Le Collier de la Reine, Tome II

Chapter 4

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--Mais, murmura la reine, il est plus triste que vous ne croyez d'aller ainsi chercher la vie ou la mort d'un homme.

--C'est ce que je fais tous les jours quand j'aborde une maladie inconnue. L'attaquerai-je par le remède qui tue le mal ou par le remède qui tue le malade?

--Vous, vous êtes bien sûr de tuer le malade, n'est-ce pas? fit la reine en frissonnant.

--Eh! dit le docteur d'un air sombre, quand bien même il mourrait un homme pour l'honneur d'une reine, combien n'en meurt-il pas tous les jours pour le caprice d'un roi? Allons, madame, allons!

La reine soupira et suivit le vieux docteur, sans avoir pu trouver Andrée.

Il était onze heures du matin; Charny, tout habillé, dormait sur un fauteuil après l'agitation d'une nuit terrible. Les volets de la chambre, fermés avec soin, ne laissaient passer qu'un reflet affaibli du jour. Tout ménageait pour le malade cette sensibilité nerveuse cause première de sa souffrance.

Pas de bruit, pas de contact, pas de vue. Le docteur Louis s'attaquait habilement à tous les prétextes d'une recrudescence, et cependant, décidé à frapper un grand coup, il ne reculait pas devant une crise qui pouvait tuer son malade. Il est vrai qu'elle pouvait aussi le sauver.

La reine vêtue d'un habit du matin, coiffée avec une élégance tout abandonnée, entra brusquement dans le corridor qui menait à la chambre de Charny. Le docteur lui avait recommandé de ne pas hésiter, de ne pas essayer, mais de se présenter sur-le-champ, avec résolution, pour produire un violent effet.

Elle tourna donc si vivement le bouton ciselé de la première porte de l'antichambre, qu'une personne penchée sur la porte de la chambre de Charny, une femme enveloppée de sa mante, n'eut que le temps de se redresser et de prendre une contenance, dont sa physionomie bouleversée, ses mains tremblantes, démentaient la tranquillité.

--Andrée! s'écria la reine surprise.... Vous, ici?

--Moi! répliqua Andrée pâle et troublée, moi! oui, Votre Majesté. Moi! mais Votre Majesté n'y est-elle pas elle-même?

«Oh! oh! complication», murmura le docteur.

--Je vous cherchais partout, dit la reine; où étiez-vous donc?

Il y avait dans ces paroles de la reine un accent qui n'était pas celui de sa bonté ordinaire. C'était comme le prélude d'un interrogatoire, c'était comme le symptôme d'un soupçon.

Andrée eut peur, elle craignait surtout que sa démarche inconsidérée ne donnât la clef de ses sentiments si effrayants pour elle-même. Aussi, toute fière qu'elle fût, se décida-t-elle à mentir pour la seconde fois.

--Ici, vous le voyez.

--Sans doute; mais comment ici?

--Madame, répliqua-t-elle, on m'a dit que Votre Majesté me faisait chercher; je suis venue.

La reine n'était pas au bout de sa défiance, elle insista.

--Comment avez-vous fait, dit-elle, pour deviner où j'allais?

--C'était facile, madame; vous étiez avec monsieur le docteur Louis, et l'on vous avait vue traverser les petits appartements; vous n'aviez, dès lors, d'autre but que ce pavillon.

--Bien deviné, reprit la reine encore indécise mais sans dureté, bien deviné.

Andrée fit un dernier effort.

--Madame, dit-elle en souriant, si Votre Majesté avait l'intention de se cacher, il n'eût pas fallu se montrer sur les galeries découvertes, comme elle l'a fait tout à l'heure pour venir ici. Quand la reine traverse la terrasse, mademoiselle de Taverney la voit de son appartement, et ce n'est pas difficile de suivre ou de précéder quelqu'un qu'on a vu de loin.

--Elle a raison, dit la reine, et cent fois raison. J'ai une malheureuse habitude, qui est de ne deviner jamais; moi, réfléchissant peu, je ne crois pas aux réflexions des autres.

La reine sentait qu'elle allait avoir besoin d'indulgence, peut-être, puisqu'elle avait besoin de confidente.

Son âme, d'ailleurs, n'étant pas un composé de coquetterie et de défiance, comme l'âme des femmes vulgaires, elle avait foi dans ses amitiés, sachant qu'elle pouvait aimer. Les femmes qui se défient d'elles se défient encore bien plus des autres. Un grand malheur qui punit les coquettes, c'est qu'elles ne se croient jamais aimées de leurs amants.

Marie-Antoinette oublia donc bien vite l'impression que lui avait faite mademoiselle de Taverney devant la porte de Charny. Elle prit la main d'Andrée, lui fit tourner la clef de cette porte, et passant la première avec une rapidité extrême, elle pénétra dans la chambre du malade pendant que le docteur restait dehors avec Andrée.

À peine celle-ci eut-elle vu disparaître la reine qu'elle leva vers le ciel un regard plein de colère et de douleur, dont l'expression ressemblait à une imprécation furieuse.

Le bon docteur lui prit le bras et arpenta avec elle le corridor en lui disant:

--Croyez-vous qu'elle réussira?

--Réussir, et à quoi? mon Dieu! dit Andrée.

--À faire transporter ailleurs ce pauvre fou, qui mourrait ici pour peu que sa fièvre dure.

--Il guérirait donc ailleurs? s'écria Andrée.

Le docteur la regarda, surpris, inquiet.

--Je crois que oui, dit-il.

--Oh! qu'elle réussisse alors! fit la pauvre fille.

Chapitre LIV

Convalescence

Cependant la reine avait marché droit au fauteuil de Charny.

Celui-ci leva la tête au bruit des mules qui criaient sur le parquet.

--La reine! murmura-t-il en essayant de se lever.

--La reine, oui, monsieur, se hâta de dire Marie-Antoinette, la reine qui sait comment vous travaillez à perdre la raison et la vie, la reine que vous offensez dans vos rêves, la reine que vous offensez éveillé, la reine qui a soin de son honneur et de votre sûreté! Voici pourquoi elle vient à vous, monsieur, et ce n'est pas ainsi que vous devriez la recevoir.

Charny s'était levé tremblant, éperdu, puis aux derniers mots il s'était laissé glisser sur ses genoux, tellement écrasé par la douleur physique et la douleur morale, que, courbé ainsi en coupable, il ne voulait ni ne pouvait se relever.

--Est-il possible, continua la reine touchée de ce respect et de ce silence, est-il possible qu'un gentilhomme, renommé autrefois parmi les plus loyaux, s'attache comme un ennemi à la réputation d'une femme? Car notez ceci, monsieur de Charny, dès notre première entrevue, ce n'est pas la reine que vous avez vue et que je vous ai montrée, c'était une femme, et vous n'eussiez jamais dû oublier.

Charny, entraîné par ces paroles sorties du coeur, voulut essayer d'articuler un mot pour sa défense: Marie-Antoinette ne lui en laissa pas le temps.

--Que feront mes ennemis, dit-elle, si vous donnez l'exemple de la trahison?

--La trahison... balbutia Charny.

--Monsieur, voulez-vous choisir? Ou vous êtes un insensé, et je vais vous ôter le moyen de faire le mal; ou vous êtes un traître, et je vais vous punir.

--Madame, ne dites pas que je suis un traître. Dans la bouche des rois cette accusation précède l'arrêt de mort, dans la bouche d'une femme elle déshonore. Reine, tuez-moi; femme, épargnez-moi.

--Êtes-vous dans votre bon sens, monsieur de Charny? dit la reine d'une voix altérée.

--Oui, madame.

--Avez-vous conscience de vos torts envers moi, de votre crime envers... le roi?

--Mon Dieu! murmura l'infortuné.

--Car, vous l'oubliez trop facilement, messieurs les gentilshommes, le roi est l'époux de cette femme que vous insultez tous en levant les yeux sur elle; le roi est le père de votre maître futur, mon dauphin. Le roi, c'est un homme plus grand et meilleur que vous tous, un homme que je vénère et que j'aime.

--Oh! murmura Charny en poussant un sourd gémissement, et pour se soutenir, il fut obligé d'appuyer une de ses mains sur le parquet.

Son cri traversa le coeur de la reine. Elle lut dans le regard éteint du jeune homme qu'il venait d'être frappé à mort, si elle ne tirait promptement de la blessure le trait qu'elle y avait enfoncé.

C'est pourquoi, miséricordieuse et douce, elle s'effraya de la pâleur et de la faiblesse du coupable, et fut près un moment d'appeler au secours.

