Le collier des jours: Le second rang du collier
Part 4
Toto était d'avis de virer de bord et de rentrer au plus vite; mais nous étions trop loin, trempés déjà, et l'orage n'en était qu'aux préliminaires. Rodolfo conseilla de gagner une petite auberge où il se rappelait avoir mangé des fritures de goujons et qui devait être assez proche.
On enfonça les avirons plus profondément; la Seine se ridait et écumait sous une brusque rafale, qui ployait les arbres des rives et leur arrachait des feuilles. A travers les cinglements de l'averse, les éclairs et les coups de tonnerre, ce ne fut pas sans peine que le bateau, alourdi par l'eau qui tombait, vint enfin cogner contre l'embarcadère rustique de la maisonnette qui devait nous abriter.
C'était complet!... Nous étions dans un cabaret, attablées devant des consommations!--car il avait bien fallu demander quelque chose,--tandis qu'à la maison on nous cherchait certainement avec inquiétude et colère!... Sans l'orage, on aurait pu ne pas s'apercevoir de notre absence: on aurait supposé que nous étions dans le jardin, c'était lui qui nous dénonçait et, de plus, nous bloquait dans cette auberge en augmentant nos appréhensions.
Nos deux complices n'étaient pas non plus très rassurés. Mais, au retour, ils nous débarquèrent à la hauteur de notre jardin et continuèrent leur route,--pour ramener le canot;--ensuite ils fileraient tout droit sur Paris, où on les attendait....
--Tâchez de vous tirer d'affaire! nous cria Toto en s'éloignant.
--Mettez tout sur notre dos! ajouta Rodolfo....
Des dos de fuyards, qui ne risquent rien!...
Nous ne marchions pas très vite, en reprenant les sentiers couverts, entre les enclos.
--Il faudra tout de même finir par arriver! disait ma sœur.
Mais je m'attardais, surtout pour réfléchir: une idée m'était venue, je croyais tenir un moyen de parer le coup.
--Ecoute, si tu as le courage de recevoir seule le premier choc, pour me laisser le temps de faire quelque chose de très difficile, avant l'arrivée de papa, nous sommes sauvées.
--Qu'est-ce que c'est?
--Tu verras.... Mais je n'ai pas une minute à perdre, il est déjà tard.
--Dépêchons-nous!
Et c'est en courant que nous faisons le reste du chemin. Moi, je grimpe, quatre à quatre, jusqu'à l'atelier, où je m'enferme. J'entends des éclats de voix, des cris, des portes qui claquent.... Mais je me bouche les oreilles, je serre fortement les paupières, pour m'absorber dans une méditation intense, et, bientôt, je me mets à écrire.
C'est la première fois que je m'essaye à la littérature, et ce début est fait bien légèrement; pourtant je dois avoir mûri le sujet dans ma tête, car cela vient facilement, comme si je recopiais. Le morceau a pour titre: _le Retour des Hirondelles._ C'est une sorte de poème en prose, qui s'arrange tout seul en strophes; après quelques pages, c'est fini.... Je n'ai pas mis une heure à l'écrire.
Je descends vite retrouver ma sœur, qui s'est réfugiée dans la cuisine.
--Etait-ce bien terrible?...
--On a parlé des Madelonnettes.... Gare, quand le père va rentrer!...
--Allons au-devant de lui.
Tout doucement nous ouvrons la porte de la rue, et nous nous glissons le long des maisons vers l'avenue. Nous n'osons pas aller jusqu'au bout populeux, plein de gamins et de cabarets. Mais nous voyons très bien, au loin, passer, à de longs intervalles, les omnibus jaunes. Enfin, de l'un d'eux, le père descend, de l'impériale, sans que la voiture s'arrête,--ce qui nous fait toujours si peur,--et nous courons à sa rencontre.
Je suis un peu troublée. C'est peut-être stupide, ce que j'ai écrit: mon père va avoir une déception.... Il me saura gré de l'effort, mais il vaudrait mieux, tout de même, que ce fût bien.
Je n'ai pas le temps d'hésiter.... Nous revenons pendues chacune à un de ses bras.
--Père, je t'apporte quelque chose....
--Quoi donc?
--De la copie!...
--Ah! Enfin!... C'est gentil d'avoir pensé à faire plaisir à ton vieux papa. Donne, donne....
