Le collier des jours: Le second rang du collier

Part 8

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Tout le monde se leva et vint près de moi. Il n'y avait pas à s'y tromper. M. et Mme Lhomme et leur fils Alphonse, notre camarade, venus à Londres, sans doute pour l'Exposition, s'étaient déguisés, dans l'idée de nous faire une farce. Nous étions très contents de les voir et bien amusés de leur invention.

--Le bel ensemble de votre musique vous a trahis! leur criait mon père du haut de la fenêtre. Assez, maintenant! Venez déjeuner avec nous.

Mais, imperturbables, ils persistaient à tenir leur rôle, à racler les violons et à chanter.

Nous eûmes vite fait de dégringoler l'escalier pour aller les chercher. Mais alors nous nous arrêtâmes, stupéfaits: malgré cette triple et extraordinaire ressemblance, ces musiciens étaient bien des personnages anglais, et pas du tout la famille Lhomme!...

La société de Londres faisait grand accueil à mon père. Beaucoup d'artistes venaient le visiter. Nous vîmes une fois Thackeray, colossal et superbe. Nous avions lu _la Foire aux vanités_, ce qui le flatta beaucoup. Il fut très aimable pour ma sœur et pour moi; je me souviens qu'il admira notre coiffure, et nous demanda des détails afin de pouvoir apprendre à ses filles la façon d'arranger leurs cheveux de même.

Dans cette maison meublée, de Penton Square, il y avait, au second étage, d'autres locataires que nous, entre autres un _horse-guard_ tout habillé de rouge, si étonnamment maigre et long, que nous ne pouvions nous retenir de le regarder, peut-être avec trop d'insistance: il était plus timide qu'une jeune fille, et notre effronterie lui causait une peur folle, tellement que s'il lui arrivait d'ouvrir sa porte au moment où nous ouvrions la nôtre, il se rejetait en arrière, la refermait brusquement et n'osait plus sortir de longtemps.

Un matin, à notre grande terreur, tandis que nous nous habillions, deux ramoneurs, noirs comme le diable, en chapeau haut de forme, entrèrent dans notre chambre par la fenêtre qui s'ouvrait sur des toits en terrasse!... Nos cris, nos réclamations indignées, dans une langue qu'ils ne comprenaient pas, les laissèrent parfaitement impassibles. Ils farfouillèrent dans la cheminée, sans se presser le moins du monde, puis s'en allèrent par le même chemin.

Le sans-gêne des anglais est d'ailleurs ce qui me frappa le plus à Londres.

J'ai gardé peu de souvenirs de l'Exposition universelle, mais je n'ai jamais oublié une aventure qui m'arriva au cours d'une de mes visites dans ses galeries, à la section des beaux-arts: accoudée à la balustrade, séparant du public la muraille où sont pendus les tableaux, j'étais en contemplation devant un Gainsborough.... Tout à coup, un visiteur, qui trouvait sans doute que j'avais assez vu, m'enleva par les coudes et me posa plus loin; puis il s'accouda à ma place. Fidèle à mon principe, après le premier moment de surprise, je me mis à taper sur ce monsieur, à le tirer, avec des saccades, par les basques de sa redingote; mais il tourna vers moi une bonne face réjouie, se cramponna à la barre de fer et ne démarra pas.

Un jour, je fis dans la ville une rencontre qui me laissa une impression ineffaçable. Nous nous promenions, ma mère, ma sœur et moi, dans un passage (je ne saurais dire lequel) quand nous vîmes, en face de nous, deux personnages très étranges, suivis par une foule de curieux. C'étaient deux Japonais, dans leur costume national. Ils feignaient de ne pas voir tout ce cortège de badauds, qui les obsédaient cependant, car ils entrèrent, pour y échapper, dans une boutique élégante où l'on vendait toutes sortes d'objets de toilette en ivoire et en écaille. Nous ne pûmes y tenir: nous entrâmes aussi dans la boutique, tandis que la foule se massait derrière les vitres.

J'étais fascinée.... Ce fut là ma première rencontre avec l'Extrême-Orient; et, par lui, dès cet instant, j'étais conquise.

