Le collier des jours: Le troisième rang du collier
Part 12
--Comment, madame, vous ne me remettez pas? Vous me connaissez pourtant très bien: nous nous sommes rencontrés dans le monde et je suis venu une fois chez vous à une soirée. D'ailleurs, voici ma carte.
--En effet ... oui, je crois me souvenir; vous ne m'êtes pas tout à fait inconnu.... Mais quel grave événement peut vous amener chez moi aussi tard?
--Oh! rassurez-vous il n'y a rien de grave, rien du tout. Je passais, par hasard, devant votre maison, j'ai levé le nez, j'ai vu de la lumière à votre fenêtre. Je me suis dit: «Tiens, je dois une visite à cette dame, une visite très en retard même, et qui ne peut plus être remise.... Comme ça se trouve! Justement, je n'ai pas sommeil, et, puisqu'elle veille, elle aussi, c'est qu'elle n'a pas sommeil non plus. Ça va lui faire plaisir de me voir et de passer quelques heures à bavarder spirituellement avec moi.
--Quelques heures!...
--Mais je vous en prie, ne vous gênez pas pour moi! Ne restez pas debout; asseyons-nous: on est mieux pour causer.
--Mais enfin, monsieur, il est fort tard!
--Oh ne vous inquiétez pas de cela, je ne suis pas pressé le moins du monde.
Et l'intrus entame un interminable et oiseux bavardage, malgré l'impatience de la dame, qui ne cache pas sa mauvaise humeur et ne répond qu'ironiquement, du bout des lèvres. Enfin elle déclare:
--Je crois vraiment, que vous n'êtes pas dans votre bon sens.
--Comment! vous vous imaginez que je suis gris? Ah bien! voilà une chose impossible. Figurez-vous que j'ai dîné en famille: un dîner frugal, sévère, dont je garde un très mauvais souvenir, je vous prierai même, à ce propos, d'être assez bonne pour me donner un cure-dent!
--Un cure-dent!
--Oui, parfaitement: cela me rendrait service, parce que, à ce dîner, j'ai mangé du veau et il m'en est resté dans les dents: c'est extrêmement désagréable, surtout quand on n'a pas de cure-dent.... Voyez-vous, c'était un veau de famille, filandreux, coriace et salé.... Ah! tellement salé que je meurs de soif, et vous seriez tout à fait aimable en me faisant servir quelques boissons.
Pendant le dernier entr'acte, on avait débouché du champagne;. Wagner, qui s'amusait comme un enfant, fit tout à coup irruption sur la scène en criant:
--Voilà! voilà!...
Et c'est lui-même qui nous versa le vin mousseux!
Alors Servais devint épique:
--C'est très curieux, madame: vous avez un maître d'hôtel qui ressemble, d'une façon singulière, à un compositeur dont on parle beaucoup depuis quelque temps un certain Richard Wagner. C'est un extravagant, un enragé, qui fait de la musique épouvantable, des charivaris dignes des cannibales, et qui appelle cela «la musique de l'avenir....»
Et il débitait, sans trembler, toutes les venimeuses âneries qui avaient cours alors. Et finalement:
--A ce qu'il paraît, c'est une musique où il n'y a pas d'airs. Cependant, à ce propos, quelque chose m'étonne; ce compositeur a fait représenter, à Paris, un prétendu opéra, qui, naturellement, a été sifflé de la belle manière et les plaisanteries les plus spirituelles ne tarissent pas sur ce sujet; une, entre autres, que vous pourrez peut-être m'expliquer. On dit: «Il m'ennuie aux récitatifs et il me tanne aux airs[1]....» Mais puisqu'il n'y a pas d'airs?... Et puis «tanne» qu'est-ce que cela peut bien signifier?...
Alors la dame exaspérée:
--Monsieur!... «tanner» est un mot d'argot, qui veut dire: «importuner», «impatienter», «ennuyer», pour parler poliment.... C'est, par exemple, ce que vous faites ici, en ce moment. J'ai donné la preuve, moi, d'une patience extraordinaire, parce que je suis très bien élevée; mais vous venez de mal parler d'un homme que je tiens pour le plus grand génie qui ait jamais existé: cela, je ne le supporterai pas. Vous avez blessé mes plus chères convictions. Vous êtes un idiot et un goujat, et j'ai enfin le plaisir de vous mettre à la porte, en vous enjoignant de ne jamais revenir chez moi.
Wagner riait aux larmes.
Il fallut expliquer, au milieu des bravos et des rappels, que le mot de la charade était _tarlatane_:--une dame en robe de tarlatane ... un monsieur qui «tard la tanne....»