Mais elle réfléchit que le docteur, qu'Andrée, interpréteraient mal cette pamoison du malade. Elle le releva de ses mains.

--Parlons, dit-elle, moi en reine, vous en homme. Le docteur Louis a essayé de vous guérir; cette blessure, qui n'était rien, empire par les extravagances de votre cerveau. Quand sera-t--elle guérie, cette blessure? Quand cesserez-vous de donner au bon docteur le spectacle scandaleux d'une folie qui l'inquiète? Quand partirez-vous du château?

--Madame, balbutia Charny, Votre Majesté me chasse.... Je pars, je pars.

Et il fit un mouvement si violent pour partir, que, lancé hors de son équilibre, il vint tomber en chancelant dans les bras de la reine qui lui barrait le passage.

À peine eut-il senti le contact de cette poitrine brûlante qui le retenait, à peine eut-il plié sous l'étreinte involontaire du bras qui le portait, que sa raison l'abandonna entièrement, sa bouche s'ouvrit pour laisser passer un souffle dévorant qui n'était point une parole et n'osait être un baiser.

La reine elle-même, brûlée par ce contact, fléchie par cette faiblesse, n'eut pas le temps de pousser le corps inanimé sur son fauteuil, et elle voulut s'enfuir; mais la tête de Charny était retombée en arrière. Elle battait le bois du fauteuil, une légère nuance rosée colorait l'écume de ses lèvres, une goutte rose et tiède était tombée de son front sur la main de Marie-Antoinette.

--Oh! tant mieux, murmura-t-il, tant mieux! je meurs tué par vous.

La reine oublia tout. Elle revint, saisit Charny dans ses bras, le releva, pressa sa tête morte sur son sein, appuya une main glacée sur le coeur du jeune homme.

L'amour fit un miracle, Charny ressuscita. Il ouvrit les yeux, la vision disparut. La femme s'épouvantait d'avoir laissé un souvenir là où elle ne croyait donner qu'un dernier adieu.

Elle fit trois pas vers la porte avec une telle précipitation, que Charny eut à peine le temps de saisir le bas de sa robe en s'écriant:

--Madame, au nom de tout le respect que j'ai pour Dieu, moins grand que le respect que j'ai pour vous....

--Adieu! adieu! dit la reine.

--Madame! oh! pardonnez-moi!

--Je vous pardonne, monsieur de Charny.

--Madame, un dernier regard!

--Monsieur de Charny, fit la reine en tremblant d'émotion et de colère, si vous n'êtes pas le dernier des hommes, ce soir, demain vous serez mort ou parti du château.

Une reine prie quand elle commande en ces termes. Charny, joignant les mains avec ivresse, se traîna agenouillé jusqu'aux pieds de Marie-Antoinette.

Celle-ci avait déjà ouvert la porte pour fuir plus vite le danger.

Andrée, dont les yeux dévoraient cette porte depuis le commencement de l'entretien, vit ce jeune homme prosterné, la reine défaillante; elle vit les yeux de celui-ci resplendir d'espoir et d'orgueil, les regards de celle-là pencher éteints vers le sol.

Frappée au coeur, désespérée, gonflée de haine et de mépris, elle ne courba point la tête. Quand elle vit revenir la reine, il lui sembla que Dieu avait trop donné à cette femme, en lui donnant comme superflu un trône et la beauté, puisqu'il venait de lui donner cette demi-heure avec monsieur de Charny.

Le docteur, lui, voyait trop de choses pour en remarquer aucune.

Tout entier au succès de la négociation entamée par la reine, il se contenta de dire:

--Eh bien, madame?

La reine prit une minute pour se remettre et retrouver sa voix étouffée par les battements de son coeur.

--Que fera-t-il? répéta le docteur.

--Il partira, murmura la reine.

Et, sans faire attention à Andrée, qui fronçait le sourcil, et à Louis, qui se frottait les mains, elle traversa d'un pas rapide le corridor de la galerie, s'enveloppa machinalement de sa mante à ruche de dentelle, et rentra dans son appartement.

Andrée serra la main du docteur, qui courait retrouver son malade; puis, d'un pas solennel comme celui d'une ombre, elle retourna dans son logis à elle, la tête baissée, l'oeil fixe et la pensée absente.

Elle n'avait pas même songé à demander les ordres de la reine. Pour une nature comme celle d'Andrée, la reine n'est rien: la rivale est tout.

Charny, remis aux soins de Louis, ne parut plus être le même homme que la veille.

Fort jusqu'à l'exagération, hardi jusqu'à la fanfaronnade, il adressa au bon docteur des questions si pressées, si énergiques, au sujet de sa prochaine convalescence, sur le régime à suivre, sur les moyens de transport, que Louis crut à une rechute plus dangereuse, produite par une manie d'un autre ordre.

Charny le détrompa bientôt; il ressemblait à ces fers rougis au feu dont la teinte s'affaiblit à l'oeil à mesure que la chaleur diminue d'intensité. Le fer est noir et ne parle plus à la vue, mais il est encore assez brûlant pour dévorer tout ce qu'on lui présentera.

Louis vit le jeune homme reprendre son calme et sa logique des bons jours. Charny fut réellement si raisonnable qu'il se crut obligé d'expliquer au médecin le brusque changement de sa résolution.

--La reine, dit-il, m'a plus guéri en me faisant honte, que votre science, cher docteur, ne l'eût fait avec d'excellents remèdes; me prendre par l'amour-propre, voyez-vous, c'est me dompter comme on dompte un cheval avec un mors.

--Tant mieux, tant mieux, murmurait le docteur.

--Oui, je me souviens qu'un Espagnol, ils sont assez vantards, me disait un jour pour me prouver sa force de volonté, qu'il lui avait suffi, dans un duel où il était blessé, de vouloir retenir son sang, pour que le sang ne coulât pas et ne réjouît pas l'oeil de l'adversaire. J'ai ri de cet Espagnol, cependant je suis un peu comme lui; si ma fièvre, si ce délire que vous me reprochez voulaient reparaître, je les chasserais, je gage, en disant: délire et fièvre, vous ne reparaîtrez plus.

--Nous avons des exemples de ce phénomène, dit gravement le docteur. Toutefois, permettez-moi de vous féliciter. Vous voilà guéri moralement?

--Oh! oui.

--Eh bien! vous ne tarderez pas à voir tout le rapport qu'il y a entre le moral et le physique de l'homme. C'est une belle théorie que je rédigerais en livre si j'avais le temps. Sain d'esprit, vous serez sain de corps en huit jours.

--Cher docteur, merci.

--Et pour commencer vous allez donc partir?

--Quand il vous plaira. Tout de suite.

--Attendons ce soir. Modérons-nous. Procéder par les extrêmes, c'est risquer toujours.

--Attendons au soir, docteur.

--Irez-vous loin?

--Au bout du monde, s'il le faut.

--C'est trop loin pour une première sortie, dit le docteur avec le même flegme. Contentons--nous de Versailles d'abord, hein?

--Versailles soit, puisque vous le voulez.

--Il me semble, dit le docteur, que ce n'est pas une raison pour vous expatrier, que d'être guéri de votre blessure.

Ce sang-froid étudié acheva de mettre Charny sur ses gardes.

--C'est vrai, docteur, j'ai une maison à Versailles.

--Eh bien! voilà notre affaire: on vous y portera ce soir.

--C'est que vous ne m'avez pas bien compris, docteur. Je désirais faire un tour dans mes terres.

--Ah! dites donc cela. Vos terres, que diable! mais vos terres ne sont pas au bout du monde.

--Elles sont sur les frontières de Picardie, à quinze ou dix-huit lieues d'ici.

--Vous voyez bien!

Charny serra la main du docteur, comme pour le remercier de toutes ses délicatesses.

Le soir, ces quatre valets qu'il avait si rudement éconduits lors de leur première tentative emportèrent Charny jusqu'à son carrosse, qui l'attendait au guichet des communs.

Le roi, ayant chassé toute la journée, venait de souper et dormait. Charny, un peu préoccupé de partir sans prendre congé, fut pleinement rassuré par le docteur, qui promit d'excuser le départ en le motivant par un besoin de changement.

Charny, avant d'entrer dans son carrosse, se donna la douloureuse satisfaction de regarder jusqu'au dernier moment les fenêtres de l'appartement de la reine. Nul ne pouvait le voir. Un des laquais, portant un flambeau à la main, éclairait le chemin, sans éclairer la physionomie.

Charny ne rencontra sur les degrés que plusieurs officiers, ses amis, prévenus assez à temps pour que le départ n'eût pas l'air d'une fuite.

Escorté jusqu'au carrosse par ces joyeux compagnons, Charny put permettre à ses yeux d'errer sur les fenêtres: celles de la reine resplendissaient de lumière. Sa Majesté, un peu souffrante, avait reçu les dames dans sa chambre à coucher.

Celles d'Andrée, mornes et noires, cachaient derrière le pli des rideaux de damas une femme tout anxieuse, toute palpitante, qui suivait sans être aperçue jusqu'au mouvement du malade et de son escorte.

Le carrosse partit enfin, mais si lentement qu'on entendait chaque fer des chevaux sur le pavé sonore.

--S'il n'est pas à moi, murmura Andrée, il n'est plus à personne, du moins.

--S'il lui reprend des envies de mourir, dit le docteur en entrant chez lui, au moins ne mourra-t-il ni chez moi ni dans mes mains. Diantre soit des maladies de l'âme! On n'est pas le médecin d'Antiochus et de Stratonice pour guérir ces maladies-là.

Charny arriva sain et sauf à sa maison. Le docteur lui vint rendre visite le soir, et le trouva si bien, qu'il se hâta d'annoncer que ce serait la dernière visite qu'il lui ferait.

Le malade soupa d'un blanc de poulet et d'une cuillerée de confitures d'Orléans.

Le lendemain, il reçut la visite de son oncle, monsieur de Suffren, la visite de monsieur de La Fayette, celle d'un envoyé du roi. Il en fut à peu près de même le surlendemain, et puis on ne s'occupa plus de lui.

Il se levait et marchait dans son jardin.

Au bout de huit jours, il pouvait monter un cheval de paisible allure; ses forces étaient revenues. Sa maison n'étant pas encore assez délaissée, il demanda au médecin de son oncle et fit demander au docteur Louis l'autorisation de partir pour ses terres.

Louis répondit de confiance que la locomotion était le dernier degré de la médication des blessures; que monsieur de Charny avait une bonne chaise, et que la route de Picardie était unie comme un miroir, et que demeurer à Versailles, quand on pouvait si bien et si heureusement voyager, serait folie.

Charny fit charger un gros fourgon de bagages; il offrit ses adieux au roi, qui le combla de bontés, pria monsieur de Suffren de présenter ses respects à la reine, ce soir-là malade, et qui ne recevait pas. Puis, montant dans sa chaise à la porte même du château royal, il partit pour la petite ville de Villers-Cotterêts, d'où il devait gagner le château de Boursonnes, situé à une lieue de cette petite ville qu'illustraient déjà les premières poésies de Demoustier.

Chapitre LV

Deux coeurs saignants

Le lendemain du jour où la reine avait été surprise par Andrée fuyant Charny, agenouillé devant elle, mademoiselle de Taverney entra suivant son habitude dans la chambre royale, à l'heure de la petite toilette, avant la messe.

La reine n'avait pas encore reçu de visite. Elle venait seulement de lire un billet de madame de La Motte, et son humeur était riante.

Andrée, plus pâle encore que la veille, avait dans toute sa personne ce sérieux et cette froide réserve qui appelle l'attention, et force les plus grands à compter avec les plus petits.

Simple, austère pour ainsi dire dans sa toilette, Andrée ressemblait à une messagère de malheur, ce malheur fût-il pour elle ou pour d'autres.

La reine était dans ses jours de distractions; aussi ne prit-elle point garde à cette démarche lente et grave d'Andrée, à ses yeux rougis, à la blancheur de ses tempes et de ses mains.

Elle tourna la tête tout juste autant qu'il fallait pour faire entendre son salut amical.

--Bonjour, petite.

Andrée attendit que la reine lui donnât une occasion de partir. Elle attendit, bien sûre que son silence, que son immobilité, finiraient par attirer les yeux de Marie-Antoinette.

Ce fut ce qui arriva. Ne recevant point de réponse autre qu'une grande révérence, la reine se tourna, et obliquement, aperçut ce visage frappé de douleur et de rigidité.

--Mon Dieu! qu'y a-t-il, Andrée? fit-elle en se retournant tout à fait; est-ce qu'il t'arrive malheur?

--Un grand malheur, oui, madame, répondit la jeune femme.

--Quoi donc?

--Je vais quitter Votre Majesté.

--Me quitter! Tu pars?

--Oui, madame.

--Où vas-tu donc? Quelle cause peut avoir ce départ précipité?

--Madame, je ne suis pas heureuse dans mes affections....

La reine leva la tête.

--De famille, ajouta Andrée en rougissant.

La reine rougit à son tour, et l'éclair de leurs deux regards se croisa en brillant comme un choc d'épées.

La reine se remit la première.

--Je ne vous comprends pas bien, dit-elle; vous étiez heureuse, hier, ce me semble?

--Non, madame, répondit fermement Andrée; hier fut encore un des jours infortunés de ma vie.

--Ah! fit la reine devenue rêveuse.

Et elle ajouta:

--Expliquez-vous.

--Il faudrait me résigner à fatiguer Votre Majesté de détails au-dessous d'elle. Je n'ai aucune satisfaction dans ma famille; je n'ai rien à attendre des biens de la terre, et je viens demander un congé à Votre Majesté pour m'occuper de mon salut.

La reine se leva, et bien que cette demande parût coûter à son orgueil, elle vint prendre la main d'Andrée.

--Que signifie cette résolution de mauvaise tête? dit-elle; n'aviez vous pas hier un frère, un père, comme aujourd'hui? Étaient-ils moins gênants et moins nuisibles qu'aujourd'hui? Me croyez-vous capable de vous laisser dans l'embarras, et ne suis-je plus la mère de famille qui rend une famille à ceux qui n'en ont pas?

Andrée se mit à trembler comme une coupable, et, s'inclinant devant la reine, elle dit:

--Madame, votre bonté me pénètre, mais elle ne me dissuadera pas. J'ai résolu de quitter la cour, j'ai besoin de rentrer dans la solitude, ne m'exposez pas à trahir mes devoirs envers vous par le manque de vocation que je me sens.

--Depuis hier alors?

--Veuille Votre Majesté ne pas m'ordonner de parler sur ce sujet.

--Soyez libre, fit la reine avec amertume, seulement je mettais assez de confiance avec vous pour que vous en missiez avec moi. Mais à celui qui ne veut pas parler, folle qui demande une parole. Gardez vos secrets, mademoiselle; soyez plus heureuse au loin que vous n'avez été ici. Souvenez-vous d'une seule chose, c'est que mon amitié ne délaisse pas les gens malgré leurs caprices, et que vous ne cesserez pas d'être pour moi une amie. Maintenant, Andrée, allez, vous êtes libre.

Andrée fit une révérence de cour et sortit. À la porte, la reine la rappela.

--Où allez-vous, Andrée?

--À l'abbaye de Saint-Denis, madame, répondit mademoiselle de Taverney.

--Au couvent! oh! c'est bien, mademoiselle, vous n'avez peut-être rien à vous reprocher; mais n'eussiez-vous que l'ingratitude et l'oubli, c'est trop encore! Vous êtes assez coupable envers moi; allez, mademoiselle de Taverney; allez.

Il résulta de là que, sans donner d'autres explications sur lesquelles comptait le bon coeur de la reine, sans s'humilier, sans s'attendrir, Andrée prit au bond la permission de la reine et disparut.

Marie-Antoinette put s'apercevoir et s'aperçut que mademoiselle de Taverney quittait sur-le-champ le château.

En effet, elle se rendait dans la maison de son père, où, selon qu'elle s'y attendait, elle trouva Philippe au jardin. Le frère rêvait; la soeur agissait.

À l'aspect d'Andrée, que son service devait à une pareille heure retenir au château, Philippe s'avança surpris, presque effrayé.

Effrayé surtout de cette sombre mine, lui que sa soeur n'abordait jamais qu'avec un sourire d'amitié tendre, il commença comme avait fait la reine: il questionna.

Andrée lui annonça qu'elle venait de quitter le service de la reine; que son congé était accepté, qu'elle allait entrer au couvent.

Philippe frappa dans ses mains avec force, comme un homme qui reçoit un coup inattendu.

--Quoi! dit-il, vous aussi, ma soeur?

--Quoi! moi aussi? Que voulez-vous dire?

--C'est donc un contact maudit pour notre famille que celui des Bourbons? s'écria-t-il; vous vous croyez forcée de faire des voeux! vous! religieuse par goût, par âme; vous, la moins mondaine des femmes et la moins capable d'obéissance éternelle aux lois de l'ascétisme! Voyons, que reprochez-vous à la reine?