Et le voilà qui s'arrête et déploie mes feuillets. Le cœur me bat; je guette anxieusement son impression, tandis qu'il lit.... Je suis vite rassurée.... Sa figure s'éclaire. Il est enchanté:
--On dirait du Henri Heine! Je devinais bien, moi, que tu avais le don.
Et il presse le pas pour aller porter la bonne nouvelle, pendant que nous ébauchons derrière son clos une gigue discrète, en narguant peut-être bien d'un pied de nez la punition de Damoclès, qui ne tombera pas.
En effet, lorsqu'il se heurte à la bourrasque, c'est lui qui gronde, contre son habitude, et, tout à son plaisir, il ne veut pas même entendre le récit de nos méfaits.
* * * * *
D'une fenêtre du premier, je regarde dans la rue. C'est un vilain jour d'automne, où tout est noyé de pluie; cependant il y a une éclaircie, un pâle rayon de soleil m'a donné l'envie d'ouvrir et de me pencher au dehors. Personne ne passe; le fossé, en face, semble un ruisseau, et, au delà, dans le jardin des fous, les branches mouillées s'égouttent sur les allées désertes.
Quelqu'un marche pourtant, au loin, venant de l'avenue de Neuilly: un homme, qui s'avance lentement et d'une allure singulière. Il longe le fossé et, sur le trottoir, qui de ce côté-là n'est pas pavé, pétrit la boue jaune sous ses pieds. Un chien marche devant l'homme, un assez grand chien à longs poils et horriblement crotté. Il va, le nez sur une piste, la queue basse, frangée de boue et frôlant le sol.... Pourquoi l'homme marchait-il si près de ce chien, qui n'avait pas l'air d'être son chien?
Tout à coup, la distance diminuant, je reconnus le promeneur: c'était Charles Baudelaire.
Il venait chez nous, certainement, mais quelle idée avait-il? Que lui avait fait ce vulgaire toutou, qui ne le voyait même pas?
Je crus comprendre que Baudelaire cherchait à lui marcher sur la queue, non pas dans une méchante intention, mais, sans doute, pour jouir de la surprise et de la frayeur de l'animal, pour voir ce qu'il ferait.
Il le vit!...
Le promeneur ayant réussi à presser, du bout de son pied, la pointe de la queue du chien, celui-ci poussa un hurlement de peur, mais aussitôt il se retourna et se jeta sur l'homme, qui tomba en pleine boue jaune! Par bonheur, les représailles ne furent pas poussées plus loin: le chien détala, retournant vers l'avenue.
J'avais retenu un cri, au moment de la chute; mais je m'étais en même temps rejetée en arrière, ayant le sentiment que le poète, si correct, si soucieux de l'harmonie, serait très vexé d'être vu en cette posture. Cependant, s'il s'était fait mal?...
Je regardai, sans me montrer. Baudelaire s'était relevé; il examinait, d'un air perplexe, ses mains souillées et son paletot, dont tout un côté disparaissait sous un enduit jaune. Qu'allait-il faire? S'en retourner? Il hésita quelques instants, puis il traversa la rue et vint résolument vers la maison. Vite, je refermai sans bruit la fenêtre, pour courir en bas et ne rien perdre de ce qu'il dirait.
Dès l'escalier j'entendis les exclamations de Marianne, stupéfaite de voir M. Baudelaire dans un pareil état.
--Monsieur est au moins tombé du haut de l'omnibus!
--Non, ma fille, pas de si haut. Aidez-moi à me rendre présentable, répondit-il en baissant la voix.
Il ôta ses gants de chamois gris et son paletot boueux, puis entra dans la cuisine, pour qu'on lui essuyât le bas de son pantalon.
Je pus me glisser, sans être vue, dans la salle à manger, où mon père s'était attardé, après le déjeuner, à lire son journal en fumant, parce qu'il faisait là plus chaud qu'ailleurs.
Baudelaire parut bientôt, parfaitement correct, une cravate en soie cerise nouée mollement sous son col qui lui dégageait le cou.
--Je viens d'être renversé et terrassé par un chien que je ne connais pas, dit-il, j'étais effroyable à voir; mais votre chambrière alsacienne m'a gentiment remis à neuf.
--Un chien!... un chien enragé ... peut-être! s'écria mon père, très effrayé. Il t'a mordu?
--Non, non, rassure-toi....
--C'est heureux, car j'allais faire allumer des braises, rougir des fers, et te cautériser, de force, jusqu'à l'os.
--Merci!... Quelques fers à repasser suffiront, pour cautériser mon paletot.
--Mais quelles raisons ce chien avait-il de t'en vouloir? Les animaux sont logiques et n'agissent pas sans raisons, comme les bipèdes. Avais-tu escaladé les clôtures confiées à sa garde, pour enlever quelque bourgeoise?
--Cet animal était dans son droit: je l'avais offensé, en lui marchant sur la queue, exprès.... Mais je suis très humilié, parlons d'autre chose.
Décidément, je ne saurai jamais pour quelle raison ce grand poète s'était acharné à jouer un mauvais tour à ce pauvre chien des rues. Peut-être ne le savait-il pas lui-même; ou seulement avait-il cherché à se ménager une entrée originale, en racontant son aventure: il aimait beaucoup n'être pas ordinaire et causer de l'étonnement.
Je savais de lui plusieurs histoires assez remarquables. Banville racontait, entre autres, qu'il avait un jour rencontré Baudelaire dans la rue; celui-ci, après quelques instants de causerie, s'était interrompu pour lui poser cette question:
--Ne trouveriez-vous pas agréable, cher ami, de prendre un bain, en ma compagnie?
--Comment donc! s'écria Banville sans vouloir paraître surpris le moins du monde, j'allais vous le proposer.
Et il entra, résolument, dans le premier établissement qui se présenta, en demandant une chambre à deux baignoires.
Quand ils furent tous deux immergés dans l'eau tiède, Baudelaire, de son air le plus doucereusement perfide, dit à Banville:
--Maintenant que vous êtes sans défense, mon cher confrère, je vais vous lire une tragédie en cinq actes!...
J'avais surpris, aussi, le récit d'une autre anecdote, pas trop convenable, dont je ne pouvais m'empêcher de rire, chaque fois que j'y repensais.
Baudelaire, dans une tenue de parfait gentleman, entrait chez un pharmacien, le saluait, et, du ton le plus poli, lui disait:
--Monsieur l'apothicaire, voulez-vous avoir l'obligeance de m'administrer un clystère?...
On ne dit pas comment était accueillie cette singulière exigence, ni si le client était servi. Baudelaire affirmait que les apothicaires, même sous le nom de pharmaciens de 1re classe, étaient tenus d'obéir à cette injonction, que c'était une des charges de leur état, et que, ce que lui en faisait, se dévouant au ridicule, c'était surtout pour ne pas laisser tomber en désuétude une servitude ancienne et bienfaisante!
* * * * *
--Un nouveau livre d'Edgar Poë, qui vient de paraître!... un livre pour toi, car c'est de la cosmogonie transcendentale.
Et mon père me tend le volume d'_Eurêka_, traduit par Charles Baudelaire.
--C'est beau?
--Ma foi, cela me semble un peu aride et compliqué. L'ouvrage est d'une lecture laborieuse et je ne suis pas bien sûr de l'avoir compris. Je compte sur toi pour me l'expliquer.
--Oh! père! toi, mon professeur d'astronomie!...
--Je t'en ai enseigné les rudiments et il y a longtemps que tu m'as dépassé. Voyons, sois gentille, lis le livre, attentivement, et écris-en une analyse détaillée; tâche de faire un article. Tu peux bien essayer cela, pour moi.
Soit! C'est un devoir qu'il me donne. Je le ferai, de mon mieux, pour lui être agréable.
Je me mets à lire. Le livre est terrible, mais il me passionne, et, la semaine suivante, l'article est fait. Mon père le prend et l'emporte.
Le temps passe et mon père ne me dit rien: je crois qu'il l'a oublié, perdu, ou, peut-être, trouvé si mauvais qu'il préfère n'en pas parler. Et moi, je n'ose souffler mot, très déçue et très mortifiée: aussi, c'était trop difficile!...
Un matin, j'étais à peine éveillée, quand mon père entre dans ma chambre, tenant le _Moniteur universel_ tout déployé.
--Regarde!
Il me montre du doigt un titre: _Eurêka._
--Qu'est-ce que c'est?
--Ton article!... Je l'ai jugé digne d'être imprimé, ce qui vaut mieux que tout ce que j'aurais pu te dire. Je voulais te faire une surprise; ça a duré un peu longtemps. Tu as subi l'épreuve sans broncher, ce qui dénote une assez jolie force de caractère.
--Tu as refait l'article?
--Je n'y ai pas changé un mot; tu le verras bien....
Mais je n'ose pas le relire; je le regarde, seulement. Il tient plusieurs colonnes, en très bonne place, et est signé: _Judith Walter._
--C'est moi qui t'ai choisi ce pseudonyme,--dit mon père:--«Walter» c'est Gautier en allemand.... et cela signifie: «Seigneur des Bois!»
--Judith Walter est très ébahie, dis-je, et très contente; pas trop orgueilleuse, tout de même, car elle comprend bien que, sans ta toute-puissante protection à ce journal, on l'aurait joliment envoyée promener, avec son article!
--Et cela n'eût pas infirmé sa valeur, dit mon père qui reprend le journal et l'emporte pour le montrer à ma mère.
Huit jours après, je reçus de Baudelaire la lettre suivante:
Mademoiselle,
J'ai trouvé récemment chez un de mes amis votre article, dans le _Moniteur_ du 29 mars, dont votre père m'avait quelque temps auparavant communiqué les épreuves. Il vous a sans doute raconté l'étonnement que j'éprouvai en les lisant. Si je ne vous ai pas écrit tout de suite pour vous remercier, c'est uniquement par timidité. Un homme peu timide par nature peut être mal à l'aise devant une belle jeune fille, même quand il l'a connue toute petite,--surtout quand il reçoit d'elle un service,--et il peut craindre, soit d'être trop respectueux et trop froid, soit de la remercier avec trop de chaleur.
Ma première impression, comme je l'ai dit, a été l'étonnement,--impression toujours agréable d'ailleurs.--Ensuite, quand il ne m'a plus été permis de douter, j'ai éprouvé un sentiment difficile à exprimer, composé moitié de plaisir d'avoir été si bien compris, moitié de joie de voir qu'un de mes plus vieux et de mes plus chers amis avait une fille vraiment digne de lui.
Dans votre analyse si correcte d'_Eurêka_, vous avez fait ce qu'à votre âge je n'aurais peut-être pas su faire, et ce qu'une foule d'hommes très mûrs, et se disant lettrés, sont incapables de faire. Enfin vous m'avez prouvé ce que j'aurais volontiers jugé impossible, c'est qu'une jeune fille peut trouver dans les livres des amusements sérieux, tout à fait différents de ceux si bêtes et si vulgaires qui remplissent la vie de toutes les femmes.
Si je ne craignais pas encore de vous offenser en médisant de votre sexe, je vous dirais que vous m'avez contraint à douter moi-même de vilaines opinions que je me suis forgées à l'égard des femmes en général.
Ne vous scandalisez pas de ces compliments, si bizarrement mêlés de malhonnêtetés: je suis arrivé à un âge où l'on ne sait plus se corriger même pour la meilleure et la plus charmante personne.
Croyez, mademoiselle, que je garderai toujours le souvenir du plaisir que vous m'avez donné.
CHARLES BAUDELAIRE.
--Oui, me dit mon père, il a été prodigieusement étonné: il ne voulait pas croire que l'article ne fût pas de moi. J'ai eu de la peine à le convaincre, et il m'a dit cette phrase bizarre: «J'en appelle à ta candeur!» Je lui ai affirmé que je n'ai bien compris le livre qu'après ton analyse.... Il trouve que tu as l'esprit d'ordre, qualité des plus rares, déclare-t-il, chez les femmes surtout.
De nouvelles surprises m'étaient réservées: _le Moniteur_ paya l'article!... Mon père m'apporta, un soir, 80 francs et 40 centimes. Je gardai longtemps la somme dans ma poche, où je la faisais sonner, continuellement, sans savoir à quoi l'employer. Puis, très gracieusement, Arsène Houssaye, apprenant ce début, me fit cadeau d'une bague,--une jolie émeraude, entourée de roses,--pour consacrer le souvenir, disait-il, de la publication de mon premier article.
Et ce ne fut pas tout: des choses graves se produisirent, qui furent accueillies par nous plutôt gaiement. _Le Moniteur_, journal officiel, fut pris à partie pour avoir publié un article antireligieux,--puisqu'il parlait de la création du monde en d'autres termes que la Bible.--Un prêtre, à Colmar, fit même un sermon contre l'auteur de ces impiétés, et en annonça un autre, pour le dimanche suivant. Un camarade de mon frère, qui habitait Colmar, lui révéla qu'il s'attaquait à une toute jeune fille,--qui ne portait pas encore de jupes longues,--et lui conseilla de retenir ses foudres.
C'était bien du bruit autour de ce pauvre article, sur lequel, malgré tous ces encouragements, je ne me faisais pas d'illusions, et que, à part moi, je jugeais mal réussi, gauche, sec, et d'une désolante concision.
* * * * *
Ma sœur et moi, nous sommes dans la chambre de ma mère, en grande toilette, devant l'armoire à glace, et nous nous regardons attentivement. Je suis vêtue d'une robe en damas noir et gros bleu, épais comme le doigt; la jupe ne touche pas terre et se tient si raide que je parais plus large que haute; un «talma» en velours noir, bordé de vison, me donne une silhouette de cloche; ma figure disparaît sous l'avancée d'un chapeau, genre cabriolet, en feutre noir garni de rubans verts. Ma sœur porte une robe en popeline écossaise et une petite redingote de velours noir, qu'une étroite bande d'hermine orne tout autour; une houppe de plumes noires surmonte sa capote.
Nous dînons chez l'illustre Giulia Grisi, cousine germaine de ma mère, et celle-ci, qui d'ordinaire se préoccupe peu de notre tenue, a voulu tout diriger, cette fois, pour que nous soyons très bien. Elle nous a habillées et coiffées elle-même. Aussi nous sommes prêtes trop tôt, tandis qu'elle est en retard.
Solennellement, nous descendons l'escalier, pour attendre en bas, et, comme nous avons trop chaud sous nos manteaux, nous sortons dans la cour.
Alors nous nous regardons, ma sœur et moi, et nous pouffons de rire.
Un peu amer, tout de même, ce rire, qui raille nos splendeurs, sur lesquelles nous n'avons aucune illusion. Nous nous sentons parfaitement ridicules et comiques: c'est ennuyeux d'aller divertir les autres.
--Tu as tout à fait l'air des singes mécaniques qui dansent sur les orgues de Barbarie.
C'est moi qui fais ce compliment à ma sœur.
--Oh! oui! c'est cela! s'écrie-t-elle.
Et elle se met à danser en secouant la houppe de son chapeau.
--Toi, à quoi ressembles-tu?... Un sac....
--A cause de l'affreux manteau: sans lui, avec ma robe raide comme du carton, je rappelle ces laides bonnes femmes de Velasquez, qui ont des jupes comme des commodes.... Tiens! ça doit être très bien pour «faire un fromage»!...
Je me lance en une pirouette et l'achève en un plongeon, au centre de l'étoffe qui bouffe.
--Il est beau, n'est-ce pas, ce «fromage»?...
--Oui! soupire ma sœur, décidément plus contrariée que moi; mais nos cousines, qui sont si _chic,_ vont joliment se moquer de nous!
--Oh! Rita seulement: les autres sont trop petites!...
Quand nous arrivons à l'hôtel de Giulia Grisi, d'assez bonne heure, pour la voir un peu avant la venue des convives, nous entendons résonner le piano dans le salon. La porte est ouverte sur le vestibule et nous nous glissons sans être remarquées.
Giulia et Mario sont debout près du piano et déchiffrent un duo, qu'Alary, compositeur et pianiste, accompagne.
La scène est originale: ces grands artistes, dont les voix merveilleuses ont enthousiasmé tous les dilettantes de l'Europe et les charment encore, ne sont pas, à ce qu'il semble, très musiciens. Le déchiffrement ne va pas tout seul. Alary, qui est sourd, se démène, bat la mesure du pied, chante, à hauts cris, d'une voix fausse, pour indiquer la mélodie; mais les chanteurs préfèrent la jouer eux-mêmes, d'un doigt, et, par-dessus les mains du pianiste, s'efforcent chacun de son côté. Cela produit une confusion inextricable, d'où s'élèvent par moments des notes magnifiques, pas toujours celles qu'il faudrait.
Je contiens a grand'peine un fou rire, qui va m'échapper, quand ma mère dénonce notre présence en criant:
--_Brava!..._
Alary se retourne brusquement, en faisant pivoter le tabouret, puis se lève, comme un diable jaillit d'une boîte. Long, maigre, avec une barbiche blonde, la bouche béante, et ses mèches pâles s'embrouillant dans le fil de son lorgnon.
L'harmonieuse langue italienne résonne alors, dans l'effusion de l'accueil et l'échange des politesses.
Giulia Grisi est belle, toujours. Elle n'entend pas se laisser vaincre par le temps. Ce n'est plus peut-être, tout à fait, la statue parfaite qui inspira à mon père ce poème si enthousiaste, cet hymne a la beauté, où il regrette, voyant la cantatrice pour la première fois, d'avoir abandonné les pinceaux pour la plume. C'était à la salle Favart, pendant une représentation de _Mosè:_
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . J'aperçus une femme. Il me sembla d'abord, La loge lui formant un cadre de son bord, Que c'était un tableau de Titien ou Giorgione. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Vous n'avez pas menti, non, maîtres: voilà bien Le marbre grec doré par l'ambre italien, L'œil de flamme, le teint passionnément pâle, Blond comme le soleil sous son voile de hâle, Dans sa mate blancheur les noirs sourcils marqués, Le nez sévère et droit, la bouche aux coins arqués, Les ailes de cheveux s'abattant sur ses tempes Et tous les nobles traits de vos saintes estampes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Que peuvent tous nos vers pour rendre la beauté? Que peuvent de vains mots sans dessin arrêté, Et l'épithète creuse et la rime incolore? Ah! combien je regrette et comme je déplore De ne plus être peintre, en te voyant ainsi A _Mosè_, dans ta loge, ô Giulia Grisi!
La diva est un peu forte maintenant, et ses traits s'empâtent et s'estompent; le doigt implacable du destructeur tire un peu vers le bas les coins de la bouche; mais l'ensemble est noble et superbe; le port de la tête, la chaude pâleur, la douceur inquiétante des yeux glauques, sous le noir des lourds cheveux ondés, gardent un charme extrême. Elle porte une jupe de taffetas noir, dont les sept volants sont interrompus par la traîne tout unie qui les recouvre à moitié; le corsage décolleté laisse voir, sous un réseau de dentelle, les épaules rondes et les bras blancs.
Mario, lui aussi, fut un type de beauté remarquable: coqueluche des douairières et bourreau de bien des jeunes cœurs. Il n'entend pas renoncer à cette royauté et s'y cramponne d'une main élégante. C'est un très grand seigneur: marquis de Candia et officier dans les chasseurs sardes. Un coup de tête l'a jeté hors de son milieu et poussé vers la carrière artistique, où il a trouvé la gloire: aussi il n'a rien de la suffisance coutumière des ténors et montre une suprême distinction. Il a du ressembler beaucoup à Raphaël Sanzio, avec sa barbe légère, qu'il semble n'avoir jamais coupée, ses cheveux souples et ses beaux yeux noirs, si doux sous la longue frange des cils.
Dès que cela est possible, je le prends à part: j'ai un secret à lui confier, qui, j'en suis sûre, lui fera plaisir. Une élève de l'institution de Mme Liétard, où nous allons parfois comme externes, est amoureuse de l'illustre artiste et lui demande en grâce d'écrire quelques mots sur la photographie qui le représente et qu'elle a achetée.
--Tu comprends, elle t'a vu aux Italiens, dans le rôle d'Almaviva, et elle t'a trouvé si joli qu'elle ne pense plus qu'à toi et garde ton portrait dans sa poche, pour le regarder toute la journée.
Mario s'intéresse à mon histoire, un sourire lui chatouille les lèvres.
--Est-elle belle, ton amie?
--Oh! oui, et grande, grande: au moins vingt ans!... Et élégante!... elle porte des jupes larges comme ça!... Une vraie dame! Je ne sais pourquoi elle est encore en pension.
--Tu l'as, cette photographie?
--Bien sûr! Elle m'a fait jurer, plus de dix fois, que je te l'apporterais.
Après un regard furtif vers Giulia, qui ne s'occupe pas de lui, Mario me dit en baissant un peu la voix: