Villiers, dont il a tant de peine à comprendre les discours, l'inquiète; il ne parvient pas à s'expliquer ce caractère.
Pourtant on prend le parti de rire: le coupable involontaire, le bon Russ, est parfaitement bien portant et il n'y a aucun danger....
Le lendemain, quand, assez penaud, Villiers revient à Tribschen, du plus loin qu'il l'aperçoit, Wagner, feignant la terreur, s'écrie:
--Il est enragé! il est enragé!
Et, tandis que Villiers rit jaune, il se met à courir en criant:
--Ne me mordez pas!
Puis, avec une agilité extraordinaire, comme pour échapper au danger, il grimpe jusqu'au sommet d'un sapin!...
XVII
Le Maître me demande si je connais la marche militaire qu'il a dédiée au roi de Bavière. Il a sur son piano un exemplaire du morceau, à quatre mains.
--Jouons-le, dit-il, mais je vous préviens que je joue très mal du piano.
Et moi donc!
Mais j'ai le sentiment qu'il ne faut pas me dérober, que cette minute rare, unique, doit à tout prix, s'enchâsser dans ma mémoire: jouer, à quatre mains, avec Richard Wagner, ne fût-ce que quelques mesures!
Il a pris la partie haute. C'est encore plus difficile pour moi, la basse!... Mais tant pis: je m'assieds bravement sur le tabouret, bien résolue à toute la tension d'esprit, à tout l'effort dont je suis capable.
Nous jouons, sans accrocs!... Je me fais l'effet dune somnambule qui marche dans une gouttière....
Il me semble que cela dure bien longtemps.
Enfin, à la troisième page, c'est Wagner qui s'embrouille et s'arrête, en déclarant que ça devient trop difficile.
--Comme vous allez bien en mesure! s'écrie-t-il.
Et il me complimente sur ma façon remarquable de rouler les trémolos.
C'est là une supériorité que je ne me connaissais pas et qui s'est certainement révélée pour la circonstance, à cet instant précis.
Mon trémolo est d'ailleurs resté célèbre à Tribschen--et même à Wahnfried.--Mais j'ai vécu sur ma réputation et je ne me suis jamais risquée, malgré les sollicitations, à le faire trembler de nouveau.
Wagner me fit présent de l'exemplaire, où j'avais si anxieusement déchiffré cette marche de cavalerie, et il écrivit au-dessus de la première ligne:
«A cheval! à quatre mains!»
XVIII
--Je vous annonce, s'écrie le Maître quand nous arrivons, que vous êtes invités, par moi, à faire une excursion de quelques jours dans un coin de la Suisse très intéressant: le pays de Guillaume Tell. L'itinéraire est tracé, tout est décidé.
Nous voici encore très confus, essayant de protester; mais madame Cosima me fait des signes et parvient à me dire, tout bas:
--Ne refusez pas: il serait fâché.... Et laissez-le tout organiser, tout conduire, tout régler, si vous ne voulez pas lui faire de peine.
--Le temps est beau, continue Wagner, il ne faut pas attendre. Si cela vous convient, partons demain.
--Avec joie, Maître.
--Alors, c'est entendu!... nous commencerons le voyage en voiture.... Nous irons vous prendre à l'Hôtel du Lac.
--A quelle heure?
--Ah! par exemple, il faut être matinal, pour éviter la grande chaleur: soyez prêts à cinq heures et demie.
--Cinq heures et demie!... nous serons prêts.
Le lendemain, au petit jour, en effet, deux calèches s'arrêtèrent devant l'Hôtel du Lac. Wagner était seul dans l'une; madame Cosima et sa fille Senta occupaient l'autre.
Vite, vite, nous descendons, encore un peu ensommeillés et prêts tout juste. Villiers, très ébouriffé, au lieu d'approcher des voitures, tâche de gagner la boutique de M. Frey, toute proche; mais l'aimable coiffeur n'est pas encore éveillé et son client désappointé est forcé de se passer de frisure. Il monte avec moi dans la voiture de Wagner qui prend la tête, et l'expédition se met en marche.
Quels chemins avons-nous parcourus? Quels paysages se sont déroulés pendant cette radieuse et mémorable matinée? Je serais incapable de le dire, car j'avoue que je n'ai rien vu. Quand on a regardé le soleil, on ne voit plus, pendant longtemps qu'une flamme qui s'interpose entre vos regards et toutes choses. C'était ainsi: la face du Maître me masquait la nature, je ne voyais qu'elle. Je me souviens très bien que les rayons obliques du soleil levant enveloppaient Wagner et posaient une lumière sur sa lèvre inférieure: cette lumière scintillait à chaque inflexion et ses paroles semblaient des étoiles.
Je l'avais interrogé à propos de Mendelssohn: les œuvres de Mendelssohn exerçaient sur moi une séduction, qui durait malgré mon exclusivisme wagnérien, ce dont j'avais un peu de honte.
--Mendelssohn est un grand paysagiste, me disait-il, et sa palette est d'une richesse sans pareille. Personne comme lui ne transpose en musique la beauté extérieure des choses. La grotte de Fingal, entre autres, est un tableau admirable. Il est savant, consciencieux et habile. Pourtant il n'arrive pas, malgré tous ces dons, à nous émouvoir jusqu'au fond de l'âme: on dirait qu'il ne peint que l'apparence du sentiment, et non le sentiment lui-même....
On devait atteindre, avant midi, une auberge où l'on essaierait de déjeuner, ou plutôt de dîner à l'allemande. Là, on abandonnerait les voitures et l'on continuerait le voyage en bateau à vapeur.
Pendant longtemps on côtoya un lac, très bleu entre ses rives vertes, c'est tout ce que j'ai pu retenir; puis on s'arrêta devant une maison assez banale qui bordait le chemin. Où était-ce? je ne sais pas ... une étude récente du Bædeker me fait supposer que cet endroit s'appelait Brunnen. De l'autre côté de la route, c'était le lac; et l'embarcadère des bateaux faisait presque face à la maison.
Rien n'indiquait une auberge, mais le Maître connaissait les êtres, et, tandis que nous gagnions, au premier étage, une chambre, meublée seulement d'une table ronde, de quelques chaises et d'un vieux piano, il alla conférer avec le propriétaire et combiner le menu.
Il revint triomphant et s'écria:
--Nous aurons _un druide_ de l'ancienne Gaule!
Le sens de ce terrible calembour ne fut pas tout de suite saisi; le fou rire nous tint longtemps quand nous eûmes compris qu'il s'agissait d'une truite.
Deux fenêtres de la pièce où nous étions faisaient face au lac; une troisième, latérale, était ouverte et donnait sur une cour, où un forgeron travaillait.
Wagner écoutait le choc vibrant du marteau sur l'enclume.... Tout à coup, il ouvrit le piano et se mit à jouer le motif de _Siegfried_ forgeant l'épée.... Aux mesures où la lame est heurtée, il s'arrêtait, et c'était le forgeron qui, sans le savoir, avec une étonnante précision, frappant le fer, complétait le thème.
--Vous voyez disait le Maître comme j'ai bien mesuré le temps et comme le coup tombe juste!
Mais «le druide» fit son entrée et il fallut lui rendre les honneurs qu'il méritait.
XIX
Wagner était un admirable organisateur; le café pris, les cigarettes fumées, le bateau à vapeur siffla et il n'y eut que la chaussée à franchir pour s'embarquer.
Que dire encore de cette traversée? sinon qu'il y a des moments de la vie où la nature s'illumine de la clarté que l'on porte en soi, où l'air semble plus limpide, le ciel plus lumineux, l'eau plus transparente, où tout vibre harmonieusement, dans le décor qui enveloppe votre joie?...
Certes il n'y eût jamais pour moi de lac aussi bleu entre d'aussi fraîches collines, et pourtant je ne les voyais pas. Les yeux du Maître, ses prunelles rayonnantes, où se fondaient les plus belles nuances du saphir, c'est cela que je regardais, et je disais à madame Cosima, qui pensait tout à fait comme moi:
--A présent seulement, je comprends cette félicité du paradis, si vantée par les croyants: voir Dieu face à face!...
Le soleil couchant allumait un ciel d'apothéose quand le bateau stoppa, à la station dernière. Le lac, il me semble, finissait là, et le petit port où nous abordions s'appelait, je crois, Treib, d'où l'on monte à Seelisberg.
J'ignorais tout de la vie antérieure de Richard Wagner; je ne savais rien de sa condamnation politique, de son exil, et de son long séjour dans ce pays où il nous conduisait; je n'avais aucune idée des épreuves qu'il venait de subir, des déchirements qui avaient précédé pour lui l'heure présente, l'accalmie consolatrice, le renouveau sentimental, ce temps heureux, enfin, pendant lequel j'avais le bonheur de le rencontrer, si plein de joie, d'énergie et de sérénité.
Je fus donc d'autant plus surprise--délicieusement surprise--par la scène qui suivit son débarquement. Avant qu'il eût mis le pied sur la rive, il avait été reconnu. Aussitôt un rassemblement se forma: les bateliers, les habitants, les gens du peuple accoururent et, avec un enthousiasme extraordinaire, acclamèrent Richard Wagner, lui pressant les mains, baisant ses vêtements, dans une sorte d'adoration. Le Maître remerciait en riant, les yeux humides; il nous entraîna vite hors des groupes.
--Les braves gens! disait-il, ils ne m'ont pas oublié encore.
Alors il nous raconta ce qu'avait été pour lui cette terre d'exil.
--J'y suis arrivé comme un criminel, chassé de sa patrie, ne sachant où se réfugier. C'est dans ce village même que je vins d'abord. Le soir, au moment où, triste et abattu, j'allais m'endormir dans une chambre inconnue, un chœur d'hommes éclata sous ma fenêtre, accompagné par des cuivres et des harpes. M'étant rhabillé, j'ouvris les volets et je vis sur le lac plusieurs barques illuminées, chargées d'hommes qui chantaient. Avec quelle émotion je les écoutai! Ils chantaient de ma musique, des fragments de mes opéras! Je n'y pouvais croire. Comment! tandis que je fuyais une patrie qui me haïssait, dans ce village perdu, j'étais aimé, on connaissait mes œuvres et on me souhaitait ainsi la bienvenue?... J'ai vécu quelque temps parmi ces braves Suisses et je leur garde une profonde reconnaissance, car, à l'instant où je désespérais, il m'ont rendu la foi et l'espérance.
Wagner parlait d'une voix grave et émue, mais son rire sonna clair quand il ajouta:
--C'est pour cela que vous serez mal couchés, ce soir, et que vous aurez un souper médiocre. Vous ne me permettriez pas de vous mener à une autre auberge que celle d'où j'ai emporté un tel souvenir.
XX
L'auberge était très ordinaire, en effet, mais admirablement située, au pied des montagnes, tout au bord d'un autre lac, dont le couchant faisait une cuve d'or.
Quand on eut pris possession des chambres et commandé le souper. Wagner proposa une promenade en barque, et d'aller jusqu'à une source jaillissant du rocher et qui avait toutes sortes de vertus, entre autres, celle de donner l'oubli à celui qui buvait de son eau.
L'aubergiste lui-même gréa pour nous son bateau et s'offrit à nous conduire. D'un coup de gaffe, il le lança sur cette nappe lumineuse qu'il déchira et tacha d'ombres bleues.
Wagner commença à chanter, puisqu'on était au pays de Guillaume Tell:
Accours dans ma nacelle, Timide jouvencelle...
Mais nous ripostâmes par des thèmes du _Vaisseau Fantôme_, puis de _Lohengrin_. Le Maître se mit de la partie et attaqua le chant du Mousse de _Tristan_. Tous les motifs du premier et du troisième acte, ayant trait au navire, furent passés en revue. _L'Or du Rhin_ eut son tour, et enfin Wagner s'écria:
--Nous avons épuisé toute ma musique aquatique!
Les montagnes descendaient presque à pic vers le lac; on était arrivé à la source qui jaillissait du roc. Madame Cosima avait envie de goûter à cette eau; moi, je déclarai n'en pas vouloir, si elle était susceptible de me faire oublier l'admirable journée que nous venions de passer.
Le ciel éteint, tout s'obscurcissait et nous voguions maintenant sur de grandes ombres: Wagner jugea plus prudent de ne pas débarquer et de retourner à l'auberge, où le souper nous attendait.
XXI
Recueillis et silencieux, assis autour du Maître, après le souper, sur la terrasse de l'auberge, nous subissons l'impression grave et reposante de la nuit, venue très vite entre ces hautes montagnes qui nous enferment. Seuls quelques reflets dénoncent le lac, presque invisible.