Le collier des jours: Le second rang du collier

Part 17

Chapter 173,586 wordsPublic domain

Un lit de sable couvre le fond de chaque vivier; des pierres, des fragments de roche que tapissent en partie des plantes aquatiques composent, réfléchis par la surface plane de l'eau comme une glace, des paysages et des cavernes de l'étrangeté la plus chimériquement pittoresque. L'eau en forme l'atmosphère, en dégrade les plans, en azure les lointains. Au bout de quelques minutes, l'illusion est complète. Le sentiment de la proportion se perd, on croit voir les vallées et les montagnes d'un pays inconnu ou plutôt d'une planète nouvelle.... Les pierres deviennent des pics énormes, la moindre anfractuosité de galet une grotte profonde; les cailloux du dernier plan se grossissent en sierras. Les filets de la _vallisneria_, les touffes de l'_anacharis_ représentent des forêts noyées.--Quant aux poissons, pénétrés de lumière, ils sont d'une translucidité féerique. Ils montent et descendent, se déplacent par de légers mouvements de queue ou de nageoires et comme s'ils flottaient dans l'air le plus limpide; s'ils s'approchent de l'invisible barrière que leur oppose la glace, on dirait qu'ils vont sortir du cadre et s'élancer hors de leur élément....

Quand on arrive aux bacs d'eau de mer, on est saisi tout de suite d'une radicale différence d'aspect. La transparence de l'eau douce est celle du cristal; celle de l'eau de mer est la transparence du diamant: le milieu a complètement disparu, et, sans la crépitation de petites bulles que vient faire à la surface le _stillicidium_ de renouvellement, on pourrait croire qu'il n'y a rien entre l'œil et la paroi opaque de la caisse. Les rochers qui hérissent ces bacs sont plus âpres, plus bizarres de formes, plus fauves de couleur que ceux dont sont formés les paysages d'eau douce. Des fleurs d'une apparence et d'une coloration fantastique adhèrent à leurs flancs.--Ces fleurs sont des polypes, des actinies, êtres singuliers qu'on appelle aussi anémones de mer, à cause de leur ressemblance avec cette fleur; ces anémones se composent d'une sorte de tige ou pied charnu extrêmement contractile, s'épanouissant au lobe supérieur en une couronne de tentacules très délicats qui retombent comme des pétales et dont la bouche de l'animal forme le centre ou cœur.

Ces actinies se déplacent en se laissant rouler par les vagues; l'été, elles se rapprochent des côtes; l'hiver, elles se réfugient aux profondeurs, où les variations de température sont moins sensibles.--Quel prodige! une fleur qui marche et qui mange! Car ces tentacules, pareils à une chevelure soyeuse, saisissent en se contractant les animalcules dont l'actinie fait sa nourriture. Si nous vous disions que ces bacs contiennent en outre l'_actinia dianthus_, la _tealia crassicornus_, la _bunodes gemmacea_, nous ne vous apprendrions peut-être pas grand'chose, et ces noms passablement rébarbatifs n'éveilleraient aucune idée dans votre imagination, à moins que vous ne soyez naturaliste. Mais figurez-vous, sur de mignons pédoncules, des panaches de pistils, des boules aériennes semblables aux têtes de pissenlit et qu'on croirait pouvoir souffler; des couronnes, des étoiles d'une pulpe transparente colorée comme les moires du burgau; tout un bouquet à cueillir pour la fête d'une Océanide. Seulement, pensez que ces fleurs marines sont des animaux, quoiqu'on ait bien de la peine à concilier l'idée de la vie avec ces formes végétales.

Cette étoile d'or et d'écarlate, c'est la _balanophyllia regia,_--quel nom terrible!--dont les tissus internes sécrètent une matière calcaire qui devient le corail. Ainsi cette charmante ramification d'un rouge si sanguin et si vivant, dont les tons comme ceux de la perle s'associent toujours si bien à l'épiderme satiné de la femme, n'est que l'armature intérieure d'un polype.

Le _pagurus Bernardus_, vulgairement connu sous le nom de _Bernard l'Ermite_, réunit toujours devant sa glace un groupe de spectateurs. Ses allures sont assez comiques, si un tel mot peut s'accorder avec l'imperturbable sérieux de la nature. Le Bernard l'Ermite est un crabe revêtu seulement d'une moitié d'armure; son corps, bien préservé à la partie antérieure par un test solide, reste sans défense à l'arrière. Connaissant le défaut de sa cuirasse, Bernard, qu'on appelle l'Ermite, et qui serait mieux nommé le Prudent, cherche une coquille vide, s'y introduit à reculons comme on fait dans les gondoles vénitiennes, et l'emporte avec lui. Quand il grossit, il en avise une plus grande et s'y loge, toujours à mi-corps. Quel ingénieux moyen de suppléer l'absence de carapace de son arrière-train! Cette armure d'emprunt ne rassure guère d'ailleurs le _pagurus Bernardus_. Il va, il vient, toujours inquiet, agitant ses pinces et ses tentacules, faisant le mort à la plus légère alarme. Chose bizarre! le pagure a un parasite. La _sagartia parasitica_ (espèce d'anémone) s'implante très souvent sur la coquille qu'il charrie, et se fait promener par lui comme en palanquin. Dans cette même case, la chevrette exécute ses évolutions rapides, et voltige, papillon de nacre, sur ces étranges fleurs de la mer. A travers son frêle corps d'argent translucide, on voit s'opérer la digestion et tout le travail de la vie.

Les serpules sont aussi très curieuses, avec leurs tubes allongés, garnis d'une frange de digitations très menues et de couleurs variées. Le _murex arenaceus_, ou des rochers, porte sur sa coquille tout un jardin de jolies plantes aquatiques, et la _nassa reticulata_ tend son piège enfoncé dans le sable jusqu'à la pointe. Voici les crustacés, homards, langoustes: ceux-là, on les connaît pour les avoir étudiés en mayonnaise. Plus loin, le spinache quinze épines, mince, effilé, gracieux, se livre à des exercices de nage perpendiculaire. Au moment de la ponte, le spinache fait un nid à ses œufs avec les divers débris de végétaux qu'il trouve à sa portée. Ce soin est rare chez les poissons, en général peu soucieux de leur postérité. Dans le dernier bac frétillent des muges, des labres et autres menus poissons de mer. On ne peut pas exiger de baleine dans un aquarium, aujourd'hui du moins, car on y viendra. Du tableau de genre on passera au tableau d'histoire, car rien n'est impossible au génie de l'homme....

C'est au Jardin d'acclimatation que nous vîmes, une fois, un personnage extraordinaire, qui depuis longtemps habitait Paris et l'occupait de ses excentricités: le duc de Brunswick, si célèbre alors, qui, chassé de son duché par ses sujets, indignés de ses excès, avait, en fuyant, sauvé avec sa vie beaucoup de millions et de magnifiques pierreries. Mon père nous redisait d'étonnantes anecdotes sur les raffinements de coquetterie imaginés par ce seigneur: il était vieux et ravagé, mais voulait paraître jeune; il se coiffait de perruques, en soie, d'un noir bleu, et en avait une pour chaque jour du mois, afin de graduer la longueur des cheveux: il était censé les faire couper le trentième jour. Sous le postiche, on lui tordait la peau du crâne, le plus possible, et on serrait le tortillon avec un ruban: cela tendait les tissus flétris et faisait remonter les lignes du visage. Il se couvrait de bijoux ornés de pierres précieuses, diamants énormes, rubis, saphirs, surchargeait ses mains de bagues, mais on ne lui voyait jamais d'émeraudes. Une dame lui en fit un jour la remarque; alors il défit la ceinture de son pantalon et fit voir à la dame, assez choquée, de superbes émeraudes qui boutonnaient son caleçon: il n'employait jamais cette pierre qu'à cet usage.

C'était à l'occasion d'une Exposition de chiens, organisée au Jardin d'acclimatation, que le duc était venu: il exposait de superbes molosses blancs, aux yeux bleu clair, qui ne se nourrissaient que de viande crue. En plein air, dans des compartiments, aux parois de toile, élevés sur des planchers, les chiens, de toutes races, étaient installés. Le duc de Brunswick était grimpé sur cette sorte d'estrade et nous apparut au milieu de ses molosses, admirablement placé là pour être vu. Il nous fit l'effet de Barbe-Bleue, avec son fard, ses lèvres peintes, ses sourcils férocement noirs, qui--détail bizarre et bien fait pour leur enlever toute vraisemblance--se terminaient sur les tempes en accroche-cœur!...

Ma sœur et moi, nous le regardions, les yeux écarquillés et, je le crois bien, la bouche béante. Cela le flatta sans doute d'être remarqué par des jeunes filles, et il voulut faire un effet, montrer sa juvénile agilité; il s'élança de l'estrade, pour venir serrer la main à Théophile Gautier: sans le secours de son secrétaire, qui le rattrapa et le reçut dans ses bras, il s'effondrait lamentablement par terre.

* * * * *

Parmi les camarades de mon frère, qui étaient devenus nos amis, il y en avait deux, qui, retenus par leurs fonctions en province, ne pouvaient venir à Paris que très rarement. L'un, Emmanuel Ménessier-Nodier, était le petit-fils de Charles Nodier par sa mère, dont David d'Angers a, dans un de ses médaillons, reproduit les traits charmants, sous la haute et extraordinaire coiffure, qui fut à la mode de 1830 à 1835. L'autre s'appelait Géraldy et avait été surnommé Nadir; nous ne savions pas autre chose sur lui.

Ces amis, qui ne nous faisaient que de si rares et si brèves visites, n'étaient pas parmi les moins aimés, et on les accueillait toujours avec une joie très vive.

Emmanuel et Nadir arrivaient à l'improviste, dans l'après-midi, et, souvent, nous étions seules à la maison. Aussitôt entrés, l'un s'emparant de ma sœur, l'autre de moi, ils nous entraînaient dans un tourbillonnement de valse. Nous dansions ainsi sans musique, changeant parfois de cavalier, jusqu'à parfait essoufflement.

Alors nous nous laissions tomber sur des sièges et l'on se disait bonjour.

Ils attendaient le retour de Théophile Gautier, dînaient avec nous, prolongeaient le plus possible la soirée; puis, après un dernier tour de valse, ils s'en allaient, et pendant de longs mois on ne les revoyait plus.

* * * * *

Dans notre vestibule, au-dessus de la porte de la salle à manger, était accroché le «massacre» d'un taureau espagnol, tué dans une course par une épée fameuse.

La courbure élégante des deux cornes, lisses et effilées, élargissant la forme d'une lyre, faisait un bel effet, et rappelait la _corrida_ émouvante à laquelle mon père et ma mère avaient assisté. Des cocardes vertes, terminées par un flot de rubans, de celles que les _banderilleros_ piquent dans la chair des taureaux, complétaient le trophée; le vainqueur, un genou à terre devant la loge, les avait offertes, toutes sanglantes encore, à ma mère, peu sensible à cet hommage et toute bouleversée:--l'horrible spectacle lui valut une maladie nerveuse dont elle ne se remit qu'à grand'peine.

Théophile Gautier, lui, raffolait des courses de taureaux, ce que nous ne pouvions comprendre, étant donné son amour pour les bêtes. Il essayait de nous expliquer, comment la beauté du spectacle fascinait, au point qu'on prenait à peine garde à l'affreux éventrement des chevaux; mais nous n'étions pas convaincues et nous nous efforcions de le détourner de cette passion sanguinaire.

Ce n'était pas seulement, d'ailleurs, en mémoire d'un combat particulièrement dramatique qu'il gardait ainsi les dépouilles du taureau: à son idée, ces belles cornes, pendues chez lui, préservaient toute la maisonnée du mauvais œil, qu'il redoutait extrêmement et dont il avait décrit le funeste pouvoir dans son roman, _Jettatura_.

Il avait toutes les superstitions: il croyait au 13, au vendredi, au sel renversé.... Il se figurait l'homme, environné de forces inconnues, de courants, d'influences, bonnes ou mauvaises, qu'il fallait utiliser ou éviter; il pensait aussi, que des êtres, s'échappait un rayonnement, qui heurtait ou caressait le rayonnement d'autres êtres et qui était cause d'antipathie ou de sympathie. Quelques-uns avaient un rayonnement plus puissant, portant bonheur ou malheur. Longtemps Théophile Gautier serra ses pièces d'or dans une petite bourse rouge, faite d'un morceau de gilet de flanelle, qui venait d'une personne chanceuse et qui attirait l'argent.

Je crois bien qu'au fond de sa pensée il y avait autre chose qu'une instinctive superstition. Il était persuadé qu'il faut tenir compte des impressions, qui agissent sur le moral et, par contre-coup, dépriment ou exaltent la force de l'homme. Une présence hostile, dans une salle de spectacle, peut paralyser le jeu d'un acteur, tandis que les sympathies sont pour lui comme un tremplin. L'idée qu'un mauvais présage nous a frôlé, diminue l'énergie de la volonté, arrête son élan, de sorte qu'on sera plus aisément vaincu dans la lutte de la vie; mais la force augmente et l'on marche à la victoire si l'imagination est tranquillisée par l'illusion d'une influence favorable. La vertu d'un talisman n'est pas tout à fait vaine: elle réside dans la foi qu'elle inspire.

Pourtant mon père redoutait sérieusement le «mauvais œil», qu'il considérait comme une sorte de magnétisme malfaisant que projetaient hors d'eux-mêmes, sans le vouloir, ceux qui avaient ce don funeste.

Il existait, heureusement, des moyens de se garer, de rompre le mauvais regard: Théophile Gautier portait toujours parmi ses breloques une branche aiguë de corail, et il faisait tout de suite les cornes avec ses doigts si l'on prononçait devant lui certains noms. Le nom d'Offenbach, surtout, lui était insupportable, car il tenait le joyeux musicien pour le plus dangereux des _jettatori_. Une série de coïncidences malheureuses groupait autour de lui des apparences de preuves assez inquiétantes: ainsi, plusieurs des femmes qu'il fréquentait avaient péri par le feu. Emma Livry, brûlée vive sur la scène de l'Opéra en dansant un ballet d'Offenbach, _le Papillon_, était la plus récente victime, et sa mort avait vivement ému Paris. Pour rien au monde, mon père n'aurait assisté à une œuvre d'Offenbach: il donnait ses places à ceux qui voulaient bien se risquer, aux esprits forts, aux incrédules, et, pour le compte rendu, il se faisait suppléer.

Notre frère Toto s'efforçait souvent de combattre chez son père cette croyance au mauvais œil, il le raillait doucement; mais Théophile Gautier n'aimait pas que l'on touchât à ce sujet et n'entendait pas la plaisanterie.

Un jour qu'il marchait, avec son fils, rue Vivienne, le portrait d'Offenbach leur apparut à la vitrine d'un photographe. Aussitôt mon père conjura le mauvais présage en faisant les cornes avec ses doigts. Toto, profitant de la circonstance, revint à la charge, discuta sur le sujet brûlant, mais sans succès.

--Tais-toi, disait le père; tu sais bien que ce genre de conversation m'est désagréable.

Toto ne voulait pas céder:

--J'ai été voir _la Belle Hélène_, disait-il, et le lustre du théâtre ne m'est pas tombé sur la tête.... Et, tu le vois, en ce moment même, je parle d'Offenbach, et il ne m'arrive rien.

Ils tournaient, à cet instant, le coin de la rue et Toto marchait devant.

Alors, en plein boulevard, lui appliquant au bas des reins un paternel coup de pied, moitié fâché, moitié riant, Théophile Gautier lui dit:

--Tu vois bien qu'il t'arrive quelque chose!...

X

De temps à autre, il nous venait des cousins d'Italie, neveux de ma mère, inconnus d'elle, autant que de nous. Quelque détresse, les chassait de leur pays et ils voulaient chercher fortune à Paris, en sollicitant l'appui de Théophile Gautier, qui les recevait très cordialement.

Le premier qui parut à Neuilly s'appelait Agostino Grisi. Il venait de faire son service militaire et portait encore l'uniforme de _bersagliere_. Son père, frère aîné de ma mère, était mort et le laissait sans ressources.

Il passa plusieurs mois chez nous, tandis qu'on tâchait de lui trouver une position sociale. C'était un garçon doux et nonchalant; il ne parlait pas le français, amicalement nous appelait «bagasses», et sifflait des airs tyroliens pour nous faire danser.

Carlotta lui procura une place dans une maison de commerce. Il partit pour Genève, puis, plus tard, pour l'Amérique, d'où il revint, plusieurs fois, florissant et très engraissé. Après un dernier voyage, on ne le revit pas et il ne donna plus de ses nouvelles....

Antonino Capece Minutolo, _dei Duchi di San Valentino_, était le fils d'une sœur aînée de ma mère, qui avait épousé un seigneur assez farouche, extrêmement jaloux, et qui dormait en gardant auprès de lui un revolver. Précepteur de François II, ce gentilhomme occupa longtemps une très haute situation à la cour de Naples, mais le trône l'entraîna dans sa chute, et, quand il mourut, son mince patrimoine s'émietta, entre la veuve et les douze enfants qu'il laissait.

Antonin, officier dans l'armée de Naples, voulant rester fidèle au roi déchu, refusa fièrement la proposition que lui fit faire Victor-Emmanuel de garder le même grade dans l'armée d'Italie,

Ce beau geste eut naturellement sa punition: en Italie, toutes les carrières se fermèrent devant le partisan d'un prince exilé, et il ne trouva aucun moyen de gagner sa vie. Il vint à Paris pour tenter la chance; les démarches entreprises n'eurent aucun résultat, à ce premier voyage; mais plus tard, après la guerre de 1870, Antonin fut plus heureux: il obtint une situation avantageuse dans une Compagnie d'assurances.

Notre cousin était de taille moyenne, mince, distingué, avec une petite tête d'oiseau; il gardait un peu de raideur militaire. Plein de préjugés de caste, de sentiments chevaleresques, il savait se montrer cependant aimable et affectueux, quand la préoccupation de sauvegarder sa dignité ne dominait pas en lui. Il se pliait le mieux qu'il pouvait à sa vie nouvelle, ponctuel à son bureau, appliqué à son travail; mais sa susceptibilité chatouilleuse endurait difficilement la moindre observation: malgré ses efforts, la patience lui échappait souvent.

Après quelques mois, il fut brusquement révoqué par le directeur de la Compagnie d'assurances. Que s'était-il passé?... Nous étions désolés. Jamais il ne serait possible de retrouver une aussi bonne position, mais le descendant des San Valentino ne regrettait rien et paraissait très fier de lui.

--Vous comprenez qu'un gentilhomme comme moi ne peut pas supporter un manque d'égards, disait-il; ces gens-là n'avaient aucune idée des convenances, et je leur ai appris à vivre....

«Ces gens-là», c'étaient ses chefs, et le procédé, simple et définitif, de M. le duc pour leur enseigner les belles manières, consistait à leur envoyer les registres par la figure.

Après de longues démarches, on entrevit la possibilité de le voir entrer au Crédit Lyonnais. Il nous fit de solennelles promesses, donna sa parole de gentilhomme qu'il supporterait tout, et que le noble San Valentino ne se formaliserait plus des avanies faites à M. Antonin. Serment vite oublié: à peine installé depuis quinze jours, le nouvel employé se voyait contraint d'apprendre à vivre à ses nouveaux patrons et, encore une fois, les registres volaient en l'air.

Georges Charpentier avait fondé _la Vie Moderne,_ une revue d'art illustrée, dont Émile Bergerat était directeur; ils offrirent un poste de confiance à l'ombrageux cousin, ils le nommèrent caissier.

Tout d'abord, M. Antonin se fit aménager, dans son bureau, une sorte de forteresse, un compartiment grillagé, ne communiquant avec l'extérieur que par un étroit guichet; il était là-dedans inexpugnable et inaccessible, même aux clients, qu'il recevait d'un air rogue, daignant à peine parlementer, par la chatière, avec l'intrus qui désirait être renseigné: à son avis, les questions n'étaient jamais posées avec une courtoisie suffisante.

--Monsieur, je vous prie d'être poli! disait-il.

--Est-ce qu'il faut mettre des mitaines pour demander le prix d'un abonnement?

--Monsieur, je suis gentilhomme: je ne puis tolérer vos insolences; vous m'avez manqué de respect!

L'autre ripostait. Le dialogue s'envenimait, se haussait de ton: le noble caissier y coupait court en fermant brusquement son guichet.... Mais le client ne s'abonnait pas et s'en allait en faisant claquer la porte.

Tout le personnel du journal était vaguement terrorisé. Charpentier lui-même, si doux de caractère, presque timide, ne manquait jamais de demander en arrivant:

--Est-ce que monsieur le duc est de bonne humeur?

Et il n'approchait qu'avec précaution des grilles, derrière lesquelles était tapi son étrange employé.

Un jour, d'un air plus digne encore que d'habitude, Antonino Capece Minutolo, _dei Duchi di San Valentino_, sortit de sa forteresse, remit aux directeurs les clefs de la caisse et donna sa démission. Mais il comprenait bien qu'on ne pouvait plus rien pour lui: il disparut, retourna sans doute en Italie, et nous n'avons jamais pu savoir ce qu'il est devenu.

On parla, longtemps avant son arrivée, d'un troisième cousin, très ami de ma mère celui-là, qui s'annonça par des lettres, où il exposait ses raisons de venir à Paris.

Il n'était notre parent que par alliance; il s'appelait le comte Barni et avait été le mari de la grande cantatrice Giuditta Grisi, sœur de Giulia. Ma mère gardait un culte à la mémoire de sa cousine, qui s'était occupée de son éducation musicale, et auprès de laquelle s'était écoulée sa jeunesse. Elle tenait en haute estime son cousin Barni, qui, d'après elle, conservait les allures d'un seigneur d'autrefois: viveur magnifique, toujours en fête, généreux et prodigue, tellement même qu'il avait croqué presque toute sa fortune. Son voyage à Paris devait servir à la relever: il existait, dans la famille Barni, un majorat important, auquel le cousin avait droit à la condition qu'il fût père d'un fils légitime; veuf et sans enfants, il était décidé à se remarier.

Je ne tardai pas a découvrir que ce projet, favorisé par ma mère, m'intéressait tout spécialement: un complot s'ourdissait et l'on avait des vues sur moi. Cette idée m'offensa extrêmement et je me préparai à bien recevoir le vieux roquentin, à qui suffisaient, pour fixer son choix, ma parenté avec sa femme et ce nom de Judith, que l'on m'avait donné en souvenir d'elle.

J'observai mon père pour savoir ce qu'il pensait de cette affaire, et je vis qu'il lui était très favorable et l'approuvait complètement.

Cela me fit comprendre qu'il n'y attachait aucune importance et comptait sur moi pour la dénouer: il soutenait toujours, en effet, les prétendants qui n'avaient pas la moindre chance d'être acceptés par nous. Aux autres il était franchement hostile, ne nous cachait pas sa méfiance pessimiste à l'endroit de n'importe quel gendre, qu'il considérait toujours un peu comme un voleur. Il avait d'ailleurs une prodigieuse aversion pour toutes les cérémonies qu'eût entraînées un mariage, les conférences chez les notaires, les contrats, la mairie, l'église....

--Je ne veux pas être à toutes ces machines-là, disait-il souvent; si je n'ai pas le pouvoir de les empêcher, du moins je ne les subirai pas: je m'en irai!

Il savait bien que ce n'était pas Barni qui lui fournirait l'occasion de fuir.

Ce personnage, si pompeusement annoncé, parut enfin, et je lui pouffai de rire au nez, en m'écriant:

--Mais c'est Henri IV qui s'est échappé du Pont-Neuf!