L'un de ces Japonais paraissait grand, dans les longs plis souples de sa robe de soie. Sa figure pâle, au nez fin et busqué, du type (je l'ai su depuis) le plus aristocratique, avait une expression particulière, mélange de dignité, de grâce mélancolique, de douceur et de dédain. Il était coiffé d'un chapeau, en forme de bouclier, retenu par des bourrelets de soie blanche qui lui passaient sur les joues. Hors de la ceinture, en brocart tissé d'or, qui lui serrait la taille, se croisaient, haut sur sa poitrine, les poignées délicatement ciselées de deux sabres. A côté dépassait un éventail qu'il prenait fréquemment et ouvrait d'un seul geste.

Le teint de l'autre Japonais était couleur d'or foncé, et quelques marques de petite vérole lui donnaient l'aspect d'un bronze ancien un peu meurtri par le temps. Il portait aussi deux sabres, aux riches poignées, dans sa ceinture de velours.

Leurs sandales, qui tenaient à peine sur leurs chaussettes de toile blanche articulées au pouce, leur donnaient une démarche molle et nonchalante.

Ces deux inconnus nous examinaient avec beaucoup de curiosité. Ils savaient quelques mots de français et d'anglais et nous essayâmes de causer. Débarqués en Angleterre depuis quelques jours à peine, ils faisaient leurs premiers pas dans cette Europe qu'ils ne connaissaient pas du tout. On eût dit qu'autour d'eux, sans que rien s'en fût encore disperse, flottait le parfum et comme l'atmosphère de leur fabuleux pays.

Quelle rencontre fatidique pour moi, quelle vision inoubliable! Tout un monde inouï m'apparaissait, et une sorte d'intuition (que j'avais toujours en face des choses qui allaient me passionner) me fit l'entrevoir dans son ensemble et me révéla ses beautés spéciales.

Quand, plus tard, j'ai essayé de faire revivre le Japon féodal, dans un roman intitulé: _la Sœur du Soleil_, c'est toujours l'image saisissante de cet inconnu, aux allures si nobles, qui me servait de modèle pour peindre un de mes personnages, le prince de Nagato.

Qui sait si ces deux samouraïs n'étaient pas ces deux jeunes officiers, d'un prince de Nagato justement, qui, à cette époque, où le Japon était encore très fermé aux étrangers, firent, sur l'ordre de leur seigneur, un voyage d'études à travers la civilisation de l'Occident inconnu?... Qui sait si ce n'étaient pas là, Ito Shunshé et Inouyé Bunda, qui jouèrent, depuis, et jouent encore, un rôle si éminent dans la politique de leur pays?...

Au moment même où nous essayions, dans ce magasin, d'échanger quelques mots avec eux, tandis qu'ils maniaient de leurs doigts minces des babioles d'ivoire et d'écaillé, un soulèvement terrible--dont la nouvelle n'était pas encore parvenue en Europe--ensanglantait le Japon. J'ai donné, dans mes _Princesses d'Amour_, une esquisse de cette guerre civile, de cette étrange révolution, unique dans la chronique du monde, qui fit éclore, de la façon la plus imprévue, le Japon nouveau.

C'est en étudiant l'histoire de cette guerre que j'ai cru retrouver la trace de ces deux jeunes hommes, dont je me souvenais si bien. Quand, après deux années de voyage, ils revinrent au Japon, enthousiasmés par ce qu'ils avaient vu, ils se heurtèrent à la bataille, qui durait toujours, au cri de: «Mort aux étrangers!»

* * * * *

De tous les points du monde, des êtres venaient à Théophile Gautier, pour lui demander aide et protection. Il ne se défendait pas du tout, écoutait toutes les doléances; et l'on peut dire que l'on entrait chez nous comme dans un moulin. Ses conseils, son influence, l'appui de sa plume, c'était tout ce qu'il avait à donner; mais il donnait royalement.

Parmi tous ces solliciteurs inconnus, qui venaient sans être présentés et sans recommandation, j'ai gardé le souvenir d'une certaine madame Key Blunt qui fut particulièrement tenace et nous tourmenta longtemps. Elle arrivait d'Amérique et avait été la femme, à ce qu'elle disait, d'un président des États-Unis, mort récemment. Il l'avait laissée avec des enfants et sans ressources: mais elle avait l'amour et, à ce qu'elle croyait, le don du théâtre, qui l'aiderait, pensait-elle, à relever sa fortune. C'était une femme assez jolie, de taille moyenne, et toujours endeuillée de voiles de crêpe: «Mon mari est toujours mort», répondait-elle à ceux qui lui faisaient observer que le temps du deuil était passé.

Mon père s'était laissé toucher par cette infortune exotique. Cependant il combattit autant qu'il le put le singulier projet de la belle veuve: elle voulait jouer, à Paris, et en anglais, un grand drame de Shakespeare. Pour consacrer son talent, et lui donner de l'éclat en Amérique, il fallait qu'elle eût été entendue à Paris. Jouer, en anglais, devant des Parisiens, quelle folie!... Mais elle ne voulait pas en démordre.

Mon père finit par renoncer à la convaincre; et, devant son insistance, jugeant aussi que c'était le seul moyen de se débarrasser d'elle, il songea à faire aboutir le projet, en le réduisant le plus possible.

Taillade, que Théophile Gautier soutenait beaucoup et admirait infiniment, consentit, sur sa demande, à entrer dans la combinaison. Il s'agissait de jouer, en anglais, un acte de _Macbeth_, celui du meurtre de Duncan. Taillade ne savait pas l'anglais, ou à peine; mais cela ne démontait nullement madame Key Blunt, qui se chargeait de seriner à l'artiste français la bonne prononciation.

Le Vaudeville prêta complaisamment sa salle, et, après d'innombrables et laborieuses répétitions, la représentation eut lieu. Mais il se trouva--ce que l'on soupçonnait déjà--que madame Key Blunt avait fort peu de talent et que Taillade en avait beaucoup, même en anglais. Il sut se faire comprendre du public parisien, fortement ahuri par ces mots inconnus, et il emporta tout le succès.

Mon père, dans son compte rendu, essaya d'en laisser une part à l'artiste américaine; mais on le devine plus sincère quand il parle de Taillade:

Par un prodige de volonté, par une idolâtrie passionnée pour Shakespeare, il est arrivé à dire le texte, même avec un très bon accent, et à produire, dans cet idiome presque étranger pour lui, tous les effets qu'il obtenait à l'Odéon dans l'excellente traduction de Jules Lacroix. Chose étrange: loin d'être gêné en grandeur, en puissance, en énergie, son jeu avait quelque chose de direct, de natif, d'original. On ne sentait plus rien entre lui et le poète. Les idées jaillissaient avec leurs mots, leurs sons, leurs couleurs; et d'une représentation qui pour la plupart des spectateurs n'était guère qu'une pantomime, le sens profond, caché, mystérieux de l'œuvre colossale se dégageait avec plus de clarté que dans tous les commentaires.

Taillade, en effet, était superbe. Il avait, entre autres, quand il sortait à reculons de la chambre du crime, un sursaut de peur en heurtant par hasard, un fauteuil, qui donnait le frisson à toute la salle.

Mais je crois bien que madame Key Blunt n'a jamais pardonné a mon père le succès de son partenaire Taillade.

IV

Le 31 août était l'anniversaire de la naissance de Théophile Gautier; et, pour fêter ce jour, nous organisions chaque année, en grand mystère, quelque réjouissance: récitation de compliments, naïves pantomimes, feux d'artifice et flammes de Bengale, qui donnaient au jardin une féerique et fugitive splendeur. Une fois, cependant, vers les approches de sa fête, le père nous déclara, qu'à ce propos, il avait une idée extrêmement ingénieuse, dont il voulait nous faire part. Les prétendues surprises, qui ne le surprenaient guère, les répétitions, faites en cachette, qu'il avait l'air de ne pas soupçonner, et pendant lesquelles on le laissait tout seul, n'étaient pas très gaies pour lui. Il savait bien que les préliminaires d'une fête en sont le plus souvent la partie la plus divertissante. Il n'était pas juste que lui, le fêté justement, en fût exclu. Il proposait donc d'organiser avec nous les réjouissances et même d'y prendre une part active.

--Je me fêterai moi-même, dit-il. Que penseriez-vous d'une pièce, dont je suis l'auteur, et dans laquelle je jouerais?...

Comme on le pense bien, cette motion fut accueillie avec enthousiasme.

Il fut donc décidé que nous représenterions _Pierrot posthume_, puis--les débutants ne doutant de rien,--dans la même soirée, _le Tricorne enchanté._

Il n'y avait pas de temps à perdre. _Pierrot posthume_ fut tout de suite mis à l'étude, et l'on distribua les rôles ainsi:

_Le Docteur_. . . THÉOPHILE GAUTIER. _Pierrot_ . . . . THÉOPHILE GAUTIER FILS. _Arlequin_. . . . ESTELLE. _Colombine_ . . . JUDITH.

Bientôt les répétitions commencèrent.

Mon père y apportait un entrain extrême et beaucoup d'application. Seulement, tout d'abord, son jeu fantaisiste et primesautier se plaisait mal à la discipline, et il mettait parfois ses partenaires dans un grand embarras: quand un hémistiche ou un vers lui manquait, il en improvisait un autre, et notre réplique, naturellement, ne rimait plus. Cela nous fâchait beaucoup; mais il nous répondait que nous n'avions qu'à faire comme lui, en improvisant des rimes nouvelles: proposition qui soulevait un tollé général.

On s'occupa, presque en même temps, de la mise en scène de l'autre pièce, qui comportait un plus grand nombre d'acteurs.

Mon père prit le rôle de Géronte; mon frère, celui de Frontin; ma mère, celui de Valère. On chargea Rodolfo de jouer l'ivrogne Champagne. Le rôle d'Inès fut distribué à ma sœur, et celui de Marinette à moi.

Mlle Favart, qui habitait à Neuilly, voulut bien venir nous donner quelques conseils; elle assista à plusieurs répétitions et dirigea la mise en scène.

Puvis de Chavannes avait demandé la faveur de peindre les décors. Pour qu'il pût les exécuter sur place, et dans la mesure voulue, on convoqua Belloir, qui édifia tout de suite le théâtre. Cela fut aussi plus commode pour nous. Puvis travaillait sur place, et nous répétions en scène.

Cette construction légère, couverte de coutil blanc et rouge, s'étendait sur la terrasse et en tenait toute la largeur entre la maison et le parapet. L'escalier du jardin était masqué, et il fallait, pour l'atteindre, traverser «la salle». La scène communiquait par la porte vitrée, avec la salle à manger, qui nous servait de loge.

On n'était plus occupé à la maison que de la représentation. Les bonnes, submergées dans les plis blancs, cousaient des mètres de calicot pour les décors, tandis que des menuisiers clouaient des châssis. Avec ma mère, nous courions Paris, en quête d'étoffes pour les costumes. Nous prenions leurs modèles dans un ouvrage de Maurice Sand sur la comédie italienne, publié récemment et intitulé: _Masques et Bouffons._

Rodolfo était régisseur; il avait l'œil à tout. Un lit était dressé pour lui dans l'atelier, afin qu'il ne quittât plus Neuilly, que pour le service du théâtre: courses et commissions urgentes.

Mon père ne s'était pas trompé, ces répétitions et ces préparatifs emplissaient la maison d'une animation et d'une gaieté extrêmes. Notre frère Toto arrivait chaque matin avec Puvis de Chavannes. Ce grand artiste, si modeste, était dévoré d'inquiétude: il ne se croyait pas à la hauteur de sa tâche. Il nous fallait le rassurer, l'encourager. On le raillait même affectueusement, lui, le peintre déjà glorieux qui avait exposé _la Paix_ et _la Guerre, le Travail_ et _le Repos_, d'attaquer avec tant d'effroi le barbouillage de ses décors. Le bon Puvis riait et se mettait à l'ouvrage.

Il peignit, d'abord, une rue du vieux Paris, s'élargissant en carrefour, pour laquelle Pierrot, dans son monologue, donne quelques indications pittoresques, qui étaient suivies scrupuleusement:

Le cabaret encor rit et jase à son angle....

On voyait, au-dessus d'un rideau rouge qui flottait au vent, l'enseigne découpée représentant un pot d'étain.

De l'autre côté, le rôtisseur: _A Saint-Laurent,_ montrait de belles flammes pétillantes, qui cuisaient des volailles, derrière un étalage de pâtés et de quartiers de viande. L'image du saint donnait l'occasion à Puvis de peindre un homme admirable, cuisant sur le gril.

Le décor de la seconde pièce n'était pas très différent du premier, puisqu'il devait représenter une place publique, devant la maison de Géronte.

On aurait pu, à la rigueur, jouer les pièces dans le même décor. Mais Puvis tenait à en faire deux, et il se tourmentait encore en cherchant la façon de les varier. Il imagina, pour _le Tricorne_, de choisir quelque ville du Midi, claire et colorée, qui contrasterait heureusement avec le bistre de la vieille rue moyenageuse de _Pierrot posthume_. Au milieu de la scène, il plaça une fontaine de marbre, avec un jet d'eau, et, tout auprès, éclaboussé de gouttelettes, un laurier-rose en fleur. La première coulisse, à droite du spectateur, une boutique de marchande de fruits, fut le motif d'une remarquable nature morte, à laquelle Puvis s'appliqua tout spécialement. Sous l'auvent bariolé, des tranches de pastèques montraient leur pulpe rose semée de pépins noirs, à côté de pyramides d'oranges, de paniers de pêches et de grappes de raisins bleus ou dorés. C'était parfait.... La maison de Géronte, avec un balcon praticable, s'élevait à gauche.

Les costumes nous donnaient beaucoup à faire. Celui de mon père, dans _Pierrot posthume_, reproduisait exactement l'image représentant «le Docteur» dans _Masques et Bouffons_. C'était une houppelande de soie noire sur un maillot et un gilet rouges; pour coiffure, un bonnet noir à pattes. Toto, long et svelte, s'accommodait on ne peut mieux du classique accoutrement de Pierrot; mais l'habit de Frontin, à rayures groseille et blanches, de la seconde pièce, l'avantageait encore plus. Rodolfo avait découvert, au Temple, une livrée admirable, trop grande pour lui, qui venait de la valetaille d'un archevêque. Estelle, qui devait enfouir sa jolie figure sous le masque d'Arlequin, prenait sa revanche dans _le Tricorne_: la toilette d'Inès lui allait à ravir, avec la berthe de dentelle, l'éventail pailleté et surtout la jupe traînante, qui la faisait tout à fait une grande demoiselle. Pour moi, il me semble bien que le corselet de velours vert et la double jupe, en soie rayée, de Colombine m'allait mieux que le tablier de Marinette. Le costume de Valère était le plus brillant: on avait taillé, dans de la toile d'or moirée, le haut-de-chausse, et la veste qui s'ouvrait sur un jabot de dentelle. Le travesti allait très bien à ma mère, qui prenait un air crâne sous la grande perruque blonde et le chapeau à plumes. Mais, malgré le peu de longueur du rôle, elle était loin d'être sûre d'elle. Son accent italien, la difficulté qu'elle avait à retenir et à bien scander le vers français, lui rendaient sa tâche assez ardue. Mon père, pour lui fournir l'occasion de briller un peu et de faire entendre sa belle voix, ajouta une sérénade à la première scène de Valère, et il refit quelques vers, pour le raccord. L'amoureux s'avançait donc, une guitare à la main et chantait, sous le balcon d'Inès, la sérénade de Schubert, qu'un harpiste accompagnait dans la coulisse.

Plus de deux cents invitations furent lancées, adressées, comme on le pense bien, non seulement aux amis de la maison, mais encore à l'élite des lettres et des arts.

Les cartes d'invitation étaient ainsi rédigées:

M Neuilly, 14 août 1863.

Vous êtes prié d'assister à la représentation qui sera donnée à Neuilly, le lundi 31 août 1863, à 8 heures et demie, jour anniversaire de la naissance de M. Théophile Gautier.

R. S. V. P. 32, rue de Longchamp.

Suivait le programme de la soirée avec la distribution des rôles.

Le grand jour se leva enfin. Il ne nous sembla pas long, tant nous étions absorbées par les derniers préparatifs.

Le soir vint. On illumina la cour par laquelle le public devait entrer; on alluma le lustre dans la salle, et, sur la scène, la rampe et les portants.

Rodolfo, qui ne jouait pas dans la première pièce, tint les fonctions de majordome, en habit noir et en cravate blanche. Il avait encore sa barbe blonde et ne la rasa, pour faire plus d'effet, qu'au moment de se costumer. Il reçut les invités et les plaça.

La rue de Longchamp n'avait jamais vu semblable animation, pareil encombrement de voitures. Les portières claquaient; les femmes, encapuchonnées de dentelles, entraient, par la petite porte de la cour, et se hâtaient vers la tente de coutil rouge et blanc, pour avoir de bonnes places.

Les acteurs, très agités, se disputaient les petits jours ménagés dans le rideau et regardaient la salle s'emplir. Cette assemblée valait certes la peine d'être vue:

Elle était illustre et choisie, comme le dit Théodore de Banville, dans le feuilleton en vers qu'ils improvisa, la nuit même de la fête.

Tant de beaux yeux couleur des soirs Ou de l'or pur ou de pervenches Faisaient passer les habits noirs Masqués par des épaules blanches.

Ces habits noirs n'étaient cependant pas à dédaigner, car ils serraient presque tous des torses illustres:

La littérature y comptait, --La vieille aussi bien que la neuve,-- Si bien que Dumas fils était Assis auprès de Sainte-Beuve.

Nous voyions entrer successivement Flaubert, Paul de Saint-Victor, Gustave Claudin, Baudelaire, les Goncourt, Vacquerie, Meurice, Champfleury, Arsène Houssaye, Ernest Feydeau, Mario Uchard, Xavier Aubryet, Adolphe Gaiffe, et aussi beaucoup de peintres, entre autres Cabanel, Baudry, Hébert, Français; puis Gustave Doré, Arthur Kratz, Charles Garnier, Georges Charpentier, tant d'autres encore!...

On frappa enfin les trois coups et le rideau se leva:

Les décors malins et vermeils Etaient de Puvis de Chavannes. Pour en rencontrer de pareils On irait bien plus loin que Vannes.

Le bon Puvis fut saisi d'une telle émotion au moment où ses décors se dévoilaient devant cette assemblée extraordinaire, qu'il dégringola l'escalier de pierre et--s'il n'alla pas aussi loin que Vannes--s'enfuit tout au bout du jardin!... Là, il rencontra Rodolfo, occupé à pousser des hurlements suraigus, afin de se casser la voix, pour se faire un bel organe d'ivrogne.

Théophile Gautier, comme acteur, eut un succès prodigieux, et ce succès était bien mérité.

Malgré le «chacun son métier», La critique ici ne peut mordre, Puisque Théophile Gautier Est un acteur de premier ordre.

Comme il a bien peur des filous! Oh! la réplique alerte et vive, Les bons airs de tuteur jaloux, La bonne bêtise naïve!

Gaiement ironique dans le rôle du malin docteur, admirablement ahuri sous le crâne chauve de Géronte, qui lui faisait une tête impayable, il tirait son plus irrésistible effet de brusques changements de voix; passant sans transition, d'un timbre grave, profond et caverneux, à des notes aiguës et criardes dont le contraste était d'un comique extrême.

Quant à Pierrot, blanc comme un lis, Et sérieux comme un augure, Il empruntait de Gautier fils, Une très aimable figure.

Rodolfo, lui, fut épique. Sa trogne rouge, sa voix, enrouée pour de bon, son allure d'ivrogne fieffé, sa somnolence continuelle, dont il sortait seulement par saccades, créaient une figure très originale, qu'un acteur de profession n'eût pas mieux composée.

Il est terrible, il est superbe!

s'écriait Banville!...

Il va sans dire que tous les interprètes furent fêtés et que ce fut une soirée triomphale.

Elle nous laissa quelques regrets et de bons souvenirs.

Longtemps, la cadence des vers chanta dans notre mémoire. Nous avions même pris l'habitude, Théophile Gautier tout le premier, de ne presque plus parler que par citations. La première pièce, spécialement, se prêtait à ce jeu et nous fournissait nombre de maximes, s'appliquant aux petits faits de la vie. Aussi mon père répétait-il souvent:

--Tout est dans _Pierrot posthume!..._

* * * * *