Le collier des jours: Le second rang du collier
Part 5
--Monte voir les petites, et, après, va dans ma bibliothèque. J'irai t'y écrire ces quelques mots.
La maison, un hôtel qu'on a loué tout meublé, est vaste et confortable, mais assez banale. L'organisation intérieure se modèle sur celle d'Angleterre: la _nursery_ est au second étage, et là les enfants sont bien chez eux, sous la surveillance discrète de la gouvernante et de la bonne anglaises.
Les trois fillettes accourent et nous accueillent par des cris et des rires. Elles sont charmantes, sous leurs cheveux libres qui bouclent jusqu'à leurs épaules, leurs robes blanches légères et fraîches, ornées seulement d'une ceinture à longs pans. Rita, très brune et très blanche, avec le nez un peu fort et les sourcils très accentués, est déjà grande; mais les deux autres, la douce et timide Cecilia, et Clelia, délicieusement mutine, sont toutes petites. Giulia, dans son magnifique automne, près de l'âge où l'on peut être grand'mère, a toute une jeune nichée à elle. Une quatrième fille, Maria, la dernière, qui n'avait pas trois ans, a été emportée brutalement par la mort, il n'y a pas encore très longtemps, et c'est pour cela que les ceintures, des trois sœurs qui restent, sont noires sur les robes blanches.
Le poème d'_Émaux et Camées_, intitulé _les Joujoux de la Morte_ et qui commence par ces vers:
La petite Marie est morte, Et son cercueil est si peu long Qu'il tient, sous le bras qui l'emporte, Comme un étui de violon ...
a été inspiré par ce berceau creusé en tombe.
J'entends Mario qui chantonne en montant l'escalier, et je me dépêche de descendre un étage pour le rejoindre dans son cabinet.
Cette pièce a un peu plus de caractère que le reste de l'hôtel. Une bibliothèque à hauteur d'appui, dont le dessus forme table, l'entoure et supporte des statuettes et des bibelots. Les livres, nombreux, sont richement reliés: le marquis de Candia est un lettré et soigne beaucoup sa bibliothèque. Mais des couronnes, des palmes, des branches de laurier en or et en argent, appendues ça et là, trophées de soirées triomphales, ramassés à tous les coins du monde, font souvenir que l'illustre chanteur se doit à son art et n'a pas autant de loisirs qu'il le voudrait pour feuilleter ses volumes.
--Donne la photographie.
Je la tire de ma poche et la sors d'une double enveloppe.
--Quel bel homme! s'écrie Mario, qui examine son image en riant; ça ne m'étonne pas qu'il fasse encore rêver les pensionnaires.
Il met un binocle et s'assied, pour écrire quelques mots au dos de la carte, tout en soupirant:
--_Ah! povero!..._
Pendant qu'il secoue de la poudre d'or sur l'écriture pour la sécher, son domestique se présente:
--Monsieur, dit-il, il y a en bas une dame qui désire voir monsieur un instant.
--Comment s'appelle-t-elle?
--Monsieur ne la connaît pas. Elle dit qu'elle a fait un long voyage pour obtenir un moment d'entretien et supplie monsieur de le lui accorder.
--Est-elle jeune et jolie, au moins?...
--La tournure est très bien; mais la dame cache sa figure sous un voile.
--Mauvais signe!...
Cependant, avant de descendre, Mario s'approche de la glace et fait bouffer ses cheveux.
En bas, dans le vestibule, une femme, mince et grande, couverte d'un voile noir, se tient debout. Elle regarde s'avancer le beau chanteur, enjoignant les mains, comme en extase. Quand il atteint les dernières marches, l'inconnue se jette à genoux, lève les bras au ciel, et entonne, d'une voix vibrante et grave, le _Miserere_ du _Trovatore_. Mario s'arrête, interloqué d'abord, mais il a bientôt fait de reconnaître cette voix et il s'écrie, un peu vexé et déçu:
--Allons, grande folle, finis tes bêtises!
Un frais éclat de rire, longtemps contenu, lui répond et la Borghi-Mamo, rejetant son voile, lui saute au cou.
--Tu as été pris! tu as été pris! crie-t-elle, tu croyais que c'était une amoureuse!...
Mario ne veut pas en convenir. Il prétend, au contraire, qu'il l'a devinée tout de suite, et que c'est lui qui l'a fait poser.
