Le collier des jours: Le second rang du collier
Part 14
Théophile Gautier, si épris de l'Orient, avait été tout à fait séduit par ces deux persans. Tout d'abord, il n'avait pas cru à leur exotisme, soupçonnant une mystification du joyeux Dardenne. Mais, quand ils avaient chanté à demi-voix la chanson persane, il avait été convaincu. Il leur trouvait, en dépit de leur costume européen, une allure gracieuse et particulière, d'oiseaux rares parmi des moineaux.
Pendant plusieurs jours, il ne fut question que de ces étrangers, sur lesquels Dardenne avait donné quelques détails. Mohsin-Khan descendait du Prophète, par les femmes; il occupait une situation importante en Perse, où sa rare intelligence était fort appréciée. La mission qu'il accomplissait en ce moment témoignait de la confiance et de l'estime qu'il inspirait au shah Nassar-eddine. Il parlait et écrivait parfaitement le français, était poète, jouait de la guzla et même du piano, et cet homme timide, doux, si correct dans sa redingote parisienne, officier de la Légion d'honneur et décoré de quatorze autres ordres, possédait un harem, des esclaves et des eunuques....
Tout cela était bien fabuleux et bien intéressant. Je sentais s'évaporer ma fâcherie, pas très sérieuse, contre un personnage aussi singulier et qui m'était, au fond, très sympathique. Cela m'amusait, maintenant, qu'il y eût un secret entre lui et moi.
Dardenne de la Grangerie, rapporta bientôt la permission, très gracieusement accordée par M. de Rothschild: Théophile Gautier pouvait aborder l'île charmante, aussi souvent qu'il le voudrait et avec ses amis. Les gardiens du domaine étaient avertis. On allait donc prendre jour pour une délicieuse baignade, suivie d'un dîner sur l'herbe, en pique-nique. Mais, avant de convenir des dernières dispositions, Dardenne avoua qu'il avait laissé à la porte de la maison, dans le fiacre où elle devait bien s'ennuyer, «une jeune personne»;--sa fille peut-être?--En nous récriant de ne pas l'avoir su plus tôt, nous courûmes, ma sœur et moi, chercher l'abandonnée:
--Venez, mademoiselle.... C'est très mal d'être restée si longtemps en pénitence.
Elle entra dans le salon.
--Madame Dardenne de la Grangerie, dit Dardenne en la présentant; elle est si jeune, si frêle, à côté de moi surtout, que j'hésite souvent à avouer qu'elle est ma femme.
On eût dit, en effet, un gamin déguisé en fille. Le visage, fin et joli, montrait pourtant une certaine gravité pensive; les cheveux noirs et la robe sombre, toute simple, sans le moindre bout de col ou de dentelle, formaient un cadre sévère au teint uni et légèrement doré.
Avec une assurance tranquille, elle salua mon père et lui serra la main, regarda toutes choses autour d'elle de l'œil curieux d'un oiseau.
Tin-Tun-Ling était debout, près du gros dictionnaire, dans notre coin habituel du salon; il s'inclina devant la visiteuse, qui, l'ayant pris peut-être pour une potiche, eut un sursaut de surprise:
--Monsieur est Chinois?...
Je lui expliquai, sans penser l'étonner le moins du monde, tant cela me semblait naturel, que je travaillais, lors de son arrivée, avec mon professeur Tin-Tun-Ling.
--C'est ici une maison peu banale, dit-elle en souriant.
Nous étions en juillet, il faisait un temps superbe, et le thermomètre montait à des hauteurs inusitées: il fallait profiter de ces circonstances favorables, prendre rendez-vous pour le lendemain, fixer le menu du pique-nique et la part de chacun. Le général et son ami étaient de la fête, bien entendu; ils apporteraient du Champagne, une guzla, et beaucoup de tapis persans pour étendre sur le gazon. Dardenne demandait la permission d'inviter quelques-uns de ses secrétaires: il n'en avait pas moins de dix-huit, étant correspondant d'innombrables journaux de province et de l'étranger.
--Ma femme est le dix-neuvième ou plutôt le premier de mes secrétaires, ajouta-t-il, car elle est très bien douée pour la littérature et elle aura même du talent.
Cette prédiction s'est réalisée: Mme de la Grangerie publia plus tard, sous le nom de Philippe Gerfaut, plusieurs volumes très remarquables, entre autres deux petits livres: _Pensées d'Automne_ et _Pensées d'un Sceptique_, qui firent sensation.
Le lendemain, la matinée se passa en préparatifs de cuisine, puis on alla retenir plusieurs barques munies d'échelles.
Théophile Gautier fut saisi tout à coup d'une vive inquiétude. Est-ce que vraiment nous savions assez nager pour risquer une pleine eau? Il n'était jamais entré dans l'école de natation du pont de Neuilly, où nous avions fait nos études. J'avais beau lui conter mes prouesses, l'estime du maître nageur pour l'énergie de mon coup de pied, l'intérêt que le professeur avait pris à mon éducation, désireux qu'il était de m'opposer aux anglaises, dont la supériorité natatoire l'exaspérait, il n'était pas convaincu. Lui, le beau nageur d'autrefois, si fier du rouge caleçon d'honneur conquis aux bains Petit, il n'aimait plus l'eau froide. Cependant il décida qu'il se mettrait en costume de bains et resterait ainsi dans le bateau, prêt à piquer une tête, pour nous repêcher, à la première alerte.
Il fut vite rassuré, quand il nous vit dans l'eau, et reconnut que nous savions nager. Marguerite de la Grangerie était aussi de première force: il n'y avait donc pas lieu de s'inquiéter, on pouvait être tout au plaisir. Les jeunes frères de Dardenne et les secrétaires inconnus, se poursuivaient, en poussant des cris joyeux; nous joutions de vitesse avec Marguerite, que déjà nous appelions «Meg», tandis que, dans le bateau, Théophile Gautier riait des histoires, que lui contait le jovial et spirituel journaliste.
Seul le général faisait une mine élégiaque et navrée, dont j'avais envie de rire et qui par moments me touchait. Tandis que je me reposais sur l'échelle, il s'accrocha de la main au bateau, et me dit très sérieusement:
--Si vous ne me permettez pas de demander mon pardon, je me laisse couler et je disparais.
--Pas pour longtemps: mon père se jette à l'eau et vous sauve.... Épargnons-lui le rhume que cela pourrait lui causer!
--Croyez-vous à la fatalité? Nous autres, musulmans, nous sommes fatalistes. Si vous me connaissiez mieux, vous comprendriez qu'une impulsion irrésistible seule a pu me faire commettre un acte aussi opposé à mon caractère. Avant ma raison, mon cœur a deviné, que cette minute allait bouleverser ma vie et que jamais je ne l'oublierais.
--Le mieux est pourtant de l'oublier. C'est à cette condition que je vous pardonne, au nom de l'hospitalité et de l'Orient que j'aime!
Là-dessus, je piquai une tête dans l'eau verte, et j'allai rejoindre les nageurs.
Derrière les buissons épais et des tentes improvisées, on se rhabilla dans l'île ombreuse; et, tandis que les bonnes disposaient le couvert, on se promena, lentement, par les allées, autour des pelouses, nouvellement fauchées et bosselées de petites meules. Des corbeilles de roses embaumaient; nous nous arrêtions pour en admirer les superbes variétés. Mohsin-Khan raconta, qu'en Perse, le parfum des roses était beaucoup plus violent et que, dans toutes les maisons, on recueillait les pétales pour en extraire la précieuse essence. Un jour, de jeunes folles, par jeu, l'avaient entièrement enseveli sous une jonchée odorante, si bien qu'il avait failli mourir: il s'était complètement évanoui et on eut grand'peine à le ranimer.
Théophile Gautier marchait auprès de Marguerite, qui l'avait tout à fait conquis; à un moment, il resta en arrière et s'adossa à un arbre, puis reprit sa promenade plus lentement. Je devinais à son sourcil froncé, à ses pas distraits, que le loisir de cette belle journée lui inspirait quelque poème.
Bientôt on annonça le dîner. Dardenne de la Grangerie avait surveillé la disposition du couvert: n'aimant pas beaucoup, à cause de sa corpulence, à s'asseoir par terre pour manger, il était parvenu à découvrir l'habitation des gardiens de l'île, dissimulée je ne sais où, et à obtenir d'eux une petite table et quelques chaises. Mon père, ma mère et Marguerite y prirent place avec lui, tandis que les autres s'allongeaient sur les tapis de Perse étendus alentour.
Le soleil couchant nous criblait de rayons, qui faisaient étinceler les vaisselles, posées de travers, et alluma du même coup la gaieté des convives. Des mets variés circulaient, un peu au hasard, sans qu'il fut possible de leur conserver l'ordre prescrit. Dardenne s'ébahissait «d'une bête à jus» dont il ne pouvait définir l'espèce. C'était un foie de veau, entier, confectionné par notre cuisinière et qui avait, l'apparence d'une grosse tortue. La salade russe se renversa à moitié sur les beaux tapis; et l'on eut beaucoup de peine à démouler la glace.
Avec le champagne, on porta des toasts, à Théophile Gautier, au shah de Perse, à la Seine, qui prêtait ses ondes, à Rothschild, qui prêtait son île; puis Dardenne récita, de mémoire, des vers d'_Émaux et Camées_. Mais Théophile Gautier l'interrompit:
--Ceci est trop connu, dit-il, permettez-moi de vous offrir quelque chose d'inédit.
Et, se tournant vers Mme de la Grangerie, il modula ce sonnet, aujourd'hui si célèbre:
Les poètes chinois, épris des anciens rites, Ainsi que Li-Tai-Pé quand il faisait des vers, Mettent sur leur pupitre un pot de marguerites, Dans leur disque montrant l'or de leurs cœurs ouverts.
La vue et le parfum de ces fleurs favorites, Mieux que les pêchers blancs et que les saules verts, Inspirent aux lettrés, dans les formes prescrites, Sur un même sujet des chants toujours divers.
Une autre Marguerite, une fleur féminine, Que dans le céladon voudrait planter la Chine, Sourit à notre table aux regards éblouis.
Et pour la Marguerite un mandarin morose, Vieux rimeur abruti par l'abus de la prose, Trouve encore un bouquet de vers épanouis.
La joie et la surprise de Marguerite furent extrêmes et elle les exprima avec beaucoup de grâce, au milieu des acclamations et des applaudissements.
Le soleil était couché; une pénombre grise nous enveloppait, sous le couvert des arbres, et rendait la compagnie moins bruyante et plus rêveuse. Dans le silence, on entendit l'eau, qu'on ne voyait plus, clapoter contre les rives; mais la lune qui montait commençait à éclairer. Alors un arpège léger résonna, exauçant, tout à coup, le désir confus de tous, d'entendre de la musique.
C'était Mohsin-Khan qui avait pris sa guzla et préludait.
Il chanta une mélodie, mélancolique et passionnée, à laquelle les mots inconnus ajoutaient du mystère; sans le comprendre, on devinait un chant d'amour, douloureux et ardent, et l'on écoutait, avec recueillement, la voix émue qui le disait.
Aux dernières notes, la lumière de la lune tomba sur le chanteur, jusque-là dans l'ombre, et l'on crut voir, en ses yeux, briller des larmes.
[Footnote 1: «Souviens-toi de vivre.»]
[Footnote 2: «Souviens-toi de boire.»]
VIII
Qui donc avait eu l'idée, funeste, de donner à ma mère des graines de vers à soie?... Je crois bien que c'était sa sœur Carlotta, qui, depuis longtemps retirée à Genève dans un beau domaine, s'était sans doute amusée à jouer à la magnanarelle. Mais ma mère prenait la chose très au sérieux, et fondait sur la culture des vers à soie, l'espérance de gains importants.
Sur un papier blanc, qui recouvrait un plateau de moyenne taille, on avait éparpillé les graines noires; elles se muèrent, un jour en quantité, de tout petits bouts de fils, qui grouillaient. Il y avait deux jeunes mûriers dans le jardin: ils fournirent les quelques pousses tendres, nécessaires aux nouveaux éclos, qui, tout d'abord, ne mangèrent que la pulpe, ajourant les feuilles comme de la dentelle. Bientôt ils grossirent à vue d'œil, débordèrent le plateau; on leur fit place sur toutes les tables, et il fallut courir, à travers Neuilly, pour découvrir des mûriers: ceux du jardin, complètement dépouillés, n'étaient déjà plus que des squelettes d'arbres. On finit par trouver un enclos, planté de mûriers, et, comme on ne pouvait pas laisser mourir de faim toute cette vermine, on le loua, très cher.
Les élèves profitèrent admirablement; ils engraissaient de jour en jour, on ne savait plus où les mettre. Mon père fut dépossédé de l'atelier, où on les installa; mais ils augmentaient toujours; encore une fois la place manqua. Un menuisier dut, toutes affaires cessantes et au prix qu'il voudrait, confectionner de grands châssis en bois dans lesquels se superposeraient des étagères. Les vers à soie furent enfin convenablement logés. Ils étaient maintenant gros comme le doigt et dévoraient des monceaux de verdure, autant que plusieurs vaches. Du seuil de l'atelier on les entendait brouter: on pouvait se croire dans une étable.
Tout était en désarroi à la maison; les bonnes devaient, plusieurs fois par jour, gagner l'enclos des mûriers, grimper sur des échelles et emplir de feuilles des paniers.
On déjeunait et on dînait sommairement, quand on pouvait: il fallait nettoyer les étagères, enlever les déchets; c'était interminable; souvent ma mère ne se couchait pas.
Si, par malheur, il pleuvait, c'était alors un affolement général: car, avant de livrer les feuilles à la consommation, il fallait les essuyer soigneusement, la moindre humidité étant capable de donner le choléra aux intéressantes bestioles. Chacun devait s'y mettre: assis sur les marches de l'escalier, du matin au soir, on essuyait des feuilles.
Mon père quitta la place. Il s'en alla inaugurer une ligne directe de chemin de fer, de Paris à Madrid.
Les vers ressemblaient maintenant à de petites saucisses, d'un blanc verdâtre. Ma mère les trouvait jolis, elle les prenait entre ses doigts et les baisait.
Quelques-uns commencèrent à se dresser à demi, en oscillant, et cela signifiait qu'ils désiraient accrocher des fils, pour suspendre leurs cocons; il fallut se procurer bien vite des fascines, de menues branches, et les disposer le mieux possible. Bavant des floches, couleur d'or ou d'argent, ils se mirent à filer, s'entortillèrent en un tissu, de plus en plus compact, et tous, bientôt, s'endormirent dans la soie, nous rendant la paix, enfin!
* * * * *
Madarasz faisait le portrait de Myrza, une petite chienne havanaise, que Giulia Grisi avait donnée à ma mère et dont Théophile Gautier a tracé un léger croquis, dans sa _Ménagerie intime:_
Elle est blanche comme la neige, surtout quand elle sort de son bain et n'a pas encore eu le temps de se rouler dans la poussière, manie que certains chiens partagent avec les oiseaux pulvérisateurs. C'est une bête d'une extrême douceur et qui n'a pas plus de fiel qu'une colombe. Rien de plus drôle que sa mine ébouriffée et son masque composé de deux yeux pareils à des petits clous de fauteuil et d'un petit nez qu'on prendrait pour une truffe du Piémont. Des mèches, frisées comme des peaux d'Astrakan, voltigent sur ce museau avec des hasards pittoresques, lui bouchant tantôt un œil, tantôt l'autre, ce qui lui donne la physionomie la plus hétéroclite du monde en la faisant loucher comme un caméléon.
Chez Myrza, la nature imite l'artificiel avec une telle perfection que la petite bête semble sortir de la devanture d'un marchand de joujoux. A la voir, avec son ruban bleu et son grelot d'argent, son poil régulièrement frisé, on dirait un chien de carton et, quand elle aboie, on cherche si elle n'a pas un soufflet sous les pattes.
Il faut avouer, d'ailleurs, que Myrza était assez stupide, et nous lui préférions Dash, l'affreux roquet, aussi spirituel que laid. Nous l'avions trouvé un matin dans la voiturette d'un vieux ramasseur de verre cassé, qui avait la triste mission de l'aller noyer, parce qu'il s'était brisé une patte de devant. L'indignation et l'attendrissement furent unanimes à la maison, et on n'hésita pas à sauver la vie au jeune chien, en l'adoptant. On ne parvint pas à raccommoder sa patte: elle resta flottante et trop courte, ce qui ne l'empêchait pas d'être gai et leste, excepté quand on prétendait lui enseigner quelques tours. Il faisait alors le pauvre chien boiteux, incapable de se traîner, et lançait des regards de reproches qui semblaient dire: «Vous n'êtes vraiment pas raisonnables!...» Seulement, quand on s'était rendu à ses raisons, il se remettait à sauter et à courir sur ses trois pattes.
Dash avait l'intelligence très vive. Mon père lui trouvait «une physionomie grimacière étincelante d'esprit», et nous étions persuadés qu'il comprenait tous les mots de la langue. On s'amusait à lui dire des choses flatteuses, qu'il écoutait avec complaisance, puis, sans quitter l'intonation caressante, des injures et des gronderies: aussitôt son nez se fronçait, il montrait les dents en faisant les plus drôles de mines. Il n'y avait pas moyen de le tromper: au moindre mot désagréable, les protestations commençaient. Il s'essayait aussi à parler et faisait même de longs discours, dans une langue inconnue, mais étonnamment expressive.
C'était surtout quand mon frère venait à Neuilly que l'éloquence de Dash atteignait son apogée. A n'en pas douter, il racontait, au nouveau venu, ce qui s'était passé à la maison, depuis sa dernière visite: Toto s'intéressait, posait des questions, mettait en doute la vérité des narrations. Dash affirmait, se récriait, nous donnant le spectacle d'une scène impayable.
Mais, malgré tout son esprit, Dash n'était pas beau et ne tentait pas le pinceau des artistes; ils lui préféraient la mine fanfreluchée de la niaise Myrza.
Donc Madarasz faisait le portrait du bichon de la Havane, qui posait très bien, étant de nature peu remuante et ne différant guère d'un chien empaillé.
Nos après-midi, assez maussades, quand le père était absent, s'égayaient de la présence du jeune hongrois, dont le caractère était extrêmement agréable. Malgré l'élégance originale de son costume et sa figure charmante, on ne pouvait surprendre en lui aucune trace de fatuité. Il se plaisait, au contraire, à se déprécier lui-même, nous disant qu'il avait eu le nez cassé, l'œil crevé, les dents ébréchées, et c'était vrai: son nez déviait légèrement, un point rouge trouait la cornée d'un de ses yeux, et il avait une dent plus courte que les autres; mais il fallait être prévenu pour apercevoir ces légères tares, qui n'altéraient en rien l'harmonie du visage. Madarasz rappelait aussi les mésaventures, causées par son extrême timidité, une entrée fâcheuse dans un salon, devant un aréopage de jeunes filles, où il s'étalait par terre, le pied pris dans un rideau, entraînant un guéridon chargé de tasses. Il s'efforçait de triompher de cette honte de soi, qui rend si gauche, mais n'y parvenait guère. J'avais imaginé, moi, un moyen de vaincre la timidité, ou du moins de la dissimuler, dont je révélai la malice au jeune peintre: c'était d'embarrasser les autres.... Pour cela il suffisait de paraître, par un jeu de physionomie discret, remarquer dans la toilette d'une des personnes affrontées, quelque incorrection grave: regarder avec insistance les chaussures, par exemple, rien ne déconcertait plus sûrement la victime. Cette méchante ruse avait aussi l'avantage de vous distraire de votre propre gêne, et par cela même de la supprimer.
Madarasz nous avait promis, aussitôt le portrait de Myrza terminé, d'illustrer les vitres de notre chambre par un procédé qui produisait de très jolis effets. Un fort beau vitrail, ayant servi de modèle à celui commandé par le Sultan pour un de ses kiosques d'été, offert ensuite à mon père par les artistes qui l'avaient peint, ornait notre salon depuis quelque temps: il était placé au-dessus de la cheminée, couvrant la glace sans tain qui donnait sur la cour. Le dessin figurait un léger portique; deux colonnettes, rouges et jaunes, portaient l'arceau découpé et, au centre, dans un disque pourpre, transparaissait, couleur d'or, le nom de Théophile Gautier, écrit en caractères turcs.
Les métamorphoses de la lumière à travers ces teintes de pierreries communiquaient au salon un aspect mystérieux, un recueillement, une somptuosité, qui nous charmaient; nous aurions voulu quelque chose d'analogue, et voilà que Madarasz, précisément, pouvait réaliser une adroite imitation de vitraux!
La fenêtre de notre chambrette était juste au-dessus de la glace sans tain du salon, tout près de l'angle formé par la maison et le grand mur tapissé de lierre; des branches s'étaient allongées, tapissaient le coin de la maison et encadraient notre fenêtre: c'était pittoresque et romantique, mais cela nous prenait du jour. Quand les nuances du prisme eurent fleuri les vitres, on n'y voyait plus clair du tout. Cela importait peu, puisque c'était beau, et qu'en passant le seuil on croyait entrer dans une chapelle. J'avais appris, en regardant faire le jeune peintre, en l'aidant un peu, la façon d'exécuter cette ornementation et j'ai gardé longtemps la manie--je l'ai même encore--d'enjoliver ainsi mes croisées.
* * * * *
Madarasz n'était pas le seul hongrois qui fréquentait à Neuilly. Théophile Gautier avait fait en Russie la connaissance du peintre Zichy. Souvent, de passage à Paris, Zichy nous rendait visite. Il avait même prié mon père de donner l'hospitalité à quelques-unes de ses aquarelles, au sortir d'une exposition; elles décorèrent notre salle à manger où nos tableaux s'étaient serrés pour leur faire place: trois grandes natures mortes--des bêtes saignant sur la neige--et deux tableaux de genre. Mon père avait présenté ces œuvres au public avant de les accueillir chez lui, où il les eut pendant plusieurs années sous les yeux:
Tout récemment, l'exposition du boulevard Italien s'est enrichie de plusieurs aquarelles de Zichy, un peintre hongrois, dont la réputation s'est faite à Saint-Pétersbourg, et qui ne se trouve nullement dépaysé à Paris entre tous ces purs échantillons de l'art français. Zichy possède un talent souple et varié qui ne s'enferme pas dans une spécialité étroite. A voir son _Renard_, son _Loup_ et son _Lynx_, on pourrait le prendre pour un animalier de profession, tant sa connaissance des bêtes est approfondie. Il est difficile de mettre plus de finesse dans une tête de renard. Tout mort qu'il est et couché sur la neige, le spirituel animal semble encore méditer une ruse suprême. Un rictus plein de rage fait grimacer la tête du lynx. Quant au loup, son museau stoïque exprime l'endurcissement des vieux scélérats, il a perdu la partie et la paye avec sa peau. Ces trois natures mortes sont traitées avec une science, une largeur et une liberté des plus remarquables.
_La Fin du souper_ est une composition pleine d'esprit et de mouvement. Des fats surannés lutinent des courtisanes, _inter pocula_, sous des costumes du XVIe siècle, et se font railler par elles. Cette aquarelle, d'un coloris un peu anglais et d'un fini précieux, forme le contraste le plus frappant avec les _Profanateurs de tombes_, une sépia sinistre où des voleurs arrachent l'anneau nuptial du doigt d'une jeune morte dont ils viennent d'ouvrir le cercueil. Ce groupe monstrueux, accroupi parmi la terre remuée autour de la fosse béante, éclairé par une lueur de lanterne sourde, au milieu de ce cimetière hérissé de monuments fantasmatiques, ne serait pas indigne de Delacroix, et pourtant Zichy n'a jamais vu un tableau de ce grand maître.