Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Part 10

Chapter 103,839 wordsPublic domain

--Au fait! je dis cela pour plaisanter, mais j'aurais très bien pu connaître Gœthe: je devais avoir dans les quinze ans quand il est mort. Je voulais vous faire croire que je suis plus jeune que Richter!...

--Vous l'êtes, Maître: les Immortels n'ont pas d'âge.

Devant la gare, tous nos amis sont réunis. Il y a là Villiers, Schuré, Servais, quelques autres. Wagner serre les mains cordialement et Richter lui présente Franz Servais, qu'il ne connaît pas encore, mais dont Liszt lui a souvent parlé.

Le train est formé, le compartiment choisi, on y arrange les bagages.

Le Maître, d'humeur gamine, s'assied par terre sur le tapis du wagon, dans l'ouverture de la portière, le marche-pied lui servant de tabouret. Nous nous rangeons en un cercle, qui forme un rempart devant lui.

Je le reverrai toujours, sous son grand feutre gris, les yeux d'un bleu lumineux, la bouche rieuse, si finement dessinée au-dessus de l'avancée du menton volontaire, avec ce cache-nez de satin jaune qu'il a croisé sur sa gorge à cause de la fraîcheur matinale.

Il nous rappelle notre promesse de venir encore le saluer à Tribschen, en retournant à Paris; il invite aussi Servais, qui viendra avec nous.

--Puisque l'on me chasse de Munich, dit Wagner, ceux qui m'aiment n'ont plus rien à y faire.

--Nous resterons seulement quelques jours, dis-je, pour surveiller l'ennemi et voir si, furieux de sa défaite, il ne prépare pas quelque vengeance.

--Bah! le vainqueur se sauve et sera à l'abri de ses coups. Mais qu'on sache bien que je triomphe malgré moi, grâce à la généreuse défection de Betz, que je ne voulais en aucun cas m'opposer à la volonté du roi, ni empêcher la représentation. Quant à vous, Richter, n'oubliez pas que je ne vous donne que le temps d'aller embrasser votre mère et de boucler vos malles ... et accourez à Tribschen, où votre chambre est prête.

Sans répondre, Richter saisit la main du Maître et la baise.

Le sifflet brutal du train nous interrompt: il faut se séparer. Wagner se lève et saute dans le wagon; on ferme la portière. Penché encore à la fenêtre, il agite son feutre gris; le vent éparpille les mèches de ses cheveux autour de son front superbe et, tandis que le train s'éloigne, nous faisons durer longtemps: «l'adieu suprême des mouchoirs».

LIII

La mère de Richter habitait, dans les environs de Munich, je ne sais plus quelle bourgade. Il nous proposa de l'accompagner quand, avant son départ pour Lucerne, il alla passer deux jours auprès d'elle: il nous ferait voir du pays et nous pourrions être rentrés à Munich le même jour, avant le souper.

Villiers et Servais furent de la partie. Nous vîmes d'agréables coteaux, des villages pittoresques, des villégiatures bourgeoises.

Madame Richter était professeur de chant, et c'était l'heure du cours quand nous entrâmes dans la petite maison qu'elle habitait. Des gammes et des roulades, d'une strideur très spéciale, frappèrent nos oreilles, tandis que nous attendions, au rez-de-chaussée, que la leçon fût finie.

Les élèves passent devant nous, pour s'en aller, et Richter nous fait alors monter au premier où se trouve le salon, d'une élégance bourgeoise et bien allemande.

Madame Richter est une femme encore jeune, avenante et gracieuse. Elle nous parle avec tristesse des événements qui ont amené la destitution de son fils et elle semble croire qu'il ne retrouvera jamais ce qu'il a perdu.

On apporte de la bière et des bretzels. La causerie se prolonge, un peu languissante d'abord, mais elle prend tout à coup de l'intérêt quand Richter nous a révélé que sa mère a inventé une façon de chanter qui quintuple la puissance de la voix.

En effet, les élèves que nous entendions tout à l'heure nous ont paru avoir un volume de voix peu ordinaire.

Le système de madame Richter consiste à lancer le son, en chantant, contre la voûte du palais, qui forme alors comme une caisse de résonance et augmente la force d'émission, en des proportions étonnantes.

Richter se met au piano et chante selon cette formule. Sa voix a des éclats formidables, dont toute l'étroite maison tremble.

--On dirait qu'il a un palais en fer-blanc! s'écrie Villiers.

Notre aimable hôtesse nous donne des explications détaillées, sur son invention avec des exemples à l'appui, d'une voix qui sonne comme une cloche.

C'est Servais qui comprend le premier et s'assimile le procédé: il l'essaye et obtient des beuglements très remarquables.

--Le plus curieux, dit Richter, c'est que ce système, que ma chère mère a trouvé, supprime toute fatigue: on peut ainsi user de sa voix indéfiniment.

Et Richter nous chante, pour preuve de ce qu'il affirme, tout le troisième tableau de _l'Or du Rhin._

Quand nous avons pris congé de nos hôtes, nous nous efforçons à qui mieux mieux, sur le chemin de la gare, en wagon, à chanter du palais, et cela, en une cacophonie scandaleuse!...

LIV

Les intrigues continuent, dans les sphères gouvernementales, autour des incidents occasionnés par _l'Or du Rhin_, et les journalistes qui prennent là le mot d'ordre ne cessent pas de répandre leur encre servile en des articles calomnieux. C'est au point que Wagner a été contraint de rompre le silence qu'il voulait garder, en publiant un court article dans l'_Allgemeine Zeitung_ d'Augsbourg. Il déclare encore une fois, dans cet article, ne s'être jamais opposé à l'exécution de son œuvre. «Je serais certainement très heureux, dit-il, si l'on renonçait à la jouer dans d'aussi déplorables conditions; mais, si l'on est décidé à le faire, je suis complètement résigné et n'ai nullement l'intention d'entraver les représentations.»

Les nouvelles de Tribschen m'apprennent que le Maître est en bonne santé, mais la persistance de cet acharnement contre lui a fait fléchir, un instant, sa force d'âme: Cosima la surpris, une fois, seul, dans sa chambre, assis dans un fauteuil et sanglotant. Mais le calme et la gaieté reviennent. Wagner se remet régulièrement au travail, qu'il avait abandonné en ces jours de trouble, et alors tout refleurit.

Au théâtre, Kindermann, «le chanteur-canon», comme l'appelle Villiers, à cause de sa voix tonnante, qui interprétait le rôle d'un des géants, étudie celui de Wotan, abandonné par Betz.

On a fait venir, en toute hâte, de Darmstadt, le très habile décorateur Brandt, pour lui demander s'il ne pourrait pas rafistoler un peu la mise en scène; mais il s'est enfui plus vite qu'il n'était venu, en déclarant qu'il ne pouvait rien tirer de ces horreurs, que tout était à refaire.

L'intendance ne renonce pas encore, cependant, car _l'Or du Rhin_ est annoncé pour le 22 septembre.

Tous les visiteurs qui étaient venus, de différents pays, à Munich s'en vont, l'un après l'autre. Liszt est parti le premier. Sans doute, il a été voir secrètement sa fille. Madame Muchanoff nous a fait ses adieux; elle passe elle-même par Lucerne et fera une visite à Wagner. Richter est déjà à Tribschen et Schuré y va aussi.

Nous restons les derniers à Munich, malgré les lettres anonymes que nous recevons journellement, et qui nous menacent, si nous ne nous en allons pas, de toutes sortes de représailles: «C'est vous qui avez empêché le théâtre d'exécuter les ordres du roi; vous êtes les valets d'un traître, traîtres vous-mêmes.... On ne peut endurer plus longtemps, etc...» Nous n'avons pas la moindre peur.

Cosima m'a raconté qu'il fut un temps où elle recevait, à Munich, quatre ou cinq lettres anonymes par jour, dans lesquelles on jurait sa mort en la traitant, d'«espionne prussienne».

Nous restons, surtout, pour laisser passer ce flot de visiteurs, là-bas, et ne pas encombrer la délicieuse retraite. Cependant on nous appelle avec une insistance si charmante et si affectueuse, en nous annonçant qu'il n'y a plus personne, que nous nous décidons soudain.

Et, face à l'ennemi, nous quittons Munich, sans rancune contre cette jolie ville, où nous avons reçu, de tous ceux qui n'étaient pas affiliés à la cabale des courtisans, le plus sympathique et le plus cordial accueil.

LV

Cette fois, nous arrivons à Tribschen sans avoir prévenu.

Quelle joie de connaître et de retrouver!... de sauter du bateau, sous l'auvent familier du débarcadère!... de reprendre dans ses yeux l'aspect du jardin, de la maison, des verdures, de l'air bleu!...

Servais, qui vient pour la première fois, est très ému. Villiers exulte....

Je cours à travers la pelouse, pour arriver plus vite, Russ nous a signalés; il s'élance en bondissant, me reconnaît et me fête à grands coups de langue.

Voici les enfants qui accourent et poussent des cris d'allégresse. Au salon, le son du piano, que j'entendais, s'arrête brusquement. Wagner paraît sur le perron et Cosima le suit.--Ah! vous voilà enfin! s'écrie-t-il en descendant en hâte les marches. Sans rien savoir, je vous attendais aujourd'hui!

Et on s'embrasse, non pas ainsi, que le proclame Cosima, comme des gens du monde, mais comme des pauvres.

Que de choses à nous raconter, à nous redire, plutôt, sur ce cauchemar de _l'Or du Rhin_, qui recommence quand on le croit fini et n'est pas encore au bout!

--Vous devinez me dit Cosima le mélange de terreur et de joie qui me bouleversa, quand, deux jours après le départ du maître, je reçus la dépêche qui m'annonçait son retour subit. Je l'attendais à la gare, avec les quatre enfants et les deux chiens. En voyant son air radieux, je fus tout de suite rassurée, et, à l'idée que je suis pour quelque chose dans la sérénité qu'il peut garder à travers toutes les peines, je me sens heureuse autant que fière. Les quelques moments de défaillance et d'énervement, qu'il a subis ne reviendront plus et Tribschen restera le paradis que vous savez.

On a eu tout de même une satisfaction, en ces jours troublés: la réconciliation avec Liszt, ou plutôt la fin d'un malentendu.... Cosima m'avoue, tout bas, que son père est venu secrètement, un soir, qu'il a passé une nuit à Tribschen et que cela a été une bien douce consolation. Maintenant on rompt de nouveau toute relation avec le monde extérieur et l'on vit pour le noble labeur et les joies intimes.

--Savez-vous comment nous nous occupions quand vous êtes arrivée? me demande le Maître.

--Vous faisiez de la musique, mais il me semble que ce n'était pas du Wagner.

--Nous jouions à quatre mains, Cosima et moi, des symphonies de Haydn, et cela avec infiniment de plaisir. Nous avons choisi les douze symphonies anglaises, qu'Haydn écrivit après la mort de Mozart. Leur trame musicale est merveilleuse de soin et de finesse. On retrouve plus, dans ces œuvres, le précurseur de Beethoven, en tant que symphoniste, que dans Mozart. Voici quelque temps que nous poursuivons cette étude et cela nous a valu des heures charmantes.

Richter, qui est à Tribschen depuis quelques jours, nous a entendus sans doute; il se glisse dans le salon, comme furtivement, et nous salue, avec une effusion contenue. Devant Wagner, il semble toujours extatique et annihilé. Cosima me confirme qu'il en est ainsi depuis son arrivée. On ne peut pas le décider à parler. Il se fait invisible, par peur de gêner, rend toutes sortes de services, va baigner les chiens et, quand il est là, se tient debout dans un coin, écoute et admire. Parfois il s'en va, tout à coup, et l'on entend qu'il descend à la cuisine. Curieux de savoir ce qu'il allait y faire, un soir, on l'a suivi, sans qu'il s'en doutât, et on l'a entendu redire aux gens, qui l'écoutaient bouche bée, comme au sermon, tout ce que Wagner avait dit de beau!...

LVI

Aujourd'hui on me présente Siegfried,--«Fidi», dans l'intimité.--C'est un magnifique bébé, qui pèse lourd au bras de sa nourrice. Il ne parle pas encore, mais il comprend ce qu'on lui dit. On lui demande:

--_Fidi, wie gross bist du[1]?_

Il étend les bras et montre, avec un rire plein de fosettes, qu'il est aussi haut que le plafond.