Dans le salon, les convives sont maintenant réunis et causent par groupes, assis ou debout.... Tous n'ont pas été invités: la maison est hospitalière et la table s'allonge indéfiniment. Nombre d'artistes italiens, jeunes ambitions ou espérances déçues, sont les clients de ces gloires; ils évoluent dans leur atmosphère, attirant sur eux un peu de lumière, ou se réchauffant à leur rayonnement.
Beaucoup de personnes connues, fameuses même en ce temps-là, sont les intimes des deux grands artistes et leur forment une cour.
Ce soir, j'aperçois la jolie barbe noire de Gaetano Braga, le délicieux violoncelliste, qui est aussi, et surtout, compositeur. On a représenté de lui, au Théâtre-Italien, un opéra en trois actes: _Margherita la Mendicante_, et sa _Sérénade_, pour chant avec accompagnement de violoncelle et de piano, a fait fureur. Braga vient souvent nous voir à Neuilly: nous nous glissons à travers les groupes, ma sœur et moi, pour aller lui dire bonsoir.
Il n'a pas l'air, tout d'abord, de nous reconnaître, puis nous regarde d'un air consterné:
--Pourquoi vous a-t-on déguisées comme cela?
Nous ne pensions plus à nos toilettes!
--Avec de si jolies figures.... On veut donc vous enlaidir?...
Et il s'éloigne, en haussant les épaules.
Nous allons rejoindre Giulia Grisi, dans le petit salon. Elle est assise sur un divan avec ses fillettes autour d'elle, qui la cajolent. Elles ont déjà dîné et viennent dire bonsoir avant d'aller se coucher. Tout le monde leur fait fête, pour flatter la mère passionnée qu'est Giulia; mais elle est jalouse aussi et ne permet pas qu'on embrasse ses filles.
--C'est horrible! s'écrie-t-elle; je ne comprends pas qu'on laisse embrasser ses enfants, surtout par des hommes: cette chair si délicate, si tendre, si fraîche!... ce sont des fleurs, et cela les fane.... Je ne veux pas!...
Comme je trouve que c'est bien dit et qu'elle a raison! Si on savait avec quelle répugnance les enfants endurent ces baisers d'indifférents, ces mentons qui grattent, ces haleines fortes, cette odeur de tabac, ces moustaches qui chatouillent, on les laisserait tranquilles; toutes les mamans devraient être comme Giulia.
On se récrie, cependant, autour d'elle; mais elle garde sa belle placidité et ne cède rien de sa conviction.
Moi, je ne me lasse pas de l'admirer: cette douceur, ce calme, ces poses si simplement nobles, cette voix pénétrante, ces longs silences méditatifs où les yeux glauques s'assombrissent, tout m'intéresse en elle. Les femmes racontent qu'elle est perfide, jalouse, violente; mais je ne peux le croire: cela dérangerait ses belles lignes harmonieuses; d'ailleurs, une mère aussi tendre ne peut pas être mauvaise.
Je viens m'asseoir à ses pieds, pour voir, de plus près, le portrait de son autre enfant, un fils, dont la miniature, entourée de diamants, est toujours sur sa poitrine, au fond d'une grotte de dentelles.
Un mystère plane sur celui-là, pour moi du moins. Il vit loin de sa mère, qui ne le rencontre que rarement. C'est un beau jeune homme, en costume d'officier anglais. Ce cousin, que je n'ai jamais aperçu qu'en image, m'intrigue infiniment. Giulia baisse la tête vers le portrait et murmure, avec un long soupir:
--Fred!...
Mon père vient d'entrer. Il arrive directement du _Moniteur_, où il terminait son feuilleton du dimanche. C'est lui que l'on attendait, car aussitôt on replie les portes qui séparent la salle à manger du salon, et l'on annonce le dîner....
* * * * *
En hiver, sous la neige!... Le jardin, tout blanc, est bien joli dans sa pureté intacte.
Le balai a ménagé des sentiers praticables, à travers la cour, de la salle à manger à la pompe, de la cuisine à la petite porte de la rue, et aussi sur l'escalier de la terrasse afin qu'on puisse atteindre le poulailler, ou la cave, au fond du tunnel.
Le père a été obligé d'aller à Paris tout de même. La journée s'annonce morne et longue, dans la maison silencieuse, séparée de la ville par des steppes de neige, que nul visiteur ne peut, raisonnablement, s'aventurer à franchir.
Nous sommes donc résignées à voir s'écouler bien lente cette après-midi froide, ne nous doutant guère qu'elle marquera, au contraire, un point brillant dans nos souvenirs.
Vers les trois heures, un brusque coup de sonnette éveilla le silence.
Cela nous fit peur d'abord. Qui pouvait venir, par ces chemins gelés? Toujours, l'idée de quelque accident arrivé au père nous angoissait.
De la salle à manger, l'œil à un entre-bâillement, nous regardions ouvrir la porte d'entrée.
Une dame en noir, à l'air noble et doux, parut, accompagnée d'un garçon assez grand qui portait l'uniforme de Sainte-Barbe. La dame demanda mon père, et, sur la réponse qu'il était absent, elle fit passer sa carte à ma mère, en la priant de la recevoir.
Dès que Marianne eut refermé, sur les visiteurs, la porte du salon, nous nous élançâmes, pour savoir le nom.
--Fais voir la carte?... _Madame Veuve Ganneau_....
Ma mère descendit et s'enferma avec les inconnus; mais bientôt le salon se rouvrit: on nous cherchait.
--Arrivez! nous cria ma mère.
Mme Ganneau nous examinait avec curiosité et sympathie. Ce fut elle qui parla:
--Voilà Nono, dit-elle en poussant vers nous son fils. Nous avons à causer, votre mère et moi; amusez-vous pendant ce temps-là: faites connaissance....
Elles retournent dans le salon, nous laissant le jeune barbiste, fort gentil dans sa veste courte à boutons dorés. Ses cheveux châtain clair, longs pour un collégien, bouclent et encadrent gracieusement sa figure très olivâtre. Il a de grands yeux bruns, très beaux, la bouche petite et rouge: mais il a l'air excessivement grognon et pas disposé du tout à faire les premiers pas vers nous.
Dans la salle à manger, nous voilà donc tous les trois, assis, contre le mur, sur des chaises très éloignées les unes des autres, et ne disant pas un mot. Cela dure assez longtemps, mais nous trouvons que nous avons l'air bien bêtes et nous étouffons des rires. Nono fait des efforts pour garder son sérieux. Tout à coup, il se décide à parler:
--Je parie que vous ne savez pas vider un œuf sans le casser! dit-il.
--Non, nous ne savons pas.... Tu sais, toi?...
--Bien sûr, que je sais!
Nous courons à la cuisine, réclamer un œuf.
--Pour quoi faire, un œuf?
Nono affirme qu'il ne sera pas perdu, et même qu'on ne crèvera pas le jaune.
Il faut maintenant une aiguille, pour percer un petit trou à chaque bout de la coquille. L'opération est longue et laborieuse, mais enfin l'œuf, resté intact, est vidé.
--On peut l'emplir d'eau, à présent
--Allons à la pompe!
Nous voilà dehors, marchant à la file, dans le petit chemin creusé par le balai à travers la neige. La pompe, empaillée à cause de la gelée, a l'air d'une ruche, au pied du mur de lierre tout engoncé d'ouate blanche. Mais l'œuf ne s'emplit pas du tout; l'eau très froide nous inonde les mains, nous éclabousse la figure, et nous cassons la coquille pour nous venger.
Nono se baisse et pétrit une boule de neige, qu'il nous lance. C'est alors, par la cour, une course folle, qui laisse l'empreinte de nos pieds dans la neige intacte: nous nous poursuivons avec des rires, et des cris aigus quand un projectile s'écrase sur nous.
La connaissance est faite, lorsque, saupoudrés de neige, essoufflés, les mains rouges, nous rentrons dans la maison, où l'on nous appelle. Et les nouveaux venus prennent congé.
Telle fut notre première rencontre avec Clermont-Ganneau, l'illustre savant, aujourd'hui professeur au Collège de France, qui devint notre plus cher camarade et l'ami de toute la vie.
Du Grand-Mont rouge à Neuilly, c'était loin vraiment: il fallait des heures pour faire le voyage, par tout un jeu d'omnibus qui coïncidaient vaguement. Aussi les tantes, Lili et Zoé, qui demeuraient au Grand-Montrouge, ne pouvaient-elles accomplir l'aller et le retour dans la même journée, sans affronter, surtout en hiver, la nuit noire et dangereuse. L'une ou l'autre devait venir chaque mardi cependant, pour toucher la pension que leur frère leur servait. Celle qui venait couchait à Neuilly, pour repartir le lendemain, quelquefois le surlendemain. Mais l'autre s'ennuyait, seule à Montrouge. Après bien des tâtonnements, on s'arrêta à cette combinaison: à tour de rôle, Lili ou Zoé venait seule; le surlendemain, sa sœur la rejoignait à Neuilly, et, le quatrième jour, elles retournaient ensemble à Montrouge. De cette façon, leur vie était un peu animée, plus gaie, moins solitaire, et ce séjour avait l'avantage de leur valoir une très sérieuse économie.
Le point délicat, c'était les relations entre les tantes et ma mère, qui n'avaient jamais été extrêmement cordiales: cette vie sous le même toit mettait à de périlleuses épreuves les caractères difficiles. Mon père avait dû parlementer longtemps et employer toute son éloquence pour obtenir, de part et d'autre, des promesses solennelles d'urbanité parfaite et de patience inébranlable. Chacun s'y efforçait de son mieux; mais le meilleur moyen d'éviter les chocs, c'était de réduire les rapprochements au strict indispensable. Ma mère profitait de la présence des tantes pour faire ses courses à Paris et nous laissait avec elles; j'aimais à les entendre parler du grand-père, de Montrouge, où j'avais tant gaminé, et de ces temps, déjà lointains, où j'avais si bien mérité les surnoms violents d'Ouragan et de Chabraque.
* * * * *
_A la Renommée du Ratafia_.--Cette affirmation, en grosses lettres rouges et noires, peinte sur le mur de l'épicier qui fait le coin de l'avenue de Madrid et de l'avenue de Neuilly, attire le regard, quand on passe, et reste dans le souvenir. Mon père la lit tous les jours, du haut de l'omnibus, et l'idée du ratafia le hante.
--Sais-tu ce que c'est, seulement? me demande-t-il.
--Pas du tout!
--C'est une liqueur légère que l'on fait de toutes sortes de fruits, mais surtout de cassis. La maman de Rodolfo réussissait très bien le ratafia et en donnait à mon père qui l'aimait beaucoup.... Je ne le détestais pas.... Nous irons en goûter, un de ces matins, tous les trois, sans rien dire à la maison.
Renseignements pris, l'épicier du coin, avenue de Madrid, est un usurpateur: la véritable _Renommée_ est de l'autre côté du pont de Neuilly, à Courbevoie[1]. C'est plus commode pour notre escapade: au moins, là, on ne nous connaît pas.
L'expédition résolue, nous descendons, un matin, l'escalier de pierre et nous faisons ceux qui se promènent très innocemment dans le jardin; puis nous passons dans l'enclos du propriétaire, et nous gagnons la porte qui mène aux allées du bord de l'eau.
En débouchant sur la berge, nous nous arrêtons un moment. C'est toujours agréable de revoir la rivière, surtout à cet endroit si verdoyant et si frais, avec l'île de Rothschild, dont les pelouses claires s'étendent, derrière les hauts arbres, qui se mirent tout entiers dans l'eau tranquille; et, plus loin, le barrage qui joue la cascade, puis, à la dernière pointe, surmontant un rocher broussailleux, ce petit kiosque grec, que nous avons surnommé «le Temple de l'Amour», et qui est là on ne sait pourquoi....
Nous allons en flâneurs, grimpant lentement la chaussée pavée qui monte vers le pont, et nous nous attardons à regarder les arches de pierre, qui forment un rond parfait avec leur reflet, et les barques silencieuses qui glissent dans le cercle.
[Footnote 1: Voir la première note à la fin du volume.]
--Il est très bien, ce pont, dit mon père, simple, large et solide; l'entrée est heureusement dégagée et fort majestueuse. J'aime beaucoup ces maisons de forme arrondie, aux angles de la place, qui justement suppriment l'angle et dont la courbe est douce à l'œil. Il doit y en avoir deux autres à Courbevoie, qui font pendant à celles-ci.
--C'est Louis-Philippe qui a bâti le pont de Neuilly?
--Non, c'est Louis XV, sur l'emplacement d'un autre construit pour remplacer le bac, après l'aventure de Henri IV qui fit là son fameux plongeon, où il faillit rester, en passant l'eau en carrosse.
--Ça devait être joli, au temps du bac....
A Courbevoie, c'est dans la maison demi-ronde, à droite du pont, que triomphe la vraie «Renommée du ratafia». L'établissement est un débit de vins, dont la porte est grande ouverte en face d'un comptoir brillant. Quelques rouliers, debout, le fouet sur l'épaule, prennent un verre.
Nous sommes un peu interloqués et nous regardons du dehors, sans oser entrer. Nous attendons que les rouliers, qui ne se pressent pas, soient partis.
Nous voici, enfin, alignés, tous les trois, devant le cabaretier. Il faut bien dire quelque chose. Mon père risque timidement:
--Trois ratafias, s'il vous plaît.
On pose sur le comptoir trois jolis bateaux en argent repoussé et on les emplit d'un liquide rouge clair.
L'homme nous regarde avec des yeux ronds; il ne trouve pas tout de suite à quelle catégorie sociale nous appartenons: mon père, dans son complet du matin, en velours Montagnac gris-ardoise, coiffé d'un bonnet à pattes, pareil à celui de Dante; nous deux, nu-tête, avec notre teint mat d'Italiennes.... Il doit conclure que nous sommes des modèles ou des acteurs.
C'est bon, le ratafia; mais il n'y a pas grand'chose dans ces drôles de petits vases, qui ressemblent à des soucoupes. Mon père, très enhardi (il n'y a plus personne dans le cabaret), s'écrie:
--Encore une tournée!
Il paie, et nous faisons une sortie majestueuse.
Très amusés de notre escapade, nous rentrons, en sourdine, par le jardin, et la maman ne se doute de rien.
* * * * *
--As-tu remarqué, me dit mon père, que Saint-Victor, quand il vient, ce qui est assez rare depuis que nous demeurons si loin, vient toujours accompagné de son paysage?
--Son paysage?
--Tu ne sais pas ce que c'est?... En ce moment le paysage de Saint-Victor, c'est Gustave Claudin.
--Gustave Claudin, un paysage?...
--C'est très simple: un ami, un disciple qui, par son âge ou sa situation de débutant, a tout naturellement, auprès de vous, sa place au second plan.... Il vous accompagne dans vos visites et vos promenades, vous sert de fond et vous fait ressortir.... Il vous donne adroitement la réplique, afin de vous fournir l'occasion de briller. On s'appuie sur son bras pour discourir. C'est quelque chose comme le confident de tragédie, personnage très ingénieusement inventé et fort agréable dans la vie réelle. Il veille sur vous, vient au-devant de vos désirs, vous évite toutes sortes de petits ennuis: c'est lui qui fait signe à l'omnibus, règle avec le cocher de fiacre, entre au débit de tabac allumer son cigare pour vous donner du feu, et risque sa tête dans les loges de concierge pour demander si les personnes sont chez elles.... Quand on a goûté du paysage, on ne peut plus s'en passer: il n'a pas de volonté, vous consacre tout son temps, va où vous voulez aller et se retire, en vous remerciant, quand vous avez assez de lui!
--Mais c'est un terre-neuve, le paysage! Quel avantage a-t-il à se dévouer comme cela?...
--Un avantage inappréciable: il est admis dans l'intimité d'un homme supérieur à lui; il jouit de conversations charmantes, s'amuse et s'instruit en même temps.... Moi, quand j'étais en Russie, j'avais un paysage admirable: c'était «Bœuf en Chambre».
(Cette appellation bizarre était le surnom du comte Olivier de Gourjault, un camarade de mon frère, pour lequel mon père avait beaucoup d'amitié. Sa forte corpulence, ses grands yeux bleus pareils à ceux de Junon--Boôpis,--que faisaient ressortir sa barbe et ses cheveux noirs, étaient le prétexte de ce sobriquet).
--En Russie, tu avais même deux paysages, puisque Toto était aussi avec toi.
--Toto est mon fils: ce n'est pas la même chose. Il est, par devoir, plus soumis, et, par habitude, plus familier; il se rebiffe et discute, tandis que le paysage ne discute pas: il écoute et admire. Olivier était parfait: son caractère doux et paisible me plaisait infiniment. Il est même le paysage idéal, car il comprend tout, absorbe tout et s'y entend sur tout. C'est le véritable connaisseur, artiste? érudit, qui sait raisonner son admiration et cependant ne crée rien, et n'est donc jamais un rival, pas même un confrère, et, à cause de cela, a plus de sincérité, plus d'effusion dans l'enthousiasme qu'il éprouve. Le seul défaut d'Olivier, c'est qu'il est timide, comme je le suis moi-même, comme le sont en général tous les hommes gros. Le paysage doit avoir une certaine audace, et même du toupet: Toto, à ce point de vue, convenait très bien; il allait de l'avant, portait la parole, nous servait de bouclier; mais il n'a pas l'égalité d'âme et la complète abnégation de «Bœuf en Chambre». Il a des préjugés: par exemple, il entend dormir la nuit, et ne retrouve pas ses idées nettes, quand on l'éveille en sursaut. Aussi, c'est toujours dans la chambre d'Olivier que je m'aventurais, vers quatre heures du matin, quand j'avais assez du sommeil. J'entrais doucement, j'allais poser mon bougeoir sur la table de nuit; puis je m'asseyais au pied du lit. Après quelques minutes, la lumière avertissait le dormeur de ma présence. Il ouvrait les yeux; et, tout de suite, sa figure s'éclairait d'un bon sourire. Alors, je lui posais une question comme celle-ci: «Que pensez-vous de l'admirable torse de la Niobé?» Sans aucune surprise, et sans hésitation, il me disait ce qu'il en pensait, et, plus éveillé qu'un émerillon, écoutait avec un vif intérêt les choses, très bien, les thèmes ingénieux, que je développais sur le sujet.... Te voilà renseignée maintenant. Tu ne me regarderas plus, comme tu l'as fait tout à l'heure, avec des yeux écarquillés, qui semblaient demander s'il était urgent de me faire traverser la rue, pour m'interner chez le docteur Pinel, quand je te disais que Gustave Claudin est le paysage de Saint-Victor....
* * * * *
Un jour de mai, nous étions dans le jardin, mon père, ma sœur et moi, assis au bord de la pelouse: on y avait mis un tapis par crainte de l'humidité. Le cerisier était en fleur, et de jeunes pierrots, que nous avions élevés, pépiaient dans les branches en battant des ailes, sautant de l'arbre à nos épaules.
Marianne parut en haut de l'escalier et descendit entre le double rang des pots à fleurs, une carte de visite à la main.
--«Victor de Madarasz!» lut mon père.... Qui cela peut-il être?... Est-ce que tu as déjà vu ce monsieur?
--Non, monsieur, il n'est jamais venu.
--Quel air a-t-il?
--Il est joliment bien habillé, et pas comme tout le monde.
--Jeune ou vieux?
--Oh! tout jeune!
--Alors, qu'il vienne ici.... Montre-lui la route.
Peu d'instants après, la silhouette, très singulière et infiniment gracieuse, d'un jeune homme, se profila sur le fond clair de la cour, et, avec un peu d'hésitation, gêné par les trois paires d'yeux braqués sur lui d'en bas, le nouveau venu commença à descendre.
Mon père plissait ses paupières, pour mieux voir, n'osant tout de même pas mettre son monocle. Nous ressentions ce que devait éprouver cet inconnu et l'effort qu'il lui fallait faire pour avoir bonne contenance, ne pas trébucher et piquer du nez en avant, sous ces regards qui le détaillaient, avec autant de curiosité que de surprise.
Il portait un élégant costume hongrois: gilet et culotte gris perle, finement soutachés, redingote noire, garnie de brandebourgs et de passementeries, cravate de dentelle, bottes mignonnes serrant le bas de la jambe jusqu'à mi-mollet.
Quand il atteignit enfin le gravier du jardin, il retira son petit bonnet d'astrakan, et salua d'un air résolu et digne, malgré une timidité évidente, qu'il dominait.
Il avait des yeux resplendissants, un teint d'une pâleur chaude, des moustaches noires, effilées comme des aiguilles, et raidies au cosmétique.
Ses premières paroles ne furent pas banales: