Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Part 11

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RICHARD WAGNER.

--Le Maître a été cependant très satisfait du succès de la pièce, dit Cosima,--et surtout des manifestations sympathiques d'amis inconnus, qu'elle lui a values. Aussi, pour fêter le dernier anniversaire de sa naissance, le 22 mai, me suis-je inspirée d'une des scènes les mieux accueillies de l'œuvre: j'ai costumé les enfants en «messagers de la paix», et, tandis qu'un chœur invisible chantait pour elles, les fillettes s'avancèrent, toutes les quatre, dans le salon, d'un pas mesuré, le bâton de voyage à la main. Wagner a trouve l'invention jolie.

--Éva, en messager de la paix, devait être délicieuse....

--J'ai aussi gardé l'article de votre père sur _Rienzi_, qui était très bien, dit Cosima. Wagner a dû lui écrire pour le remercier[1].

--Si l'on reprend _Rienzi_ dis-je, nous allons aussi reprendre fidèlement notre pèlerinage au théâtre. Pensez que, dix-huit soirs de suite, du fond de Neuilly, par tous les temps nous sommes allés au Théâtre-Lyrique et que jamais nous n'avons manqué d'entendre l'ouverture!...

[1] Voici cet article publié dans le _Journal Officiel_:

«Rarement la curiosité parisienne avait été plus vivement surexcitée que par ces simples mots inscrits sur l'affiche du Théâtre-Lyrique: «Mardi, première représentation de _Rienzi,_ opéra en cinq actes, de Richard Wagner.» Dans un temps où certes la préoccupation n'est pas aux œuvres d'arts, Wagner a le don de passionner la foule, de provoquer des enthousiasmes frénétiques et des répulsions violentes. Son nom prononcé assemble les nuages dans le ciel le plus serein. L'orage se forme aussitôt; les éclairs se dégagent en lueurs palpitantes, le tonnerre gronde, la foudre éclate à travers la pluie, le vent et la grêle. A ce fracas, personne ne reste paisible, il semble que l'univers va crouler, et chacun court vers l'autel de son dieu menacé. Les chœurs rivaux des admirateurs et des détracteurs s'injurient comme dans la fiancée de Messine et sont prêts à en venir aux mains. C'est une agitation, un tumulte, une furie qui rappellent les grandes luttes romantiques de 1830, où les jeunes bandes d'Hernani se ruaient au théâtre avec leur mot de passe, scalpant les faux toupets classiques et proclamant la liberté et l'autonomie de l'art.

«Nous n'aurions jamais entendu une note de Richard Wagner que nous serions sûrs, à tout ce bruit, de sa supériorité. Il trouble trop profondément tout le monde musical pour n'être pas un génie, un héros, à la manière dont l'entendent Emerson et Carlyle. Sous quelque point de vue qu'on l'envisage, il est celui qui apporte la sensation nouvelle, peut-être un peu trop tôt, mais on voit dès à présent qu'il sera le maître souverain, et que rien ne peut empêcher son avènement. Bientôt sa bannière victorieuse flottera sur le plus haut donjon de la citadelle, dorée par le soleil et caressée par le vent qui jusqu'alors l'avait effrangée et tordue. C'est à Wagner que pensent, comme à un Dieu ou comme à un démon tentateur, les jeunes musiciens cherchant leur voie. C'est de Wagner que se préoccupent les vieux maîtres, sûrs pourtant de leur gloire, et dans chaque œuvre contemporaine, il n'est pas difficile de trouver le reflet ou tout au moins l'étude secrète de cette puissante originalité.

Un hasard de voyage nous fit assister, au théâtre de Wiesbaden, à une représentation du _Tannhäuser_, dans un temps, déjà lointain où le nom de Richard Wagner était à peine prononcé en France. Cette musique, d'une brusque nouveauté pour nous qui ne connaissions absolument rien de ce maître, nous produisit une impression étrange et délicieuse; nous venions d'entendre, pour la première fois, de la vraie musique romantique, telle que les poètes la conçoivent. Cette musique reproduisait avec la plus naïve fidélité la légende du bon chevalier Tannhäuser et de Mme Vénus vivant maritalement dans la montagne de Vénusberg jusqu'à ce que le soupçon de quelque diablerie vienne à ce brave Allemand, bon catholique au fond et qu'il dise à sa compagne mythologique:

Vénus, ma belle déesse, Vous êtes une diablesse.

Ce qui nous frappa surtout dans la partition du maître germanique, c'était l'extrême clarté de cette phase musicale traduisant la phrase parlée par une mélodie continue sans fioritures, sans ornements superflus, l'orchestre se chargeant du commentaire et soutenant de ses richesses la simplicité du dessin vocal. Nous envoyâmes de Wiesbaden au _Moniteur_ ou à l'artiste, nous ne savons plus lequel, un article admiratif que nous terminions en nous étonnant qu'un pareil opéra si original et si neuf n'eût pas encore franchi le Rhin.

Aussi notre surprise fut grande lorsque l'Opéra ayant monté, quelques années plus tard, ce même _Tannhäuser_, exécuté si facilement au Théâtre de Wiesbaden, par des chanteurs et un orchestre qui n'étaient probablement pas les premiers de l'Allemagne, on déclara cette musique impossible, folle, absurde, en dehors de toutes les conditions du théâtre, et _Tannhäuser_ s'abîma sous un ouragan de sifflets; on affubla, comme d'une pourpre dérisoire, la musique de Wagner de cette plaisanterie, «musique de l'avenir». Le loustic qui l'inventa ne croyait pas dire si juste. En effet son temps est arrivé, et la musique de l'avenir est bien près d'être la musique du présent.

La chute du _Tannhäuser_ n'ébranla nullement notre conviction. Les critiques sont entêtés et quand ils sont en outre d'anciens poètes romantiques, ils savent fort bien que les sifflets ne tuent pas une œuvre de génie. On avait dit des vers dramatiques de Victor Hugo exactement ce qu'on disait des phrases musicales de Wagner. On leur reprochait tout simplement de n'être pas des vers et c'est aujourd'hui un lien commun d'avance que l'auteur de _Ruy-Blas_ et de la _Légende des Siècles_ est le plus grand métrique de notre temps.

Mais revenons à _Rienzi_, qui en venant se faire jouer sur le Théâtre-Lyrique, accomplit un ancien projet du maître. Une lettre de Wagner nous l'apprend; «écrit il y a de cela trente ans, en vue du grand opéra, _Rienzi_ ne présente aux chanteurs aucune difficulté et n'offre au public parisien aucune des étrangetés des œuvres qui l'ont suivi: tant par son sujet que par sa forme musicale, il se rattache aux opéras depuis longtemps populaires à Paris et je crois encore que s'il est monté avec éclat et joué avec verve, il a chance de succès.» Les œuvres sérieuses mettent du temps à faire leur chemin, mais elles le font, et le jugement porté par le maître sur son œuvre, vient d'être confirmé l'autre soir de la façon la plus triomphante. _Rienzi_ n'est pas arrivé précisément au Grand Opéra, mais il a trouvé, au Théâtre-Lyrique, un zèle, une chaleur, une conviction et un dévouement passionnés qui ne doivent lui laisser aucun regret. Pasdeloup a magnifiquement reçu l'hôte de génie qu'il s'efforce d'introduire et de naturaliser en France.

Quelques mots sur le livret traduit sur le poème de Wagner par MM. Nuitter et Guillaume. Il n'y faut pas chercher les complications savantes de nos drames lyriques. C'est tout simplement l'histoire de Rienzi telle qu'elle s'est passée dans la réalité. Cola Gabrino, dit Rienzi ou Rienzo, était le fils d'un cabaretier. Il fit d'excellentes études, se lia d'amitié avec Pétrarque et, en étudiant l'antiquité, il s'éprit des idées de liberté et de république. Le séjour des Papes à Avignon livrait Rome aux plus fâcheux désordres. Rienzi harangua le peuple, se fit nommer tribun, chassa les barons et rétablit l'ancien et bon état. Son gouvernement fut sage d'abord, mais l'enivrement du pouvoir le frappa de vertige, et il devint l'oppresseur de Rome après en avoir été le libérateur; chassé une fois, il revient et fut tué dans une émeute par un serviteur de la famille des Colonna; il commença comme Brutus et finit comme Masaniello ou Jean de Leyde.

_Rienzi_, premier drame lyrique écrit par Wagner, révèle déjà un immense talent. Ce n'est pas le Wagner qui montre toute son originalité dès le _Vaisseau Fantôme_, mais c'est déjà un homme tout nouveau. Excepté les cavatines cousues çà et là pour plaire au public qui sont dans le goût italien, l'opéra ne rappelle rien ni personne. L'impression est déjà une. C'est une émeute, un tumulte populaire; il n'y a en somme que deux personnages, Rienzi et la foule. C'est plutôt une magnifique symphonie avec chœurs qu'un opéra comme on l'entend ordinairement. L'orchestre est déjà d'une puissance rare. L'auteur possédait toute sa science.

Au premier acte, l'appel aux armes:

Quand la trompette aura sonné, Trois fois,

est empreint d'un fier enthousiasme qui se communique au chœur, dont les voix reprennent le thème, le gonflent et l'augmentent dans un crescendo superbe. Le trio qui vient ensuite est souligné par un adorable accompagnement. Au second acte, l'on a longuement et bruyamment applaudi l'air que chante le coryphée des messagers de paix, félicitant Rienzi. Rien de plus suave, de plus tendre et de plus délicat que cette cantilène, admirablement dite par Mlle Priolat, à qui toute la salle l'a redemandée. Le chœur des patriciens qui conspirent est aussi fort beau. On sent à travers les sourds murmures les révoltes de l'orgueil froissé et les grondements de la haine encore impuissante. L'entrée et la douleur d'Adriano, s'expriment dans l'orchestre par deux notes de hautbois qui ressemblent au soupir d'un cœur blessé. Ce pur et charmant détail fait prévoir le Wagner futur dont l'orchestre sait tout dire et tout faire éprouver. Le

septuor et le chœur final sont des morceaux d'une puissance et d'une grandeur étonnantes et qui vous soulèvent comme sur des ailes.

Nous avons remarqué au troisième acte la marche militaire d'un rythme si ferme et si guerrier; la prière des femmes pendant le combat, dont le tumulte intermittent augmente la ferveur et l'effroi; au quatrième acte, la marche de la paix et la magnifique situation dramatique de Rienzi, maudit, excommunié, restant seul sur les marches de l'église; au cinquième acte, la prière de Rienzi, admirable de ferveur et de tristesse.

Surgis Soleil, et sur le monde Fais resplendir la liberté.

Dans ce morceau on entrevoit le puissant Wagner d'aujourd'hui, et l'entrée de la sœur du tribun, qui le console par son amour dévoué, est une éclaircie, par où apparaissent une seconde, les anges aux ailes frémissantes du prélude de _Lohengrin._

On ne peut que féliciter M. Pasdeloup, le nouveau directeur du Théâtre-Lyrique, qui a déjà si bien mérité de l'art avec ses concerts populaires, d'avoir monté _Rienzi_. L'éclatant succès obtenu à la première représentation et qui se continuera, sans nul doute, permet d'espérer que nous verrons bientôt le _Vaisseau-Fantôme, Tannhäuser, Lohengrin, Tristan et Yseult_, les _Maîtres Chanteurs_ et tout ce répertoire inconnu, riche écrin de beautés nouvelles.

_Rienzi_ est monté avec beaucoup de richesse; les décors et les costumes ont du caractère; les masses chorales manœuvrent bien et le tout forme un spectacle superbe. Le tableau final où Rienzi est tué à son balcon, est mis en scène de la façon la plus dramatique.

Montjauze, dans le personnage de Rienzi, a dépassé tout ce qu'on pouvait attendre de son talent; il s'est transfiguré en chanteur et en acteur de premier ordre. Ce rôle a été pour lui ce que Guillaume Tell a été pour Duprez. Il tient tête avec une aisance admirable à ce perpétuel dialogue avec le chœur. Sa voix domine ces ensembles formidables et d'un geste il retient ce flot de peuple, qui monte toujours vers lui délirant de joie et de fureur; il porte avec une grâce majestueuse et un faste d'artiste les magnifiques draperies blanches, brodées d'or, que revêt le tribun, dans sa vanité de parvenu à qui la tête tourne au sommet de la grandeur. On ne saurait rêver une plus parfaite incarnation du type de Rienzi.

Mme Borghèse chante avec chaleur les airs un peu plaqués d'Adriano, l'amoureux de la sœur du tribun, représenté par Mlle Steinberg avec beaucoup de grâce. Mais ce pauvre petit amour épisodique est ballotté en tous sens comme une fleur noyée par le bouillonnement tumultueux et plein d'écume de ce grand drame sévère, qui commence par un combat et finit par une émeute.

Les chœurs ont été excellents, et l'orchestre a enlevé avec une verve superbe cette ouverture de _Rienzi_, déjà populaire avant que l'opéra lui-même fût connu.

Théophile GAUTIER.

LVIII

Tandis qu'assise sur un banc du jardin Cosima et moi nous causons tranquillement, Jacob s'approche, apportant une dépêche.

On tremble toujours avant d'avoir décacheté ces sortes de messages.

--Ce n'est rien!... qu'un petit ennui! dit Cosima, après avoir lu. Les vieux Schott, mari et femme, annoncent leur visite pour ce soir, après souper.... Ce sont de très dignes gens, mais lui, jadis, a eu des torts assez graves envers Wagner, qui, sans en garder précisément rancune n'a pas pu les oublier. De plus, ce brave couple est très compassé, peu bavard: nous ne saurons qu'en faire, il pèsera lourdement, et le courant sympathique si bien établi entre nous tous va être rompu.

--Il faudrait peut-être, dis-je, imaginer quelque chose de collectif qui dispenserait un peu de causer pendant cette soirée.

--Justement! Mais quoi?...

--On peut faire de la musique.

--Wagner ne voudra pas. Je le connais; dans des circonstances pareilles, il ne sait pas du tout se dominer; il va s'énerver et perdre sa bonne humeur.

--Non, non, pas cela! m'écriai-je, il faut absolument trouver quelque chose.

--Ah! oui! tirez-nous de peine, si c'est possible, mais ne comptez pas sur moi. Je me sens complètement incapable d'avoir la moindre idée divertissante.

J'apercevais au loin Servais avec Richter, tout près du lac, sous le petit auvent du débarcadère; ils jetaient des morceaux de bois dans l'eau, pour entraîner Russ et Cos à prendre leur bain.

--Je crois qu'une lueur point dans mon cerveau, dis-je à Cosima; attendez-moi là.

Et j'allai rejoindre, en courant, les deux jeunes hommes, au bord du lac.

--Mes amis, leur dis-je, dans une circonstance délicate, vous sentez-vous de force à être extraordinaires, grandioses, héroïques?...

--Pas du tout, pas du tout! répondit Servais,--je ne me sens apte à rien de pareil.

--Pour le service du Maître?

--On peut toujours essayer, dit Richter.

--A la bonne heure!... Voyons, Servais, pas moyen de nous dérober: il faut improviser, ce soir, une charade hors ligne....

--Une charade! devant Wagner!... à nous deux seuls?...

--Avec Richter au piano.

--Mais nous serons grotesques!... nous resterons cois, comme des idiots....

--La présence du Maître nous inspirera, au contraire. D'ailleurs nous avons fait nos preuves, chez vous, à Munich, et il faut bien reconnaître que nous deux seulement, vous surtout, avons montré quelque talent en ce genre.

--C'est fou, impossible, abominable! gémit Servais, au comble de l'épouvante. J'aime mieux me jeter dans le lac.

--Ce n'est pas un drame qu'on nous demande, mais une farce.... Voyons, on sera indulgent, et nous aurons peut-être la gloire d'amuser le Maître.

Brusquement il relève la tête, en rejetant ses mèches d'or pâle derrière ses oreilles.

--Eh bien soit! Jouons une charade!

--Ah! enfin!... Nous devons tout préparer et convenir de tout, avant le souper. Laissez-moi porter la bonne nouvelle à madame Cosima, et, ensuite, bien vite à l'œuvre!...

--Je vois que vous avez trouvé, dit Cosima, quand je reviens auprès d'elle.

--Oui: nous jouerons une charade.

--Une charade? parfaitement!... Je ne sais pas exactement ce que c'est, mais j'ai l'idée que c'est très bien.

--Par exemple, il faut risquer le pillage de votre garde-robe.

--Je le risque: on va vous ouvrir les armoires et les tiroirs. Ne ménagez rien, excepté pourtant mon châle indien, auquel je tiens beaucoup.... Seulement, il faudra m'expliquer exactement ce que vous allez faire, pour que je l'explique à Wagner: sans cela, il se torturerait l'esprit pour comprendre.... Je suis sûre qu'il n'a aucune notion de ce que peut être une charade.

Le salon est désert; il nous fut possible, à Richter, à Servais et à moi, de nous réunir, dans le plus grand mystère, autour du piano pour méditer, combiner et discuter notre folie.

La musique devait nous être d'un grand secours pour figurer des personnages, des foules, des brouhahas, des tumultes. Le rôle de Richter était donc important, et comme, une fois la charade commencée, il serait séparé de nous, il fut convenu de certains signaux pour nous entendre.

La galerie, avec sa large ouverture sur le salon, était tout indiquée pour nous servir de scène; ses lourdes portières, relevées ou retombées, formeraient le rideau. Tout fut disposé, les lampes installées en bonne place, les accessoires rassemblés. Le plus difficile fut d'obtenir, à la cuisine, qu'on nous laissât emporter un chaudron et un balai, objets indispensables à notre mise en scène: la cuisinière, les bras au plafond, criait qu'il n'était pas du tout convenable de porter ces choses au salon et il fallut les enlever de vive force.

LIX

Nous étions encore à table, le souper à peine terminé, lorsqu'on annonça monsieur et madame Schott.

Wagner fit une grimace drôle, se leva, m'offrir le bras pour passer au salon.

Mais, dès la porte, je m'esquivai, et, avec Servais, je grimpai au premier étage, où la femme de chambre de Cosima nous attendait, pour nous aider à improviser au mieux nos costumes.

Quand nous redescendons, Jacob allume les lumières sur la scène; écartant un peu les portières, nous jetons un coup d'œil dans le salon.

On est assis, en rangs, les deux nouveaux hôtes en première ligne. Ils nous apparaissent assez solennels et intimidants: deux portraits de Franz Hals,--d'un Franz Hals qui aurait vécu sous Louis-Philippe.--Grands, droits, tout vêtus de noir; lui, en redingote, haut cravaté de satin; elle, en robe plate et mate, avec à peine au col un liséré de linge; des ligures maigres, des teints bilieux; rien de folâtre.... Nous sommes un peu déconcertés.... Bah! la voix du Maître sonne, rieuse: il est de bonne humeur, tout ira bien. Courage!

Pan!... pan!... pan!

Richter attaque au piano une ouverture fantaisiste où des motifs de _Tristan et Iseult_ se mêlent à des airs exotiques. On écarte les draperies.

Une jeune Chinoise brode sous la lampe; mais cette vertueuse occupation et cet aspect tranquille sont trompeurs: des passions véhémentes agitent son âme. Elle est mariée à un homme qu'elle déteste, d'abord parce qu'elle le déteste, et aussi parce qu'il appartient à la race conquérante: c'est un Tartare. Elle attend son amant, qu'elle adore, et qui est un vrai Chinois, celui-là.

L'époux est endormi, la nuit profonde; l'amant guette, dans l'ombre. C'est l'heure de donner le signal: elle ouvre la fenêtre et agite son écharpe. Au piano, le deuxième acte de _Tristan._

L'amoureux entre impétueusement.

--Mon bien-aimé!

--Ma bien-aimée!... tu es donc à moi!

--Est-ce que tu m'appartiens encore?

--Est-ce là tes yeux?

--Est-ce là ta bouche?

--Là ton cœur?

--Cœur de chou!

--Tige de lotus!

--Canard mandarin!

La musique change: c'est la cinquième scène de _la Walkyrie_, entre Sieglinde et Siegmund.

--Il dort?

--D'un sommeil profond dort l'époux: je lui ai préparé une boisson enivrante.

--Pas assez profond encore, ce sommeil! Achevons ce que tu as commencé: qu'il ne se réveille jamais.

Ils se décident donc à assassiner le Tartare, et à faire disparaître son corps.

L'amant se glisse dans la pièce voisine, où l'on entend bientôt des cris, et le bruit d'une lutte, puis le meurtrier revient, traînant après lui un corps inanimé.

Il faut le faire disparaître, l'aller jeter dans le fleuve, et l'amant essaye de charger sur son dos le mari mort. Mais ce Tartare, qui était dans une belle situation, avec le grade de mandarin, jouissait déjà d'un très gros ventre, et il pèse horriblement, à tel point que le Chinois s'aplatit sous sa masse, et, il a beau s'efforcer, il ne peut emporter ce mort trop lourd.

--Eh bien, coupons-le en deux!

Alors, à l'aide d'un grand sabre, ils s'efforcent de faire deux tronçons du Tartare, ce qui n'est pas trop difficile, étant donnés les coussins dont il est formé; quand ils y sont parvenus, l'amant enveloppe une des moitiés dans un tapis et l'emporte; il viendra chercher le reste la nuit suivante....

Villiers, dans la salle, a déjà deviné que cette première syllabe, mise en action, doit être: «Tar»,--la moitié d'un Tartare!

Il s'agit maintenant de faire reconnaître l'illustre Pasdeloup dirigeant un «concert populaire», et c'est à moi qu'est échu cet avatar peu aisé. Je me suis fait une barbe avec des écheveaux de soie jaune et j'ai endossé un habit noir à Wagner. Servais doit se multiplier pour figurer le public, le municipal, etc.,--tandis qu'au loin Richter est l'orchestre.

On s'accorde en donnant le _la_ avec une insistance toute particulière; puis on attaque le prélude de _Lohengrin_. Pasdeloup, selon sa coutume, fait le dos rond, plisse sa bonne figure, dans la rouille pâle de la barbe, étend les bras, dans un geste de supplication et d'apaisement, pour obtenir des _pianissimi_ remplis de mystère, et l'orchestre obéit de son mieux. Mais l'accord ne règne pas dans la salle: des murmures, des chuts, et bientôt une altercation, des gifles, un tumulte,--comme il arrivait si souvent, en ces temps-là, au Cirque d'Hiver.--L'orchestre s'interrompt, le municipal traîne dehors le tapageur et Pasdeloup fait un discours au public.

Tant bien que mal, cela figurait la syllabe _la_.

Tout le personnel de Tribschen est massé aux portes et contemple, avec une stupéfaction béate, ce spectacle sans précédents. A ce troisième tableau, l'attention redouble, car le chaudron et le balai vont jouer leur rôle, au grand scandale de la cuisinière.

--Encore, si c'était un joli balai de crin!... mais le plus vilain, celui qui sert pour nettoyer la cour!

En réalité, le balai n'était pas de rigueur; mais, comme je suis seule pour représenter les trois sorcières de Macbeth, il me semble que cette monture classique aidera à l'illusion. La tête cachée sous un voile gris, je l'enfourche, la cavale diabolique, et elle piaffe.

--Tournons en rond autour du chaudron. Jetons-y un œil de salamandre, un orteil de grenouille, le fiel d'un bouc, le nez d'un Turc, les boyaux d'un tigre!... Brûle, feu, frissonne, chaudron, pour faire un charme puissant et trouble. Qu'il bouille et écume comme une soupe d'enfer....

Alors Macbeth s'avance; il est accueilli par les fatidiques paroles:

--Salut, Macbeth, salut à toi, _thane_ de Glamis!

--Salut à toi _thane_ de Cawdor!

--Salut, Macbeth, tu seras roi!

Cela donnait à entendre que la troisième syllabe était: _tane._

Notre succès, jusqu'à présent, est considérable. Wagner, debout derrière un fauteuil capitonné, s'accoudant au dossier, regarde et écoute avec une attention extrême; il est vivement intéressé et rit de tout son cœur.

Reste à signifier le tout, le mot complet: _Tarlatane._ Mais nous sommes soutenus par l'approbation du public, nous ne craignons plus rien.

Richter joue une valse.

Une dame, rentre du bal, à minuit, en robe de tarlatane. Devant son miroir, elle commence à ôter ses bijoux, à enlever les fleurs de sa coiffure, en se remémorant les incidents de la soirée, les madrigaux, les médisances, les toilettes plus ou moins réussies, les petits ridicules de ses bonnes amies, dont elle rit encore.

Comme elle a beaucoup dansé, elle est très lasse et se réjouit à l'idée du repos.

Mais soudain un coup de sonnette retentit. La dame s'effraie:

Qui peut sonner chez moi à une pareille heure?

Les domestiques sont couchés. Elle n'ose pas ouvrir d'abord; cependant elle se décide: quelqu'un de ses proches, peut-être, est malade et la fait demander.

Paraît un étrange jeune homme, long, mince, les mèches en saule pleureur, l'air gauche et suffisant.

--Vous vous trompez, sans doute, d'étage, monsieur, car je n'ai pas l'honneur de vous connaître.