--Voici, dis-je, un petit être qui a une origine peu banale: descendant de Wagner et de Liszt!... Quels projets d'avenir et de gloire a-t-on déjà formés pour lui?

--C'est encore assez vague, dit le Maître en riant; j'ai pourtant l'ambition de lui assurer un très modeste revenu, pour qu'il soit toujours à l'abri de ces terribles tracas matériels, de ces honteuses misérabilités, dont j'ai si cruellement souffert. Puis je veux qu'il sache un peu de chirurgie, assez pour pouvoir porter secours à un blessé, faire un premier pansement. J'ai été si souvent désolé de mon impuissance, quand un accident se produisait devant moi, que je veux au moins lui épargner cette peine-là. Autrement, je le laisserai tout à fait libre. Je serais heureux, pourtant, s'il avait du goût pour l'architecture.

--En attendant, me dit Cosima, que la vocation du futur architecte se soit déclarée, vous sentez-vous digne, chère amie, de remplir auprès de lui une mission de confiance? La nourrice va aller prendre son repas, qu'on lui sert avant le nôtre; moi j'ai un bain qui tiédit au soleil; l'eau ainsi chauffée est très hygiénique: je veux m'y plonger tout de suite pour ne pas retarder le dîner. Or, c'est l'heure où Fidi a l'habitude de sucer un biscuit trempé dans du madère: il ne reste donc que vous pour le lui faire manger.

Du madère, à cet âge?... Je suis très surprise, mais je n'objecte rien, ayant le sentiment de mon incompétence.

Me voici donc installée au jardin, près d'une petite table en fer, derrière le rideau de buissons qui cache le bain de Cosima, Fidi est sur mes genoux. Pénétrée de l'importance de ma tâche, je trempe le biscuit dans le madère, ni trop, ni trop peu, et je m'efforce de ne pas salir les jolies broderies de la robe. Avec gourmandise le bébé suce le vin doré et avale le biscuit, sans tousser, sans s'étrangler. Je n'en reviens pas.... Derrière les feuilles, j'entends le clapotis de l'eau, et la voix de Cosima qui m'encourage. Tout va bien, tant que durent le madère et le biscuit. Mais, quand il n'y a plus rien, Fidi donne des signes manifestes d'impatience: il se tortille, pour m'échapper et glisser par terre. Cela, jamais! Je ne suis pas autorisée; je ne sais pas si l'enfant marche tout seul. Il est bien décidé à descendre, envoie des coups de pieds et pourtant, me regarde, les sourcils froncés, avec comme un étonnement que je ne le comprenne pas.

--Dépêchez-vous, Cosima: Fidi me déteste et veut s'en aller.

--Mais non! il vous aime beaucoup, crie la baigneuse; tenez-le ferme.

Je le tiens ferme ... mais il a une force incroyable et une volonté persévérante: la lutte est pénible et longue... Enfin, lorsqu'on vient à mon aide, on peut constater, trop tard, que le bébé avait de sérieuses raisons pour s'obstiner à descendre!

[1] «Fidi, comment es-tu grand?»

LVII

Richard Wagner, ce matin, reçoit une lettre de l'illustre Pasdeloup....

On se souvient, peut-être, que Pasdeloup était alors directeur du Théâtre-Lyrique depuis à peu près un an. Il avait, naturellement, fait représenter tout d'abord à son théâtre un des opéras de Wagner, et comme il avait l'intention de les jouer successivement tous, il avait commencé par le premier en date, _Rienzi_. Brillamment montée, l'œuvre avait été bien accueillie et le ténor Monjauze, très remarquable dans le rôle du tribun, avait eu un très vif succès....

Ce que Pasdeloup écrit aujourd'hui, c'est que _Rienzi_ va être repris, à la rentrée, mais sans Monjauze, qui s'est cassé le bras.

On plaint Monjauze et on regrette beaucoup qu'il faille le remplacer, car lui seul, dans l'œuvre, était à la hauteur de sa tâche. Pasdeloup ne dit pas qui remplira le rôle.

C'est à l'occasion de cette représentation de _Rienzi_ à Paris que, sollicitée par Pasdeloup, j'avais de nouveau écrit à Wagner, après l'envoi des fameux articles qui m'avaient valu la belle réponse du maître où il m'expliquait certaines scènes des _Maîtres Chanteurs_. J'écrivais cette fois, pour lui demander s'il voudrait venir à Paris, mettre en scène et diriger son œuvre. Il me répondit par une seconde lettre, également belle et très digne, destinée à être publiée et qui parut dans la _Liberté._

--Maintenant que je connais votre écriture, dis-je à Cosima, je comprends que cette lettre était de votre main.

--En effet, Wagner l'a d'abord écrite en allemand, je l'ai traduite en français, nous l'avons relue et corrigée ensemble, et finalement je l'ai recopiée.

--Comme c'est mal à nous de vous avoir donné toute cette peine! Pasdeloup ne doute de rien. Si j'avais connu cette retraite de Tribschen comme l'idée m'eût paru encore plus sacrilège de demander au Maître de la quitter pour faire plaisir à un directeur de théâtre!

--Vous avez vu par l'affaire de _l'Or du Rhin_ qu'il vaut mieux pour Wagner ne pas se mêler au monde du théâtre. Son premier devoir est de garder intacte sa faculté de créer, mais c'est un «combatif» et il est toujours tenté de se jeter dans la mêlée.

--Maintenant que j'ai la joie de le connaître, ce n'est plus moi qui l'appellerai au combat!

--Il n'y retournera que trop de lui-même: car le repos n'est pas fait pour lui ajoute Cosima en soupirant.

--Je serais curieuse de relire cette lettre que vous m'avez écrite, à vous deux, quand vous me croyiez une vieille dame très sérieuse.... Vous souvenez-vous de votre surprise, la première fois que vous m'avez vue, de me trouver si différente de ce que vous vous figuriez? Vous ne pourriez plus m'écrire sur le même ton, aujourd'hui.

--Certes, le style de vos articles ne vous ressemble pas du tout, et nous ne prévoyions guère la gamine que vous êtes ... parfois!

--Je ne savais pas non plus que Wagner grimpait aux arbres....

--Mais, en tout cas, la lettre n'avait rien d'intime, elle était faite pour être publiée.

Cosima a gardé un exemplaire du texte, qu'elle retrouve, et nous le relisons ensemble:

Madame,

Vous avez la bonté de me demander quelques détails sur l'époque de mon premier séjour en France, dans l'intention bienveillante de rédiger à leur aide un article dont la publication coïnciderait avec mon arrivée à Paris, que vous croyez prochaine. En vous remerciant de l'intérêt que vous voulez bien me porter, permettez-moi de vous dire, madame, que je n'ai pas l'intention de me rendre à Paris. Je sais que j'y ai d'excellents, voire même de nombreux amis, et j'espère n'avoir pas besoin de vous assurer que je suis capable d'apprécier la valeur et la portée des témoignages de sympathie dont je suis l'objet. Cependant ma présence et ma participation à la représentation qui se prépare devraient donner lieu à un malentendu. J'aurais l'air de me mettre à la tête d'une entreprise théâtrale dans le but de regagner par _Rienzi_ ce que j'ai perdu par _Tannhäuser_. C'est du moins ainsi, sans nul doute, que la presse interpréterait ma venue. Or, la mise en scène de _Rienzi_ au Théâtre-Lyrique n'a été qu'une question toute personnelle entre M. Pasdeloup et moi.

A la suite de la représentation des _Maîtres Chanteurs_ à Munich et de l'attention dont elle a été l'objet, plusieurs propositions m'ont été faites. On a d'abord parlé d'une troupe allemande devant donner, l'un après l'autre, mes six opéras à Paris; puis on a voulu tenter _Lohengrin_ en italien, puis encore _Lohengrin_ en français, que sais-je? Bref il n'était pas question, cet été, de moins de cinq projets concernant la représentation de mes œuvres à Paris. Cependant je n'en ai point encouragé un seul. Quand M. Pasdeloup est venu me dire qu'il prenait la direction du Théâtre-Lyrique dans l'intention de donner plusieurs de mes ouvrages, je ne crus pas pouvoir refuser à cet ami zélé et capable l'autorisation de les représenter, et, comme il désirait débuter par _Rienzi_, je lui dis qu'en effet c'était celui de mes opéras qui m'avait toujours paru devoir s'adapter le plus aisément à une scène française. Ecrit, il y a de cela trente ans, en vue du Grand Opéra, _Rienzi_ ne présente aux chanteurs aucune des difficultés et n'offre au public parisien aucune des étrangetés des œuvres qui l'ont suivi. Tant par son sujet que par sa forme musicale, il se rattache aux opéras depuis longtemps populaires à Paris, et je crois encore que, s'il est monté avec éclat et donné avec verve, il a chance de succès. Ce succès, je le lui souhaite, de tout mon cœur, et plus encore à mon ami M. Pasdeloup, qui, de son plein gré, a vaillamment arboré et énergiquement soutenu ma cause depuis une série d'années; mais je serais malavisé de vouloir y contribuer par ma personne: ma nature autant que ma destinée m'ont voué à la concentration et à la solitude du travail et je me sens absolument impropre à toute entreprise extérieure. Ou _Rienzi_ fera son chemin sans moi, ou, s'il n'est pas capable de le faire ainsi, mon assistance ne saurait l'y aider et nous aurions à nous dire que les conditions lui sont défavorables.

Telle est en peu de mots ma façon de voir et la ligne de conduite que je suis décidé, ou, pour mieux dire, appelé à suivre en ce qui concerne la représentation de mes ouvrages à Paris, tous tant qu'ils sont. Et veuillez, madame, ne pas voir dans cette réserve le signe d'un dédain déraisonnable que l'on serait autorisé à prendre pour le masque d'une rancune mal étouffée. Je suis loin de faire fi d'un succès à Paris et je vous avoue même que j'ai toujours considéré comme une des nombreuses ironies de mon sort que _Rienzi_, fait en vue de Paris, n'y ait point été donné, alors que cette œuvre de jeunesse avait encore pour moi toute sa fraîcheur. Mais, puisque vous me parlez de la renommée que je me suis acquise en Allemagne, permettez-moi de vous dire, madame, que cette renommée s'est faite sans ma participation personnelle, par mes œuvres seules, à l'aide de quelques amis, au milieu des huées de la presse entière du Nord et du Midi et malgré les entraves que ma situation politique opposait à la propagation de mes opéras. C'est ainsi seulement que je désire réussir à Paris, où j'ai trouvé des amis très dévoués et trop intelligents pour ne pas m'en remettre entièrement à eux du sort de mes œuvres. Si vous me disiez, madame, qu'une représentation conforme à mes intentions, et par ainsi ma présence aux répétitions, serait avant tout nécessaire au succès de l'entreprise, je vous répondrais que _Tannhäuser_ et _Lohengrin_ ont été mutilés par la plupart des maîtres de chapelle allemands, comme ils ne sauraient l'être davantage sur la dernière scène française, et que ce n'est que depuis que le roi de Bavière m'a accordé sa protection qu'il m'a été possible de faire connaître mes intentions dramatiques et musicales sur un théâtre important.

Croyez-moi, madame, les choses en étant au point où elles en sont, je ne saurais faire autre besogne qu'écrire mes œuvres, et, pour ce qui est de leur sort, tant dans mon pays qu'à l'étranger, m'en remettre à leur étoile et à mes amis. Je ne suis pas l'homme des accommodements et cependant ces accommodements sont parfois indispensables.

Je me retire donc, afin de ne pas rendre plus âpre encore à mes amis de France la voie si âpre qu'ils ont choisie en essayant de naturaliser en France une individualité essentiellement germanique. Si cette naturalisation est possible, elle se fera par eux et sans moi; si elle n'est pas possible, je déplorerai leurs peines, en me consolant par la pensée qu'eux aussi bien que moi ont puisé leurs forces ailleurs que dans l'idée d'un succès et que leur conviction pareille à la mienne les rend indépendants de la bonne et de la mauvaise fortune.

Veuillez, madame, excuser la longueur de cette explication, et croire à ma reconnaissance et à mon respectueux dévouement.