Le collier des jours: Le troisième rang du collier
Part 2
Une large baie fait communiquer le salon avec une pièce étroite et longue, toute tendue de velours violet, sur lequel s'enlève la douce blancheur de statuettes en marbre. Ce sont les héros des œuvres du Maître: Tannhäuser faisant vibrer la lyre et entonnant l'hymne passionnée qui glorifie Vénus; Lohengrin, pareil à un archange, tirant son épée pour défendre l'innocence; le chevalier Tristan, qui croit boire la mort et vide la coupe où bouillonne le philtre d'amour; Walther du Pré des Oiseaux, et le dernier né, le jeune et téméraire Siegfried, tenant entre ses doigts l'anneau fatal!...
Des panneaux, don du roi Louis de Bavière, retracent quelques scènes des Nibelungen. Dans une niche, un bouddha doré, puis des brûle-parfums chinois, des coupes ciselées, toutes sortes d'objets précieux et rares. Dans un coin, deux guéridons recouverts de vitres qui protègent des essaims de papillons magnifiques, aux grandes ailes d'azur et de pourpre.
--Cette collection de papillons vient de l'Exposition universelle de Paris, dit le Maître, en riant. Voilà ce qu'un artiste a trouvé le plus à son goût, au milieu de l'amas des productions dues à l'effort prodigieux du travail de l'humanité....
Revenus dans le salon, notre causerie se prolonge, sans contrainte. Le Maître nous éblouit par le charme de sa parole, sa verve, sa gaîté, son esprit incomparables.
Il nous semble, néanmoins, qu'il est temps de nous retirer. Nous avons débarqué à Tribschen vers cinq heures, maintenant le jour s'assombrit: il doit être tard, c'est l'heure du dîner, et nous avons la plus grande peur d'être indiscrets et gênants.
Mais, devant notre mouvement de retraite, on se récrie avec une si sincère cordialité, on nous retient avec une insistance si affectueuse, que nous nous rasseyons, tout heureux. Les enfants disent bonsoir à tout le monde et vont se coucher. On apporte des lampes et le temps s'écoule délicieusement....
Et pourtant, ô honte! nos estomacs en détresse nous tiraillent et nous reprochent de les oublier par trop. Avant de quitter Bâle, ce matin, nous avons déjeuné, trop tôt et sommairement. Il y a joliment longtemps!
Notre hôte ne nous a pas invités à dîner.... Cependant, puisqu'il nous retient!... Il paraît que l'on dîne tard à Tribschen....
Vers neuf heures, la porte s'ouvre, un domestique s'avance: enfin!...
Non!... il porte un plateau!... c'est le thé, accompagné de fallacieux biscuits secs....
Nous échangeons des regards rieurs. Bah! qu'est-ce que cela fait? Nous souperons à l'hôtel....
A onze heures et demie, il faut bien s'en aller. Mais comment? par le lac?... est-ce qu'on trouve encore des barques?
--Non, non, par terre: la voiture est attelée, dit Wagner; on va vous reconduire.
De l'autre côté de la maison, sur le seuil du vestibule, les adieux se prolongent. On nous fait promettre de revenir le lendemain, mais de meilleure heure, pour pouvoir nous promener dans le jardin et voir un peu la campagne....
A travers l'inconnu et la nuit noire nous roulons maintenant, tout illuminés de joie.
--Dans la voiture de Wagner!... est-ce que c'est possible? s'écrie Villiers en caressant les coussins.
Et nous parlons tous à la fois, reprenant chaque détail de cette journée inoubliable.
Pourtant la faim nous tracasse de plus en plus: quel souper tout à l'heure, à l'hôtel du Lac!...
Un garçon somnolent se lève de son lit de camp pour nous ouvrir la porte.
--Peut-on manger? lui crions-nous.
Ce n'est pas son affaire: il n'en sait rien, se recouche et ronfle.
Nous voilà errant par l'hôtel, tournant les boutons de portes fermées à clé, nous pendant aux sonnettes: rien! le silence, la solitude, le sommeil.... Eh bien, nous voulions affronter le martyre pour la cause que nous défendions: est-ce que nous allons nous plaindre pour un jour de jeûne?... Oh! non!... Puisqu'on ne peut l'éviter, cette épreuve nous plaît, à présent; elle nous semble juste et symbolique: l'estomac vide, nous écouterons mieux chanter la joie de notre cœur, l'ivresse de notre esprit.... Très heureux, nous nous couchons, espérant revoir en rêve, là-bas, sur le lac bleu, le promontoire sacré où nous retournerons demain....
IV
Combien cette seconde journée, qui se levait toute bleue et ensoleillée, était riante pour nous! Quelle plénitude de joie! quel avenir glorieux! Nous connaissions Richard Wagner et il nous connaissait! «Venez demain de bonne heure», nous avait-il dit; cela, c'était plus et mieux que de la politesse: les disciples plaisaient au maître, nous en avions le pressentiment délicieux.
Mais il fallait, tout de même, ne pas arriver trop tôt à Tribschen, et, jusqu'à une heure convenable, trouver le moyen d'occuper le temps.
Villiers, qui voulait être très beau, s'était mis en quête d'un coiffeur, et, il fixa son choix sur un certain M. Frey.
Une fois installé, la serviette au cou, les joues barbouillées d'écume de savon, le patient, tout à son rêve, se souvint d'une phrase de Wagner,--une phrase de la lettre qu'il m'avait écrite à propos des _Maîtres Chanteurs_; «Mon barbier me disait, l'autre jour, que ce morceau lui avait plu de préférence....» Les barbiers lucernois étaient donc wagnériens?... Alors on pouvait causer: sans hésiter, Villiers entama avec M. Frey, une dissertation sur la musique de l'avenir.
Le Figaro suisse s'en tira de son mieux, et, la causerie s'étant prolongée, Villiers sortit de l'officine frisé menu comme un bonnet d'astrakan.
Ainsi accommodé, il me rejoignit sur le quai, au bord du lac, et, pour user notre impatience, nous nous mîmes à rôder, entre les ballots et les paquets de cordages.
Mon compagnon fredonnait un motif de l'ouverture des _Maîtres Chanteurs,_ qui l'enthousiasmait de plus en plus. Il insistait pour me décider à chantonner, en même temps que lui, le second motif qui se combine avec le premier.
--En pleine rue, comme cela?... On va nous jeter deux sous!... Ecartons-nous au moins des passants.
Et nous voici enjambant des madriers, des matériaux de construction, pour gagner un coin désert.
Villiers est ravi de nos fredons qu'il faut recommencer plusieurs fois. Sa vive imagination supplée à tout ce qui manque: il croit entendre l'orchestre.
Brusquement il tombe en arrêt sur je ne sais quoi; ses clairs yeux bleus s'ouvrent plus larges, ne clignent plus, et il se met à rire.
--Qu'est-ce que c'est que ce mot extraordinaire: _Dampfschifffahrtgesellschaft!_
En effet, ce mot apparaît, en gros caractères, sur une planche peinte en blanc, haut portée par deux poteaux fichés en terre.
--Six voyelles contre vingt-deux consonnes, et un seul mot! s'écrie Villiers; qu'est-ce qu'il veut dire, ce mot?
En réunissant nos vagues notions d'allemand nous présumons qu'il signifie: «Compagnie des bateaux à vapeur», et que c'est là l'embarcadère. En effet, au delà des poteaux réunis par la planche, qui figurent avec elle un chambranle de porte, il y a un escalier en bois qui mène à un ponton. L'eau bleue clapote contre les pilotis, les cygnes naviguent à l'entour, et les voiles, aussi blanches que leurs ailes, cinglent vers le lointain, vers le promontoire, que le soleil, là-bas, en ce moment, couvre d'un brouillard d'or....
--Quelle heure est-il?
A chaque instant cette question revient. Il est temps enfin de rentrer à l'hôtel du Lac, pour le «dîner».
Ici, ce n'est pas comme en France: on «dîne» à une heure, très copieusement, et, si l'on veut, on soupe à huit, très légèrement. Cela nous fait comprendre pourquoi, hier, il nous a semblé qu'on ne dînait pas à Tribschen.
V
Nous arrivons. Les enfants accourent au-devant de nous. On nous attend au salon.
Quel accueil! quelle cordialité sincère! Déjà nous ne sommes plus les inconnus d'hier: Cos aboie à peine, et Russ, le terre-neuve noir, sans se lever du perron où il est couché, balaie lentement la pierre du panache de sa queue, pour nous témoigner sa sympathie.
Avec quel plaisir, dans la pénombre reposante, nous respirons de nouveau l'atmosphère au parfum discret de ce salon! Il faut bien s'asseoir, pour se reposer un peu; mais le Maître, plein d'entrain et de bonne humeur, reste debout. Il s'efforce de comprendre les propos, débordants d'enthousiasme, entrecoupés de rires, dont l'enveloppe Villiers de l'Isle-Adam, et s'imagine que, s'il n'en saisit pas bien le sens, il en faut accuser sa connaissance imparfaite du français. Aucun de nous n'ose lui dire qu'en écoutant Villiers il en est ainsi pour tous, qu'il entortille le plus souvent ses idées en des spirales de phrases inintelligibles, à travers lesquelles fusent des lueurs et des scintillements. Avec un peu d'habitude, on ne prend garde qu'à ces clartés; mais le Maître ne sait pas.
Alors il raconte, comme pour s'excuser, un incident que son incompréhension du français a causé naguère, alors qu'il habitait Zurich.
Un chef d'orchestre, alsacien ou belge, ayant en tout cas un accent spécial, lui parlait des diverses façons de diriger et blâmait certaines routines, néfastes à son avis, et il appuyait son dire par ces mots qu'il répétait avec insistance:
--C'est comme je vous assure....
Wagner entendait: «C'est comme chez vous, à Zurich».
Agacé d'abord par cette affirmation peu courtoise, il finit par se fâcher tout à fait et défend, avec véhémence, l'orchestre de Zurich, que lui-même a dirigé quelquefois.
L'interlocuteur ne s'explique pas comment il a provoqué cette colère: il est consterné, s'excuse, balbutie, et il faut un temps infini pour s'entendre.
Au souvenir de ce quiproquo, le rire de Wagner sonne clair et vibrant, et, de bon cœur, nous rions avec lui.
VI
Le Maître s'est mis au piano.
Il nous raconte le poème de _Siegfried_, sur lequel il compose, en ce moment. Il joue les thèmes à mesure, déclame, chante, avec un entrain, une violence incomparables, une expression si parfaite que l'on croit voir le drame se dérouler. A l'instant où le héros, qui vient de reforger l'épée, fend d'un seul coup l'enclume et que Mime, d'épouvante, tombe à la renverse, Wagner se lève et disparaît presque entièrement dans le grand rideau de satin violet, pour nous mieux faire comprendre l'effroi du gnome. Il en ressort en riant et déclare que, «n'étant pas du tout pianiste, cette musique de l'avenir est trop difficile pour lui».
--Je me tirerai mieux du second acte, dit-il.
Et il nous révèle toute la scène de l'oiseau, d'une façon tellement délicieuse que jamais aucune exécution, même au théâtre, ne pourra nous rendre l'impression ressentie ce jour-là.
VII
La chaleur est un peu tombée. Nous voici parcourant les allées du jardin, au bord des tendres pelouses. Le Maître veut nous montrer son domaine.
Autour de nous les enfants courent, avec des rires et des cris joyeux. Russ, le grand terre-neuve noir, bondit en avant, ramasse des pierres, qu'il nous apporte d'un air engageant, désireux d'entamer une partie; mais Wagner s'attriste de ce jeu:
--C'est une funeste habitude que je lui ai donnée là: je ne peux plus l'en corriger et il s'abîme les dents sur les pierres.
Le Maître marche rapidement, il me guide vers un kiosque élevé, d'où la vue, dit-il, est superbe.
Le lieu est ravissant, en effet. Une houle de verdure, où la maison semble submergée, moutonne des coteaux aux vallons. Tout en bas, le lac, d'un azur limpide, où volent quelques voiles blanches, reflète les teintes d'améthyste des hauts sommets. Une lumière subtile baigne le recueillement de cette nature majestueuse.
Richard Wagner, les deux mains sur la balustrade rustique du kiosque, droit, silencieux, a cette expression grave et solennelle qui lui vient subitement lorsqu'une émotion profonde l'atteint.
