Le Collier de la Reine, Tome II

Chapter 18

Chapter 184,047 wordsPublic domain

--J'ai du malheur, sire; vous m'attaquez sur chacune de mes paroles.... Je voulais dire que la reine ne me croirait pas elle-même si je paraissais douter de son innocence.

--Alors, vous vous applaudissez avec moi de l'humiliation que je fais subir au cardinal, du procès qui va en résulter, du scandale qui va mettre un terme à toutes les calomnies qu'on n'oserait se permettre contre une simple femme de la cour, et dont chacun ose se faire l'écho, parce que la reine, dit-on, est au-dessus de ces misères?

--Oui, sire, j'approuve complètement la conduite de Votre Majesté, et je dis que tout est pour le mieux, quant à l'affaire du collier.

--Pardieu! mon frère, dit-il, rien de plus clair. Ne voit-on pas d'ici monsieur de Rohan se faisant gloire de la familière amitié de la reine, concluant, en son nom, un marché pour des diamants qu'elle a refusés, et laissant dire que ces diamants ont été pris par la reine ou chez la reine, c'est monstrueux, et, comme elle le disait: Que croirait-on, si j'avais eu monsieur de Rohan pour compère dans ce trafic mystérieux?

--Sire....

--Et puis, vous ignorez, mon frère, que jamais une calomnie ne s'arrête à moitié chemin, que la légèreté de monsieur de Rohan compromet la reine, mais que le récit de ces légèretés la déshonore.

--Oh! oui, mon frère, oui, je le répète, vous avez eu bien raison quant à ce qui concerne l'affaire du collier.

--Eh bien! mais, dit le roi surpris, est-ce qu'il y a encore une autre affaire?

--Mais, sire... la reine a dû vous dire....

--Me dire... quoi donc?

--Sire, vous voulez m'embarrasser. Il est impossible que la reine ne vous ait pas dit....

--Quoi donc, monsieur? quoi donc?

--Sire....

--Ah! les fanfaronnades de monsieur de Rohan, ses réticences, ses prétendues correspondances?

--Non, sire, non.

--Quoi donc, alors? les entretiens que la reine aurait accordés à monsieur de Rohan pour l'affaire du collier en question....

--Non, sire, ce n'est pas cela.

--Tout ce que je sais, reprit le roi, c'est que j'ai en la reine une confiance absolue, qu'elle mérite par la noblesse de son caractère. Il était facile à Sa Majesté de ne rien dire de tout ce qui se passe. Il était facile à elle de payer ou de laisser payer à d'autres, de payer ou de laisser dire; la reine, en arrêtant court ces mystères qui devenaient des scandales, m'a prouvé qu'elle en appelait à moi avant d'en appeler à tout le public. C'est moi que la reine a fait appeler, c'est à moi qu'elle a voulu confier le soin de venger son honneur. Elle m'a pris pour confesseur, pour juge, la reine m'a donc tout dit.

--Eh bien! répliqua le comte de Provence, moins embarrassé qu'il n'eût dû l'être, parce qu'il sentait la conviction du roi moins solide qu'on ne voulait le lui faire voir, voilà que vous faites encore le procès à mon amitié, à mon respect pour la reine, ma soeur. Si vous procédez contre moi avec cette susceptibilité, je ne vous dirai rien, craignant toujours, moi qui défends, de passer pour un ennemi ou un accusateur. Et, cependant, voyez combien, en ceci, vous manquez de logique. Les aveux de la reine vous ont déjà conduit à trouver une vérité qui justifie ma soeur. Pourquoi ne voudriez-vous pas qu'on fît luire à vos yeux d'autres clartés, plus propres encore à révéler toute l'innocence de notre reine?

--C'est que... dit le roi gêné, vous commencez toujours, mon frère, par des circuits dans lesquels je me perds.

--Précautions oratoires, sire, défaut de chaleur. Hélas! j'en demande pardon à Sa Majesté; c'est mon vice d'éducation. Cicéron m'a gâté.

--Mon frère, Cicéron n'est jamais louche que quand il défend une mauvaise cause; vous en tenez une bonne, soyez clair, pour l'amour de Dieu!

--Me critiquer dans ma façon de parler, c'est me réduire au silence.

--Allons, voilà l'_irritabile_ _genus rhetorum_ qui prend la mouche, s'écria le roi dupe de cette rouerie du comte de Provence. Au fait, avocat, au fait: que savez-vous de plus que ce que m'a dit la reine?

--Mon Dieu! sire, rien et tout. Précisons d'abord ce que vous a dit la reine.

--La reine m'a dit qu'elle n'avait pas le collier.

--Bon.

--Elle m'a dit qu'elle n'avait pas signé le reçu des joailliers.

--Bien!

--Elle m'a dit que tout ce qui avait rapport à un arrangement avec monsieur de Rohan était une fausseté inventée par ses ennemis.

--Très bien, sire!

--Elle a dit enfin que jamais elle n'avait donné à monsieur de Rohan le droit de croire qu'il fût plus qu'un de ses sujets, plus qu'un indifférent, plus qu'un inconnu.

--Ah!... elle a dit cela....

--Et d'un ton qui n'admettait pas de réplique, car le cardinal n'a pas répliqué.

--Alors, sire, puisque le cardinal n'a rien répliqué, c'est qu'il s'avoue menteur, et il donne par ce désaveu raison aux autres bruits qui courent sur certaines préférences accordées par la reine à certaines personnes.

--Eh! mon Dieu! quoi encore? dit le roi avec découragement.

--Rien que de très absurde, comme vous l'allez voir. Du moment où il a été constant que monsieur de Rohan ne s'était pas promené avec la reine....

--Comment! s'écria le roi, monsieur de Rohan, disait-on, s'était promené avec la reine?

--Ce qui est bien démenti par la reine elle-même, sire, et par le désaveu de monsieur de Rohan; mais enfin, du moment où cela est constaté, vous comprenez qu'on a dû chercher--la malignité ne s'en est pas abstenue--comment il se faisait que la reine se promenât la nuit dans le parc de Versailles.

--La nuit, dans le parc de Versailles! La reine!...

--Et avec qui elle se promenait, continua froidement le comte de Provence.

--Avec qui?... murmura le roi.

--Sans doute!... Est-ce que tous les yeux ne s'attachent pas à ce que fait une reine? Est-ce que ces yeux, que jamais n'éblouit l'éclat du jour ou l'éclat de la majesté, ne sont pas plus clairvoyants encore quand il s'agit de voir la nuit?

--Mais, mon frère, vous dites là des choses infâmes, prenez-y garde.

--Sire, je répète, et je répète avec une telle indignation que je pousserai Votre Majesté, j'en suis sûr, à découvrir la vérité.

--Comment, monsieur! on dit que la reine s'est promenée la nuit, en compagnie... dans le parc de Versailles!

--Pas en compagnie, sire, en tête à tête.... Oh! si l'on ne disait que compagnie, la chose ne vaudrait pas la peine que nous y prissions garde.

Le roi, éclatant tout à coup:

--Vous m'allez prouver que vous répétez, dit-il, et, pour cela, prouvez qu'on a dit.

--Oh! facilement, trop facilement, répondit monsieur de Provence. Il y a quatre témoignages: le premier est celui de mon capitaine des chasses, qui a vu la reine deux jours de suite, ou plutôt deux nuits de suite, sortir du parc de Versailles par la porte de la louveterie. Voici le titre: il est revêtu de sa signature. Lisez.

Le roi prit en tremblant le papier, le lut et le rendit à son frère.

--Vous en verrez, sire, un plus curieux; il est du garde de nuit qui veille à Trianon. Il déclare que la nuit a été bonne, qu'un coup de feu a été tiré, par des braconniers sans doute, dans le bois de Satory; que, quant aux parcs, ils ont été calmes, excepté le jour où Sa Majesté la reine y a fait une promenade avec un gentilhomme à qui elle donnait le bras. Voyez, le procès-verbal est explicite.

Le roi lut encore, frissonna et laissa tomber ses bras à son côté.

--Le troisième, continua imperturbablement monsieur le comte de Provence, est du suisse de la porte de l'Est. Cet homme a vu et reconnu la reine au moment où elle sortait par la porte de la louveterie. Il dit comment la reine était vêtue; voyez, sire; il dit aussi que de loin il n'a pu reconnaître le gentilhomme que _Sa Majesté quittait_, c'est écrit; mais qu'à sa tournure il l'a pris pour un officier. Ce procès-verbal est signé. Il ajoute une chose curieuse, à savoir, que la présence de la reine ne peut être révoquée en doute, parce que Sa Majesté était accompagnée de madame de La Motte, amie de la reine.

--Amie de la reine! s'écria le roi furieux. Oui, il y a cela: amie de la reine!

--Ne veuillez pas de mal à cet honnête serviteur, sire; il ne peut être coupable que d'un excès de zèle. Il est chargé de garder, il garde; de veiller, il veille.

--Le dernier, continua le comte de Provence, me paraît le plus clair de tous. Il est du maître serrurier chargé de vérifier si toutes les portes sont fermées après la retraite battue. Cet homme, Votre Majesté le connaît, il certifie avoir vu entrer la reine avec un gentilhomme dans les bains d'Apollon.

Le roi, pâle et étouffant son ressentiment, arracha le papier des mains du comte et le lut.

Monsieur de Provence continua néanmoins pendant cette lecture:

--Il est vrai que madame de La Motte était dehors, à une vingtaine de pas, et que la reine ne demeura qu'une heure environ dans cette salle.

--Mais le nom du gentilhomme? s'écria le roi.

--Sire, ce n'est pas dans le rapport qu'on le nomme, il faut pour cela que Sa Majesté prenne la peine de parcourir un dernier certificat que voici. Il est d'un garde forestier qui se tenait à l'affût derrière le mur d'enceinte, près des bains d'Apollon.

--Daté du lendemain, fit le roi.

--Oui, sire, et qui a vu la reine sortir du parc par la petite porte, et regarder au-dehors: elle tenait le bras de monsieur de Charny!

--Monsieur de Charny!... s'écria le roi à demi fou de colère et de honte; bien... bien.... Attendez-moi ici, comte, nous allons enfin savoir la vérité.

Et le roi s'élança hors de son cabinet.

Chapitre LXXX

Une dernière accusation

Au moment où le roi avait quitté la chambre de la reine, celle-ci courut au boudoir où monsieur de Charny avait pu tout entendre.

Elle en ouvrit la porte, et revint fermer elle-même celle de son appartement; puis, tombant sur un fauteuil, comme si elle eût été trop faible pour résister à de pareils chocs, elle attendit silencieusement ce que déciderait d'elle monsieur de Charny, son juge le plus redoutable.

Mais elle n'attendit pas longtemps; le comte sortit du boudoir plus triste et plus pâle qu'il n'avait jamais été.

--Eh bien? dit-elle.

--Madame, répliqua-t-il, vous voyez que tout s'oppose à ce que nous soyons amis. Si ce n'est pas ma conviction qui vous blesse, ce sera le bruit public désormais; avec le scandale qui est fait aujourd'hui, plus de repos pour moi, plus de trêve pour vous. Les ennemis, plus acharnés après cette première blessure qui vous est faite, viendront fondre sur vous pour boire le sang comme font les mouches sur la gazelle blessée....

--Vous cherchez bien longtemps, dit la reine avec mélancolie, une parole naturelle, et vous n'en trouvez pas.

--Je crois n'avoir jamais donné lieu à Votre Majesté de suspecter ma franchise, répliqua Charny; si parfois elle a éclaté, c'est avec trop de dureté; je vous en demande pardon.

--Alors, dit la reine fort émue, ce que je viens de faire, ce bruit, cette agression périlleuse contre un des plus grands seigneurs de ce royaume, mon hostilité déclarée avec l'Église, ma renommée exposée aux passions des parlements, tout cela ne vous suffit pas. Je ne parle point de la confiance à jamais ébranlée chez le roi; vous ne devez pas vous en préoccuper, n'est-ce pas?... Le roi! qu'est-ce cela... un époux!

Et elle sourit avec une amertume si douloureuse, que les larmes jaillirent de ses yeux.

--Oh! s'écria Charny, vous êtes la plus noble, la plus généreuse des femmes. Si je ne vous réponds pas sur-le-champ, comme mon coeur m'y contraint, c'est que je me sens inférieur à tout, et que je n'ose profaner ce coeur sublime en y demandant une place.

--Monsieur de Charny, vous me croyez coupable.

--Madame!...

--Monsieur de Charny, vous avez ajouté foi aux paroles du cardinal.

--Madame!...

--Monsieur de Charny, je vous somme de me dire quelle impression a faite sur vous l'attitude de monsieur de Rohan.

--Je dois le dire, madame, monsieur de Rohan n'a été ni un insensé, comme vous le lui avez reproché, ni un homme faible, comme on pourrait le croire; c'est un homme convaincu, c'est un homme qui vous aimait, qui vous aime, et qui en ce moment est la victime d'une erreur qui le conduira, lui, à la ruine, vous....

--Moi?

--Vous, madame, à un déshonneur inévitable.

--Mon Dieu!

--Devant moi se lève un spectre menaçant, cette femme odieuse, madame de La Motte, disparue quand son témoignage peut tout nous rendre, repos, honneur, sécurité, pour l'avenir. Cette femme est le mauvais génie de votre personne, elle est le fléau de la royauté; cette femme que vous avez imprudemment admise à partager vos secrets, et peut-être, hélas! votre intimité....

--Mes secrets, mon intimité, ah! monsieur, je vous en prie, s'écria la reine.

--Madame, le cardinal vous a dit assez clairement et a assez clairement prouvé, que vous aviez avec lui concerté l'achat du collier.

--Ah!... vous revenez sur cela, monsieur de Charny, dit la reine en rougissant.

--Pardon, pardon, vous voyez bien que je suis un coeur moins généreux que vous, vous voyez bien que je suis indigne, moi, d'être appelé à connaître vos pensées. Je cherche à adoucir, j'irrite.

--Tenez, monsieur, fit la reine revenue à une fierté mêlée de colère, ce que le roi croit, tout le monde peut le croire; je ne serai pas plus facile à mes amis qu'à mon époux. Il me paraît qu'un homme ne peut aimer à voir une femme quand il n'a pas d'estime pour cette femme. Je ne parle pas de vous, monsieur, interrompit-elle vivement; je ne suis pas une femme, moi! je suis une reine; vous n'êtes pas un homme, mais un juge pour moi.

Charny s'inclina si bas, que la reine dut trouver suffisante la réparation et l'humilité de ce _sujet_ fidèle.

--Je vous avais conseillé, dit-elle tout à coup, de demeurer en vos terres; c'était un sage dessein. Loin de la cour à laquelle répugnent vos habitudes, votre droiture, votre inexpérience, permettez-moi de le dire; loin, dis-je, de la cour, vous eussiez mieux apprécié les personnages qui jouent leur rôle sur ce théâtre. Il faut ménager l'illusion de l'optique, monsieur de Charny, il faut garder son rouge et ses hauts talons devant la foule. Reine trop prompte à la condescendance, j'ai négligé d'entretenir, chez ceux qui m'aimaient, le prestige éblouissant de la royauté. Ah! monsieur de Charny, l'auréole que dessine une couronne au front des reines les dispense de chasteté, de douceur, d'esprit, et les dispense surtout de coeur. On est reine, monsieur, on domine; à quoi sert de se faire aimer?

--Je ne saurais vous dire, madame, répondit Charny fort ému, combien la sévérité de Sa Majesté me fait mal. J'ai pu oublier que vous étiez ma reine; mais, rendez-moi cette justice, je n'ai jamais oublié que vous fussiez la première des femmes dignes de mon respect et de....

--N'achevez pas, je ne mendie point. Oui, je l'ai dit, une absence vous est nécessaire. Quelque chose me dit que votre nom finira par être prononcé dans tout ceci.

--Madame, impossible!

--Vous dites, impossible! Eh! réfléchissez donc au pouvoir de ceux qui depuis six mois jouent avec ma réputation, avec ma vie; ne disiez-vous pas que monsieur le cardinal est _convaincu_ qu'il agit en vue d'une _erreur_ dans laquelle on le plonge! Ceux qui opèrent des convictions pareilles, monsieur le comte, ceux qui causent des erreurs semblables, sont de force à vous prouver que vous êtes un déloyal sujet pour le roi, et pour moi un ami honteux. Ceux-là qui inventent si heureusement le faux découvrent bien facilement le vrai! Ne perdez pas de temps, le péril est grave; retirez-vous dans vos terres, fuyez le scandale qui va résulter du procès qu'on me fera: je ne veux pas que ma destinée vous entraîne, je ne veux pas que votre carrière se perde. Moi qui, Dieu merci! ai l'innocence et la force; mais qui n'ai pas une tache sur ma vie; moi qui suis résolue à ouvrir, s'il le faut, ma poitrine pour montrer à mes ennemis la pureté de mon coeur; moi je résisterai. Pour vous il y aurait la ruine, la diffamation, la prison peut-être; remportez cet argent si noblement offert, remportez l'assurance que pas un des mouvements généreux de votre âme ne m'a échappé; que pas un de vos doutes ne m'a blessée; que pas une de vos souffrances ne m'a laissée froide; partez, vous dis-je, et cherchez ailleurs ce que la reine de France ne peut plus vous donner: la foi, l'espérance, le bonheur. D'ici à ce que Paris sache l'arrestation du cardinal, à ce que le parlement soit convoqué, à ce que les témoignages se produisent, je compte une quinzaine de jours. Partez! votre oncle a deux vaisseaux prêts à Cherbourg et à Nantes, choisissez; mais éloignez-vous de moi. Je porte malheur; éloignez-vous de moi. Je ne tenais qu'à une chose en ce monde, et comme elle me manque, je me sens perdue.

En disant ces mots, la reine se leva brusquement et sembla donner à Charny le congé qui termine les audiences.

Il s'approcha d'elle aussi respectueusement, mais plus vite.

--Votre Majesté, dit-il, d'une voix altérée, vient de me dicter mon devoir. Ce n'est pas dans mes terres, ce n'est pas hors de la France qu'est le danger, c'est à Versailles, où l'on vous soupçonne, c'est à Paris où l'on va vous juger. Il importe, madame, que tout soupçon s'efface, que tout arrêt soit une justification, et, comme vous ne sauriez avoir un témoin plus loyal, un soutien plus résolu, je reste. Ceux qui savent tant de choses, madame, les diront. Mais au moins aurons-nous eu le bonheur inestimable pour les gens de coeur de voir nos ennemis face à face. Qu'ils tremblent ceux-là devant la majesté d'une reine innocente, et devant le courage d'un homme meilleur qu'eux. Oui, je reste, madame, et croyez-le bien, Votre Majesté n'a pas besoin de me cacher plus longtemps sa pensée; ce que l'on sait bien, c'est que je ne fuis pas; ce qu'elle sait bien, c'est que je ne crains rien; ce qu'elle sait aussi, c'est que pour ne me plus voir jamais, il n'est pas besoin de m'envoyer en exil. Oh! madame! de loin, les coeurs s'entendent, de loin les aspirations sont plus ardentes que de près. Vous voulez que je parte, pour vous et non pour moi; ne craignez rien; à portée de vous secourir, de vous défendre, je ne serai plus à portée de vous offenser ou de vous nuire; vous ne m'avez pas vu, n'est-ce pas, lorsque durant huit jours j'ai habité à cent toises de vous, épiant chacun de vos gestes, comptant vos pas, vivant de votre vie?... Eh bien! il en sera de même cette fois, car je ne puis exécuter votre volonté, je ne puis partir! D'ailleurs, que vous importe!... Est-ce que vous songerez à moi?

Elle fit un mouvement qui l'éloigna du jeune homme.

--Comme il vous plaira, dit-elle, mais... vous m'avez compris, il ne faut pas que vous vous trompiez jamais à mes paroles; je ne suis pas une coquette, monsieur de Charny; dire ce qu'elle pense, penser ce qu'elle dit, voilà le privilège d'une véritable reine: je suis ainsi. Un jour, monsieur, je vous ai choisi parmi tous. Je ne sais quoi entraînait mon coeur de votre côté. J'avais soif d'une amitié forte et pure; je vous l'ai bien laissé voir, n'est-ce pas? Ce n'est plus de même aujourd'hui, je ne pense plus ce que je pensais. Votre âme n'est plus soeur de la mienne. Je vous le dis aussi franchement: épargnons-nous l'un l'autre.

--C'est bien, madame, interrompit Charny, je n'ai jamais cru que vous m'eussiez choisi, je n'ai jamais cru.... Ah! madame, je ne résiste pas à l'idée de vous perdre. Madame, je suis ivre de jalousie et de terreur. Madame, je ne souffrirai pas que vous m'ôtiez votre coeur; il est à moi, vous me l'avez donné, nul ne me le prendra qu'avec ma vie. Soyez femme, soyez bonne, n'abusez pas de ma faiblesse, car vous m'avez reproché mes doutes tout à l'heure, et vous m'écrasez des vôtres en ce moment.

--Coeur d'enfant, coeur de femme, dit-elle.... Vous voulez que je compte sur vous!... Les beaux défenseurs que nous sommes l'un pour l'autre! Faible! oh! oui, vous l'êtes, et moi, hélas! je ne suis pas plus forte que vous!

--Je ne vous aimerais pas, murmurait-il, si vous étiez autre que vous n'êtes.

--Quoi, dit-elle avec un accent vif et passionné, cette reine maudite, cette reine perdue, cette femme qu'un parlement va juger, que l'opinion va condamner, qu'un mari, son roi, va chasser peut-être, cette femme trouve un coeur qui l'aime!

--Un serviteur qui la vénère et qui lui offre tout le sang de son coeur en échange d'une larme qu'elle versait tout à l'heure.

--Cette femme, s'écria la reine, est bénie, elle est fière, elle est la première des femmes, la plus heureuse de toutes. Cette femme est trop heureuse, monsieur de Charny; je ne sais pas comment cette femme a pu se plaindre, pardonnez-lui!

Charny tomba aux pieds de Marie-Antoinette et les baisa, dans un transport d'amour religieux.

En ce moment, la porte du corridor secret s'ouvrit, et le roi s'arrêta, tremblant et comme foudroyé sur le seuil.

Il venait de surprendre l'homme qu'accusait monsieur de Provence aux pieds de Marie-Antoinette.

Chapitre LXXXI

La demande en mariage

La reine et Charny échangèrent un coup d'oeil si plein d'effroi, que leur plus cruel ennemi eût eu pitié d'eux en ce moment.

Charny se releva lentement, et salua le roi avec un profond respect.

On voyait le coeur de Louis XVI battre violemment sous la dentelle de son jabot.

--Ah! dit-il d'une voix sourde... monsieur de Charny!

Le comte ne répondit que par un nouveau salut.

La reine sentit qu'elle ne pouvait parler, et qu'elle était perdue.

Le roi continuant:

--Monsieur de Charny, fit-il avec une mesure incroyable, c'est peu honorable pour un gentilhomme d'être pris en flagrant délit de vol.

--De vol! murmura Charny.

--De vol! répéta la reine, qui croyait encore entendre siffler à ses oreilles ces horribles accusations touchant le collier, et qui supposa que le comte en allait être souillé comme elle.

--Oui, poursuivit le roi, s'agenouiller devant la femme d'un autre, c'est un vol; et, quand cette femme est une reine, monsieur, on appelle ce crime lèse-majesté. Je vous ferai dire cela, monsieur de Charny, par mon garde des Sceaux.

Le comte allait parler; il allait protester de son innocence, lorsque la reine, impatiente dans sa générosité, ne voulut pas souffrir qu'on accusât d'indignité l'homme qu'elle aimait; elle lui vint en aide.

--Sire, dit-elle vivement, vous êtes, à ce qu'il me paraît, dans une voie de mauvais soupçons et de suppositions défavorables; ces soupçons, ces préventions tombent à faux, je vous en avertis. Je vois que le respect enchaîne la langue du comte; mais moi, qui connais le fond de son coeur, je ne le laisserai pas accuser sans le défendre.

Elle s'arrêta là, épuisée par son émotion, effrayée du mensonge qu'elle allait être forcée de trouver, éperdue enfin parce qu'elle ne le trouvait pas.

Mais cette hésitation, qui lui paraissait odieuse à elle, fier esprit de reine, c'était tout simplement le salut de la femme. En ces horribles rencontres, où souvent se jouent l'honneur, la vie de celle qu'on a surprise, une minute gagnée suffit pour sauver, comme une seconde perdue avait suffi pour perdre.

La reine, uniquement par instinct, avait saisi l'occasion du délai; elle avait arrêté court le soupçon du roi; elle avait égaré son esprit, elle avait raffermi celui du comte. Ces minutes décisives ont des ailes rapides sur lesquelles est emportée si loin la conviction d'un jaloux, qu'elle ne se retrouve presque jamais, si le démon protecteur des envieux d'amour ne la ramène sur les siennes.

--Me direz-vous, par hasard, répondit Louis XVI, tombant du rôle de roi au rôle de mari inquiet, que je n'ai pas vu monsieur de Charny agenouillé, là, devant vous, madame? Or, pour s'agenouiller sans être relevé, il faut....

--Il faut, monsieur, dit sévèrement la reine, qu'un sujet de la reine de France ait une grâce à lui demander.... C'est là, je crois, un cas assez fréquent à la cour.

--Une grâce à vous demander! s'écria le roi.

--Et une grâce que je ne pouvais accorder, poursuivit la reine. Sans quoi, monsieur de Charny n'eût pas insisté, je vous jure, et je l'eusse relevé bien vite avec la joie d'accorder selon ses désirs à un gentilhomme dont je fais une estime particulière.