Le Collier de la Reine, Tome II
Chapter 15
--Oh! que si fait, madame, répliqua Cagliostro en lui montrant un second papier qu'il tira de sa poche; tenez, j'ai ramassé ce papier dans l'escalier en venant ici rendre ma visite quotidienne. Ce papier sera tombé des poches de monsieur Beausire.
La comtesse lut en frissonnant:
«Monsieur de Beausire trouvera mademoiselle Oliva rue Saint-Claude, au coin du boulevard; il la trouvera et l'emmènera sur-le-champ. C'est une amie bien sincère qui le lui conseille. Il est temps.»
--Oh! fit la comtesse en froissant le papier.
--Et il l'a emmenée, dit froidement Cagliostro.
--Mais qui a écrit ce billet? dit Jeanne.
--Vous, apparemment, vous l'amie sincère d'Oliva.
--Mais comment est-il entré ici? s'écria Jeanne, en regardant avec rage son impassible interlocuteur.
--Est-ce qu'on n'entre pas avec votre clef? dit Cagliostro à Jeanne.
--Mais puisque je l'ai, monsieur Beausire ne l'avait pas.
--Quand on a une clef, on peut en avoir deux, répliqua Cagliostro en la regardant en face.
--Vous avez là des pièces convaincantes, répondit lentement la comtesse, tandis que moi je n'ai que des soupçons.
--Oh! j'en ai aussi, dit Cagliostro, et qui valent bien les vôtres, madame.
En disant ces mots, il la congédia par un geste imperceptible.
Elle se mit à descendre; mais le long de cet escalier désert, sombre, qu'elle avait monté, elle trouva vingt bougies et vingt laquais espacés, devant lesquels Cagliostro l'appela hautement et à dix reprises: Madame la comtesse de La Motte.
Elle sortit, soufflant la fureur et la vengeance, comme le basilic souffle le feu et le poison.
Chapitre LXXIII
La lettre et le reçu
Le lendemain de ce jour était le dernier délai du paiement fixé par la reine elle-même aux joailliers Boehmer et Bossange.
Comme la missive de Sa Majesté leur recommandait la circonspection, ils attendirent que les cinq cent mille livres leur arrivassent.
Et comme chez tous les commerçants, si riches qu'ils soient, c'est une grave affaire qu'une rentrée de cinq cent mille livres, les associés préparèrent un reçu de la plus belle écriture de la maison.
Le reçu resta inutile; personne ne vint l'échanger contre les cinq cent mille livres.
La nuit se passa fort cruellement pour les joailliers dans l'attente d'un messager presque invraisemblable. Cependant la reine avait des idées extraordinaires; elle avait besoin de se cacher; son courrier n'arriverait peut-être qu'après minuit.
L'aube du lendemain détrompa Boehmer et Bossange de leurs chimères. Bossange prit sa résolution et se rendit à Versailles dans un carrosse au fond duquel l'attendait son associé.
Il demanda d'être introduit auprès de la reine. On lui répondit que s'il n'avait pas de lettre d'audience, il n'entrerait pas.
Étonné, inquiet, il insista; et comme il savait son monde, et comme il avait eu le talent de placer çà et là, dans les antichambres, quelque petite pierre de rebut, on le protégea pour le mettre sur le passage de Sa Majesté lorsqu'elle reviendrait de se promener dans Trianon.
En effet, Marie-Antoinette, toute frémissante encore de cette entrevue avec Charny où elle s'était faite amante sans devenir maîtresse, Marie-Antoinette revenait, le coeur plein de joie et l'esprit tout radieux, lorsqu'elle aperçut la figure un peu contrite et toute respectueuse de Boehmer.
Elle lui fit un sourire qu'il interpréta de la façon la plus heureuse, et il se hasarda à demander un moment d'audience que la reine lui promit pour deux heures, c'est-à-dire après son dîner. Il alla porter cette excellente nouvelle à Bossange qui attendait dans la voiture, et qui, souffrant d'une fluxion, n'avait pas voulu montrer à la reine une figure disgracieuse.
--Nul doute, se dirent-ils, en commentant les moindres gestes, les moindres mots de Marie-Antoinette, nul doute que Sa Majesté n'ait en son tiroir la somme qu'elle n'aura pu avoir hier; elle a dit à deux heures, parce que à deux heures elle sera seule.
Et ils se demandèrent, comme les compagnons de la fable, s'ils emporteraient la somme en billets, en or ou en argent.
Deux heures sonnèrent, le joaillier fut à son poste; on l'introduisit dans le boudoir de Sa Majesté.
--Qu'est-ce encore, Boehmer, dit la reine du plus loin qu'elle l'aperçut, est-ce que vous voulez me parler bijoux? Vous avez du malheur, vous savez?
Boehmer crut que quelqu'un était caché, que la reine avait peur d'être entendue. Il prit donc un air d'intelligence pour répondre en regardant autour de lui:
--Oui, madame.
--Que cherchez-vous là? dit la reine surprise. Vous avez quelque secret, hein?
Il ne répondit rien, un peu suffoqué qu'il était par cette dissimulation.
--Le même secret qu'autrefois; un joyau à vendre, continua la reine, quelque pièce incomparable? Oh! ne vous effrayez pas ainsi: il n'y a personne pour nous entendre.
--Alors... murmura Boehmer.
--Eh bien! quoi?...
--Alors, je puis dire à Sa Majesté....
--Mais dites vite, mon cher Boehmer.
Le joaillier s'approcha avec un gracieux sourire.
--Je puis dire à Sa Majesté que la reine nous a oubliés hier, dit-il en montrant ses dents un peu jaunes, mais toutes bienveillantes.
--Oubliés! en quoi? fit la reine surprise.
--En ce que hier... était le terme....
--Le terme!... quel terme?
--Oh! mais, pardon, Votre Majesté, si je me permets.... Je sais bien qu'il y a indiscrétion. Peut-être la reine n'est-elle pas préparée. Ce serait un grand malheur: mais, enfin....
--Ah çà! Boehmer, s'écria la reine, je ne comprends pas un mot à tout ce que vous me dites. Expliquez-vous donc, mon cher.
--C'est que Votre Majesté a perdu la mémoire. C'est bien naturel, au milieu de tant de préoccupations.
--La mémoire de quoi? encore un coup.
--C'était hier le premier paiement du collier, dit Boehmer timidement.
--Vous avez donc vendu votre collier? fit la reine.
--Mais... dit Boehmer en la regardant avec stupéfaction, mais il me semble que oui.
--Et ceux à qui vous avez vendu ne vous ont pas payé, mon pauvre Boehmer; tant pis. Il faut que ces gens-là fassent comme j'ai fait; il faut que, ne pouvant acheter le collier, ils vous le rendent en vous laissant les acomptes.
--Plait-il?... balbutia le joaillier qui chancela comme le voyageur imprudent qui reçoit sur la tête un coup de soleil d'Espagne. Qu'est-ce que Votre Majesté me fait l'honneur de me dire?
--Je dis, mon pauvre Boehmer, que si dix acheteurs vous rendent votre collier comme je vous l'ai rendu en vous laissant deux cent mille livres de pot-de-vin, cela vous fera deux millions, plus le collier.
--Votre Majesté... s'écria Boehmer ruisselant de sueur, dit bien qu'elle m'a rendu le collier?
--Mais oui, je le dis, répliqua la reine tranquillement. Qu'avez-vous?
--Quoi! continua le joaillier, Votre Majesté nie m'avoir acheté le collier?
--Ah çà! mais quelle comédie jouons-nous, dit sévèrement la reine. Est-ce que ce maudit collier est destiné à faire toujours perdre la tête à quelqu'un?