C'était lui que je regardais maintenant, et ce fut un instant inoubliable: ses yeux, du même bleu que le lac, très ouverts, presque fixes, semblaient boire ce tableau, d'où rayonnait pour eux un monde de pensées. Ce refuge, cette retraite exquise, créée par la tendresse d'une amie bien-aimée, qui avait su tout braver et faire face, tête haute, à la réprobation du monde, pour venir consoler celui à qui elle s'était vouée tout entière, quand il était le plus cruellement pourchassé par les injustices de la vie, cette chère solitude, égayée par des rires d'enfants, où les coups du destin ne lui arrivaient plus qu'à travers un rempart d'amour, c'était avec une gratitude attendrie qu'il la contemplait.
Il comprit que j'avais suivi sa méditation, car il la continua tout haut:
--Et cependant, dit-il, ce coin de terre, si plein de souvenirs, ne m'appartient pas.... Mais j'ai l'idée d'acquérir un petit bout de terrain, justement de ce côté-ci, pour que plus tard les enfants puissent y revenir et conservent quelque chose de ce nid de leur enfance.
Ce désir ne fut pas réalisé. Le Maître, sans doute, y renonça.
VIII
Madame Cosima et nos compagnons nous rejoignent et nous marchons longtemps dans le jardin sans limites.... Mais la journée s'avance: il ne faut cependant pas abuser. Nous voulons prendre congé: on se récrie et, nous avouons, en riant, notre jeûne de la veille, notre coupable habitude de dîner le soir. Alors le Maître manifeste un vrai chagrin; il ne se pardonne pas d'avoir oublié que les habitudes françaises sont autres que celles de la Suisse allemande. Nous sommes touchés, autant que honteux, d'avoir provoqué une pareille émotion, qui nous révèle pourtant la sensibilité aiguë et la délicate bonté de cet homme si calomnié.
--A partir de demain, s'écrie-t-il, un souper sera servi tous les soirs, ici, et il faudra bien m'absoudre!
IX
Au fond du salon de Tribschen, à gauche en venant du jardin, une lourde portière, soulevée par une cordelière, laissait apercevoir une très petite pièce, dont je ne pouvais approcher sans une vive émotion: c'était le sanctuaire, le saint des saints, le cabinet de travail de Richard Wagner!
Des draperies sombres, un demi-jour recueilli, deux parois que recouvraient des rayons de bibliothèque chargés des plus belles œuvres: musique, poésie, littérature, philosophie; un piano d'une forme spéciale (un autel presque), muni de tiroirs et plan comme une table; un seul tableau: le portrait de Louis II, le royal ami, l'archange sauveur:--«Celui qui, disait Wagner, semble m'avoir été envoyé du ciel!» Qu'il était beau, ce fin visage, dont le teint bistré sous les cheveux noirs faisait ressortir encore la clarté splendide des yeux d'un bleu polaire, rayonnants d'enthousiasme, des yeux vraiment surnaturels.
Tous, nous l'aimions, ce jeune homme, nous le considérions comme notre roi, notre chef et notre allié, puisqu'il avait la même foi que nous-mêmes et, comme nous, rang d'apôtre. Nous étions nés pour la même mission: affirmer la divinité d'un homme de génie, être les miroirs réfléchissant pour lui l'éblouissement de ses rêves, lui donnant la certitude de sa splendeur, les soldats prêts à recevoir pour sa défense les horions et les insultes, et qui joyeusement seraient tombés pour sa gloire. Et ce roi, plus que nous, était fort pour le combat; son sceptre valait mieux que nos poings.
Quelquefois, s'échappant de la cour, l'ami royal venait, seul et incognito, à Tribschen, pour souhaiter la fête du Maître, ou lui apporter une bonne nouvelle. Comme la maison était peu vaste, c'est dans cette petite pièce qu'on lui dressait un lit de camp, et il passait quelques jours ici, tout heureux, exigeant d'être traité comme un humble disciple.
Wagner m'a surprise, aujourd'hui, au seuil de ce cabinet de travail, de ce sanctuaire, dans lequel je n'osais pas pénétrer, considérant le piano, les feuillets épars, où l'encre n'était pas séchée, me sentant troublée au dernier point par les détails humains de ce qui était pour moi si évidemment surhumain. Et je fus oppressée, jusqu'à perdre le souffle, d'entendre, tout à coup, à quelques pas de moi, sonner la voix et le rire de celui qui m'apparaissait dans la perspective des siècles, auprès d'Homère, d'Eschyle, de Shakespeare, de celui que j'aurais élu encore au milieu des plus grands!...
--Comme vous êtes enthousiaste! s'écriat-il: il ne faut pas l'être trop, car cela nuit à la santé!
Il voulait plaisanter, mais la lumière attendrie de ses yeux me disait assez ce que voilait son rire.
X
--Ce matin, me dit Wagner, mon domestique, Jacob, m'a déclaré qu'il faudrait me passer de lui, toute la journée, parce qu'il allait à Zug.
--«Zug»!... ce mot est en effet sur toutes les lèvres lucernoises, nous l'entendons à chaque instant, et je croyais que c'était une exclamation, un juron anodin, familier aux Suisses, quelque chose comme «zut!»...
--Pas du tout: Zug est une petite ville, toute proche d'ici.
--Et qu'a-t-elle de si attrayant?
--Pas grand'chose, en temps ordinaire. Mais vous ne savez donc pas?... le tir fédéral est ouvert ... à Zug!... C'est l'événement qui porte à son comble l'enthousiasme de tous les cantons.... Cent mille francs de prix ... trente mille carabines réunies.... Sérieusement, c'est assez curieux, et vous devriez allez voir ce drôle de spectacle.
Ce fut donc pour obéir au conseil du Maître, et non sans regret de le quitter, que nous descendions, quelques heures plus tard, à la gare de Zug.
XI
Une poule au milieu de ses poussins, c'est la première impression que nous donne la petite ville de Zug, avec son clocher qui se hausse, entouré de maisons basses. Comme fond, le velours vert du dernier repli des montagnes qui, de là, s'étagent jusqu'aux lointains neigeux, roses et mauves. Lorsqu'on approche du bourg, son aspect change: on ne voit plus qu'une vieille porte fortifiée, ayant en son milieu un cadran énorme. De grands drapeaux, qu'une brise très faible soulevait lentement, et les bannières multicolores de tous les cantons de la Suisse, s'accrochaient à chaque angle du haut toit, orné de clochetons, qui surmonte cette porte; des guirlandes de feuillages festonnaient, en contrariant sa courbe, l'ogive percée dans l'antique bâtisse; et, quand on avait franchi la voûte, la rue où l'on débouchait donnait l'illusion d'une rue chinoise, avec ses maisons d'inégale hauteur et sa perspective de banderoles bariolées.
Mais il fallait prendre une autre route pour gagner la plaine où le tir fédéral était établi: un vacarme effroyable guidait sûrement de ce côté-là.
Des baraques foraines, dans la prairie fraîche; une foule, souriante et grave, qui processionne; de ci, de là, des costumes pittoresques, portés par les naturels des quelques cantons fidèles encore aux vieux usages.
Des Bernoises à l'ample jupe froncée, à demi cachée par le tablier de soie couleur gorge de pigeon, au long corsage de velours noir, retenu par des chaînes d'argent sur la gorgerette plissée, avec, dans leurs cheveux, de grandes épingles historiées. Des Fribourgeois, vêtus de culottes courtes, de vestes brunes, coiffés de larges chapeaux et s'appuyant sur des bâtons noueux. Il y avait même quelques Tyroliennes, venues de loin par curiosité et qui égayaient les yeux avec leurs robes de couleurs vives, leurs étroits tabliers tricolores, leurs chapeaux pointus en feutre noir, agrémentés de galons d'or et posés très bas sur le front.
Nous sommes, à présent, au centre même du bruit, et c'est comme dans une effroyable bataille. Le sifflement des milliers de balles, qui cinglent l'air sans discontinuer, produit sur le tympan l'effet le plus bizarre: on se croit enveloppé d'un réseau de fils de fer, vibrants, qui se croisent, s'enchevêtrent, forment un treillage, et l'illusion est si complète que l'on n'ose plus avancer, de peur de heurter ces fils.
Des hangars partagés en _boxes_, orientés dans différents sens, divisent la plaine, et dans chaque _box_, des hommes affairés chargent hâtivement des carabines qu'ils passent au tireur, aperçu de dos, visant une cible lointaine.
Inconscients, nous nous laissons pousser dans un des _boxes_, et, là, un Suisse, avec la familiarité cordiale qui convient dans un pays libre, crie quelque chose à l'oreille de Villiers, qui n'entend pas. Mais on lui met entre les mains une carabine, et le voici, à son tour, épaulant et visant longuement.
Que s'est-il passé? On n'a pas entendu la détonation, à travers le tintamare; mais une agitation, une émotion joyeuse éclatent tout à coup, et là-bas, la cible, mue par un ressort, s'agite et salue le vainqueur: Villiers a fait mouche!...
On l'entraîne. Des êtres munis de formidables trombones surgissent et, sur deux files, lui font cortège: à leurs joues qui se gonflent et s'empourprent on devine, plutôt qu'on ne l'entend, une triomphale fanfare.
On s'arrête devant un kiosque peinturluré, entouré de vitrines, où s'étalent les objets offerts comme prix aux plus habiles tireurs.
Il y a un portrait de Garibaldi, encadré; une paire de lunettes d'or; un couvert d'argent; une collection de pièces de cent sous à l'effigie de Louis-Philippe, disposées en forme d'étoile dans un écrin,--et beaucoup d'autres merveilles, parmi lesquelles Villiers n'a qu'à choisir, mais, suffoqué par le fou rire, il n'arrive pas à se décider.... Enfin il décroche un collier en corail et le fourre dans sa poche, tandis qu'on fixe à son chapeau une médaille commémorative, qui luit au milieu d'un flot de rubans.
Le triomphateur voudrait se dérober, mais le cercle des joueurs de trombone l'enserre et il faut aller à un pavillon consacré à Bacchus, où un commissaire de la fête, monté sur une table, lui tend solennellement la coupe glorieuse, pleine d'aigre vin de Sarli, qu'il doit vider, d'un trait, en dissimulant une grimace douloureuse....
Le soir, à souper, Wagner, se réjouit beaucoup de l'aventure, et pour fêter l'habile tireur, il débouche du Champagne:
--Il est excellent, dit-il, c'est mon ami Chandon qui me l'envoie.
XII
Mes compagnons, ayant des articles à écrire, étaient restés, ce jour-là, à l'Hôtel du Lac; j'arrivai seule à Tribschen, très peu après le dîner de deux heures, avec l'inquiétude de venir, peut-être, trop tôt.
Le ciel pur faisait le lac tout bleu et les fraîches verdures des rives se miraient, comme d'ordinaire, dans l'eau tranquille. Je débarquai à la pointe du promontoire, tout au bout du jardin, sous le petit hangar qui abritait les marches de bois. Comme il n'y avait ni porte, ni portier, ni cloche, je pus entrer sans avoir été signalée; tout doucement, je commençai de gravir vers la maison, et, craignant de trouver mes hôtes encore à table, je fis un assez long détour. Je pris un charmant sentier, très ombreux, qui suivait le rivage du lac; il s'escarpait très vite, et la pente qui, couverte de buissons, dégringolait vers l'eau, avait un aspect de petit précipice très pittoresque, et rien n'était plus agréable à voir que les taches d'azur formées par le lac à travers l'emmêlement des branches. Les enfants avaient appelé ce coin, où, par crainte des chutes, on leur interdisait d'aller seuls, «le parc aux brigands», et l'on en racontait long sur les drames qui devaient s'y passer, quand le soir tombait.
Au moment où j'allais sortir du couvert des arbres, l'aînée des fillettes m'aperçut et courut à moi, en me faisant des signes étranges pour me recommander le silence et le mystère. Quand elle m'eut rejoint, elle m'entraîna, toujours sans parler, à travers les massifs, où je faillis laisser mon chapeau, vers une sorte de cabinet de verdure, tout proche de la maison, où l'on avait servi le café.
Le maître était là, assis dans un fauteuil de jonc, fumant un cigare. Cosima, debout, regardait par les interstices des buissons et me fit signe de ne pas parler; mais Wagner, en me jetant un regard farouche, dit à demi-voix!
--Comment! c'est vous qui m'amenez ces gens-là?
--Quelles gens?
Cosima m'appela, d'un geste, près d'elle, et je pus voir pour quelle raison mes hôtes bien-aimés gardaient cette attitude craintive et ce silence.
Devant le perron de la maison, une calèche, pleine de touristes, était arrêtée.