Le collier des jours: Le second rang du collier
Part 10
Ma mère, ou une des tantes, nous accompagnait, et souvent nous partions avec mon père, qui allait au journal, pour écrire son feuilleton. En ce cas, l'omnibus nous menait jusqu'à la porte Maillot, où nous prenions une voiture; nous conduisions mon père au _Moniteur Universel_, quai Voltaire, puis le fiacre continuait sa route vers le lointain boulevard du Temple. Nous étions maintenant des enthousiastes. Les symphonies de Beethoven, surtout, nous avaient transportées. Rien ne nous arrêtait quand il s'agissait d'aller aux Concerts populaires, ni la pluie ni la neige, ni la distance; même le soir, nous ne redoutions pas l'expédition, malgré le retour hasardeux, à des heures indues.
Je me souviens d'un certain vendredi saint, où il faisait vraiment un temps abominable. Arrivées à la porte Maillot, sous les rafales et la pluie torrentielle, nous donnâmes l'adresse du Cirque d'Hiver à un cocher, qui demeura stupide et ne put s'empêcher de nous dire:
--Qu'est-ce que vous pouvez bien aller faire, si loin, par un temps pareil, un vendredi saint?...
On jouait la symphonie avec chœur de Beethoven! Nous y serions allées à pied! C'est ce que le cocher ne pouvait comprendre.
S'il faisait beau, ou simplement s'il ne pleuvait pas, le retour du Cirque d'Hiver, le dimanche, était un très agréable moment. Nos amis et connaissances, qui assistaient au concert, nous attendaient à la sortie, et l'on descendait ensemble le boulevard, par groupes joyeux, au milieu du flot de public qui suivait la même route.
Ah! les beaux enthousiasmes, la joie ardente de découvrir des chefs-d'œuvre, les chaudes discussions, sur le mérite d'un morceau, ou sur la façon dont Pasdeloup avait compris et interprété les maîtres, le mouvement trop lent qu'il avait donné, par exemple, à l'andante de la symphonie en _la_!
--Il en fait une marche funèbre.
--Et il a raison, car c'en est une.
--Non, c'est un cortège nuptial.
--Mais qui semble attristé par le désespoir d'un amant trahi.
En général, nous étions du parti de Pasdeloup.
On lui devait une telle reconnaissance, qu'il nous paraissait monstrueux de lui chercher chicane.
Nous en voulions beaucoup à Reyer, qui avait écrit: «M. Pasdeloup sera dirigé par l'orchestre», et qui, méchamment, l'appelait toujours «pied de loup».
Quelquefois le grand chef lui-même, fendant la foule, descendait aussi le boulevard. Serré dans son paletot, roulant comme une boule, il était tout de suite reconnu à la couleur paille de sa belle barbe. Son allure affairée et rapide dépassait vite notre pas de flânerie. Alors, nous courions après lui, pour tâcher de savoir ce qu'il jouerait au prochain concert, mais il était cachottier et mystérieux, ne promettait rien.
Des musiciens de l'orchestre passaient aussi, un foulard au cou, portant leur violon dans l'étui noir. Nous en reconnaissions quelques-uns, des plus en vue sur l'estrade.
A cette époque, Flaubert, quand il n'était pas à Croisset, habitait un entresol dans cette région du boulevard. C'était sur notre chemin, et nous ne manquions jamais, en passant, de monter chez lui. Quelquefois, les fenêtres étaient ouvertes, et on le voyait, d'en bas, emplissant de sa carrure le salon trop petit pour lui: il avait un vaste pantalon en drap loutre, serré par une écharpe rouge, et une robe flottante sur une chemise de soie. Nous entrions en coup de vent, tout agitées de la joie prise au concert, et aussi du plaisir de le voir; mais il ne comprenait pas encore, dans l'effusion qui me jetait à son cou, tout ce qu'il y avait en moi d'admiration et d'enthousiasme pour son génie.
La pièce où il se tenait était tendue de cretonne claire à grands ramages; à part cette cretonne, tout donnait une impression d'Orient: des cuirs rouges et verts, des pipes, des tapis, un divan bas, une grande table sur laquelle était posé un immense plat de cuivre tout rempli de plumes d'oie. Ces plumes avaient servi, quelques-unes très usées, d'autres le bout de leur bec à peine trempé d'encre. Flaubert écrivait sur des feuilles de papier bleu, d'une écriture serrée, qui remontait; il y avait sur la table des feuillets, très chargés de ratures.
Je regardais tout cela, avec un sentiment de dévotion; mais l'auteur de _Salammbô_ ne pouvait pas savoir.... Un peu inquiet de cette invasion, qui rompait le recueillement de son cabinet de travail, il nous suivait du regard doux de ses grands yeux à longs cils, et, les mains sur les hanches, ployait vers nous sa haute taille: nous l'embrassions encore, puis nous redescendions et reprenions notre route, avec les amis les plus fidèles, qui avaient eu la constance de nous attendre.
Un autre personnage, habitait aussi un entresol, de ce même côté du boulevard; mais chez celui-ci nous ne nous arrêtions pas: c'était Paul de Kock. On le voyait presque toujours assis derrière sa fenêtre ouverte, face au public, avec sa bonne tête joyeuse toute ébouriffée de cheveux blancs. On l'acclamait, on l'interpellait en passant, et il échangeait des propos avec la foule. Nous méprisions cette gloire. Nous ne savions rien de l'œuvre d'ailleurs, mais l'engouement de Pie IX pour l'écrivain nous donnait envie de lire ses livres[2]; mon père redisait souvent la question fameuse, que le Saint-Père posait à tous les visiteurs français:
--Connaissez-vous Paolo di Koko?...
Nous n'allions guère plus loin, à pied, que la Madeleine. C'était assez long. Mais la route nous paraissait très courte, faite ainsi en aimable compagnie et en devisant gaiement.
Très souvent Toto et Olivier de Gourjault nous accompagnaient jusqu'à Neuilly et restaient à dîner.
En attendant l'arrivée du père, qui rentrait toujours si tard, ce jour-là, «Bœuf en Chambre», bon musicien, se mettait au piano et jouait des fragments, de ce que nous avions entendu le jour même; ou bien il prenait une partition de Wagner,--il y en avait déjà chez nous,--et il essayait de la déchiffrer, d'en pénétrer les mystères....
[Footnote 2: Voir la deuxième note à la fin du volume.]
L'affreux scandale de l'Opéra, à propos de la représentation du _Tannhäuser_, avait eu un grand retentissement parmi nous, et depuis ce temps Richard Wagner nous préoccupait beaucoup.
La répétition générale du _Tannhäuser_ avait été marquée pour moi par un incident assez singulier. J'étais alors en pension, mais c'était un jour de sortie; mon père nous emmenait, ma sœur et moi, à Paris, pour nous présenter à Mme Victor Hugo, qui faisait un court séjour en France et nous avait invitées à dîner. Nous la voyions pour la première fois.
Théophile Gautier n'était pas chargé, à cette époque, de la critique musicale. Il n'avait donc pas de «service» à l'Opéra; mais ma mère était parvenue à voir le compositeur, qui l'avait reçue très courtoisement et lui avait donné une place pour la répétition générale. Il était convenu qu'après notre dîner nous irions la prendre, à la sortie du théâtre, pour rentrer ensemble à Neuilly. Nous nous promenions donc, vers minuit, en l'attendant, dans le passage de l'Opéra. Il fut brusquement envahi, au moment de la sortie, par une foule, qui paraissait dans un état d'excitation et d'agitation extraordinaire.
Je ne savais rien de cette grande bataille engagée autour de l'œuvre nouvelle, et je ne comprenais pas la cause de cette effervescence.
Un personnage, d'une physionomie très originale et très frappante, s'arrêta pour saluer mon père. Il était petit, maigre, avec des joues osseuses, un nez en bec d'aigle, des yeux vifs sous un front large, l'air ravagé et passionné. Il assistait à la répétition qui avait soulevé un tumulte indescriptible: on avait sifflé à outrance. Cela lui causait une joie féroce et il parlait avec une violence haineuse. Je le regardai, de ces yeux écarquillés et fixes, que j'avais toujours quand quelque chose m'étonnait. Je ne sais quel sentiment me poussa à sortir tout à coup du mutisme et de la réserve que mon âge m'imposait, pour m'écrier, avec une impertinence incroyable:
--On voit bien que vous parlez d'un confrère!... Et il s'agit, sans doute, d'un chef-d'œuvre!
Mon père, ébahi, me gronda, tout haut, mais en riant, tout bas.
--Qui est-ce? demandai-je quand le monsieur fut parti.
--Hector Berlioz.
J'ai beaucoup admiré, plus tard, ce grand artiste, qui, lui aussi, était méconnu, bafoué; mais je n'ai jamais oublié cet incident, et je voulus voir une sorte de pressentiment, dans ce mouvement de colère, dans ma promptitude à défendre ce Richard Wagner, qui devait m'inspirer un jour un tel enthousiasme, et dont j'entendais le nom, ce soir-là, pour la première fois.
Dans la voiture, ma mère nous raconta la terrible soirée. Elle était outrée de cette cabale, abasourdie encore du tumulte. Quant à la musique, elle n'en pouvait rien dire, pour la bonne raison qu'il avait été impossible d'en rien percevoir.
Théophile Gautier alors nous révéla un fait extraordinaire: c'est qu'il connaissait parfaitement le _Tannhäuser_! Quelques années auparavant, assistant par hasard à une représentation au théâtre de Wiesbaden, et frappé par la grandeur de l'œuvre, il avait écrit sur elle un grand feuilleton, qui avait paru dans le _Moniteur Universel._
--C'est moi qui en ai parlé le premier à Paris! disait-il, non sans orgueil.
Et, quelque temps après, il nous montra cet article daté de 1857:
Richard Wagner est, pour ainsi dire, inconnu en France, quoique son nom ait été agité souvent dans des polémiques violentes; mais sa musique n'a pas franchi le Rhin; peut-être ne le franchira-t-elle pas de si tôt, car elle est trop allemande, même pour beaucoup d'Allemands.
Nous avions une grande curiosité de connaître ce compositeur, génie sublime pour les uns, maniaque délirant poulies autres,--un dieu,--un âne,--pas de milieu. D'après les appréciations opposées entre elles que nous avions lues, nous nous étions imaginé un Wagner tout différent du Wagner véritable. Sans le croire complètement dénué de mélodie, de rythme et de carrure, comme on le disait, nous pensions avoir affaire à un hardi novateur en musique, secouant les vieilles règles, inventant des combinaisons bizarres, essayant des effets inattendus;--un paroxyste, pour nous permettre ce mot, poussant tout à l'extrême, outrant la violence, déchaînant à propos de rien l'ouragan de l'orchestre et passant comme une trombe musicale sur le parterre abasourdi. Nous nous figurions un génie compliqué et furieux, chaotique et fulgurant, mêlé de souffles, de ténèbres et de lueurs, et cédant au caprice d'une inspiration sauvage, un Kreissler à la Hoffmann près de qui Beethoven, Weber et même Berlioz eussent paru fades et classiques, et, vraiment, sur ce qu'on en racontait, il était difficile de penser autre chose.
L'auteur du _Tannhäuser_, loin de renchérir sur Weber ou Meyerbeer, a remonté délibérément dans le passé vers les sources de la musique, comme un peintre qui imiterait Van Eyck ou l'ange de Fiesole. Le sujet de son opéra est symbolique et fait doublement allusion à cette idée....
Et le poète analyse, dans un style d'un coloris délicieux, la légende du chevalier Tannhäuser. Puis il le montre, quand le rideau s'écarte, dans les grottes du Venusberg, accoudé sur les genoux de Vénus,
... l'air excédé d'ennui et parfaitement insensible aux groupes érotico-mythologiques que figurent derrière une gaze des Nymphes et des Amours; en vain les Grâces font des poses, et les Sirènes chantent leurs chansons les plus perfidement enivrantes de leur voix la plus douce; en vain la déesse déploie ses séductions auxquelles rien ne résiste que la satiété. Tannhäuser, las de chants magiques, de fantasmagories grecques et de baisers olympiens, se ressouvient de sa vieille grand'mère, de sa jeune fiancée et du son de cloche de la petite chapelle, et, invoquant le nom immaculé de Marie, il se débarrasse des étreintes de la déesse, et se retrouve en pleine campagne. La lutte du principe spiritualiste et du principe matérialiste, qui se disputent l'âme de Tannhäuser, est bien rendue par le compositeur. L'agitation sourde de l'orchestre, La déclamation hachée et haletante, les éclats de voix soudains peignent bien l'état d'esprit du chevalier.
Quand Tannhäuser se retrouve au milieu de la campagne, un petit pâtre joue une cantilène rustique dont la simplicité fait contraste avec les voix langoureusement perfides des Sirènes et autres mythologiques enchanteresses.
Bientôt passe une procession de pèlerins qui fait naître des idées de repentir et de religion dans l'âme du chevalier Tannhäuser déjà rassérénée par la chanson naïve du pâtre. Cette marche, nécessairement rhythmée pour rendre la progression du cortège, est d'une grande beauté et produit un effet irrésistible: c'est un des meilleurs morceaux de l'ouvrage; le souvenir s'en découpe nettement du fond de récitatifs et de mélopées un peu vagues qui forment la teinte générale de l'œuvre. C'est là une musique pleine de grandeur, de caractère et de conviction, la musique d'un maître, enfin.
Comme nous l'avons dit, le romantisme de Wagner est bien plutôt un retour aux anciennes formes qu'une innovation révolutionnaire; son orchestre est plein de fugues, de contre-points fleuris, de canons, exécutés avec beaucoup de science. Rien n'est moins échevelé; l'air de désordre vient de l'absence du rhythme carré que de parti pris le maître évite, de même qu'il s'abstient de moduler. Wagner écrit lui-même les paroles de sa musique, pour que la cohésion de l'idée et de la note soit encore plus parfaite.
Il terminait l'article par ce souhait:
Nous voudrions que le _Tannhäuser_ fût exécuté à Paris, au Grand-Opéra. La partition mérite cette épreuve solennelle.
Hélas! l'épreuve fut faite quatre ans après, et le résultat n'honorait guère la capitale du monde.
Mais Théophile Gautier était très fier d'avoir, avant tout autre, salué ce maître et apprécié son œuvre.
A ce déchaînement de haine, à ces clameurs, à ces huées, il ne se trompait pas: il les avait entendues déjà en 1830, et savait bien que le génie seul est capable d'exaspérer à ce point la foule, comme si sa supériorité était, vraiment, la plus sanglante insulte faite à la médiocrité.
--Moi, qui ne suis qu'un âne en musique, à ce que l'on prétend, disait-il, je n'avais pas fait tant de façons et j'avais trouvé le _Tannhäuser_ très beau, tout simplement.
Et encore n'avait-il pas écrit tout son sentiment: pour ne pas trop empiéter sur le domaine de son collègue, de Rovray, critique musical au _Moniteur_, il s'était surtout attaché à l'analyse du poème et, en ce qui concerne la musique, il avait certainement subi une influence. Il y avait quelque musicien parmi ses compagnons de voyage, qui lui souffla les appréciations, assez singulières, que nous avons citées, comme par exemple: «Le maître s'abstient de moduler», qu'il reproduisit respectueusement, croyant être très sûrement documenté, puisqu'il l'était par un homme du métier.
Baudelaire était très heureux que Théophile Gautier eût écrit cet article sur Wagner: ce document, disait-il, aiderait à la réhabilitation de Paris. Chauvin, à sa manière, Baudelaire souffrait extrêmement de la honte dont le scandale de l'Opéra éclaboussait la France.
--Qu'est-ce qu'on va penser de nous dans le monde? Que dira-t-on de Paris en Allemagne?... Une poignée d'imbéciles et d'envieux nous ont déshonorés collectivement.
Il disait cela, et, heureusement, il l'a écrit, en d'admirables pages, lui, fanatisé dès la première heure, et il a ainsi sauvé l'honneur. Sa compréhension de Wagner fut vraiment sublime et elle lui vint de façon fulgurante:
J'avais subi (du moins cela me paraissait ainsi) une opération spirituelle, une révélation. Ma volupté avait été si forte et si terrible que je ne pouvais m'empêcher d'y vouloir retourner sans cesse.
Cela me faisait penser à ces quelques pages de Weber, qui m'avaient si soudainement révélé la musique. Les phrases musicales de Wagner, entendues au piano, m'impressionnaient encore plus vivement. J'éprouvais, en les écoutant, une fascination, mêlée d'une sorte de peur. J'étais comme au bord d'un gouffre, dont il me faudrait, sans nul doute, toucher le fond: c'était un vertige de l'esprit.
Il est bien évident que toujours, en même temps qu'un homme de génie, il naît un petit groupe d'élus, appelés à le comprendre, à former autour de lui ce bataillon dévoué qui doit le défendre, le consoler de la haine universelle et le soutenir, dans sa montée au Golgotha, en lui affirmant sa divinité.
J'avais déjà la prescience que ma destinée était de prendre rang, un jour, parmi cette milice sacrée, qui combattait pour le triomphe de Richard Wagner.
V
Tous les jeudis, il y avait réception à Neuilly. Il ne s'agissait pas de visites brèves, autour d'une tasse de thé: nos amis arrivaient d'assez bonne heure, surtout dans les saisons clémentes, vers quatre ou cinq heures, dînaient et passaient la soirée. Quelques-uns venaient seulement après le repas.
A chacun de ces dîners hebdomadaires, quelques personnes étaient invitées, spécialement; d'autres étaient de fondation, et venaient quand elles voulaient.
Parmi celles-ci, l'une des plus fidèles était madame Sabatier, l'_amphitryone_ fameuse, qui avait su réunir pendant si longtemps à sa table tous les artistes de son époque, celle que l'on appelait «la Présidente», titre que mon père lui avait donné.
Je l'avais toujours connue et j'avais pour elle beaucoup d'amitié. Quand j'étais toute petite fille, elle avait voulu faire mon portrait, car elle peignait de gentilles miniatures, avec un art très délicat, que lui avait enseigné Meissonier lui-même. Il me fallait donc aller poser, et, pour cela, je passais des après-midi entiers chez elle. Elle habitait rue Frochot, un appartement, au premier ou au second, je ne sais plus trop. L'escalier n'était pas grand, et il n'y avait qu'une porte par étage, ni à droite ni à gauche, mais au milieu du palier. La porte avait deux battants couleur de palissandre.
L'antichambre, qui n'était qu'une sorte de couloir, apparaissait gaie et riante. Un vitrage donnant sur des jardins l'éclairait vivement à travers des stores légers sur lesquels étaient peintes des branches fleuries. Dans une volière, pleine de perruches, de bouvreuils et de bengalis, criant et chantant à qui mieux mieux, les ailes frissonnaient devant la lumière, et les aboiements mièvres de deux petits griffons, accourus en toute hâte, ajoutaient au joyeux vacarme qui vous accueillait dès le seuil.
La salle à manger s'ouvrait juste en face de la porte d'entrée, et ce lieu célèbre, où l'on prodiguait chaque semaine tant d'esprit et tant de verve, n'était ni très vaste ni très somptueux. La pièce, tendue d'étoffe rouge sombre, montrait des tableaux et des faïences pendus symétriquement. La table de chêne, massive et carrée, devait s'étirer jusqu'aux murailles pour les festins du dimanche.
A droite de la salle à manger, trois pièces en enfilade se bloquaient l'une l'autre: le boudoir, la chambre à coucher, et, tout au fond, le cabinet de toilette. Cela joliment capitonné, ouaté, confortable et frais.
Au lieu de fenêtres, un vitrage, qui formait toute une paroi, éclairait ces chambres: sous les feuillages des stores qui le voilaient, cet intérieur avait l'apparence d'une serre.
Le salon, carré et spacieux, était à gauche de la salle à manger. Ses fenêtres s'ouvraient sur la rue. De larges divans, de bons fauteuils, des poufs, des coussins, et sur les murs d'illustres toiles,--entre autres le _Polichinelle_, grandeur nature, de Meissonier, et, au milieu d'un panneau, le superbe portrait de la maîtresse du logis, avec son petit griffon sur les genoux, peint par Ricard.
La Présidente arrivait du fond de l'appartement, et s'annonçait par une roulade, qui s'achevait en un rire perlé.
Trois grâces rayonnaient d'elle au premier aspect: beauté, bonté et joie.
Elle s'appelait Aglaé et aussi Apollonie, et c'est à elle qu'est adressé le poème _d'Émaux et Camées_:
J'aime ton nom d'Apollonie, Echo grec du sacré vallon, Qui, dans sa robuste harmonie, Te baptise sœur d'Apollon....
Elle était assez grande et de belles proportions, avec des attaches très fines et des mains charmantes. Ses cheveux, très soyeux, d'un châtain doré, s'arrangeaient comme d'eux-mêmes en riches ondes semées de reflets. Elle avait le teint clair et uni, les traits réguliers, avec quelque chose de mutin et de spirituel, la bouche petite et rieuse. Son air triomphant mettait autour d'elle comme de la lumière et du bonheur.
Sa toilette était pleine de fantaisie et de goût. Elle ne se conformait guère à la mode, en créait une toute spéciale. De grands artistes, convives du dimanche, donnaient des conseils à leur amie et lui dessinaient des modèles. Ses costumes, presque toujours, étaient d'un bel effet. Quelquefois, pourtant, il y avait des tentatives malheureuses: on parla longtemps d'un étrange chapeau qu'elle portait à la première représentation de _Madame de Montarcy,_ de Louis Bouilhet; c'était une sorte de dôme ou de melon côtelé, alternativement, en couleur café et en couleur chocolat, orné d'oreilles d'ours chenillées et de flots de rubans. Cela l'avait rendue presque laide et avait causé du scandale. Plus tard, sans rancune, elle riait elle-même de l'aventure et faisait complaisamment la description de cette coiffure extraordinaire, qui lui avait valu une soirée si désagréable.
Pour la pose, nous nous installions dans la salle à manger, très claire à cause du vitrage qui, au tournant de la maison, se bombait extérieurement, agrandissant la pièce comme d'une moitié de tour, et il y avait là des fleurs dans des jardinières.
La Présidente apportait un léger chevalet, des pinceaux, fins comme des aiguilles, prenait sa palette, et je tâchais de me tenir tranquille. Elle causait avec moi, me racontant des anecdotes, et la miniature avançait lentement.
Quelquefois elle me gardait à dîner, et, vers huit heures, Marianne venait me chercher.
Mais il y avait longtemps de tout cela. Un brusque changement de fortune avait bouleversé la vie de la Présidente. Les échos s'étaient tus des fameuses agapes; la vente avait éparpillé les tableaux précieux et les bibelots rares; les amis s'étaient dispersés. Elle supporta ce malheur avec une crânerie charmante: dans la défaite elle avait tout de même l'air triomphant. Des épaves de son luxe passé, elle s'arrangea un petit rez-de-chaussée qui était encore un nid coquet. Elle faisait sa cuisine elle-même, en chantant, des turquoises à ses jolies mains, le petit doigt relevé....
Elle me faisait l'effet de Peau d'Ane, pétrissant le gâteau, vêtue de sa robe couleur du temps, et j'admirais beaucoup ce courage et cette force d'âme. Elle était bien toujours, «la très belle, la très bonne, la très chère», celle à qui l'auteur des _Fleurs du Mal_ avait voué un si secret et immatériel amour, celle qui revit dans ses vers immortels et se survivra par cette gloire d'avoir été, quelque temps, l'idéal d'un grand poète.
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