Le collier des jours: Le second rang du collier
Part 3
C'était toujours George Sand qu'il fallait relire, et comme, à la fin, nous en étions lassées, nous imaginâmes déjouer quelques scènes des romans: c'était plus nouveau et bien plus amusant. Dans _Valentine_ surtout, nous étions superbes, Marianne ne pouvait cacher son émotion: son petit nez en trompette frémissait, entre ses belles joues rouges, et ses jolis yeux noirs s'emplissaient de larmes. Annette elle-même était captivée: debout, la cuiller de bois à la main, elle semblait changée en statue. Mais c'était toujours elle qui rompait le charme:
--Ma julienne qui bout trop vite! s'écriait-elle tout à coup. Vous me rendez folle avec vos histoires!...
Et nous nous sauvions, pour aller lire quelque livre moins connu.
Mon père proclamait que la lecture est la clé de tout, et que la chose la plus merveilleuse, c'est qu'un enfant puisse apprendre à parler et à lire: aussi laissait-il la bibliothèque à notre disposition et nous poussait-il à y fouiller souvent. Nous avions déjà énormément lu. Après Walter Scott et Alexandre Dumas, c'étaient Victor Hugo, Balzac, Shakespeare,--à mesure que paraissait la traduction de François-Victor Hugo,--et, à travers le merveilleux style de Baudelaire,--Edgar Poë, qui nous passionnait spécialement.
Notre ardeur à dévorer les livres enchantait mon père, mais «les personnes sérieuses» trouvaient ce genre d'éducation parfaitement absurde et même criminel. Il n'aimait pas la discussion et ne savait guère imposer sa volonté. C'est pourquoi, à regret, il nous laissa mettre dans des pensionnats dont on lui vantait les mérites, l'avenue de Neuilly ayant le monopole des institutions de premier ordre. Externes d'abord, nous allâmes chez madame Liétard, une noble personne, qui, par amour des enfants et pour se consoler de la perte des siens, avait fondé cet établissement, où l'on était vraiment gâté plus que chez soi; puis pensionnaires, chez une madame Biré. Elle portait une perruque bouclée,--«un tour en acajou ronceux», disait mon père, qui avait une aversion spéciale pour cette dame.
Ces tentatives ne furent pas de longue durée: mon père trouvait vraiment la maison trop déserte et trop triste, sans le mouvement et le bruit que nous y mettions et, pour être sûr de nous garder, il eut un jour une triomphante idée, celle de faire lui-même notre éducation:
--J'en suis aussi capable que vos sous-maîtresses!... Et, bien que je ne sois pas même bachelier, si vous en saviez autant que moi, il me semble que ça ne serait pas mal.
Le principe ordinaire d'instruction qui consiste à entasser pêle-mêle dans la mémoire des notions succinctes sur toutes sortes de sujets lui semblait absurde:
--La science abrégée, et l'histoire ramenée à un point de vue général, n'intéressent pas, disait-il, et c'est pour cela que tout ce que l'on apprend en classe est si vite oublié. Ce travail si pénible, à un âge où l'on a un besoin impérieux d'activité physique, est, la plupart du temps, absolument perdu et l'on eût mieux fait de laisser les enfants jouer aux barres ou au cheval fondu, ce qui leur eût au moins procuré de l'agrément et donné de la vigueur. Il vaut mieux savoir une seule chose, à fond, que d'apprendre par cœur la liste de toutes celles qu'on ne saura jamais.
Il ne voulait donc enseigner qu'une seule chose à la fois et, cherchant quelle était la science la plus utile à connaître, celle par où il fallait commencer, il décida que c'était l'astronomie.
Alors, lui, le forçat de la «copie», lui qui détestait par-dessus tout écrire, même la plus courte lettre, il se mit à rédiger, chaque jour, une petite leçon, où il résumait, de la façon la plus claire, les premiers principes de la mécanique céleste. Cela faisait, de sa fine écriture, quinze à vingt lignes, sur une feuille de papier à lettre. Il développait, de vive voix, la leçon, que nous devions apprendre par cœur. De Paris, il nous apportait des images coloriées, enchâssées dans du papier noir, et transparentes. On y voyait le système solaire, les planètes et leurs satellites, Saturne avec ses anneaux, la lune et les éclipses. Cela nous intéressa énormément, à tel point même que, pour ma part, je trouvai bientôt la leçon trop courte, et j'en réclamai de plus longues, avec cette violence qui m'avait valu naguère le surnom d'Ouragan. Je voulais toute l'astronomie, tout de suite, et non pas miette à miette, comme cela, et jour à jour.
«Épilepsie--Catalepsie», avait coutume de dire mon père, pour définir mon caractère d'alors, qui me faisait tantôt exaltée et enthousiaste, tantôt morne, indifférente et dédaigneuse: il m'incitait, charitablement, à choisir un terme entre ces deux extrêmes. Mais je lui répondais que c'était là une idée digne d'un classique, et qu'un romantique comme lui savait bien que rien n'est plus bourgeois que le juste milieu.
Cette fois, il favorisa «l'épilepsie», en me livrant les meilleurs et les plus récents ouvrages sur l'astronomie.
Ce fut une vraie passion qu'il éveilla en moi. Il n'était plus question que de cela; je travaillais du matin au soir; les livres les plus arides, les plus obscurs ne me rebutaient pas, je m'acharnais à les comprendre, et bientôt je fus singulièrement renseignée sur les choses du ciel.
Mon père me fit alors cadeau d'un télescope, ce qui faillit me rendre folle de joie. C'était un bon instrument, qui permettait de voir les taches du soleil, les anneaux de Saturne, les satellites des planètes et les montagnes de la lune. Il était enfermé dans une boîte noire qui ressemblait assez à un cercueil d'enfant.
La nuit, à l'heure du lever des planètes, quand tout dormait dans la maison, je sortais de mon lit, et, avec mille précautions pour ne rien faire craquer, je descendais l'escalier. Dans le salon, je cherchais à tâtons le télescope, dont je connaissais bien la place, et j'empoignais la boîte très lourde que je pouvais à peine porter. C'était toujours la porte-fenêtre de la salle à manger qui, en grinçant, me trahissait: les volets, qu'il fallait pousser avec force, avaient, en s'ouvrant, une sorte de miaulement très particulier, que je ne pouvais éviter.
Aussi à peine avais-je monté le télescope sur son pied de cuivre, au bord de la terrasse, le seul endroit d'où l'on vit bien le ciel, que ma mère apparaissait, en chemise de nuit, une bougie à la main, dans le cadre de la porte.
--Qu'est-ce que tu fais là?...
--Je note la position des satellites de Jupiter.
--C'est une jolie heure pour réveiller les gens et courir la pretentaine!
--Est-ce ma faute si les étoiles ne brillent pas en plein midi?
--Tout cela est bel et bon, mais tu vas aller les voir dans ton lit.
Et il fallait remettre le télescope dans sa boîte noire, sans avoir vu Jupiter....
* * * * *
Dès le matin, quand nous dormons encore, retentissent dans la maison des déclamations bizarres et d'extraordinaires chansons.
C'est le père, qui, toujours levé bien avant les autres, charme sa solitude, et essaie aussi, sans en avoir l'air, de tirer les paresseux de leur sommeil.
Il s'ennuie tout seul, et surtout il a faim. Pourtant il professe le plus profond mépris pour ce que l'on appelle «le petit déjeuner»: il veut le grand, tout de suite. Après douze ou quatorze heures de jeûne, son appétit réclame autre chose que ces fallacieuses tisanes que l'on vous apporte au lit, comme à des malades, avec quelques minces feuilles de mie de pain beurrées. Il lui faut des nourritures autrement substantielles: le large bifteck, épais de trois doigts, et le copieux macaroni. Mais il lui est impossible d'obtenir ces choses avant dix heures: personne n'est prêt, la cuisinière ne peut pas arriver, elle prétend que les fournisseurs n'ouvrent pas leurs boutiques assez tôt.
Alors il chante, pour tromper sa faim.
Son répertoire est des plus variés et des plus étranges, et on ne sait pas d'où il lui vient; sauf pour quelques fragments des romances de Monpou, populaires pendant la jeunesse des romantiques, et quelques couplets de vaudeville, remarquables par leur bêtise, on ne retrouve pas les origines. D'ailleurs, cela n'est jamais complet: il n'a retenu que la phrase la plus baroque, le couplet le plus niais. Il a la voix juste,--n'en déplaise à la légende,--sans beaucoup de timbre, mais il sait l'enfler et la rendre tonitruante, quand on n'a pas l'air de vouloir s'éveiller.
On entend ce fragment, dit de l'accent traînard spécial aux pauvresses qui chantent dans les cours:
Otons nos bas, mettons-nous presque nue: C'est pour ma mère, il me respectera....
Une complainte d'assassin succède, sans transition:
A l'Abbaye de Monte-à-r'gret, Du Paradis l'on est tout près ...
Ou bien, c'est une mélodie caverneuse des plus énigmatiques:
Léonore avait un amant Qui lui disait: «Ma chère enfant, J'éclaterai comme une bombe! Je ressemble aux bénédictins, Qui s'en vont tous les matins Creuser leur tombe ...
Je crois que ce morceau faisait partie d'un opéra qu'il avait voulu composer, paroles et musique, pour le théâtre qu'il avait construit lorsqu'il était adolescent.
Quand le temps menaçait, il redisait, à n'en plus finir, cette incantation de berger qu'il avait entendu chanter autrefois par une vieille fileuse, à Maupertuis, où il allait passer les vacances:
Pleut, pleut, mouille, mouille ... C'est le temps de la grenouille: La grenouille a fait son nid Dans l'étable à nos brebis; Nos brebis en sont malades Nos moutons en sont guéris ...
D'autres fois, c'était ce pseudo-cantique, qui le ravissait:
Tout le monde pue Comme une charogne, N'y-a, n'y-a, n'y-a que mon Jésus Qui ait l'odeur bogne!...
il prononçait «bogne», au lieu de «bonne», à cause de la rime.
Quand il avait assez de chanter, il déclamait. Ceci entre autres:
J'aime les bottes à l'écuyère Et les pantalons de tricot..., Et les romans de Walter Scott, Il faut en avoir deux paires!...
Enfin l'on descendait à table. Le macaroni quotidien tordait dans le plat ses anneaux dorés de beurre et grumelés de parmesan; le juteux faux-filet saignait sur le persil, tout frais cueilli au jardin. Le lion affamé se calmait.
Il aimait que l'on fût gai au déjeuner, que l'on y vînt avec des visages souriants, des mines reposées et bienveillantes. Rien ne le tourmentait comme de découvrir un pli de maussaderie ou de préoccupation sur les figures, et il fallait lui expliquer longuement les motifs d'ennui ou d'inquiétude, pour qu'il pût les détruire au plus vite, si c'était possible. Quand l'air grognon persistait, il arrangeait les bouteilles sur la table, y appuyant un journal pour se faire un paravent et ne pas voir.
On se fâchait quelquefois de son insistance à étudier les plus fugitifs mouvements des traits, qui la plupart du temps n'avaient pas de cause explicable: alors il nous reprochait avec véhémence de ne pas lui rendre la pareille, de ne pas chercher à nous rendre compte, d'après sa physionomie, de l'état de son humeur et de sa santé. Et il nous répétait la légende du pain à cacheter vert, qu'il avait gardé trois jours au milieu du front, sans que personne le vît.
--Moi, j'ai la bosse de l'approbativité, disait-il; si vous saviez la phrénologie et si vous tâtiez mon crâne, vous verriez tout de suite que cette proéminence est presque monstrueuse chez moi. J'ai le besoin d'être approuvé, en tout et par tous, même par les bonnes, même par le chat. Je suis opprimé et malheureux à la moindre opposition, au plus petit désaccord, et la mauvaise humeur me semble toujours dirigée contre moi.
--Même quand on n'a pas faim, tu crois que c'est par méchanceté!
--Évidemment! Et j'ai raison. C'est une façon détournée, mais perfide, de faire ressortir mon appétit, de me faire paraître un goinfre, un glouton, un mâche-dru, capable de s'empiffrer plus que Gamache, Gargantua et l'ogre du _Petit Poucet._
Souvent, au milieu de ces belles discussions, Dumas fils, qu'on n'avait pas entendu sonner, entrait et nous contemplait de la porte.
--Quelle drôle d'heure pour déjeuner! grognait-il.
Et il allait s'asseoir dans un coin, près d'une des fenêtres.
Alors mon père essayait de lui démontrer que cette heure était la meilleure possible pour prendre le premier repas, le seul sérieux; qu'elle avait l'avantage de ne pas couper la journée en deux et qu'elle permettait, même si l'on s'accordait l'indispensable flânerie de la digestion, de se mettre au travail, sans avoir l'estomac chargé, entre midi et une heure, ou de commencer les pérégrinations, si l'on était forcé de sortir.
Mais Dumas fils n'était pas du tout convaincu.
* * * * *
Un autre personnage, un vieil ami de la famille Hugo, que mon père connaissait aussi, était venu nous voir dès les premiers jours de notre installation à Neuilly et arrivait aussi pendant le déjeuner. C'était M. Robelin, un architecte, propriétaire de maisons. Il en avait à Paris, a Nevers et à Neuilly.... Nous avions visité celles-ci, qui étaient nombreuses, et assez bizarres. Pris dans le mouvement littéraire de 1830, très enthousiaste de romantisme, Robelin avait voulu, lui aussi, être révolutionnaire et moyenâgeux et, pour cela, il avait conçu le plan de maisons pas ordinaires: des toits à pic, qui mansardaient presque tous les étages; des tourelles en poivrières, dans lesquelles les escaliers avaient peine à tourner.... Amusantes à l'œil, ces constructions, édifiées dans un espace restreint, étaient à peu près inhabitables.
Cela n'empêchait pas M. Robelin d'être un homme fort agréable, un peu avare peut-être, ou plutôt feignant de l'être pour masquer des revers de fortune dus à des traits de générosité qu'il tenait secrets, mais, en tout cas, un avare aimable, se blaguant lui-même et ne redoutant pas de raconter des traits de son caractère. Par exemple, il achetait ses souliers à la livre, dans un endroit connu de lui; il boutonnait dix ans un veston de gauche à droite, avant de le boutonner de droite à gauche, ce qui lui faisait, disait-il, un habit neuf; il se promenait tous les matins au bois de Boulogne et ramassait des branches mortes, dont il faisait des tas: plus tard, sa vieille bonne, Rosalie, allait les ramasser, si quelques pauvresses ne les avaient pas trouvés et emportés.
--Alors, c'est tant mieux pour elles, disait-il: je suis philanthrope de bon cœur.
Tous les matins, donc, depuis noire arrivée, M. Robelin venait nous voir, vers la fin du déjeuner; et, pendant de longues années, il n'a jamais manqué à cette habitude.
Il entrait par la porte de la cour, dont on n'avait qu'à tourner le bouton et qui sonnait en s'ouvrant. C'était pour ne déranger personne; mais son entrée dans la salle à manger causait toujours, néanmoins, un indescriptible tumulte et un grand émoi: il avait à sa suite un chien de chasse blanc et gris et un vieil épagneul noir. Aussitôt la porte vitrée entr'ouverte, les chiens se précipitaient dans la salle à manger, où ils étaient accueillis par les jurements et les miaulements des chats épouvantés, et par des cris de toute espèce:
--Prenez garde aux chats!... N'entrez pas!... Tenez vos chiens!...
--Ici! Stop!... Tiby, allez coucher!...
Et, quand on était parvenu à refermer la porte sur les chiens expulsés, ils rentraient aussitôt, d'un bond, par la fenêtre, et les imprécations recommençaient de plus belle.
Chaque jour, la scène se renouvelait, au moment où l'on servait le café, sans que M. Robelin, en fût le moins du monde troublé.
* * * * *
_Post prandium stabis,_ _Seu passus mille meabis,_
C'est mon père qui récite ce précepte de l'école de Salerne, en nous entraînant sur la terrasse, après le déjeuner, pour nous promener et causer.
--Il faudrait traduire cela en vers français, dit-il, mais ça n'est pas très commode.... Que penses-tu de ce distique, cependant?...
Après dîner, debout tu te tiendras, Ou seulement mille pas tu feras.
--Hein! est-ce assez mirlitonesque et proverbial?
--C'est très bien!
--En tout cas, c'est exact et ça rime.
Et nous faisons les mille pas.
C'est l'heure la plus charmante de la journée, celle où le père est vraiment à nous, et qu'il prolonge d'ailleurs autant qu'il le peut.
La terrasse est extrêmement agréable pour ces lentes promenades. A l'angle de la salle à manger, elle s'épanouit et forme la cour, élargie qu'elle est de toute l'épaisseur de la maison: les fenêtres, de ce côté-là, font face au pavillon du jardinier, tout enguirlandé de vigne vierge. Plus loin, la terrasse reprend sa largeur initiale, en longeant la maison du propriétaire et une autre petite maison mitoyenne. Il n'y a pas de séparation, pas de barrière; là-bas, un escalier de pierre, qui fait pendant au nôtre, descend, lui aussi, vers les jardins, entre des vases de fonte, où les fuchsias alternent avec les géraniums. Rien ne gêne la vue, par-dessus le parapet, vers la fuite des allées et les vallonnements des pelouses où penchent des abricotiers.
Le propriétaire, un M. Achard, lapidaire, qui habite Paris, ne vient, avec sa famille, que du samedi au lundi; le reste de la semaine, tout est clos chez lui, et nous pouvons marcher d'un bout à l'autre de la terrasse, ce qui fait près d'une centaine de pas.
De notre côté, la promenade s'achève devant un mur assez élevé, couvert de lierre du haut en bas, et toujours agité d'un chamaillis de pierrots. Ce mur joint d'un bout notre maison et de l'autre le parapet de la terrasse. C'est le coin le plus frais et on y trouve toujours de l'ombre. Quand on est fatigué de marcher, le mur bas de la terrasse, avec ses larges dalles, offre un banc des plus commodes. Mon père s'y assied, le bout de son pied touchant encore le pavé; pour nous, c'est un peu plus haut: il nous faut prendre un élan, et, une fois assises, laisser pendre nos jambes.
C'est là que tous trois nous faisons assaut de mémoire, en récitant des vers de _la Légende des siècles:_
Charlemagne, empereur à la barbe fleurie ...
Et nous continuons, nous entr'aidant. Quand un ne sait plus, l'autre sait. Nous menons ainsi le poème assez loin. Puis, tout à coup, un vers nous arrête ... il se dérobe ... personne ne sait plus....
--Va prendre le bouquin! dit mon père.
--Non, non ... ça n'est pas de jeu!
Et nous cherchons, par des raisonnements, par l'alternance des rimes, tout fiers quand nous retrouvons enfin le vers.
Ou bien nous parlons de nos livres préférés. Mon père trouve un grand plaisir à reprendre l'impression qu'une lecture lui a laissée, à la faire chatoyer devant l'esprit, comme une belle étoffe sous la lumière.
--Ce _Scarabée d'or_ d'Edgar Poë, est-ce assez étonnant! Quelle clarté! quelle simplicité apparente, quelle précision mathématique, qui rend même les choses impossibles parfaitement vraisemblables et même évidentes!... L'as-tu relu récemment? Crois-tu que tu serais capable, si tu trouvais un parchemin mystérieux, de découvrir la clé du cryptogramme et de déterrer le trésor.... Moi, je sens que j'aurais beau me pressurer la cervelle, je ne déchiffrerais pas la formule et resterais pauvre comme devant.
--Je ne chercherais même pas à comprendre, répondis-je, tant cela me semble difficile! Mais il y a quelque chose que je ne comprends pas non plus, dans cette nouvelle si admirable, c'est la façon dont elle est composée....
--Quoi! oserais-tu dire qu'elle n'est pas bien composée?... Ton âge a toutes les audaces!
--Je ne veux pas dire qu'elle est mal composée. Je voudrais savoir pour quelle raison Edgar Poë a choisi cette manière de composition, au lieu de l'autre, qui aurait été, il me semble, encore plus émouvante.
--Tu m'étonnes.... Quelle autre? Voyons, dis ton affaire.
--Pourquoi la découverte du trésor est-elle réalisée avant l'explication du parchemin mystérieux qui en indique la place? Il était plus naturel de suivre William Legrand dans les émotions du déchiffrement, les recherches à travers l'île et enfin les péripéties de la découverte,--que l'erreur du nègre, qui confond l'œil gauche de la tête de mort avec l'œil droit, suffit à dramatiser.--Edgar Poë prend le sujet à rebours, et c'est seulement après le dénouement, qu'il explique comment il a pu l'amener.
--Ta remarque est judicieuse, dit mon père: on s'attend, en effet, après le départ de son ami, à ce que Legrand reprenne le parchemin, pour l'étudier dans la solitude. Cela tourne autrement et c'est très bien tout de même, peut-être mieux, puisque c'est plus imprévu. L'auteur, sans doute, n'a justement pas voulu faire comme un autre aurait fait; ou bien cette façon de procéder eût entraîné plus de développement que n'en comportait la dimension d'une nouvelle: la nouvelle est une forme parfaite, mais a ses exigences et demande même souvent le sacrifice du sujet, qui pourrait fournir tout un roman.... Enfin je ne sais pas exactement quelle a été l'idée d'Edgar Poë; mais ce qui m'étonne, c'est qu'une gamine comme toi ait eu celle de faire une pareille observation. Cela me prouve, comme je te l'ai dit plusieurs fois, que tu as un sens littéraire très juste et que tu es très coupable de ne pas vouloir essayer d'écrire ... quand ce ne serait que pour me faire plaisir!
--Je t'assure que, devant un papier, il ne me vient aucune idée, je ne trouve rien du tout. Comme Balzac aurait fait dire à Mistigris:
La critique est Thésée et l'art est Hippolyte!
--Prends garde, justement, que le sens critique ne soit déjà trop développé chez toi et ne t'empêche d'achever un travail. Tu te jugeras toi-même, tout de suite, trop sévèrement, et, quand on commence, il ne faut pas se juger: on a besoin d'une grande naïveté, d'une confiance absolue en son génie, on doit se trouver superbe et triomphant, quitte à en rabattre plus tard.
--J'en suis déjà à ce plus tard.
--C'est très mal! Tu me forceras à t'enlever ce titre de: «Mon dernier espoir», que je t'avais donné.... Mon dernier espoir sera trompé, comme tous les autres.
--Non, non, père, ne me l'enlève pas! m'écriai-je en me jetant à son cou. J'ai peur de t'enlever, moi, des illusions.... Mais je te promets d'essayer, dès que j'aurai trouvé une idée.
--Eh bien, je te le laisse, jusqu'à nouvel ordre! me répondit-il en m'embrassant.
* * * * *
Une après-midi, mon frère vint à Neuilly, avec son camarade Rodolfo, dans l'intention d'aller faire un tour en canot sur la Seine. Mon père était à Paris; ma mère cousait dans sa chambre et ne se dérangea pas pour les nouveaux venus.
--Venez donc avec nous, disait Rodolfo; nous resterons à peine une heure, on ne saura même pas que vous êtes sorties.
--Il vaudrait peut-être mieux demander la permission.
--Jamais de la vie!... Sur l'eau!... On pousserait de beaux cris! s'écria Rodolfo.
--Nous serons joliment grondées.
--Vous manquez d'héroïsme, laissa tomber notre frère Toto, de son air flegmatique.
--Tant pis, allons!...
Et nous voilà descendant l'escalier, sournoisement, bien décidées maintenant à l'escapade.
Au fond du jardin du propriétaire, une petite porte s'ouvrait sur une allée ombreuse, qui, en contournant plusieurs enclos, aboutissait aux berges de la rivière. Mais il fallut remonter jusqu'au pont de Neuilly pour louer un canot.
Toto prit les rames, et Rodolfo se mit au gouvernail. Nous étions ravies de glisser le long de l'île verdoyante, qui partage la Seine en deux bras, et que nous n'avions pas encore vue de près. Elle apparaissait, entre les branches qui penchaient vers l'eau, toute fleurie, et soignée comme un beau parc.
Le ciel était lourd, la rivière sombre, la menace d'un orage pesait; cela inquiétait notre plaisir, en aggravant nos remords: ce serait joli si nous recevions une averse!
--Nous n'irons que jusque devant Saint-Cloud et nous reviendrons, disait Rodolfo.
Mais, avant que nous ayons atteint Suresnes, le grain crève en une pluie drue et serrée.... Rien pour nous protéger, pas une ombrelle, pas même un fichu. Nous rions tout de même, narguant la Providence, qui sans doute s'est dérangée pour nous punir.