Le collier des jours: Le second rang du collier

Part 16

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Un peintre, de grand talent, lui narrait, une fois, d'étonnantes aventures de voyages.--José-Maria de Heredia, un jeune et charmant poète que nous voyions pour la première fois, était à Neuilly, ce jour-là.--L'artiste racontait, entre autres, une excursion en Égypte, au cours de laquelle il avait dû soutenir un combat singulier avec un boa, qui avait failli le dévorer.

Théophile Gautier suivit le récit jusqu'à la fin, puis il dit à son ami, de sa voix la plus tranquille:

--Mon cher X..., écoute ceci pour ta gouverne! Quand tu raconteras ta petite histoire, dans les sociétés, remplace le boa par un crocodile: il n'y a pas de constrictors en Égypte....

Épris des arts plastiques comme il l'était, Théophile Gautier rédigeait ses Salons avec moins de répugnance que ses chroniques dramatiques. Parmi les tableaux et les marbres il pouvait encore choisir ses thèmes, et il s'ingéniait à transposer l'art des formes, en son style coloré et pittoresque. Il travaillait à la maison, ou quelquefois, pour aller plus vite, il écrivait ses articles, sur son carnet de notes, à l'Exposition même.

Moi aussi, j'écrivis un Salon: mon père m'avait beaucoup engagée à le faire, pour m'exercer, disait-il, à la critique, et il paraissait dans le journal _l'Entracte_. Ce compte rendu était extrêmement gauche et succinct, car je n'avais pas--et je n'eus jamais--l'esprit d'analyse, sachant très mal expliquer, le pourquoi de mes enthousiasmes et de mes haines, néanmoins très violentes et intransigeantes. Un passage de ces articles, si maladroits, eut cependant une gloire imprévue. Il se rapportait à un tableau d'Ernest Hébert:

A côté de _la Perle noire_ est un tout petit cadre admiré de tous: c'est simplement un banc de pierre au fond d'une allée, dans un coin de parc solitaire (personne n'est assis sur ce banc). Mais des souvenirs doux et tristes semblent l'envelopper. Autrefois, de tendres promeneurs s'y sont reposés, se parlant bas et longuement ou bien, peut-être, silencieux et émus; alors les arbres complices ont caché, de leur verdure impénétrable, de frais baisers rapides et tremblants. Puis le vent d'hiver a soufflé; la ruine et la mort ont passé par là, et le parc est resté désert; le banc s'est recouvert d'un linceul de mousse, et les arbres, autour de lui, laissent traîner tristement à terre leurs branches dépouillées.

Pour m'encourager et me persuader que c'était très bien, Théophile Gautier reprit cet embryon d'idée; il en fit un chef-d'œuvre, le fameux poème, qu'il dédia au peintre lui-même:

LE BANC DE PIERRE

Au fond du parc, dans une ombre indécise, Il est un banc solitaire et moussu, Où l'on croit voir la Rêverie assise, Triste et songeant à quelque amour déçu. Le souvenir dans les arbres murmure, Se racontant les bonheurs expiés; Et, comme un pleur, de la grêle ramure Une feuille tombe à vos pieds.

Ils venaient là, beau couple qui s'enlace, Aux yeux jaloux tous deux se dérobant, Et réveillaient, pour s'asseoir à sa place, Le clair de lune endormi sur le banc Ce qu'ils disaient, la maîtresse l'oublie; Mais l'amoureux, cœur blessé, s'en souvient, Et dans le bois, avec mélancolie, Au rendez-vous, tout seul, revient.

Pour l'œil qui sait voir les larmes des choses, Ce banc désert regrette le passé, Les longs baisers, et le bouquet de roses, Comme un signal à son angle placé. Sur lui la branche à l'abandon retombe, La mousse est jaune et la fleur sans parfum; La pierre grise a l'aspect de la tombe Qui recouvre l'amour défunt!...

Ces réunions d'artistes illustres, ou inconnus encore, qui formaient, à cette époque du Salon, une véritable cour autour de mon père, m'effarouchait assez, et, si elles n'étaient pas composées de quelques-uns de mes bons amis, tels que Puvis, Paul Baudry, Hébert et quelques autres, je fuyais, car je redoutais les peintres et les sculpteurs par-dessus tout. Cela, à cause de mon nez: mon père ne manquait jamais d'en faire admirer le style classique à ceux qui étaient capables de l'apprécier; il me poussait du doigt, par le menton, pour me mettre le visage dans la bonne pose, et rien ne m'humiliait et ne m'agaçait autant que cette cérémonie.

Je ne voulais pas le contrarier, mais, aux coups de sonnette, du haut de la fenêtre, j'examinais les nouveaux venus: dès que je devinais, en l'un d'eux, un peintre ou un sculpteur, non encore initié à mon profil, je me hâtais de disparaître, sous la penderie du cabinet de toilette, où je m'ennuyais, patiemment, de longues heures. L'instant venait où l'on me cherchait, où l'on m'appelait avec insistance, mais je ne répondais pas, et je sortais seulement de ma cachette quand la porte de la rue avait claqué derrière le visiteur.

IX

--Votre mère n'est pas là?... Très bien!... allons ranger le salon.

C'est Dumas fils, qui vient d'entrer, par la porte de la cour, le chapeau en arrière, les mains dans ses poches, l'air très frondeur.

L'esthétique du salon a quelques défauts, qui nous taquinent beaucoup; nous avons chuchoté bien souvent à ce sujet avec Dumas, qui partage notre souci. Aujourd'hui, révolutionnaire, il médite un bouleversement.

Dans la compagnie de sa sœur Carlotta, qui est devenue très bourgeoise et occupe activement son inaction, ma mère a pris la manie du tricotage, du crochet, de la tapisserie: après de longs mois d'application, elle arrive à parachever des œuvres, dont elle est fière, et elle en orne le salon. Sans pitié pour la noble harmonie des toiles illustres pendues aux murs, d'innocentes tapisseries, aux couleurs crues et criardes, couvrent les tables, et par terre, plus horrible encore, voisinant avec un tapis d'Orient, s'étale un carré d'herbe, nuancée, en laine frisée, piqué de coquelicots et de marguerites, faites au crochet!...

C'est surtout cette verdure qui nous désole. Dumas n'hésite pas: il bondit vers elle, l'empoigne en regardant autour de lui dans quel coin il va l'enfouir.

--Une idée!... Soulevons la dame en bronze qui pleurniche, écrasons sous son poids ces délicieuses pâquerettes.... Maintenant, en amassant la mousse autour du socle, cela n'est plus qu'une vague draperie qui ne tire pas l'œil.

C'est parfait: nous battons des mains. Quelques meubles déplacés, et disposés de façon à couper les lignes, à rompre le déplaisant parallélisme, produisent un bon effet; mais les tapisseries, jetées çà et là, hurlent toujours, il n'y a aucun moyen d'en tirer parti.

--Soyons héroïques! s'écrie Dumas, supprimons-les!

Il les enlève et les roule:

--Je tiendrai tête à l'orage!... D'ailleurs, la maman est violente, mais pas méchante du tout.... Seulement, vous en avez tous peur, et c'est là le mal....

Nous nous sommes assis pour nous reposer en admirant notre œuvre. Rien ne détonne plus maintenant: le salon semble plus large et cependant plus intime; sous la lumière tamisée par le vitrail,--qui n'a qu'un tort, celui de projeter des lueurs rouges et vertes sur la Diane de Paul Baudry,--l'ensemble a certainement beaucoup gagné.

Pourvu que ses changements soient maintenus!...

Dumas nous raconte qu'il y a eu un incendie, chez lui, dans sa chambre, et qu'il a failli rôtir. Il est enchanté de cet événement, parce que la compagnie d'assurances lui refait une chambre toute neuve.

--En somme, il n'y a de brûlé qu'un rideau de mon lit et je demandais simplement qu'il fût remplacé; les agents de la Compagnie se sont récriés: l'ancien et le neuf n'iraient pas ensemble, la teinte ne serait pas la même, cela jurerait affreusement!... Bref, ils remplacent tout, la tenture, les portières, le couvre-pied, et c'est joliment malin de leur part, car vous voyez quelle réclame je leur fais!... Je parie que vous n'êtes pas assurés.

Nous n'en savons trop rien. Et quelle imprudence de ne pas l'être! Le père, bien souvent, s'endort sur son journal et enflamme le coin du papier à sa bougie.... Dernièrement, j'ai été réveillée, moi, en pleine nuit, par une odeur de roussi. Qu'est-ce que je vois du haut de l'escalier? Mon père, adossé au poêle, sur lequel il a posé sa lumière, et qui lit tranquillement; une colonne de fumée monte derrière lui. Je dégringole nu-pieds et me jette sur l'épais veston de velours, que j'arrache facilement, mais qui, complètement brûlé dans le dos, se partage en deux, une manche par-ci, l'autre par-là.

--Si vous étiez assurés, Théo aurait eu un veston neuf! s'écrie Dumas.

Puis il me demande si j'ai fini de lire Vauvenargues, dont il m'a donné une charmante édition reliée. Je crois bien que je l'ai lu! Je sais même par cœur nombre de ses pensées et je les cite, en les appliquant aux circonstances, avec beaucoup d'à-propos. Par exemple, si l'on me raille sur la véhémence de mes enthousiasmes, je réponds:

«C'est un grand signe de médiocrité que de louer tout modérément.»

Ou, quand je crois ne pas devoir obéir:

«Les conseils des vieillards sont comme le soleil d'hiver: ils éclairent sans réchauffer.»

--Est-elle mauvaise! dit Dumas en riant.

Et il nous fait de la morale, comme cela lui arrive quelquefois.

Dans les premiers temps de notre connaissance, il nous inspirait une certaine crainte: sa brusquerie, son esprit mordant nous intimidaient; les histoires qu'il rapportait nous paraissaient terribles; les mots cruels dont il avait cinglé ceux--et aussi celles--qui l'attaquaient étaient d'une suprême insolence. Un entre autres, nous avaient frappées. Une orgueilleuse personne lui ayant demandé, non sans dédain, où il avait étudié les femmes du monde:

«--Chez moi, madame,» avait-il répondu.

Mais, entre les piquants de sa malice, sa grande bonté s'était vite laissée voir, et nous étions devenus très amis.

La morale qu'il nous faisait était assez originale. Il cherchait à nous armer pour la vie, en nous détournant des «niaiseries sentimentales», comme il nous disait, des coups de tête absurdes, qui vous jettent dans des aventures, dont toute l'existence se ressent. Le malheur est qu'il est difficile de démêler, tout d'abord, quel rôle vous convient le mieux, sur le théâtre du monde, que l'on se trompe le plus souvent, qu'au lieu de prendre la route qui vous mènerait à tout, on s'engage dans le sentier qui vous conduit à rien. D'après lui, nous étions des créatures de luxe. En dépit d'une éducation décousue, et dans un milieu où l'on nous surveillait d'une façon intermittente et plutôt vague, nous avions su nous affiner toutes seules et, par une instinctive réaction contre la liberté trop large, garder une attitude réservée et fière, très louable. L'événement le plus à redouter pour nous, c'était un mariage médiocre--«une chaumière et un cœur»--qui nous dépayserait complètement et nous serait funeste. Nous menions, sans nous en douter peut-être, une vie de choix, inaccessible à de beaucoup plus riches: l'élite du monde fréquentait chez nous, nous étions de toutes les inaugurations, de toutes les fêtes de l'art; nous assistions aux premières représentations de tous les théâtres, dans les plus belles loges.... Et il nous faisait un tableau très noir de la vie étroite, du logis encombré, de la marmaille criarde et mal tenue, du terre à terre de tous les instants, où le miel de l'amour a vite fait de se changer en fiel. Mieux valait cent fois, d'après lui, si le parti idéal ne se rencontrait pas, rester seules et sans entraves, que de s'enlizer dans un bourbier.

--Tout ce que j'en dis, cependant, ajoutait-il, ne vous empêchera pas d'épouser quelque poète sans le sou, sur la foi de ses sonnets: la jeunesse méprise l'argent et ne veut pas croire qu'il est la seule puissance durable; l'expérience des autres n'a jamais convaincu personne. Je puis, avec Judith, citer Vauvenargues: «Les conseils des vieillards sont comme le soleil d'hiver: ils éclairent sans réchauffer».

Mais voilà que l'on a sonné, et Dash n'aboie pas. C'est maman! Nous aimons autant disparaître; nous grimpons quatre à quatre vers notre chambre, après un adieu hâtif à Dumas. Devant cette fuite, peu héroïque, il s'écrie, comme il le fait souvent, lorsqu'il arrive au milieu d'une discussion:

--Quelle famille!...

* * * * *

Les pétunias blancs semés dans les corbeilles Semblent des papillons qui volent les abeilles ...

C'est moi qui, en oscillant dans le hamac, improvise ce distique, par hasard, sans y avoir pensé le moins du monde.

Mon père, assis sur l'herbe, le dos appuyé contre un arbre, est enchanté de ces deux vers qui pourtant ne valent pas grand chose.

--L'image est juste et la rime riche, dit-il.

Et il profite de l'occasion pour me gronder de ce que je ne m'exerce pas à faire des vers.

--Je t'assure que je n'ai aucune disposition: dès que je m'efforce, pour t'obéir, mes idées s'éparpillent comme une volée de moineaux et il m'est impossible d'en retenir une seule. Je ne suis préoccupée que de la rime et de la mesure ... mais je n'ai rien à mesurer!... De plus l'hiatus ne me paraît pas si vilain, je serais tentée de trouver joli, et pas trop long, le fameux vers de Balzac:

O inca! O roi infortuné et malheureux!!!

D'ailleurs, depuis quelque temps, j'ai une prédilection pour une sorte de poésie, toute spéciale, et plus difficile que toute autre, à ce qu'il me semble. C'est Mohsin-Khan qui m'a donné ce goût nouveau, en me récitant des vers de Kheyam, d'Hafiz ou de Saadi.... C'est tout court, ces poèmes persans: un distique, un quatrain; mais c'est parfait et complet, comme une perle ou un diamant. Même à travers la prose et la gaucherie du mot à mot, on comprend ce que cela doit être.

--Nous ne sommes pas des pourceaux: tu peux semer tes perles devant nous.

--Je ne les ai pas toutes recueillies dans un écrin, en voici une pourtant:

Un jour, je vis, en rêve, Iblis. C'était un beau jeune homme au front pensif, au regard lumineux.

--Comment se peut-il, m'écriai-je, qu'on te représente horrible à voir, avec des cornes et une queue?...

Alors, Iblis eut un sourire doux et triste et me répondit:

--C'est parce que le pinceau est entre les mains de l'ennemi.

--C'est très beau, en effet, dit mon père, très profond, et cela forme un ensemble parfait auquel on ne saurait rien ajouter.

--Je préfère encore ce distique--de Saadi, comme le quatrain;--celui-ci, c'est un diamant:

Je suis près de toi et je ne peux arriver jusqu'à toi. Ainsi, dans le désert, le chameau mourant de soif, dont toute la charge est de l'eau.

Mon père est enthousiasmé, l'image lui paraît admirable: il voudrait traduire ce distique en vers français, mais le vocable «chameau» lui semble difficile à employer.

Mohsin-Khan est poète aussi. Il imite avec succès, dans le quatrain suivant, Omer Kheyani, l'ivrogne sublime:

O vin limpide! O boisson lumineuse! Je veux te boire tant et tant, Que celui qui de loin m'apercevra s'écrie: «Eh! d'où donc viens-tu, seigneur le Vin?...»

J'ai retenu encore ce distique tout récemment composé:

Sans cesse j'évoque l'image de ma bien-aimée absente, Et toujours elle s'efface, comme un dessin tracé sur l'eau.

Maintenant, père, je vais te dire un secret! J'avais promis de le garder, mais je le viole sans remords, certaine que je suis de te faire plaisir.... Nono a écrit des vers, mais il ne veut pas qu'on le sache; il ignore même que j'ai son sonnet; c'est madame Ganneau qui le lui a chipé, pour me le donner.

--Cela ne m'étonnerait pas du tout que Nono ait du talent.... En tout cas je respecte cette pudeur, et, si ses vers sont par trop maladroits, je serai censé ne les avoir pas lus.

Je saute hors du hamac pour courir chercher le sonnet de Clermont-Ganneau dans la cachette où je le garde. Quand je reviens, mon père tend vers moi une main impatiente, avec cette curiosité intense qu'il a pour tout ce qui est écrit.

De très près, sans monocle, attentivement, il lit le sonnet que voici:

LUX

Quand passe, ventre à terre, un cheval indompté, Dans son galop sans frein semblant avoir des ailes, On voit souvent jaillir, parmi l'obscurité, Sous son ongle de fer, des gerbes d'étincelles.

Et toi, pareillement, sombre fatalité, Coursier qui n'as jamais connu ni mors ni selles, Sous ton sabot d'acier foulant l'humanité, Tu réduis, sans les voir, bien des cœurs en parcelles.

Mais de ces cœurs meurtris et broyés sous le choc Jaillit une étincelle ainsi que sur le roc, Etincelle éclatante au milieu des ténèbres!

O grands penseurs, frappés par le destin jaloux Sur notre route obscure, ô martyrs! c'est donc vous Qui seuls illuminez les profondeurs funèbres!

Je ne regrette pas ma trahison, car mon père trouve la pensée très belle et la facture du sonnet déjà habile; il est tout heureux de voir l'adolescent qu'il aime se révéler poète. Mais cela ne le surprend pas.

Le jeune Nono, félicité de toutes parts, ne m'en veut pas trop de l'avoir dénoncé, et Mme Ganneau a la joie d'entendre dire à Théophile Gautier:

--Je signerais ces vers-là sans hésiter!

* * * * *

Nos meilleures journées étaient celles que nous pouvions passer à la maison, seules avec le père, et elles semblaient lui plaire autant qu'à nous-mêmes. Nous les connaissions d'avance: elles revenaient toutes les quinzaines; la maman sortait, pour faire des visites, déjeuner et dîner chez des amies.

Il était entendu, qu'alors il n'y avait plus d'autorité, qu'on ne grondait pas, qu'il nous était permis de faire ce que nous voulions, de dire toutes les folies qui nous passaient par la tête. Nous n'abusions pas trop de la licence et, en général, nous étions très sages. Par les temps maussades, nous restions dans la chambre du père; tous assis par terre, sur le tapis, étayés de coussins, nous bavardions sans relâche.

Parfois, avec une verve comique, qui nous donnait le fou rire, Théophile Gautier s'amusait à parodier quelque chef-d'œuvre, lui qui prétendait ne rien comprendre aux parodies et qui détestait par-dessus tout la caricature. Mais il voulait prouver que, pour faire un pastiche ou une charge, pour exagérer d'une façon juste la manière ou les traits, dans le sens ridicule, il fallait parfaitement comprendre et avoir beaucoup de talent. D'après lui, jamais les partisans du classique et du poncif n'étaient parvenus à parodier Victor Hugo: les tons rutilants manquaient sur leurs palettes, et, malgré eux, leurs grises platitudes se moquaient plutôt de ce qu'ils voulaient défendre.

Une fois, il nous résuma, en un discours d'une gaieté étincelante, l'œuvre de Paul de Kock!--pour nous épargner, disait-il, la peine de la lire dans un style grossier et bourgeois.--Certes, personne n'a connu un Paul de Kock d'une telle drôlerie et aussi bon écrivain! Quel dommage qu'un phonographe n'ait pas conservé cette étonnante improvisation et que la mémoire du romancier, jadis si cher aux foules, soit privée de l'honneur imprévu d'un tel commentaire!

Cet adorable enjouement était un des plus grands charmes de Théophile Gautier, si chargé de soucis pourtant, si opprimé par la vie. Il lui arrivait bien de se plaindre, et ses lamentations étaient véhémentes, mais rares.

--Je suis jovial et bas bouffon, disait-il parfois, et, comme le grand Rabelais, je trouve que le rire est le propre de l'homme.

De loin en loin, nous entreprenions quelque grand travail, rangement de la bibliothèque ou classement de gravures; nous étions bien vite lassées. Nous remettions tout en tas, et nous entraînions le père au salon pour l'instruire dans la connaissance de la grande musique. Il lui fallait s'asseoir près du piano et écouter la symphonie héroïque, ou la symphonie en _la_. Il allumait un cigare et se soumettait docilement. Si nous croyions surprendre chez lui le moindre signe de distraction ou un commencement de somnolence, nous changions immédiatement de thème, nous jouions _J'ai du bon tabac_ ou _Malbrough s'en va-t-en guerre,_ mais il n'était jamais pris et protestait tout de suite.

Quand il faisait beau, nous allions, l'après-midi, faire une promenade, presque toujours au Jardin d'acclimatation, dont une des entrées était tout près de chez nous. Munis d'énormes miches de pain, nous visitions nos amis les hémiones, les zébus, les lamas, qui crachent au nez de ceux qui leur déplaisent, les grues couronnées du Sénégal, l'agami, qui fait si drôlement la police des poulaillers, et surtout les kanguroos, si amusants par leur saut ridicule et le fauteuil pliant que forment leurs pattes de derrière.

Jamais nous ne manquions d'aller faire un tour à l'aquarium, auquel Théophile Gautier s'intéressait spécialement, pour voir s'il n'avait pas quelque nouvel hôte. L'apparition des hippocampes, ces délicieux petits chevaux ailés qui semblaient des Pégases en miniature, nous avait enthousiasmés.

Quand cet aquarium avait été inauguré, mon père avait écrit à ce propos un article qui lui avait valu ses entrées permanentes au Jardin,--à lui, à sa famille et à tous ceux qui se présentaient en sa compagnie.

Cet article n'a jamais été recueilli, pas plus que tant de pages remarquables: au moins de quoi faire vingt volumes compacts. J'ai eu grand plaisir à le retrouver et à le relire. On m'accordera que c'est un «reportage», ou même une «variété» scientifique, de qualité peu ordinaire:

La vie mystérieuse qui fourmille sous les eaux semblait devoir rester impénétrable pour l'homme: vie immense, profonde, inépuisable, multiple d'une étrangeté de formes, d'une bizarrerie d'habitudes, qui étonnent l'imagination la plus hardie. Sans doute la science possède la faune et la flore de ces abîmes comblés d'un fluide que nos poumons ne sauraient respirer, mais à l'état inerte, mort, empaillé: les poissons dans l'alcool, les coquilles sur des rayons, les végétaux entre les feuilles d'un herbier....

Dans le demi-jour vitreux et le silence éternel de l'abîme, car les tempêtes les plus violentes ne sont qu'un léger frisson sur l'épiderme de l'Océan, toute une prodigieuse création, qui va du coquillage microscopique, dont il faut trois millions pour remplir un pouce cube, jusqu'à la colossale monstruosité de la baleine, nage, rampe, sautille, s'accroche, s'incruste, s'enchevêtre, s'irradie, sécrète et prépare dans l'ombre les continents futurs, les Amériques de l'avenir, sous les plis de cet immense manteau glauque qui recouvre plus des deux tiers de notre globe.--Ce monde profond, dont l'atmosphère est un liquide d'une acre amertume, et qui n'aperçoit notre soleil que comme une irradiation diffuse, semble à tout jamais fermé à l'homme....

L'aquarium en trahit les mystères: grâce à lui on pourra étudier la vie intime de ces peuples humides; on connaîtra leurs mœurs, leurs habitudes, leurs sympathies et leurs antipathies, car ils habiteront, comme le sage le désirait, une maison aux murailles de verre incapable de garder un secret.

Après avoir franchi un vestibule fort simple, on se trouve, comme au Diorama, dans un large couloir à dessein baigné d'ombre. Le regard se tourne de lui-même vers une suite de tableaux éclairés par un jour de grotte d'azur et d'un effet magique. Rien de pareil ne s'est jamais offert à l'œil humain: c'est le monde tel que le voient les néréides, les sirènes, les ondines, les nixes et les poissons.--Dans la paroi du mur sont pratiquées quatorze cavités ou chambres, en forme de parallélogramme, séparées par des intervalles égaux. Le côté qui fait face au spectateur est fermé par une glace de Saint-Gobain d'une transparence extrême.

Les trois autres faces sont revêtues de plaques en ardoises d'Angers. Une eau douce ou salée, qu'épurent de puissants filtres, remplit ces _bacs_. Quatre bacs sont consacrés à la vie fluviale, et dix à la vie marine....