Le Collier de la Reine, Tome II

Chapter 17

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--Oh! non, madame, parlons d'elle tout d'abord, car certaines paroles de Votre Majesté m'ont jeté dans un douloureux soupçon, il me semble que Votre Majesté me reprochait des assiduités auprès de la comtesse.

--Je ne vous ai encore rien reproché du tout, monsieur, mais patience.

--Oh! madame, c'est qu'un pareil soupçon m'expliquerait toutes les susceptibilités de votre âme, et, alors, je comprendrais, tout en me désespérant, la rigueur jusque-là inexplicable dont vous avez usé vis-à-vis de moi.

--Voilà où nous cessons de nous comprendre, dit la reine; vous êtes d'une obscurité impénétrable, et ce n'est pas pour nous embrouiller davantage que je vous demande des explications. Au fait! au fait!

--Madame, s'écria le cardinal en joignant les mains et en se rapprochant de la reine, faites-moi la grâce de ne pas changer la conversation: deux mots de plus sur le sujet que nous traitions tout à l'heure, et nous nous fussions entendus.

--En vérité, monsieur, vous parlez une langue que je ne sais pas; reprenons le français, je vous prie. Où est ce collier que j'ai rendu aux joailliers?

--Le collier que vous avez rendu! s'écria monsieur de Rohan.

--Oui, qu'en avez-vous fait?

--Moi! mais je ne sais pas, madame.

--Voyons, il y a une chose toute simple; madame de La Motte a pris ce collier, l'a rendu en mon nom; les joailliers prétendent qu'ils ne l'ont pas repris. J'ai dans les mains un reçu qui prouve le contraire; les joailliers disent que le reçu est faux. Madame de La Motte pourrait d'un mot expliquer tout.... Elle ne se trouve pas, eh bien! laissez-moi mettre des suppositions à la place des faits obscurs. Madame de La Motte a voulu rendre le collier. Vous, dont ce fut toujours la manie, bienveillante sans doute, de me faire acheter ce collier, vous qui me l'avez apporté avec l'offre de payer pour moi, offre....

--Que Votre Majesté a refusée bien durement, dit le cardinal avec un soupir.

--Eh bien! oui, vous avez persévéré dans cette idée fixe que je restasse en possession du collier, et vous ne l'aurez pas rendu aux joailliers pour me le faire reprendre dans une occasion quelconque. Madame de La Motte a été faible, elle qui savait mes répugnances, l'impossibilité où j'étais de payer, la résolution immuable que j'avais prise de ne pas avoir ce collier sans argent; madame de La Motte a conspiré avec vous par zèle pour moi, et aujourd'hui elle craint ma colère et ne se présente pas. Est-ce cela? Ai-je reconstruit l'affaire au milieu des ténèbres, dites-moi, oui. Laissez-vous reprocher cette légèreté, cette désobéissance à mes ordres formels, vous en serez quitte pour une réprimande, et tout sera fini. Je fais plus, je vous promets le pardon de madame de La Motte, qu'elle sorte de sa pénitence. Mais, par grâce! de la clarté, de la clarté, monsieur, je ne veux pas en ce moment qu'il plane une ombre sur ma vie; je ne le veux pas, entendez-vous.

La reine avait prononcé ces paroles avec une telle vivacité, elle les avait accentuées si vigoureusement, que le cardinal n'avait ni osé, ni pu l'interrompre, mais aussitôt qu'elle eut cessé:

--Madame, dit-il en étouffant un soupir, je vais répondre à toutes vos suppositions. Non, je n'ai pas persévéré dans l'idée que vous deviez avoir le collier, attendu que j'étais assuré qu'il était en vos mains. Non, je n'ai en rien conspiré avec madame de La Motte au sujet de ce collier. Non, je ne l'ai pas plus que les joailliers ne l'ont, que vous ne dites l'avoir vous-même.

--Il n'est pas possible, s'écria la reine avec stupeur; vous n'avez pas le collier?

--Non, madame.

--Vous n'avez pas conseillé à madame de La Motte de demeurer hors de tout ceci?

--Non, madame.

--Ce n'est pas vous qui la cachez?

--Non, madame.

--Vous ne savez pas ce qu'elle est devenue?

--Pas plus que vous, madame.

--Mais alors, comment vous expliquez-vous ce qui arrive?

--Madame, je suis forcé d'avouer que je ne l'explique pas. Au surplus, ce n'est pas la première fois que je me plains à la reine de ne pas être compris par elle.

--Quand donc cela, monsieur? je ne me le rappelle pas.

--Soyez bonne, madame, dit le cardinal, et veuillez relire en idée mes lettres.

--Vos lettres! dit la reine surprise. Vous m'avez écrit, vous?

--Trop rarement, madame, pour tout ce que j'avais dans le coeur.

La reine se leva.

--Il me semble, dit-elle, que nous nous trompons l'un et l'autre; finissons vite cette plaisanterie. Que parlez-vous de lettres? Quelles lettres, et qu'avez-vous sur le coeur ou dans le coeur, je ne sais trop comment vous venez de dire cela?

--Mon Dieu! madame, je me suis peut-être laissé aller à dire trop haut le secret de mon âme.

--Quel secret! Êtes-vous dans votre bon sens, monsieur le cardinal?

--Madame!

--Oh! ne tergiversons pas; vous parlez comme un homme qui veut me tendre un piège, ou qui veut m'embarrasser devant des témoins.

--Je vous jure, madame, que je n'ai rien dit.... Y a-t-il vraiment quelqu'un qui écoute?

--Non, monsieur, mille fois non, il n'y a personne, expliquez-vous donc, mais complètement, et si vous jouissez de votre raison, prouvez-le.

--Oh! madame, pourquoi madame de La Motte n'est-elle pas là? Elle m'aiderait, elle, notre amie, à réveiller, sinon l'attachement, du moins la mémoire de Votre Majesté.

--_Notre_ amie? mon attachement? ma mémoire? Je tombe des nues.

--Ah! madame, je vous prie, dit le cardinal révolté par le ton aigre de la reine, épargnez-moi. Libre à vous de n'aimer plus, n'offensez pas.

--Ah! mon Dieu! s'écria la reine en pâlissant, ah! mon Dieu!... que dit cet homme?

--Très bien! continua monsieur de Rohan, qui s'animait à mesure que la colère montait en bouillonnant, très bien! Madame, je crois avoir été assez discret et assez réservé pour que vous ne me maltraitiez pas; je ne vous reproche, d'ailleurs, que des griefs frivoles. J'ai le tort de me répéter. J'eusse dû savoir que quand une reine a dit: Je ne veux plus, c'est une loi aussi impérieuse que lorsqu'une femme a dit: Je veux!

La reine poussa un cri farouche, et saisit le cardinal par sa manche de dentelles.

--Dites vite, monsieur, dit-elle d'une voix tremblante. J'ai dit: _Je ne veux plus_, et j'avais dit: _Je veux_! À qui ai-je dit l'un, à qui ai-je dit l'autre?

--Mais à moi, tous les deux.

--À vous?

--Oubliez que vous avez dit l'un, moi je n'oublie pas que vous avez dit l'autre.

--Vous êtes un misérable, monsieur de Rohan, vous êtes un menteur!

--Moi!

--Vous êtes un lâche, vous calomniez une femme.

--Moi!

--Vous êtes un traître; vous insultez la reine.

--Et vous, vous êtes une femme sans coeur, une reine sans foi.

--Malheureux!

--Vous m'avez amené par degrés à prendre pour vous un fol amour. Vous m'avez laissé m'abreuver d'espérances.

--Des espérances! Mon Dieu! suis-je une folle? Est-il un scélérat?

--Est-ce moi qui aurais jamais osé vous demander les audiences nocturnes que vous m'accordâtes?

La reine poussa un hurlement de rage auquel répondit un long soupir dans le boudoir.

--Est-ce moi, poursuivit monsieur de Rohan, qui aurais osé venir seul dans le parc de Versailles, si vous ne m'eussiez envoyé madame de La Motte?

--Mon Dieu!

--Est-ce moi qui aurais osé voler la clef qui ouvre cette porte de la louveterie?

--Mon Dieu!

--Est-ce moi qui aurais osé vous demander d'apporter la rose que voici? Rose adorée! rose maudite! séchée, brûlée sous mes baisers!...

--Mon Dieu!

--Est-ce moi qui vous ai forcée de descendre le lendemain et de me donner vos deux mains, dont le parfum dévore incessamment mon cerveau et me rend fou. Vous avez raison de me le reprocher.

--Oh! assez! assez!

--Est-ce moi, enfin, qui, dans mon plus furieux orgueil, aurais jamais osé rêver cette troisième nuit au ciel blanc, aux doux silences, aux perfides amours.

--Monsieur! monsieur! cria la reine en reculant devant le cardinal, vous blasphémez!

--Mon Dieu! répliqua le cardinal en levant les yeux au ciel, tu sais si pour continuer à être aimé de cette femme trompeuse, j'eusse donné mes biens, ma liberté, ma vie!

--Monsieur de Rohan, si vous voulez conserver tout cela, vous allez dire ici même que vous cherchez à me perdre; que vous avez inventé toutes ces horreurs; que vous n'êtes pas venu à Versailles la nuit....

--J'y suis venu, répliqua noblement le cardinal.

--Vous êtes mort si vous soutenez ce langage.

--Rohan ne ment pas. J'y suis venu.

--Monsieur de Rohan, monsieur de Rohan, au nom du ciel, dites que vous ne m'avez pas vue dans le parc....

--Je mourrai s'il le faut, comme vous m'en menaciez tout à l'heure, mais je n'ai vu que vous dans le parc de Versailles, où me conduisait madame de La Motte.

--Encore une fois! s'écria la reine livide et tremblante, rétractez-vous?

--Non!

--Une seconde fois, dites que vous avez tramé contre moi cette infamie?

--Non!

--Une dernière fois, monsieur de Rohan, avouez-vous qu'on peut vous avoir trompé vous-même, que tout cela fut une calomnie, un rêve, l'impossible, je ne sais quoi; mais avouez que je suis innocente, que je puis l'être?

--Non!

La reine se redressa terrible et solennelle.

--Vous allez donc avoir affaire, dit-elle, à la justice du roi, puisque vous récusez la justice de Dieu.

Le cardinal s'inclina sans rien dire.

La reine sonna si violemment que plusieurs de ses femmes entrèrent à la fois.

--Qu'on prévienne Sa Majesté, dit-elle en essuyant ses lèvres, que je la prie de me faire l'honneur de passer chez moi.

Un officier partit pour exécuter cet ordre. Le cardinal, décidé à tout, demeura intrépidement dans un coin de la chambre.

Marie-Antoinette alla dix fois vers la porte du boudoir sans y entrer, comme si chaque fois, ayant perdu la raison, elle la retrouvait en face de cette porte.

Dix minutes ne s'étaient pas écoulées dans ce terrible jeu de scène, que le roi parut au seuil, la main dans son jabot de dentelles.

On voyait toujours, au plus profond du groupe, la mine effarée de Boehmer et de Bossange qui flairaient l'orage.

Chapitre LXXVIII

L'arrestation

À peine le roi parut-il au seuil du cabinet que la reine l'interpella avec une volubilité extraordinaire.

--Sire, dit-elle, voici monsieur le cardinal de Rohan qui dit des choses bien incroyables; veuillez donc le prier de vous les répéter.

À ces paroles inattendues, à cette apostrophe soudaine, le cardinal pâlit. En effet, la position était si étrange, que le prélat cessait de comprendre. Pouvait-il répéter à son roi, le prétendu amant, pouvait-il déclarer au mari, le sujet respectueux, tout ce qu'il croyait avoir de droits sur la reine et sur la femme?

Mais le roi se retournant vers le cardinal, absorbé dans ses réflexions:

--À propos d'un certain collier, n'est-ce pas, monsieur, dit-il, vous avez des choses incroyables à me dire, et moi des choses incroyables à entendre? Parlez donc, j'écoute.

Monsieur de Rohan prit sur-le-champ son parti: des deux difficultés il choisirait la moindre; des deux attaques, il subirait la plus honorable pour le roi et la reine; et si, imprudemment, on le jetait dans le second péril, eh bien! il en sortirait comme un brave homme et comme un chevalier.

--À propos du collier, oui, sire, murmura-t-il.

--Mais, monsieur, dit le roi, vous avez donc acheté le collier?

--Sire....

--Oui ou non?

Le cardinal regarda la reine et ne répondit pas.

--Oui ou non? répéta-t-elle. La vérité, monsieur, la vérité; on ne vous demande pas autre chose.

Monsieur de Rohan détourna la tête et ne répliqua point.

--Puisque monsieur de Rohan ne veut pas répondre, répondez, vous, madame, dit le roi; vous devez savoir quelque chose de tout cela. Avez-vous acheté, oui ou non, ce collier?

--Non! dit la reine avec force.

Monsieur de Rohan tressaillit.

--Voici une parole de reine! s'écria le roi avec solennité; prenez-y garde, monsieur le cardinal.

Monsieur de Rohan laissa glisser sur ses lèvres un sourire de mépris.

--Vous ne dites rien? fit le roi.

--De quoi m'accuse-t-on, sire?

--Les joailliers disent avoir vendu un collier, à vous ou à la reine. Ils montrent un reçu de Sa Majesté.

--Le reçu est faux! dit la reine.

--Les joailliers, continua le roi, disent qu'à défaut de la reine, ils sont garantis par des engagements que vous avez pris, monsieur le cardinal.

--Je ne refuse pas de payer, sire, dit monsieur de Rohan. Il faut bien que ce soit la vérité, puisque la reine le laisse dire.

Et un second regard, plus méprisant que le premier, termina sa phrase et sa pensée.

La reine frissonna. Ce mépris du cardinal n'était pas pour elle une insulte, puisqu'elle ne la méritait pas, mais ce devait être la vengeance d'un honnête homme, elle s'effraya.

--Monsieur le cardinal, reprit le roi, il ne reste pas moins dans cette affaire un faux qui a compromis la signature de la reine de France.

--Un autre faux, s'écria la reine, et celui-là peut-il être imputé à un gentilhomme, c'est celui qui prétend que les joailliers ont repris le collier.

--Libre à la reine, dit monsieur de Rohan du même ton, de m'attribuer les deux faux; en avoir fait un, en avoir fabriqué deux, où est la différence?

La reine faillit éclater d'indignation, le roi la retint d'un geste.

--Prenez garde, dit-il encore au cardinal, vous aggravez votre position, monsieur. Je vous dis: Justifiez-vous, et vous avez l'air d'accuser.

Le cardinal réfléchit un moment; puis, comme s'il succombait sous le poids de cette mystérieuse calomnie qui étreignait son honneur:

--Me justifier, dit-il, impossible!

--Monsieur, il y a là des gens qui disent qu'un collier leur a été volé; en proposant de le payer vous avouez que vous êtes coupable.

--Qui le croira? dit le cardinal avec un superbe dédain.

--Alors, monsieur, si vous ne supposez pas qu'on le croie, on croira donc.

Et un frissonnement de colère bouleversa le visage ordinairement si placide du roi....

--Sire, je ne sais rien de ce qui s'est dit, reprit le cardinal, je ne sais rien de ce qui s'est fait; tout ce que je puis affirmer, c'est que je n'ai pas eu le collier; tout ce que je puis affirmer, c'est que les diamants sont au pouvoir de quelqu'un qui devrait se nommer, qui ne le veut pas, et me force ainsi à lui dire cette parole de l'Écriture: Le mal retombe sur la tête de celui qui l'a commis.

À ces mots, la reine fit un mouvement pour prendre le bras du roi, qui lui dit:

--Le débat est entre vous et lui, madame. Une dernière fois, avez-vous ce collier?

--Non! sur l'honneur de ma mère, sur la vie de mon fils! répondit la reine.

Le roi, plein de joie après cette déclaration, se tourna vers le cardinal:

--Alors, c'est une affaire entre la justice et vous, monsieur, dit-il; à moins que vous ne préfériez vous en rapporter à ma clémence.

--La clémence des rois est faite pour les coupables, sire, répondit le cardinal; je lui préfère la justice des hommes.

--Vous ne voulez rien avouer?

--Je n'ai rien à dire.

--Mais enfin, monsieur! s'écria la reine, votre silence laisse mon honneur en jeu!

Le cardinal se tut.

--Eh bien! moi, je ne me tairai pas, continua la reine; ce silence me brûle, il atteste une générosité dont je ne veux pas. Apprenez, sire, que tout le crime de monsieur le cardinal n'est pas dans la vente ou dans le vol du collier.

Monsieur de Rohan releva la tête et pâlit.

--Qu'est-ce à dire? fit le roi inquiet.

--Madame!... murmura le cardinal épouvanté.

--Oh! nulle raison, nulle crainte, nulle faiblesse ne me fermera la bouche; j'ai là, dans mon coeur, des motifs qui me pousseraient à crier mon innocence sur une place publique.

--Votre innocence! dit le roi. Eh! madame, qui serait assez téméraire ou assez lâche pour obliger Votre Majesté à prononcer ce mot!

--Je vous supplie, madame, dit le cardinal.

--Ah! vous commencez à trembler. J'avais donc deviné juste; vos complots aiment l'ombre! À moi le grand jour! Sire, sommez monsieur le cardinal de vous dire ce qu'il m'a dit tout à l'heure, ici, à cette place.

--Madame! madame! fit monsieur de Rohan, prenez garde; vous passez les bornes.

--Plaît-il? fit le roi avec hauteur. Qui donc parle ainsi à la reine? Ce n'est pas moi, je suppose?

--Voilà justement, sire, dit Marie-Antoinette. Monsieur le cardinal parle ainsi à la reine, parce qu'il prétend en avoir le droit.

--Vous, monsieur! murmura le roi devenu livide.

--Lui! s'écria la reine avec mépris, lui!

--Monsieur le cardinal a des preuves? reprit le roi en faisant un pas vers le prince.

--Monsieur de Rohan a des lettres, à ce qu'il dit! fit la reine.

--Voyons, monsieur! insista le roi.

--Ces lettres! cria la reine avec emportement, ces lettres!

Le cardinal passa la main sur son front glacé par la sueur, et sembla demander à Dieu comment il avait pu former dans la créature tant d'audace et de perfidie. Mais il se tut.

--Oh! ce n'est pas tout, poursuivit la reine, qui s'animait peu à peu sous l'influence de sa générosité même, monsieur le cardinal a obtenu des rendez-vous.

--Madame! par pitié! fit le roi.

--Par pudeur! dit le cardinal.

--Enfin! monsieur, reprit la reine, si vous n'êtes pas le dernier des hommes, si vous tenez quelque chose pour sacré en ce monde, vous avez des preuves, fournissez-les.

Monsieur de Rohan releva lentement la tête et répliqua:

--Non! madame, je n'en ai pas.

--Vous n'ajouterez pas ce crime aux autres, continua la reine, vous n'entasserez pas sur moi opprobre après opprobre. Vous avez une aide, une complice, un témoin dans tout ceci: nommez-le, ou nommez-la.

--Qui donc? s'écria le roi.

--Madame de La Motte, sire, fit la reine.

--Ah! dit le roi, triomphant de voir enfin que ses préventions contre Jeanne se trouvaient justifiées; allons donc! Eh bien! qu'on la voie, cette femme, qu'on l'interroge.

--Ah! bien oui! s'écria la reine, elle a disparu. Demandez à monsieur ce qu'il en a fait. Il avait trop d'intérêt à ce qu'elle ne fût pas en cause.

--D'autres l'auront fait disparaître, répliqua le cardinal, qui avaient encore plus intérêt que moi. C'est ce qui fait qu'on ne la retrouvera point.

--Mais, monsieur, puisque vous êtes innocent, dit la reine avec fureur, aidez-nous donc à trouver les coupables.

Mais le cardinal de Rohan, après avoir lancé un dernier regard, tourna le dos et croisa ses bras.

--Monsieur! dit le roi offensé, vous allez vous rendre à la Bastille.

Le cardinal s'inclina, puis, d'un ton assuré:

--Ainsi vêtu? dit-il, dans mes habits pontificaux? devant toute la cour? Veuillez y réfléchir, sire, le scandale est immense. Il n'en sera que plus lourd pour la tête sur laquelle il retombera.

--Je le veux ainsi, fit le roi fort agité.

--C'est une douleur injuste que vous faites prématurément subir à un prélat, sire, et la torture avant l'accusation, ce n'est pas légal.

--Il faut qu'il en soit ainsi, répondit le roi en ouvrant la porte de la chambre, pour chercher des yeux quelqu'un à qui transmettre son ordre.

Monsieur de Breteuil était là; ses yeux dévorants avaient deviné dans l'exaltation de la reine, dans l'agitation du roi, dans l'attitude du cardinal, la ruine d'un ennemi.

Le roi n'avait pas achevé de lui parler bas, que le garde des Sceaux, usurpant les fonctions du capitaine des gardes, cria d'une voix éclatante, qui retentit jusqu'au fond des galeries:

--Arrêtez monsieur le cardinal!

Monsieur de Rohan tressaillit. Les murmures qu'il entendit sous les voûtes, l'agitation des courtisans, l'arrivée subite des gardes du corps donnaient à cette scène un caractère de sinistre augure.

Le cardinal passa devant la reine sans la saluer, ce qui fit bouillir le sang de la fière princesse. Il s'inclina très humblement en passant devant le roi, et prit en passant près de monsieur de Breteuil une expression de pitié si habilement nuancée, que le baron dut croire qu'il ne s'était pas assez vengé.

Un lieutenant des gardes s'approcha timidement et sembla demander au cardinal lui-même la confirmation de l'ordre qu'il venait d'entendre.

--Oui, monsieur, lui dit monsieur de Rohan; oui, c'est bien moi qui suis arrêté.

--Vous conduirez monsieur à son appartement, en attendant ce que j'aurai décidé pendant la messe, dit le roi au milieu d'un silence de mort.

Le roi demeura seul chez la reine, portes ouvertes, tandis que le cardinal s'éloignait lentement par la galerie, précédé du lieutenant des gardes, le chapeau à la main.

--Madame, dit le roi haletant, parce qu'il s'était contenu à grand-peine, vous savez que cela aboutit à un jugement public, c'est-à-dire à un scandale, sous lequel tombera l'honneur des coupables?

--Merci! s'écria la reine en serrant avec effusion les mains du roi, vous avez choisi le seul moyen de me justifier.

--Vous me remerciez.

--De toute mon âme. Vous avez agi en roi! moi, en reine! croyez-le bien.

--C'est bien, répondit le roi, comblé d'une vive joie, nous aurons raison enfin de toutes ces bassesses. Quand le serpent aura été une fois pour toutes écrasé par vous et par moi, nous vivrons tranquilles, j'espère.

Il baisa la reine au front et rentra chez lui.

Cependant, à l'extrémité de la galerie, monsieur de Rohan avait trouvé Boehmer et Bossange à moitié évanouis dans les bras l'un de l'autre.

Puis, à quelque pas de là, le cardinal aperçut son coureur qui, effaré de ce désastre, guettait un regard de son maître.

--Monsieur, dit le cardinal à l'officier qui le guidait, en passant toute cette journée ici, je vais inquiéter bien du monde; est-ce que je ne puis annoncer chez moi que je suis arrêté?

--Oh! monseigneur, pourvu que nul ne vous voie, dit le jeune officier.

Le cardinal remercia; puis, adressant la parole en allemand à son coureur, il écrivit quelques mots sur une page de son missel, qu'il déchira.

Et derrière l'officier, qui guettait pour ne pas être surpris, le cardinal roula cette feuille et la laissa tomber.

--Je vous suis, monsieur, dit-il à l'officier.

En effet, ils disparurent tous deux.

Le coureur fondit sur ce papier comme un vautour sur sa proie, s'élança hors du château, enfourcha son cheval et s'enfuit vers Paris.

Le cardinal put le voir aux champs, par une des fenêtres de l'escalier qu'il descendait avec son guide.

--Elle me perd, murmura-t-il; je la sauve! C'est pour vous, mon roi, que j'agis; c'est pour vous, mon Dieu! qui commandez le pardon des injures; c'est pour vous que je pardonne aux autres.... Pardonnez-moi!

Chapitre LXXIX

Les procès-verbaux

À peine le roi était-il rentré heureux dans son appartement, signait-il l'ordre de conduire monsieur de Rohan à la Bastille, que parut monsieur le comte de Provence, lequel entra dans le cabinet en faisant à monsieur de Breteuil des signes que celui-ci, malgré tout son respect et sa bonne volonté, ne put comprendre.

Mais ce n'était pas au garde des Sceaux que s'adressaient ces signes, le prince les multipliait ainsi à dessein d'attirer l'attention du roi qui regardait dans une glace tout en rédigeant son ordre.

Cette affectation ne manqua pas son but: le roi aperçut ces signes, et après avoir congédié monsieur de Breteuil:

--Pourquoi faisiez-vous signe à Breteuil? dit-il à son frère.

--Oh! sire....

--Cette vivacité de gestes, cet air préoccupé signifient quelque chose?

--Sans doute, mais....

--Libre à vous de ne pas parler, mon frère, dit le roi d'un air piqué.

--Sire, c'est que je viens d'apprendre l'arrestation de monsieur le cardinal de Rohan.

--Eh bien! en quoi cette nouvelle, mon frère, peut-elle causer chez vous cette agitation? Est-ce que monsieur de Rohan ne vous paraît pas coupable? Est-ce que j'ai tort de frapper même le puissant?

--Tort? non pas, mon frère. Vous n'avez pas tort. Ce n'est pas cela que je veux dire.

--Il m'eût fort surpris, monsieur le comte de Provence, que vous donnassiez gain de cause, contre la reine, à l'homme qui cherche à la déshonorer. Je viens de voir la reine, mon frère, un mot d'elle a suffi....

--Oh! sire, à Dieu ne plaise que j'accuse la reine! vous le savez bien. Sa Majesté... ma soeur, n'a pas d'ami plus dévoué que moi. Combien de fois ne m'est-il pas arrivé de la défendre, au contraire, et ceci soit dit sans reproche, même contre vous?

--En vérité, mon frère, on l'accuse donc bien souvent?