Le collier des jours: Le second rang du collier

Part 18

Chapter 183,725 wordsPublic domain

Il avait une belle barbe blanche, bien peignée, les cheveux ondulés au fer, le profil busqué, le teint coloré, et il ressemblait, en effet, au roi vert galant. C'était un excellent homme, qui convint tout de suite que j'étais trop _ragazza_ pour consentir à voir jamais en lui autre chose qu'un ancêtre; il renonça gentiment à ses intentions et, du même coup, au majorat. Paris lui offrait des distractions bien séduisantes, et il contracta sans tarder quelques unions, de la main gauche, qui le consolèrent rapidement. Il loua une des maisons de M. Robelin, s'y installa, y festoya gaiement avec des amis de rencontre.

Barni fut pour nous un parent dévoué, indulgent, plein d'attentions aimables, et nous avions beaucoup d'affection pour lui. Venu à Paris dans l'intention de n'y passer que peu de mois, il y demeura plusieurs années; quand il retourna en Italie, ce fut avec l'idée de mettre ordre à ses affaires et de revenir. Le destin ne le permit pas: dans un bal costumé, à Venise, la coupe de Champagne à la main, le viveur impénitent, mourut joyeusement, dans un éclat de rire qui lui rompit un vaisseau.

* * * * *

Quand Victor Hugo laissait venir sa famille à Paris pour y passer quelque temps, M. Robelin ne manquait jamais d'inviter ces illustres hôtes à dîner chez lui à Neuilly. Mme Hugo et Charles (François-Victor ne quittait jamais l'exil) acceptaient toujours. Il y avait bombance alors, dans le logis du vieil architecte romantique, qui ce jour-là devenait prodigue. Vacquerie et Meurice étaient du festin, où nous étions aussi conviés.

Notre camarade Berthe, la fille de Robelin, dirigeait les préparatifs et surveillait l'œuvre de Rosalie, la vieille cuisinière grognonne, barbue et solennelle. Elle avait des talents de cordon bleu, que l'ordinaire frugal de la maison utilisait peu et qui n'étaient mis à l'épreuve que dans les grandes occasions. Son chef-d'œuvre était un pâté, resté fameux, qu'elle mettait plusieurs jours à parfaire et qui par ses dimensions eût été digne d'être servi sur la table des Burgraves, pour faire suite au «bœuf entier»: il était succulent, délicat et d'une complexité savante.

M. Robelin avait eu le bon sens de choisir, pour l'habiter, la moins bizarre de ses maisons: elle n'avait ni toits en éteignoirs ni tourelles en poivrière, mais on pouvait passer par l'escalier, on ne se cognait pas la tête au plafond et, dans les pièces banalement carrées, il faisait clair. La plus grande simplicité y régnait: presque pas de meubles, des murs nus, le plancher pas même ciré.

Les convives arrivaient séparément, madame Victor Hugo toujours en retard: elle s'excusait en racontant qu'elle avait dû pétrir de ses blanches mains une bonne pâtée pour Léda, la levrette de Charles, qui ne confiait cette mission qu'à elle seule.

Devant une glace, elle arrangeait alors sa coiffure, et cela lui prenait beaucoup de temps. Sous son chapeau, elle avait gardé ses cheveux roulés en papillotes; elle les déroulait maintenant, les crêpait, disposant autour de son front bombé une auréole noire. Elle avait de larges yeux très sombres, un petit nez en bec d'oiseau, le menton fin et le teint très bistré. Bonne et charmante, mais distraite, perdue comme dans une sorte de rêve, n'étant jamais à ce qu'on disait.... Elle plongeait des biscuits dans son verre sans songer à les reprendre, jusqu'à ce que le verre trop plein fût incapable d'en recevoir encore, et elle ne s'apercevait qu'alors de son oubli.

Charles Hugo, grand et fort, était d'une beauté extraordinaire, avec son teint blanc, sa moustache et ses cheveux d'un noir si brillant, sa bouche fraîche et, dans ses longs cils, le rayonnement de ses yeux très ouverts et très fixes. Il parlait haut, disait des choses violentes contre le gouvernement, tournant le chef de l'État en ridicule, mais se résignait cependant à être poli, et même aimable, avec les sergents de ville, à cause de sa levrette chérie, que l'indépendance de son caractère exposait à toutes sortes de contraventions.

Paul Meurice se montrait doux, réservé, presque timide; il parlait peu et d'une voix discrète.

Le plus original du groupe était Auguste Vacquerie. Son visage anguleux, ses joues colorées, son nez très long, ses yeux tout petits, ses cheveux plats qui tombaient tout droit, composaient une physionomie des plus singulières. Les mains dans ses poches, il se balançait sur ses jambes d'un air narquois.

J'entendais beaucoup parler de sa bizarrerie et de ses outrances littéraires. Je connaissais _Tragaldabas_ et le «porc aux choux». J'avais assisté à la représentation tumultueuse des _Funérailles de l'Honneur_, et j'étais parvenue à retenir ces quelques vers, que mon père récitait souvent, d'une parodie des poèmes de Vacquerie:

Vacquerie, à son Py- lade épi- que, qu'on crie ou qu'on rie, est momie: ce truc-là mène à l'A- cadémie.

Cette coupe extravagante nous réjouissait beaucoup, et celui qui avait inspiré la satire me semblait un personnage très curieux. Vacquerie était d'ailleurs fort aimable avec les jeunes filles et se plaisait dans leur société. Il se rapprochait volontiers du coin où nous nous cantonnions avec Berthe, et d'où nous écoutions discrètement la conversation, observant les causeurs et chuchotant parfois quelque malicieuse remarque. Vacquerie s'intéressait à nos petites affaires, aux histoires de chiffons, ou bien il nous faisait rire en nous débitant d'impossibles paradoxes avec un imperturbable sérieux.

Quelquefois, c'était chez nous qu'on se réunissait, et, après le dîner, on récitait des vers du «Père» exilé dans l'île, ou bien Théophile Gautier faisait connaître à ses hôtes une pièce nouvelle d'_Émaux et Camées_. Un soir, Vacquerie lut à haute voix un désopilant article intitulé: _Une paire de bottes_. C'était le récit des mésaventures d'un critique dramatique, torturé par des bottes trop étroites et qui a l'imprudence de les retirer, sournoisement, en pleine salle de spectacle. Le morceau, détaillé par l'auteur d'une voix monotone, d'un air grave et morne, était d'un comique suprême, et cette lecture augmenta encore mon estime pour celui qui avait découvert que:

Les tours de Notre-Dame étaient l'H de son nom!

* * * * *

Selon sa coutume, pour nous éveiller comme par hasard, mon père déclame à tue-tête, en se promenant à travers sa chambre. C'est un fragment de la complainte de Sainte-Hélène:

Ce n'est pas sur un canapé Qu'il usa cette redingote. Et si le drap en est râpé, C'est qu'il l'avait à Montenotte.

Un simple et tout petit chapeau Servait de turban à sa gloire; Son épée était un rameau Cueilli sur l'arbre de victoire....

Maintenant, c'est un saul'pleureur Sur le rocher de Sainte-Hélène!... Doux zéphir, porte-lui mes pleurs Sur les ailes de ton haleine.

Il s'agit, aujourd'hui, de se lever plus tôt, d'être prêtes de bonne heure, car Delaunay, le charmant sociétaire de la Comédie-Française, vient déjeuner à Neuilly, et, après le café, il doit réciter à Théophile Gautier, presque lui jouer, tout ce qui est écrit de l'_Amour souffle où il veut_, la pièce en vers, que mon père a promis de terminer bientôt et qui est reçue d'avance au Théâtre-Français.

Delaunay a le plus grand désir d'interpréter le rôle de Georges d'Elcy. C'est pour presser un peu le poète, lui donner du cœur à l'ouvrage, qu'il veut lui montrer de quelle façon il le jouerait. Mais, lorsqu'il s'agit de théâtre, Théophile Gautier éprouve toujours une sorte de timidité, une appréhension des angoisses à subir; la perspective, d'être livré tout vif aux lions du parterre, l'épouvante, et, avant que la pièce soit faite, il parle déjà de s'expatrier, le soir de la première, de ne lire aucun journal et de ne revenir que plusieurs mois après.

Le résultat de la lecture fut néanmoins excellent: le travail avança plus vite,--pour s'interrompre de nouveau, hélas! être abandonné, rester inachevé.--Toujours les corvées tyranniques brisaient l'inspiration; toujours manquait l'indépendance indispensable à une œuvre de longue haleine.

Il n'est resté aucun scénario de la pièce; les fragments publiés ne vont pas plus loin que le milieu du second acte; mais mon père nous avait raconté le sujet tout au long.

Georges d'Elcy, comme l'Arnolphe de l'_École des Femmes_, a élevé, pour l'épouser plus tard, une jeune fille qu'il a recueillie. Lavinia est intelligente, spirituelle, artiste et divinement belle; son jeune tuteur en est éperdument épris et la refuse rageusement à tous ceux qui viennent lui demander sa main. Il ne sait pas s'il est aimé, il n'ose pas se déclarer, tant il redoute de voir son rêve s'évanouir. Devant l'insistance des prétendants, il se décide: il ausculte, pour ainsi dire, le cœur de sa pupille, cherche à éveiller sa jalousie, et reconnaît, avec désespoir, qu'elle ne voit en lui rien autre chose qu'un frère très chéri....

Ne voulant pas imposer son amour, à celle qui lui doit tout, se jugeant incapable de guérir et de vivre près de la jeune fille en dissimulant sa souffrance, Georges assure l'avenir de Lavinia par une dot magnifique et s'expatrie en la laissant libre d'épouser, pendant son absence, l'homme qui aura su lui plaire. Il change de nom, se fait explorateur, tueur de lions, s'enfonce dans les solitudes vierges et terribles, brave les dangers, cherche la mort. Peu à peu, le bruit de ses exploits se répand, il devient un héros dont les journaux racontent les hardis voyages, ses combats contre les bêtes féroces. Lavinia, au milieu de ses soupirants qu'elle nargue, suit avec un intérêt croissant le récit des aventures de cet inconnu, l'admire passionnément, s'éprend de lui. Sachant un jour sa présence a Paris, elle exige qu'il lui soit amené: quand Georges, tout changé, pâlissant d'émotion sous son haie, reparaît, Lavinia, avec un cri d'amour, se jette défaillante dans ses bras. Ce cœur qu'il n'a pu atteindre quand il était près de lui, il l'a conquis en s'enfuyant au bout du monde:--capricieux et libre comme le vent, «l'amour souffle où il veut».

XI

Théophile Gautier avait une antipathie invincible pour les cafés; ceux qui les fréquentaient n'étaient pas loin de lui apparaître comme des criminels, et il serait mort de soif, plutôt que d'entrer dans un «estaminet» pour y prendre un verre de bière: «S'attabler en des cafés pour absorber avec flamme des boissons violentes»--il citait souvent cette phrase prise je ne sais où--lui paraissait le comble de l'inconduite. Il détestait aussi le jeu, et, si quelqu'un maniait et battait habilement les cartes devant lui, cette dextérité, acquise par une longue pratique, lui inspirait une vague horreur.

Cependant nous avions décrété qu'il devait jouer aux dominos. Nous le tyrannisions ainsi quelquefois, et il se laissait faire sans trop de révolte: par exemple, nous avions fini par obtenir de lui qu'il mangeât une soupe, le matin, en se levant, afin de ne pas être, au déjeuner, affamé depuis tant d'heures et pareil à un ogre; il consentit, à la condition que ce ne fût pas un «potaige», comme il disait avec beaucoup de dédain, mais une vraie soupe, assez épaisse pour que la cuiller pût s'y tenir debout.

Après le dîner, il s'endormait, en lisant un journal ou un livre, et nous trouvions cela mauvais. Pour le tenir éveillé, il fallait une occupation bête et ne fatiguant pas l'attention: le jeu de dominos était tout indiqué.

Théophile Gautier, résigné, se soumit: agenouillé dans un fauteuil, il étalait tous ses dominos sur la paume de sa main gauche, «pour qu'on ne vît pas son jeu», et, sans lorgnon, les regardait, de très près, en fermant un œil.

Rodolfo nous avait initiées, ma sœur et moi, aux finesses du domino à quatre, ou avec un mort, comme au whist; nous essayâmes de faire comprendre au père les ingénieuses combinaisons, qui, seules, rendent le jeu intéressant; mais il n'y eut pas moyen: il posait très exactement, chiffre contre chiffre, sans s'inquiéter du jeu de son partenaire, et toujours, avec un naïf empressement, se débarrassait de son double six.

* * * * *

Notre ménagerie était devenue assez nombreuse. Nous nous étions cependant débarrassés des volailles que, sous aucun prétexte, nous ne voulions tuer ni manger, et dont le nombre devenait inquiétant: les poules parvenaient souvent à s'échapper du poulailler; elles allaient pondre et couver secrètement sous quelques buissons épais et reparaissaient suivies d'une nombreuse famille. Le ciel lui-même semblait s'être ému d'un autre embarras, causé par le pullulement rapide d'un couple de rats de Norvège, imprudemment achetés à des marins de passage: au cours d'un violent orage, un bienheureux coup de tonnerre avait foudroyé tous ensemble nos trente-deux rats blancs et noirs!...

Mais Séraphita, la jolie chatte, blanche comme le duvet des cygnes, mit au monde trois petits chats qui, à notre grande stupéfaction, étaient noirs comme de l'encre.

«Explique qui voudra ce mystère!», dit Théophile Gautier dans la biographie qu'il écrivit plus tard de ces minets très chéris.

C'était alors la grande vogue des _Misérables_ de Victor Hugo; on ne parlait que du nouveau chef-d'œuvre; les noms des héros du roman voltigeaient sur toutes les bouches. Les deux petits chats mâles furent appelés Enjolras et Gavroche. La chatte reçut le nom d'Eponine. Leur jeune âge fut plein de gentillesse et on les dressa comme des chiens à rapporter un papier chiffonné en boule, qu'on leur lançait au loin. On arriva à jeter la boule sur des corniches d'armoire, à la cacher derrière des caisses, au fond de longs vases, où ils la reprenaient très adroitement avec leur patte. Quand ils eurent atteint l'âge adulte, ils dédaignèrent ces jeux frivoles et rentrèrent dans le calme philosophique et rêveur qui est le vrai tempérament des chats.

Pour les gens qui débarquent en Amérique dans une colonie à esclaves, tous les nègres sont des nègres et ne se distinguent pas les uns des autres. De même, aux yeux indifférents, trois chats noirs sont trois chats noirs; mais des regards observateurs ne s'y trompent pas. Les physionomies des animaux diffèrent autant entre elles que celles des hommes, et nous savions très bien distinguer à qui appartenaient ces museaux noirs comme le masque d'Arlequin, éclairés par des disques d'émeraude à reflets d'or....

Tous ces minous étaient à nous tous; cependant nous en avions adopté plus spécialement chacun un: ma mère avait choisi Gavroche, ma sœur Eponine, et moi Enjolras. Ils étaient admis à manger à table, où ils avaient chacun son couvert et sa chaise, à côté de sa maîtresse. Seul Gavroche, qui préférait gaminer avec ses amis de la rue, ne venait que par caprice; les deux autres se montraient d'une ponctualité admirable. Dès que tintait la sonnette, annonçant le repas, ils dégringolaient l'escalier, ou accouraient du fond du jardin et étaient toujours les premiers à table: nous trouvions les deux convives noirs, assis chacun à sa place et surveillant le plat avec des yeux luisants de gourmandise.

Nous possédions, alors, une vieille pie, assez maussade, dont j'ai oublié l'origine, mais qui, par un heureux hasard, redevint jeune et joyeuse.... Un jour, en notre absence, Margot s'échappa de sa cage et s'envola. La bonne, responsable, redoutant les représailles, se mit à sa recherche, d'abord dans le jardin, puis à travers Neuilly. Elle courut comme une folle et finit par rencontrer un gamin qui tenait une pie:

--Ah! c'est toi qui me l'as volée! s'écria-t-elle en lui arrachant l'oiseau des mains.

Elle revint à la maison, où nous n'étions pas encore rentrés, et remit Margot dans sa cage.

Le lendemain seulement, l'aspect rafraîchi, pimpant et guilleret de la pie nous frappa: des plumes neuves lui avaient poussé, elle était plus mince, et son œil vif et malin nous regardait avec une expression toute nouvelle. Notre surprise était extrême: nous ne savions pas que les pies avaient la faculté de rajeunir! Sous la promesse formelle de ne pas être grondée, la bonne finit par avouer l'aventure, et nous comprîmes qu'un assez singulier hasard lui avait fait rencontrer un oiseau de même espèce que celui qu'elle cherchait, mais que ce n'était pas le même.

La nouvelle Margot valait beaucoup mieux que l'autre et devint extrêmement amusante. On finit par la laisser libre, dans la maison et dans le jardin: sa cage était toujours ouverte, et elle y revenait quand elle voulait, ne songeant guère à s'échapper. Ses rapports avec les chats étaient des plus comiques: elle les poursuivait, leur tirait la queue et semblait vraiment éclater de rire, en se moquant de leur indignation. C'était une fieffée voleuse; mais, comme elle cachait ses larcins sur nos genoux, ou dans les plis de nos robes, il n'y avait pas grand mal. Elle ne parlait pas,--sauf un très vilain mot qu'elle semblait dire plutôt qu'elle ne le disait;--mais elle avait des _coua coua_ d'une éloquence très suffisante. Quand elle rentrait du jardin, pour réclamer quelque pitance plus substantielle que celle qu'elle avait pu se procurer, elle s'annonçait par des cris, toujours les mêmes. Si l'on ne prenait pas garde à l'arrivée d'une personne de son importance, elle paraissait très vexée, montait alors, saut par saut, les marches de l'escalier, et se plantait devant le premier qu'elle rencontrait, lui disant très clairement:

--Comment! c'est moi, et on ne m'offre rien?...

Margot divertissait beaucoup Théophile Gautier; il ne manquait jamais, en rentrant, de demander où elle était.

Dash et Mirza, à part quelques discussions et chamailleries de camarades, faisaient bon ménage avec les chats et la pie. Mon père, qui redoutait les chiens à cause de la rage, avait une vive affection pour ces deux-là. La vertu de Mirza, même, lui tenait au cœur plus que de raison, et, au moindre risque qu'elle courait, il entrait dans des colères disproportionnées. Si, par malheur, nous avions laissé ouverte la porte de la rue et que quelque chien, en faction sur le trottoir, eût tenté de s'introduire dans le vestibule, il éclatait en imprécations terribles, affirmant qu'il allait nous arracher les boyaux, comme un taureau furieux, pour les tirer jusqu'au fond du jardin, les dévider lentement sur un rouet d'ivoire, ou bien nous scier entre deux planches de bois mouillé, avec une scie ébréchée.

Ces menaces ne nous troublaient guère. Cependant, nous n'admettions pas que le père se montrât irrité contre nous, et quelquefois, pour des gronderies plus graves, nous nous fâchions tout à fait, ne lui parlant plus, lui tenant rigueur longtemps. Cela le mettait hors de lui.

--Dans une heure, on aura fini de bouder et on m'aimera comme avant; sinon, je sévirai! disait-il.

--Je ne te dois aucun amour, répondais-je; la Bible est formelle dans ses commandements: «Tes père et mère honoreras....» Elle ne parle pas de les aimer; désormais, je vais t'honorer.

Alors il me poursuivait d'objurgations extraordinaires, jetant contre moi ses pantoufles, sa pipe, tous les objets légers qu'il trouvait à sa portée, en me criant:

--Veux-tu bien finir cette comédie! veux-tu, tout de suite, me manquer de respect!

* * * * *

C'est à Saint-Jean, près de Genève, chez Carlotta Grisi, que Théophile Gautier composa en grande partie et termina son roman: _Spirite_. La beauté du site, la douce solitude de ce séjour, la grâce souriante de la châtelaine, le charmaient et l'inspiraient tout spécialement.

De l'autre côté du Rhône, qui longeait la propriété dans une course folle de torrent, le mont Salève et les dentelures des Alpes formaient le fond du paysage; plus loin, le parc s'achevait en un promontoire, qui dominait un tableau magnifique: la jonction du Rhône et de l'Arve. On voyait les deux fleuves accourir, par des routes opposées; l'un, saphir liquide que l'écume sertissait d'argent; l'autre jaune, lourd, opaque. Puis, avec un bruit de canonnade, ils se heurtaient, dans un bouillonnement, et bientôt, se déroulaient sans se confondre, comme un ruban bleu et un ruban d'or, et enfin disparaissaient, entre de hauts rochers, drapés de verdures croulantes.

Dans la vie réglée, paisible, abritée des importuns, que l'on menait à Saint-Jean, le temps semblait plus long qu'ailleurs: la rêverie naissait tout naturellement et rien ne l'interrompait; la pensée se développait sans effort, et le travail paraissait plus facile. On pouvait se promener sans sortir du domaine,--«kilométrer», comme on disait à Genève; et mon père adopta ce mot, qui remplaça nos «mille pas» de Neuilly.

La villa Grisi avait aussi sa terrasse: au-dessus d'une pente verte qui dégringolait vers un frais vallon, elle était plantée de magnifiques marronniers dont la floraison, chaque année, offrait un spectacle incomparable. Théophile Gautier aimait beaucoup ce coin du parc; il admirait les arbres géants sous tous leurs aspects, vêtus de pourpre et d'or par l'automne, emmitouflés de neige par l'hiver: il y revenait chaque jour, et «kilométrait» là de préférence. De loin, il y pensait avec regrets:

Les marronniers de la terrasse Vont bientôt fleurir, à Saint-Jean, La villa d'où la vue embrasse Tant de monts bleus coiffes d'argent....

Mais ce qui l'attirait et le retenait surtout, c'était l'extrême intérêt qu'il portait à la maîtresse de la maison. Il avait pour elle une de ces passions sentimentales, respectueuses et mélancoliques, auxquelles il était sujet: en dépit de sa verve rabelaisienne, de sa truculence et de ses paradoxes, elles montraient sa véritable nature, que, par une bizarre pudeur, il masquait le plus possible.

Pour lui, Carlotta Grisi, était toujours Giselle, ou la Péri, celle qui avait incarné les moments les plus heureux de sa jeunesse. En la revoyant après une longue absence, pourtant, il avait été frappé de son aspect de petite bourgeoise rangée, dans ses simples robes de laine sombres, égayées à peine par un col de dentelle ou quelques bouts de ruban: il avouait qu'il était impossible de soupçonner la radieuse étoile d'autrefois, dans cette personne toute nouvelle, qui donnait plutôt l'idée d'une mercière retirée, après fortune faite. Mais, peu à peu, une expression fugitive, une grâce du sourire, un rayonnement des prunelles, d'un bleu nocturne, évoquaient la figure première; il la reconstitua, la retrouva toute, et bientôt ne vit plus qu'elle. Son rêve, à la fin, lui devint une réalité; la figure idéale de Spirite n'était pour lui que le reflet d'une image; et cette image, il ne se doutait pas qu'il l'avait lui-même recréée:

Une pâleur rosée légèrement colorait cette tête, où les ombres et les lumières étaient à peine sensibles, et qui n'avaient pas besoin, comme les figures terrestres, de ce contraste pour se modeler, n'étant pas soumise au jour qui nous éclaire. Ses cheveux d'une teinte d'auréole estompaient comme d'une fumée d'or le contour de son front. Dans ses yeux à demi baissés nageaient des prunelles d'un bleu nocturne, d'une douceur infinie, et rappelant ces places du ciel qu'au crépuscule envahissent les violettes du soir. Son nez fin et mince était d'une idéale délicatesse; un sourire à la Léonard de Vinci, avec plus de tendresse et moins d'ironie, faisait prendre aux lèvres des sinuosités adorables; le col, flexible, un peu ployé sous la tête, s'inclinait en avant et se perdait dans une demi-teinte argentée qui eût pu servir de lumière à une autre figure.

Telle est l'apparition de Spirite dans le miroir de Venise, et, sans être prévenu, il n'était pas aisé de reconnaître l'original de ce portrait; et cependant, lorsque l'on savait, cela ne semblait plus impossible: