Le collier des jours: Le second rang du collier
Part 7
Nous nous essayions cependant quelquefois à de la musique d'ensemble, avec Alphonse, quand sa mère l'amenait à Neuilly. Mais il faut avouer que, dans ces séances, où nous étions livrés à nous-mêmes, c'était le fou rire, le plus souvent, qui battait la mesure.
Tandis que les portes fermées étouffaient un peu notre charivari, Regina et Théophile Gautier causaient ensemble, longuement, et avec un très vif plaisir. Mais il y avait dans la maison de Neuilly un continuel va-et-vient. Des importuns, des visiteurs, rompaient le tête-à-tête des deux amis, et les empêchaient de dévider tranquillement le fil de leur conversation. Aussi mon père préférait-il encore aller voir Mme Lhomme chez elle, où l'on était sûr d'être moins dérangé. Témoin cette lettre qu'il lui écrivit un jour:
Ma chère Regina,
J'irai demain lundi chez vous dîner si cela ne vous dérange pas dans vos projets. Je vous aurais bien invitée à la maison de Neuilly, mais on n'y peut dire un mot sans être interrompu et je voudrais bien causer un peu librement avec vous puisque vous êtes seule.
Je serai très heureux de vous trouver _a casa_, comme disent les Italiens. Vous avez été souffrante; moi, je n'ai pas été bien brillant non plus, mais je vais mieux.
Bien à vous de cœur,
THÉOPHILE GAUTIER.
Mme Lhomme fut certainement une des personnes à laquelle il a le plus écrit, lui qui détestait tant écrire des lettres! Et il variait affectueusement, dans les en-tête, ce prénom de Regina qui lui plaisait: _Regina felicitatis, Regina_ la bien nommée, Reine de bonheur, _Regina cœli_....
Avec Alphonsine Lafitte, qu'il avait connue toujours, sa causerie avait plus de gaieté et de laisser-aller.
Quand c'était avec Mme Ganneau, il y avait dans le discours une nuance de respect et de retenue. Il lui faisait doucement la guerre, cependant, sur son manque absolu d'égoïsme, qui la poussait à oublier presque qu'elle était femme, et des plus belles. Il la taquinait sur son absence de coquetterie, sur ses toilettes toujours sombres et d'une simplicité monacale. Il approuvait seulement la coiffure austère, dont les belles lignes s'harmonisaient si bien avec le profil de médaille romaine. Mme Ganneau se défendait en souriant, et son sourire avait un charme extrême, grâce à des dents petites et délicieuses, que mon père admirait sans réserve. La beauté des dents était, d'ailleurs, une des choses qui l'intéressaient le plus chez la femme. Il y attachait une importance capitale, proclamait que lorsque la nature vous a fait don de cette parure précieuse, il fallait en prendre soin et la sauvegarder comme un trésor. Aussi nous surveillait-il de très près, à ce point de vue, nous apportant les opiats et les élixirs les plus raffinés. Il se fâchait tout rouge si nous commettions devant lui la moindre imprudence où nous risquions de nous abîmer les dents.
Un jour, à table, Mme Ganneau assise à côté de lui, cassa une noisette avec ses dents: d'un brusque mouvement, mon père, indigné, se retourna, et ne put se retenir d'envoyer un bon soufflet à la coupable.
Aujourd'hui encore Mme Ganneau ne peut se souvenir sans attendrissement de cette affectueuse et mémorable gifle....
* * * * *
Ma mère persistait à vouloir nous faire apprendre le piano, à ma sœur et à moi; mais nous ne montrions aucune ardeur à l'étude. Pour ma part, j'avais gardé de ma première instruction musicale, et des verges vinaigrées de la sœur Fulgence, un souvenir plein de rancune: j'étais bien persuadée que je n'aimais pas la musique. De vagues professeurs étaient parvenus cependant à nous en donner quelque idée. Dans les derniers temps, même, le mari d'Alphonsine, Alexandre Lafitte, s'était chargé de nous instruire. Mais, comme nous étions très peu empressées au travail, il ne s'intéressait guère à ses élèves. Il nous faisait étudier d'assez mauvaise musique: je m'acharnais particulièrement sur une _Valse espagnole_, d'Ascher, boléro quelconque qui «faisait de l'effet». Nous avions l'ordre, pendant les heures d'étude, de nous exercer au déchiffrage, et l'on m'avait confié, pour cela, un cahier de polkas, valses, quadrilles et autres pages de danses vulgaires.
Un jour, tournant les feuillets, je lus ce titre: _l'Invitation à la Valse_, par Karl Maria de Weber. Cela ne m'apprenait rien de particulier, et je commençais à déchiffrer, nonchalamment, comme d'habitude.... Mais, alors, une espèce de miracle se produisit; il fut si brusque, si inattendu, que toutes les vieilles métaphores sont les meilleures pour l'exprimer: «les écailles me tombèrent des yeux»; «un voile se déchira devant mon esprit»; «la lumière resplendit soudain dans les ténèbres».... Après quelques lignes, et jouées Dieu sait comment, il me sembla que je découvrais la musique: une émotion extraordinaire s'empara de moi, une passion nouvelle m'envahit. «Catalepsie!--Épilepsie!» aurait dit mon père. Mais, en moi, l'épilepsie avait bien souvent du bon. Par un phénomène qui m'est resté incompréhensible, je compris ce chef-d'œuvre absolument, à travers mes fausses notes, ma mesure fantaisiste, et j'allai jusqu'au bout du morceau, malgré la difficulté extrême d'exécution. Seul ce mot de valse était cause qu'on avait relié le morceau de Weber avec les ineptes danses qui formaient le recueil; et c'est à ce hasard, peut-être, que je dois la révélation d'un art qui eû pour moi tant d'attraits et prit une si grande place dans ma vie.
Le jour de la leçon prochaine, j'ouvris le cahier devant M. Lafitte, et je lui dis d'un ton décidé et sans réplique, en lui indiquant l'_Invitation à la Valse:_
--Je veux apprendre cela.
--Pourquoi ce morceau plutôt qu'un autre? demanda le maître surpris. Il est trop difficile pour vous.
--N'importe! Je veux l'apprendre, répondis-je, ou bien je ne toucherai plus jamais au piano.
Il y avait, sans doute, quelque chose de particulier dans mon attitude, une lueur dans mes yeux, un frémissement insolite dans ma voix, car M. Lafitte me regarda profondément et me dit, après un instant de silence:
--Est-ce que vous aimeriez la musique?...
--Jusqu'à présent, je crois que je ne l'aimais pas, répondis-je. Maintenant, c'est changé. Je veux jouer ce morceau....
M. Lafitte, très étonné et très intéressé, ne répondit rien; il me regarda encore, puis s'assit au piano, et joua, d'un bout à l'autre, l'_Invitation à la Valse_. Je fus enthousiasmée de l'entendre exécutée ainsi en perfection; mais cependant rien de nouveau ne me fut révélé; je l'avais comprise à première vue, et tout à fait.
--Si vraiment vous aimez la musique, dit M. Lafitte, tout est à recommencer: nous pouvons jeter au feu nos anciens cahiers, et je vous guiderai désormais parmi les chefs-d'œuvre.
--Pourquoi ne me les avez-vous pas fait connaître plus tôt?
--Je tiens la musique pour un art sublime et sacré, dit M. Lafitte gravement. Vous y montriez si peu de goût que je trouvais inutile de vous, ouvrir le sanctuaire. Jusqu'à présent, je vous donnais des leçons pour faire plaisir à votre famille. Désormais, si votre nouvelle impression est sincère et durable, je serai heureux de vous initier à la musique. Ce serait vraiment singulier que cette aversion pour la musique quelconque eût été justement chez vous une intuition.
Il n'y eut pas de leçon ce jour-là. Mais, quand il revint, M. Lafitte nous apporta une gavotte de Sébastien Bach et _le Clavecin bien tempéré._
A partir de ce jour, un grand changement se produisit à la maison: la musique prit une importance excessive: «la musique allemande, la vraie, la seule»,--à ce que ma sœur, facilement conquise, et moi, nous proclamions avec l'intransigeance de la jeunesse.--Cela amena un conflit: ma mère, préférait, naturellement, le style italien, tandis que nous n'avions plus pour lui que haine et mépris.
