Le Collier de la Reine, Tome II

Chapter 16

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Le lendemain entrait à Versailles, vers dix heures, une voiture aux armes de monsieur de Breteuil.

Ceux des lecteurs de ce livre qui se rappellent l'histoire de Balsamo et de Gilbert n'auront pas oublié que monsieur de Breteuil, rival et ennemi personnel de monsieur de Rohan, guettait depuis longtemps toutes les occasions de porter un coup mortel à son ennemi.

La diplomatie est en ceci d'autant supérieure à l'escrime, que, dans cette dernière science, une riposte bonne ou mauvaise doit être fournie en une seconde, tandis que les diplomates ont quinze ans, plus s'il le faut, pour combiner le coup qu'ils rendent et le faire le plus mortel possible.

Monsieur de Breteuil avait fait demander, une heure avant, audience au roi, et il trouva Sa Majesté qui s'habillait pour aller à la messe.

--Un temps superbe, dit Louis XVI tout joyeux, dès que le diplomate entra dans son cabinet; un vrai temps d'Assomption: voyez donc, il n'y a pas un nuage au ciel.

--Je suis bien désolé, sire, d'apporter un nuage à votre tranquillité, répondit le ministre.

--Allons! s'écria le roi en renfrognant sa bonne mine, voilà que la journée commence mal; qu'y a-t-il?

--Je suis bien embarrassé, sire, pour vous conter cela, d'autant que ce n'est pas, au premier abord, une affaire du ressort de mon ministère. C'est une sorte de vol, et cela regarderait le lieutenant de police.

--Un vol! fit le roi. Vous êtes garde des Sceaux, et les voleurs finissent toujours par rencontrer la justice. Cela regarde monsieur le garde des Sceaux; vous l'êtes, parlez.

--Eh bien, sire, voici ce dont il s'agit. Votre Majesté a entendu parler d'un collier de diamants?

--Celui de monsieur Boehmer.

--Oui, sire.

--Celui que la reine a refusé?

--Précisément.

--Refus qui m'a valu un beau vaisseau: le _Suffren_, dit le roi en se frottant les mains.

--Eh bien! sire, dit le baron de Breteuil, insensible à tout le mal qu'il allait faire, ce collier a été volé.

--Ah! tant pis, tant pis, dit le roi. C'était cher; mais les diamants sont reconnaissables. Les couper serait perdre le fruit du vol. On les laissera entiers, la police les retrouvera.

--Sire, interrompit le baron de Breteuil, ce n'est pas un vol ordinaire. Il s'y mêle des bruits.

--Des bruits! que voulez-vous dire?

--Sire, on prétend que la reine a gardé le collier.

--Comment, gardé? C'est en ma présence qu'elle l'a refusé, sans même le vouloir regarder. Folies, absurdités, baron; la reine n'a pas gardé le collier.

--Sire, je ne me suis pas servi du mot propre; les calomnies sont toujours si aveugles à l'égard des souverains, que l'expression est trop blessante pour les oreilles royales. Le mot gardé....

--Ah çà! monsieur de Breteuil, dit le roi avec un sourire, on ne dit pas, je suppose, que la reine ait volé le collier de diamants.

--Sire, dit vivement monsieur de Breteuil, on dit que la reine a repris en dessous le marché rompu devant vous par elle; on dit, et ici je n'ai pas besoin de répéter à Votre Majesté combien mon respect et mon dévouement méprisent ces infâmes suppositions; on dit donc que les joailliers ont, de Sa Majesté la reine, un reçu attestant qu'elle garde le collier.

Le roi pâlit.

--On dit cela! répéta-t-il, que ne dit-on pas? mais cela m'étonne, après tout, s'écria-t-il. La reine aurait acheté en dessous main le collier que je ne la blâmerais point. La reine est une femme, le collier est une pièce rare et merveilleuse.

«Dieu merci! la reine peut dépenser un million et demi à sa toilette, si elle l'a voulu. Je l'approuverai, elle n'aura eu qu'un tort, celui de me taire son désir. Mais ce n'est pas au roi de se mêler dans cette affaire; elle regarde le mari. Le mari grondera sa femme s'il veut, ou s'il peut, je ne reconnais à personne le droit d'intervenir, même avec une médisance.

Le baron s'inclina devant ces paroles si nobles et si vigoureuses du roi. Mais Louis XVI n'avait que l'apparence de la fermeté. Un moment après l'avoir manifestée, il redevenait flottant, inquiet.

--Et puis, dit-il, que parlez-vous de vol?... Vous avez dit vol, ce me semble?... S'il y avait vol, le collier ne serait point dans les mains de la reine. Soyons logiques.

--Votre Majesté m'a glacé avec sa colère, dit le baron, et je n'ai pu achever.

--Oh! ma colère!... Moi, en colère!... Pour cela, baron... baron....

Et le bon roi se mit à rire bruyamment.

--Tenez, continuez, et dites-moi tout; dites-moi même que la reine a vendu le collier à des juifs. Pauvre femme, elle a souvent besoin d'argent, et je ne lui en donne pas toujours.

--Voilà précisément ce que j'allais avoir l'honneur de dire à Votre Majesté. La reine avait fait demander, il y a deux mois, cinq cent mille livres par monsieur de Calonne, et Votre Majesté a refusé de signer.

--C'est vrai.

--Eh bien! sire, cet argent, _dit-on_, devait servir à payer le premier quartier des échéances souscrites pour l'achat du collier. La reine n'ayant pas eu d'argent a refusé de payer.

--Eh bien? dit le roi, intéressé peu à peu, comme il arrive quand au doute succède un commencement de vraisemblance.

--Eh bien, sire, c'est ici que va commencer l'histoire que mon zèle m'ordonne de conter à Votre Majesté.

--Quoi! vous dites que l'histoire commence ici; qu'y a-t-il donc, mon Dieu! s'écria le roi, trahissant ainsi sa perplexité aux yeux du baron, qui dès ce moment garda l'avantage.

--Sire, on dit que la reine s'est adressée à quelqu'un pour avoir de l'argent.

--À qui? à un juif, n'est-ce pas?

--Non, sire, pas à un juif.

--Eh mon Dieu! vous me dites cela d'un air étrange, Breteuil. Allons, bien! je devine; une intrigue étrangère: la reine a demandé de l'argent à son frère, à sa famille. Il y a de l'Autriche là-dedans.

On sait combien le roi était susceptible à l'égard de la cour de Vienne.

--Mieux vaudrait, répliqua monsieur de Breteuil.

--Comment! mieux vaudrait. Mais à qui donc la reine a-t-elle pu demander de l'argent?

--Sire, je n'ose....

--Vous me surprenez, monsieur, dit le roi en relevant la tête et en reprenant le ton royal. Parlez sur-le-champ, s'il vous plaît, et nommez-moi ce prêteur d'argent.

--Monsieur de Rohan, sire.

--Eh bien! mais vous ne rougissez pas de me citer monsieur de Rohan, l'homme le plus ruiné de ce royaume!

--Sire... dit monsieur de Breteuil en baissant les yeux.

--Voilà un air qui me déplaît, ajouta le roi; et vous vous expliquerez tout à l'heure, monsieur le garde des Sceaux.

--Non, sire; pour rien au monde, attendu que rien au monde ne me forcerait à laisser tomber de mes lèvres un mot compromettant pour l'honneur de mon roi et celui de ma souveraine.

Le roi fronça le sourcil.

--Nous descendons bien bas, monsieur de Breteuil, dit-il; ce rapport de police est tout imprégné des vapeurs de la sentine d'où il sort.

--Toute calomnie exhale des miasmes mortels, sire, et voilà pourquoi il faut que les rois purifient, et par de grands moyens, s'ils ne veulent pas que leur honneur soit tué par ces poisons, même sur le trône.

--Monsieur de Rohan! murmura le roi; mais quelle vraisemblance?... Le cardinal laisse donc dire?...

--Votre Majesté se convaincra, sire, que monsieur de Rohan a été en pourparlers avec les joailliers Boehmer et Bossange; que l'affaire de la vente a été réglée par lui, qu'il a stipulé et pris des conditions de paiement.

--En vérité! s'écria le roi tout troublé par la jalousie et la colère.

--C'est un fait que le plus simple interrogatoire prouvera. Je m'y engage envers Votre Majesté.

--Vous dites que vous vous y engagez?

--Sans réserve, sous ma responsabilité, sire.

Le roi se mit à marcher vivement dans son cabinet.

--Voilà de terribles choses, répétait-il; et oui, mais dans tout cela je ne vois pas encore ce vol.

--Sire, les joailliers ont un reçu signé, disent-ils, de la reine, et la reine doit avoir le collier.

--Ah! s'écria le roi, avec une explosion d'espoir; elle nie! vous voyez bien qu'elle nie, Breteuil.

--Eh! sire, ai-je jamais laissé croire à Votre Majesté que je ne savais pas l'innocence de la reine? Serais-je assez à plaindre pour que Votre Majesté ne vît pas tout le respect, tout l'amour qui sont dans mon coeur pour la plus pure des femmes!

--Vous n'accusez que monsieur de Rohan, alors....

--Mais sire, l'apparence conseille....

--Grave accusation, baron.

--Qui tombera peut-être devant une enquête; mais l'enquête est indispensable. Songez donc, sire, que la reine prétend n'avoir pas le collier; que les joailliers prétendent l'avoir vendu à la reine; que le collier ne se retrouve pas, et que le mot _vol_ a été prononcé dans le peuple, entre le nom de monsieur de Rohan et le nom sacré de la reine.

--Il est vrai, il est vrai, dit le roi tout bouleversé; vous avez raison, Breteuil; il faut que toute cette affaire soit éclaircie.

--Absolument, sire.

--Mon Dieu! qu'est-ce qui passe là-bas dans la galerie? Est-ce que ce n'est pas monsieur de Rohan qui se rend à la chapelle?

--Pas encore, sire; monsieur de Rohan ne peut se rendre à la chapelle. Il n'est pas onze heures, et puis monsieur de Rohan, qui officie aujourd'hui, serait revêtu de ses habits pontificaux. Ce n'est pas lui qui passe. Votre Majesté dispose encore d'une demi-heure.

--Que faire alors? Lui parler? Le faire venir?

--Non, sire; permettez-moi de donner un conseil à Votre Majesté; n'ébruitez pas l'affaire avant d'avoir causé avec Sa Majesté la reine.

--Oui, dit le roi, elle me dira la vérité.

--N'en doutons pas un seul instant, sire.

--Voyons, baron, mettez-vous là, et, sans réserve, sans atténuation, dites-moi chaque fait, chaque commentaire.

--J'ai tout détaillé dans ce portefeuille, avec les preuves à l'appui.

--À la besogne alors, attendez que je fasse fermer la porte de mon cabinet; j'avais deux audiences ce matin, je les remettrai.

Le roi donna ses ordres, et, se rasseyant, jeta un dernier regard par la fenêtre.

--Cette fois, dit-il, c'est bien le cardinal, regardez.

Breteuil se leva, s'approcha de la fenêtre, et derrière le rideau aperçut monsieur de Rohan qui, en grand habit de cardinal et d'archevêque, se dirigeait vers l'appartement qui lui était désigné chaque fois qu'il venait officier solennellement à Versailles.

--Le voici enfin arrivé, s'écria le roi en se levant.

--Tant mieux, dit monsieur de Breteuil, l'explication ne souffrira aucun délai.

Et il se mit à renseigner le roi avec tout le zèle d'un homme qui en veut perdre un autre.

Un art infernal avait réuni dans son portefeuille tout ce qui pouvait accabler le cardinal. Le roi voyait bien s'entasser l'une sur l'autre les preuves de la culpabilité de monsieur de Rohan, mais il se désespérait de ne pas voir arriver assez vite les preuves de l'innocence de la reine.

Il souffrait impatiemment ce supplice depuis un quart d'heure, lorsque tout à coup des cris retentirent dans la galerie voisine.

Le roi prêta l'oreille, Breteuil interrompit sa lecture.

Un officier vint gratter à la porte du cabinet.

--Qu'y a-t-il? demanda le roi, dont tous les nerfs étaient mis en jeu depuis la révélation de monsieur de Breteuil.

L'officier se présenta.

--Sire, Sa Majesté la reine prie Votre Majesté de vouloir bien passer chez elle.

--Il y a du nouveau, dit le roi en pâlissant.

--Peut-être, dit Breteuil.

--Je vais chez la reine, s'écria le roi. Attendez-nous ici, monsieur de Breteuil.

--Bien, nous touchons au dénouement, murmura le garde des Sceaux.

Chapitre LXXVI

Gentilhomme, cardinal et reine

À l'heure où monsieur de Breteuil était entré chez le roi, monsieur de Charny, pâle, agité, avait fait demander une audience à la reine.

Celle-ci s'habillait; elle vit, par la fenêtre de son boudoir donnant sur la terrasse, Charny qui insistait pour être introduit.

Elle donna ordre qu'on le fît entrer, avant même qu'il eût achevé sa demande.

Car elle cédait au besoin de son coeur; car elle se disait avec une noble fierté qu'un amour pur et immatériel comme le sien a droit d'entrer à toute heure dans le palais même des reines.

Charny entra, toucha en tremblant la main que la reine lui tendait, et d'une voix étouffée:

--Ah! madame, dit-il, quel malheur!

--En effet, qu'avez-vous? s'écria-t-elle en pâlissant de voir son ami si pâle.

--Madame, savez-vous ce que je viens d'apprendre? Savez-vous ce que l'on dit? Savez-vous ce que le roi sait peut-être, ou ce qu'il saura demain?

Elle frissonna, songeant à cette nuit de chastes délices où peut-être un oeil jaloux, ennemi, l'avait vue dans le parc de Versailles avec Charny.

--Dites tout, je suis forte, répondit-elle en appuyant une main sur son coeur.

--On dit, madame, que vous avez acheté un collier à Boehmer et Bossange.

--Je l'ai rendu, fit-elle vivement.

--Écoutez, on dit que vous avez feint de le rendre, que vous comptiez le pouvoir payer, que le roi vous en a empêché en refusant de signer un bon de monsieur de Calonne; qu'alors vous vous êtes adressée à quelqu'un pour trouver de l'argent, et que cette personne est... votre amant.

--Vous! s'écria la reine avec un mouvement de confiance sublime. Vous! monsieur; eh! laissez dire ceux qui disent cela. Le titre d'amant n'est pas pour eux une injure aussi douce à lancer que le titre d'ami n'est une douce vérité consacrée désormais entre nous deux.

Charny s'arrêta confondu par cette éloquence mâle et féconde qui s'exhale de l'amour vrai, comme le parfum essentiel du coeur de toute généreuse femme.

Mais l'intervalle qu'il mit à répondre doubla l'inquiétude de la reine. Elle s'écria:

--De quoi voulez-vous parler, monsieur de Charny? La calomnie a un langage que je ne comprends jamais. Est-ce que vous l'avez compris, vous?

--Madame, veuillez me prêter une attention soutenue, la circonstance est grave. Hier, je suis allé avec mon oncle, monsieur de Suffren, chez les joailliers de la cour, Boehmer et Bossange. Mon oncle a rapporté des diamants de l'Inde. Il voulait les faire estimer. On a parlé de tout et de tous. Les joailliers ont raconté à monsieur le bailli une affreuse histoire commentée par les ennemis de Votre Majesté. Madame, je suis au désespoir; vous avez acheté le collier, dites-le-moi; vous ne l'avez pas payé, dites-le-moi encore. Mais ne me laissez pas croire que monsieur de Rohan l'a payé pour vous.

--Monsieur de Rohan! s'écria la reine.

--Oui, monsieur de Rohan, celui qui passe pour l'amant de la reine; celui à qui la reine emprunte de l'argent; celui qu'un malheureux qu'on appelle monsieur de Charny a vu dans le parc de Versailles, souriant à la reine, s'agenouillant devant la reine, baisant les mains de la reine; celui....

--Monsieur, s'écria Marie-Antoinette, si vous croyez quand je ne suis plus là, c'est que vous ne m'aimez pas quand j'y suis.

--Oh! répliqua le jeune homme, il y a un danger pressant; je ne viens vous demander ni franchise ni courage, je viens vous supplier de me rendre un service.

--Et d'abord, dit la reine, quel danger, s'il vous plaît?

--Le danger! madame, insensé qui ne le devine pas. Le cardinal répondant pour la reine, payant pour la reine, perd la reine. Je ne vous parle point ici du mortel déplaisir que peut causer à monsieur de Charny une confiance pareille à celle que vous inspire monsieur de Rohan. Non. De ces douleurs-là on meurt, mais on ne se plaint pas.

--Vous êtes fou! dit Marie-Antoinette avec colère.

--Je ne suis pas fou, madame, mais vous êtes malheureuse, vous êtes perdue. Je vous ai vue, moi, dans le parc.... Je ne m'étais pas trompé, vous dis-je. Aujourd'hui a éclaté l'horrible, la mortelle vérité.... Monsieur de Rohan se vante peut-être....

La reine saisit le bras de Charny.

--Fou! fou! répéta-t-elle avec une inexprimable angoisse; croyez la haine, voyez des ombres, croyez l'impossible; mais, au nom du ciel! après ce que je vous ai dit, ne croyez pas que je sois coupable.... Coupable! ce mot me ferait bondir dans un brasier ardent.... Coupable... avec.... Moi qui jamais n'ai pensé à vous sans prier Dieu de me pardonner cette seule pensée que j'appelais un crime! Oh! monsieur de Charny, si vous ne voulez pas que je sois perdue aujourd'hui, morte demain, ne me dites jamais que vous me soupçonnez, ou bien fuyez si loin que vous n'entendiez pas même le bruit de ma chute au moment de ma mort.

Olivier tordait ses mains avec angoisse.

--Écoutez-moi, dit-il, si vous voulez que je vous rende un service efficace.

--Un service de vous! s'écria la reine, de vous, plus cruel que mes ennemis... car ils ne font que m'accuser, eux, tandis que vous me soupçonnez, vous! Un service de la part de l'homme qui me méprise, jamais..., monsieur, jamais!

Olivier se rapprocha et prit dans ses mains la main de la reine.

--Vous verrez bien, dit-il, que je ne suis pas un homme qui gémit et qui pleure; les moments sont précieux; ce soir serait trop tard pour faire ce qui nous reste à faire. Voulez-vous me sauver du désespoir en vous sauvant de l'opprobre?...

--Monsieur!...

--Oh! je ne ménagerai plus mes paroles en face de la mort. Si vous ne m'écoutez pas, vous dis-je, ce soir, tous deux nous serons morts, vous de honte, moi de vous avoir vue mourir. Droit à l'ennemi, madame! comme dans nos batailles! Droit au danger! droit à la mort! Allons-y ensemble, moi comme l'obscur soldat, à mon rang, mais brave, vous le verrez; vous, avec la majesté, avec la force, au plus fort de la mêlée. Si vous y succombez, eh bien! vous ne serez pas seule. Tenez, madame, voyez en moi un frère.... Vous avez besoin... d'argent pour... payer ce collier?...

--Moi?

--Ne le niez pas.

--Je vous dis....

--Ne dites pas que vous n'avez pas le collier.

--Je vous jure....

--Ne jurez pas si vous voulez que je vous aime encore.

--Olivier!

--Il vous reste un moyen de sauver à la fois votre honneur et mon amour. Le collier vaut seize cent mille livres, vous en avez payé deux cent cinquante mille. Voici un million et demi, prenez-le.

--Qu'est cela?

--Ne regardez pas, prenez et payez.

--Vos biens vendus! vos terres acquises par moi et soldées. Olivier! vous vous dépouillez pour moi! Vous êtes un bon et noble coeur, et je ne marchanderai plus les aveux à un pareil amour. Olivier, je vous aime!

--Acceptez.

--Non; mais je vous aime!

--Monsieur de Rohan paiera donc? Songez-y, madame, ce n'est plus de votre part une générosité, c'est de la cruauté qui m'accable.... Vous acceptez du cardinal?...

--Moi, allons donc, monsieur de Charny. Je suis la reine, et si je donne à mes sujets amour ou fortune, je n'accepte jamais.

--Qu'allez-vous faire alors?

--C'est vous qui allez me dicter ma conduite. Que dites-vous que pense monsieur de Rohan?

--Il pense que vous êtes sa maîtresse.

--Vous êtes dur, Olivier....

--Je parle comme on parle en face de la mort.

--Que dites-vous que pensent les joailliers?

--Que la reine ne pouvant payer, monsieur de Rohan paiera pour elle.

--Que dites-vous qu'on pense dans le public au sujet du collier?

--Que vous l'avez, que vous l'avez caché, que vous l'avouerez seulement quand il aura été payé, soit par le cardinal, dans son amour pour vous, soit par le roi, dans sa peur du scandale.

--Bien; et vous Charny, à votre tour, je vous regarde en face et vous demande: que pensez-vous des scènes que vous avez vues dans le parc de Versailles?

--Je crois, madame, que vous avez besoin de me prouver votre innocence, répliqua énergiquement le digne gentilhomme.

La reine essuya la sueur qui coulait de son front.

--Le prince Louis, cardinal de Rohan, grand aumônier de France! cria une voix d'huissier dans le corridor.

--Lui! murmura Charny.

--Vous voilà servi à souhait, dit la reine.

--Vous allez le recevoir?

--J'allais le faire appeler.

--Mais, moi....

--Entrez dans mon boudoir, et laissez la porte entrebâillée pour bien entendre.

--Madame!

--Allez vite, voici le cardinal.

Elle poussa monsieur de Charny dans la chambre qu'elle lui avait indiquée, tira la porte comme il convenait, et fit entrer le cardinal.

Monsieur de Rohan parut au seuil de la chambre. Il était resplendissant dans son costume d'officiant. Derrière lui se tenait à distance une suite nombreuse, dont les habits brillaient comme celui de leur maître.

Parmi ces gens inclinés, on pouvait apercevoir Boehmer et Bossange, un peu embarrassés dans leurs vêtements de cérémonie.

La reine alla au-devant du cardinal, en essayant d'un sourire qui expira bientôt sur ses lèvres.

Louis de Rohan était sérieux, triste même. Il avait le calme de l'homme courageux qui va combattre, la menace imperceptible du prêtre qui peut avoir à pardonner.

La reine montra un tabouret; le cardinal resta debout.

--Madame, dit-il, après s'être incliné en tremblant visiblement, j'avais plusieurs choses importantes à communiquer à Votre Majesté, qui prend à tâche d'éviter ma présence.

--Moi, fit la reine, mais je vous évite si peu, monsieur le cardinal, que j'allais vous mander.

Le cardinal jeta un coup d'oeil sur le boudoir.

--Suis-je seul avec Votre Majesté? dit-il à voix basse; ai-je le droit de parler en toute liberté?

--En toute liberté, monsieur le cardinal; ne vous contraignez pas, nous sommes seuls.

Et sa voix ferme semblait vouloir envoyer ses paroles au gentilhomme caché dans cette chambre voisine. Elle jouissait avec orgueil de son courage et de l'assurance qu'allait avoir, dès les premiers mots, monsieur de Charny bien attentif sans doute.

Le cardinal prit son parti. Il approcha le tabouret du fauteuil de la reine, de façon à se trouver le plus loin possible de la porte à deux battants.

--Voilà bien des préambules, dit la reine, affectant d'être enjouée.

--C'est que... dit le cardinal.

--C'est que?... répéta la reine.

--Le roi ne viendra pas? demanda monsieur de Rohan.

--N'ayez donc peur ni du roi ni de personne, répliqua vivement Marie-Antoinette.

--Oh! c'est de vous que j'ai peur, fit d'une voix émue le cardinal.

--Alors raison de plus, je ne suis pas bien redoutable; dites en peu de mots, dites à haute et intelligible voix, j'aime la franchise, et si vous me ménagez, je croirai que vous n'êtes pas un homme d'honneur. Oh! pas de gestes encore; on m'a dit que vous aviez des griefs contre moi. Parlez, j'aime la guerre, je suis d'un sang qui ne s'effraie pas, moi! Vous aussi, je le sais bien. Qu'avez-vous à me reprocher?

Le cardinal poussa un soupir et se leva comme pour aspirer plus largement l'air de la chambre. Enfin, maître de lui-même, il commença en ces termes.

Chapitre LXXVII

Explications

Nous l'avons dit, la reine et le cardinal se trouvaient enfin face à face. Charny, dans le cabinet, pouvait entendre jusqu'à la moindre parole des interlocuteurs, et les explications si impatiemment attendues des deux parts allaient enfin avoir lieu.

--Madame, dit le cardinal en s'inclinant, vous savez ce qui se passe au sujet de notre collier?

--Non, monsieur, je ne le sais pas, et je suis aise de l'apprendre de vous.

--Pourquoi Votre Majesté me réduit-elle depuis si longtemps à ne plus communiquer avec elle que par intermédiaire? Pourquoi, si elle a quelque sujet de me haïr, ne me le témoigne-t-elle pas en me l'expliquant?

--Je ne sais ce que vous voulez dire, monsieur le cardinal, et je n'ai aucun sujet de vous haïr; mais là n'est pas, je crois, l'objet de notre entretien. Veuillez donc me donner sur ce malheureux collier un renseignement positif, et d'abord où est madame de La Motte?

--J'allais le demander à Votre Majesté.

--Pardon, mais si quelqu'un peut savoir où est madame de La Motte, c'est vous, je pense.

--Moi, madame, à quel titre?

--Oh! je ne suis pas ici pour recevoir vos confessions, monsieur le cardinal, j'ai eu besoin de parler à madame de La Motte, je l'ai fait appeler, on l'a cherchée chez elle à dix reprises: elle n'a rien répondu. Cette disparition est étrange, vous m'avouerez.

--Et moi aussi, madame, je m'étonne de cette disparition, car j'ai fait prier madame de La Motte de me venir voir; elle n'a pas plus répondu à moi qu'à Votre Majesté.

--Alors, laissons là la comtesse, monsieur, et parlons de nous.