Quand, après avoir repris une tenue correcte, nous redescendîmes l'escalier, pour rentrer au salon, le Maître vint à notre rencontre, et, feignant de ne pas nous avoir reconnus sous nos déguisements:
--Mon Dieu! s'écria-t-il, où donc étiez-vous? Pourquoi arrivez-vous si tard? Il est venu ici une troupe de comédiens prodigieux, qui nous ont joué une pièce incroyablement drôle.... Quel malheur que vous les ayez manques! Jamais on ne reverra une chose pareille!...
Quant aux dignes visiteurs, cause première de cette unique représentation, graves, impertubables, droits sur leur siège, dans leurs sévères costumes, ils n'avaient pas bronché, écoutant attentivement, regardant de tous leurs yeux, mais comprenant, sans doute, fort peu.
Ils sont, je crois, restés persuadés que c'était là une œuvre nouvelle du Maître, quelque fragment inédit, peut-être, de _l'Anneau du Nibelung!_
[1] Allusion, du temps, au _Tannhäuser._
LX
Encore une fois, la soirée des adieux!
Pour en adoucir l'amertume, Wagner prend une partition et va vers le piano.
--Aujourd'hui, dit-il, nous allons absoudre _les Maîtres Chanteurs_!
Le Maître a l'idée, malgré mes efforts pour le convaincre du contraire, que je n'aime pas _les Maîtres Chanteurs_: la vérité est que je les connais fort mal, par quelques fragments exécutés aux Concerts populaires ou joués au piano. Ce que j'en connais m'enchante, mais Wagner ne le croit pas.
--Je ne veux pas que vous méconnaissiez cette œuvre, dit-il, en ouvrant le volume.
Et, pendant plusieurs heures, il parcourt la partition, jouant, expliquant, commentant avec une merveilleuse complaisance.
La musique des _Maîtres Chanteurs_ est particulièrement difficile à jouer au piano et Wagner n'est pas très habile pianiste. Richter le sait: aussi est-il extrêmement agité et suit-il le jeu du Maître avec anxiété. Il connaît, lui, les passages les plus arides, il pressent l'accord que la main trop petite du Maître ne va pas pouvoir embrasser. De temps à autre, il ne peut s'en empêcher: il se précipite au clavier, sauve un effet qui allait manquer, complète une harmonie, frappe un accord, par-dessus les doigts qui hésitent.
Je ne suis pas sûre que cette intervention de terre-neuve n'agace pas un peu Wagner.... Elle est bien inutile, d'ailleurs, car aucun virtuose n'aurait pu rendre, comme le fait l'auteur, le sens profond et l'intime délicatesse de son œuvre. Oh! quelle joie! quelle reconnaissance! Les _Maîtres Chanteurs_ sont absous, Wagner n'a plus de doutes.
Maintenant on ébauche des projets. Servais est en relations d'amitié avec le directeur du Théâtre de la Monnaie à Bruxelles, et aussi avec Brassin, directeur du Conservatoire, qui est un wagnérien fanatique: on pourrait, si le Maître le permet, essayer d'organiser des représentations de _Lohengrin_ à Bruxelles, avec Richter comme chef d'orchestre.
--Si Richter peut gagner quelque argent en cette affaire, et se dédommager de ce qu'il a perdu à cause de moi, je veux bien, dit Wagner, mais seulement à cette condition.
On nous donne aussi quelques commissions pour Paris: Cosima voudrait des confitures, «comme on n'en trouve, dit-elle, que chez les épiciers de Paris»; elle désire encore que je prenne un abonnement au journal _la Poupée Modèle,_ pour Senta.
Wagner cherche depuis longtemps un certain tabac à priser, particulièrement exquis, que l'on trouvera, sans doute, à «la Civette»?...
--Car, dit-il, il est vrai que je fume, mais je prise aussi, quelquefois, dans une belle tabatière d'or, comme les anciens marquis.... Vous le voyez, j'ai tous les vices, mais avec modération.
Nous ne voulons pas être tristes. Nous avons fait une trop belle moisson de souvenirs et le juste orgueil d'une amitié si haute nous console.
On nous promet, d'ailleurs, des nouvelles fréquentes: Cosima, qui écrit les lettres comme madame de Sévigné sera ponctuelle et fidèle, pourvu, toutefois, qu'on lui réponde aussi fidèlement.
Nous continuerons donc à tenir haut et ferme le drapeau de l'art, à combattre le bon combat jusqu'au triomphe final de notre cause....
Et, après le baiser d'adieu, nous nous en allons stoïques, emportant du bonheur....
Aux pèlerins d'amour La vision du dieu parfume le retour!
FIN
End of Project Gutenberg's Le troisième rang du collier, by Judith Gautier