Mon père, prudemment, restait neutre; en apparence, car, en réalité, il était de notre parti et le favorisait.
On a toujours affirmé que Théophile Gautier détestait la musique. On en a donné comme preuve irréfutable cette phrase célèbre: «La musique est le plus désagréable et le plus cher de tous les bruits». La vérité est qu'il n'est pas l'auteur de cette boutade. Il n'a fait que la citer, en ces termes, dans _Caprices et Zigzags_:
Un soir, j'étais à Drury-Lane. On jouait _la Favorite,_ accommodée au goût britannique et traduite dans la langue de l'île, ce qui produisait un vacarme difficile à qualifier et justifiait parfaitement le mot d'un géomètre qui n'était pas mélomane assurément: «La musique est le plus désagréable et le plus cher de tous les bruits.» Aussi, j'écoutais peu, et j'avais le dos tourné au théâtre....
Théophile Gautier ne dit pas quel était ce géomètre (et il serait curieux de le rechercher), mais cette omission, en tout cas, ne prouve rien.
Ce qui est certain, c'est que les compositeurs aimaient le poète et le sollicitaient souvent de collaborer avec eux. Ernest Reyer est celui qui savait le mieux s'y prendre pour obtenir ce qu'il voulait. D'autres, très illustres, eurent moins de bonheur:
Meyerbeer, par exemple, alors à l'apogée de sa gloire.
La partition de _Struensée_ se trouvait parmi les volumes, de musique assez frivole, qui composaient la biblothèque de ma mère. La présence de cette œuvre, que nous considérions comme la meilleure du maître, nous étonnait beaucoup. Cependant Meyerbeer avait offert à ma mère, avec de belles dédicaces, ses principaux opéras; mais, dans _Struensée_, il n'y avait pas de chant, et cette œuvre, éditée en Allemagne, personne ne la connaissait alors à Paris. C'était à mon père que Meyerbeer l'avait donnée, car il fut longtemps question, entre eux, d'une collaboration. Il s'agissait de vers déclamés sur la musique et expliquant le drame, dont l'auteur était Michel Beer, frère du maître. Meyerbeer s'engageait à fournir les éclaircissements nécessaires, et il écrivit à mon père cette curieuse lettre[1]:
Monsieur,
M. Brandus est venu deux fois pour avoir l'honneur de vous rencontrer. Il voulait vous amener un pianiste prêt à vous jouer les morceaux mélodramiques pour savoir sous quelles mesures de la musique il faut placer les paroles déclamées.
J'ai eu également l'honneur de passer deux fois chez vous pour vous prier de vouloir bien me donner (ainsi que nous en étions convenus), la partition de piano de _Struensée_, afin de vous indiquer le sens des paroles allemandes qui doivent être déclamées sous la musique; votre concierge me dit que vous habitez la campagne, et que je ne puis pas espérer de vous trouver à Paris. Comme je ne possède pas un autre exemplaire de la partition de piano de _Struensée,_ j'ose donc vous prier d'avoir l'extrême bonté de m'envoyer le vôtre; j'y ferai ce travail en vingt-quatre heures et je vous renverrai la partition, pour que vous puissiez continuer votre travail poétique.
Veuillez agréer, monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués de votre très dévoué.
MEYERBEER.
Samedi.--Écrit dans la loge de votre concierge.
[Footnote 1: Citée par le vicomte Spoelberch de Lovenjoul dans son _Histoire des Œuvres de Théophile Gautier._]
Un traité avait été signé, quelque temps avant, avec l'éditeur Brandus. Cependant l'œuvre ne fut pas réalisée. Théophile Gautier écrivit seulement le prologue en vers, qui est publié dans son _Théâtre,_ sous ce titre: _Prologue de Struensée_; je crois qu'il n'a jamais été récité dans les concerts, où la partition fut exécutée sans le drame de Michel Beer.
Vers la même époque, Théophile Gautier avait composé pour Meyerbeer un oratorio intitulé _Josué._ Mais le musicien égara le manuscrit et en fut très désolé. Il redemanda avec insistance à mon père une nouvelle copie; mais, comme celui-ci n'en avait pas, sauf quelques vers qui semblent faire partie de cette œuvre, le poème fut définitivement perdu.
La première fois que je vis Meyerbeer, ce fut dans son escalier, qu'il descendait, tandis que nous le montions avec ma mère, qui nous présenta à lui. Nous étions encore très jeunes, ma sœur et moi, mais grandes pour notre âge, et il s'écria avec surprise:
--Pas plus petites que ça?...
Meyerbeer aimait beaucoup le contralto vibrant et velouté de ma mère; il composa pour elle, et lui dédia, une romance dramatique, mêlée de récitation, sur des paroles de Méry, _la Fiancée du vieux Château_,--le château de Bade,--et c'est à Bade que ma mère chanta la mélodie encore inédite.
La dernière fois que je vis le maître, il m'apparut dans une situation assez bizarre: debout, sur un banc de bois, au milieu du Champ-de-Mars, où avait lieu l'ascension du ballon de Nadar: _le Géant._
Meyerbeer, qui était de petite taille, ne voyait rien, sans doute, perdu dans la foule, et s'était hissé sur ce banc, apporté là par un industriel de circonstance. Serré dans un petit paletot marron, le nez chargé de lorgnons superposés, tenant des deux mains son parapluie, il regardait en l'air l'énorme ballon, et paraissait complètement absorbé par le spectacle et enchanté. Il avait vraiment, dans cette posture, une silhouette inoubliable, et nous le contemplâmes longtemps, d'en bas, sans rien dire. Mais sa position n'était pas sans danger: toujours sans nous faire connaître, nous nous assîmes chacune à un bout du banc, afin de le caler et de l'empêcher de faire la bascule.
Rossini, lui aussi, voulut collaborer avec Théophile Gautier. Le fameux chanteur Paolo Barroilhet s'était chargé de la négociation. Il s'agissait d'une «chanson militaire» que Théophile Gautier devait refaire en y ajoutant un couplet. Les paroles, sur lesquelles le compositeur avait déjà écrit la musique, étaient stupides au delà de toute expression:
REFRAIN
A la Patrie Brave Français Donne sa vie, Et sans regret. Vive tendresse Brûle en son cœur Pour sa maîtresse Et son Emp'reur!
1er COUPLET
Vite il s'apprête; Rien ne l'arrête. Si la trompette Vient à sonner, Il prend les armes, Court aux alarmes: Son plein de charme Va l'entraîner ...
A la Patrie..., etc.
Rossini désirait qu'avant le retour du refrain il y eût quelques vers de «tendresse militaire», afin qu'il pût y adapter une phrase sentimentale et douce, _mezza voce._
Théophile Gautier ne savait pas trop ce que pouvait être la «tendresse militaire»; le sujet, le rhythme de ce morceau ne l'inspiraient guère; il eût voulu au moins ne pas signer, mais on tenait beaucoup à sa signature. Barroilhet écrivait: «Il s'agit d'accoupler heureusement le nom du grand Théo au grand nom de Rossini.» Théophile Gautier, qui n'osait pas refuser franchement, traînait l'affaire en longueur; mais on revenait souvent à la charge, en l'accablant de reproches.
Un jour, au moment de sortir, mon père nous dit qu'il allait à Passy voir le maëstro. Théodore de Banville était venu, ce jour-là, à Neuilly; il s'en allait aussi, et nous les reconduisions jusqu'à la porte.
Tout à coup, je dis à mon père:
--Tu sais, si tu vas voir Rossini, je ne te parlerai pas pendant un mois.
Banville, très surpris, demanda l'explication de cette bizarre menace.
--Les gluckistes et les piccinistes! répondit le père en riant. Ces demoiselles sont devenues, depuis quelque temps, des musiciennes intransigeantes et du parti le plus classique. Elles jouent les fugues de Bach (il disait cela avec un certain orgueil) et n'admettent plus que Beethoven, Weber, Mozart et autres illustres Allemands. Le grand chef du parti opposé leur est, naturellement, en horreur....
Et il ajouta, pour moi:
--Prends garde: Catalepsie!--Épilepsie!... Mais je veux bien condescendre à t'expliquer que, si je vais voir Rossini, c'est pour tâcher de me dépêtrer poliment de cette «chanson militaire», qui est pour moi comme serait pour un chien une casserole attachée à la queue.
--En ce cas, je te pardonne et je t'approuve! lui dis-je avec gravité.
* * * * *
Une «_International Exhibition_» s'ouvrait à Londres. Dalloz pria Théophile Gautier d'en faire le compte rendu dans le _Moniteur universel_, journal officiel de l'Empire français.
Les conditions étaient bonnes; et mon père, toujours enchanté de voyager, accepta avec plaisir. A notre grande joie, il nous annonça que nous serions du voyage.
Nous n'avions jamais encore traversé la mer et nous étions très émues à l'idée d'aller en Angleterre. Nous aurions bien voulu voir une tempête. Cependant l'appréhension du mal de mer, qu'on nous dépeignait si affreux, nous tourmentait et nous faisait préférer une traversée moins pittoresque, mais tranquille. Toutes sortes de palliatifs nous furent recommandés par nos amis. Notre cher camarade Nono, que nous considérions comme un oracle, incapable de se tromper, nous affirma très sérieusement qu'un petit carré de papier posé sur l'estomac était ce qu'il y avait de mieux. Il expliquait que le frottement du papier contre la peau occasionnait une diversion qui préservait du mal de mer.
Le directeur du _Moniteur_, Dalloz, partait aussi pour Londres, et il emmena mon père, qui devait assister avec lui à des inaugurations et à des cérémonies officielles. Il était convenu que nous le suivrions quelques jours après avec ma mère, et Henriette, une nouvelle femme de chambre, car depuis quelque temps Marianne, la bonne qui nous avait élevées, était promue à la dignité de cuisinière.
Nous devions entrer à Londres par la Tamise, après nous être embarquées à Boulogne. C'était au mois de mai: le temps était beau, et pourtant la mer moutonnait un peu; en dépit du préservatif recommandé par Nono, je dus subir le mal de mer, auquel ma sœur échappa. A l'aube, j'étais affalée dans ma cabine, affreusement malade et me récitant tout bas, avec une rapidité fiévreuse et sans pouvoir m'en empêcher, des vers de la _Légende des Siècles_, lorsque Estelle, très vaillante, et qui avait, paraît-il, le pied marin, vint me chercher, sous prétexte que l'apparition du soleil sur la mer était un spectacle admirable. Elle me traîna presque de force jusqu'au pont; je ne pus atteindre que le haut de l'escalier, où je me laissai tomber au bord des marches de cuivre. La splendeur de l'aurore, avec ses roses et ses émeraudes, me laissa indifférente et ne me guérit pas. Un marin apitoyé m'aida à gagner un banc, puis il m'apporta un oreiller de crin et du thé.
Cependant, aussitôt que le bateau entra dans les eaux de la Tamise, le mal disparut, et je pus faire honneur au déjeuner, servi sur le pont, et composé d'œufs au jambon, comme les Anglais seuls savent les préparer, de _roastbeef_ et d'excellent _pale ale._
Mon père nous attendait à Londres, au débarcadère, et il nous conduisit a l'Hôtel de France, Leicester Square, où un appartement était retenu pour nous. Le soir même, des personnes vinrent nous rendre visite; entre autre autres, Jules Gérard, le tueur de lions, et un M. S... qui s'offrait à nous servir de cicerone et d'interprète dans la capitale de l'Angleterre, qu'il habitait et qu'il connaissait à merveille. En dépit de ses bonnes intentions, je pris tout de suite ce monsieur en grippe, à cause de la fatigue qu'il nous imposa, en nous tenant éveillées jusqu'à plus de onze heures, le soir même d'un voyage aussi pénible. Il causait abondamment, donnant à mon père toutes sortes de renseignements qui n'en finissaient pas et feignant, à ce que nous croyions, de ne pas voir nos signes évidents de lassitude et d'impatience.
Nous étions très bien installés dans cet hôtel, mais, par ce temps d'exposition, le prix était exorbitant. Ce fut ce M. S... qui nous conseilla, très sagement, de quitter l'hôtel pour un appartement meublé. Ce fut lui encore qui découvrit, à Penton Square, la maison qui convenait. Mais, après le confort de l'hôtel et l'animation amusante de la place, ce nouveau logis nous parut triste et mesquin. Ce square, au bout d'une petite rue, formait comme une grande cour carrée très solitaire. La maison était juste en face de la rue qui débouchait dans Piccadilly et nous permettait seulement d'apercevoir, un peu et de loin, le mouvement de la ville.
Nous avions, au premier, un salon, qui servait de salle a manger, entre deux chambres où s'établirent mon père et ma mère. Ma sœur et moi, avec la femme de chambre, nous fûmes logées au second étage, dans un appartement qui donnait sur des cours et des toits très noirs. La propriétaire de cette maison se chargea de notre nourriture, mais elle fut très chiche, et nous avions l'impression de mourir un peu de faim. Aussi, il fut vite résolu que nous ajouterions un repas au maigre ordinaire de la maison: un souper, que nous allions, en bande, acheter dans les petites rues commerçantes très éclairées par des torches de gaz et dont l'aspect nouveau et pittoresque nous intéressait beaucoup.
Nous revenions les bras chargés de gargantuesques victuailles: homard et saumon marines, jambon d'York, langues de mouton, bœuf fumé, _stilton, chester_, tarte à la rhubarbe, _plumcake, Dundee marmelade, stout, pale ale_, porto.
Henriette avait dressé le couvert et allumé des lampes. Nous nous installions et nous faisions longuement honneur au repas. Jules Gérard était quelquefois des nôtres, et M. S... presque toujours. Mon père, très en train et très gai, évoquait le souvenir du radeau de la Méduse, se comparait à Ugolin réduit, si l'heure du souper avait tardé, à dévorer ses enfants. Pour moi, qui n'avais pas la tête forte, cette bière capiteuse me grisait immédiatement. Je divaguais un peu; puis je m'endormais d'un sommeil si profond qu'on était obligé de m'emporter dans mon lit.
Londres nous amusait beaucoup. Nous parcourions la ville en badauds, marchant lentement, le nez en l'air, ce qui paraissait surprendre extrêmement les Anglais, toujours si pressés et qui ne se faisaient pas faute de nous bousculer: ils avaient une façon de se faire place à coups de coudes,--des coudes pointus et durs,--qui m'exaspérait. Comme je m'en plaignais une fois à un aquarelliste de grand talent, ami de mon père, nommé Wyld, il me dit que la coutume en Angleterre était de rendre les coups, pour avertir le passant qu'il vous avait heurté, ce qu'il feignait d'ignorer jusque-là. Ces représailles n'étaient pas très aisées, car les coupables marchaient si vite qu'ils étaient tout de suite hors de vue. Cependant, sans être bien sure que M. Wyld ne s'était pas moqué de moi, je tenais à exercer ma vengeance, et souvent on me voyait me mettre à courir à la poursuite d'un monsieur à qui j'allongeais un grand coup de poing dans le dos. Je n'étais pas très rassurée, la première fois que j'accomplis cette prouesse. Mais l'anglais, comme on me l'avait annoncé, se retourna et me dit poliment:
_--I beg your pardon._
Et je fus convaincue que le procédé était bon.
Nous étions très intéressés par les industries de la rue. La mendicité est interdite à Londres; mais la rue appartient à tout le monde (pas le trottoir). Aussi les mendiants sont-ils censés faire un métier: de petits garçons se précipitent sur vous, mais sans quitter la chaussée, et, de force, vous cirent vos souliers; ou bien ils balayent avec frénésie votre chemin, vous empêchant de marcher. Les compagnies de faux nègres, vêtus de coutil rose et blanc et exécutant de bizarres musiques, qui déambulent par la ville, suivies d'un public sympathique, nous semblaient surtout très originales.
Une fois, à Penton Square, pendant le déjeuner, nous entendîmes une aubade exécutée sous nos fenêtres d'une façon vraiment assez remarquable. Il y avait un violon, un alto et une voix de femme. Je fus chargée de jeter des _pence_ par la fenêtre; mais, en apercevant les musiciens, je poussai un cri de surprise:
--La famille Lhomme!