--Mais, reprit Boehmer, tremblant de tous ses membres, c'est qu'il me semblait avoir entendu de la bouche même de Votre Majesté... qu'elle m'avait _rendu_, Votre Majesté a dit RENDU le collier de diamants.
La reine regarda Boehmer en se croisant les bras.
--Heureusement, dit-elle, que j'ai là de quoi vous rafraîchir la mémoire, car vous êtes un homme bien oublieux, monsieur Boehmer, pour ne rien dire de plus désagréable.
Elle alla droit à son chiffonnier, en tira un papier qu'elle ouvrit, qu'elle parcourut et qu'elle tendit lentement au malheureux Boehmer.
--Le style est assez clair, dit-elle, je suppose. Et elle s'assit pour mieux regarder le joaillier pendant qu'il lisait.
Le visage de celui-ci exprima d'abord la plus complète incrédulité, puis, par degrés, l'effroi le plus terrible.
--Eh bien! dit la reine. Vous reconnaissez ce reçu qui atteste en si bonne forme que vous avez repris le collier; et, à moins que vous n'ayez oublié aussi que vous vous appelez Boehmer....
--Mais, madame, s'écria Boehmer étranglant de rage et de frayeur tout ensemble, ce n'est pas moi qui ai signé ce reçu-là.
La reine recula en foudroyant cet homme de ses deux yeux flamboyants.
--Vous niez! dit-elle.
--Absolument.... Dussé-je laisser ici ma liberté, ma vie, je n'ai jamais reçu le collier; je n'ai jamais signé ce reçu. Le billot serait ici, le bourreau serait là, que je répéterais encore: non, Votre Majesté, ce reçu n'est pas de moi.
--Alors, monsieur, dit la reine en pâlissant légèrement, je vous ai donc volé, moi; j'ai donc votre collier, moi?
Boehmer fouilla dans son portefeuille et en tira une lettre qu'il tendit à son tour à la reine....
--Je ne crois pas, madame, dit-il d'une voix respectueuse, mais altérée par l'émotion, je ne crois pas que si Votre Majesté m'avait voulu rendre le collier, elle eût écrit la reconnaissance que voici.
--Mais, s'écria la reine, qu'est-ce que ce chiffon? Je n'ai jamais écrit cela, moi! Est-ce que c'est là mon écriture?
--C'est signé, dit Boehmer pulvérisé.
--_Marie-Antoinette de France_.... Vous êtes fou! Est-ce que je suis de _France_, moi? Est-ce que je ne suis pas archiduchesse d'Autriche? Est-ce qu'il n'est pas absurde que j'aie écrit cela! Allons donc, monsieur Boehmer, le piège est trop grossier; allez-vous-en le dire à vos faussaires.
--À mes faussaires... balbutia le joaillier, qui faillit s'évanouir en entendant ces paroles. Votre Majesté me soupçonne, moi, Boehmer?
--Vous me soupçonnez bien, moi, Marie-Antoinette! dit la reine avec hauteur.
--Mais cette lettre, objecta-t-il encore en désignant le papier qu'elle tenait toujours.
--Et ce reçu, répliqua-t-elle, en lui montrant le papier qu'il n'avait pas quitté.
Boehmer fut obligé de s'appuyer sur un fauteuil; le parquet tourbillonnait sous lui. Il aspirait l'air à grands flots, et la couleur pourprée de l'apoplexie remplaçait la livide pâleur de la défaillance.
--Rendez-moi mon reçu, dit la reine, je le tiens pour bon, et reprenez votre lettre signée _Antoinette de France_; le premier procureur vous dira ce que cela vaut.
En lui ayant jeté le billet, après avoir arraché le reçu de ses mains, elle tourna le dos et passa dans une pièce voisine, abandonnant à lui seul le malheureux qui n'avait plus une idée, et qui, contre toute étiquette, se laissa tomber dans un fauteuil.
Cependant, après quelques minutes qui servirent à le remettre, il s'élança, tout étourdi, de l'appartement, et vint retrouver Bossange, auquel il raconta l'aventure, de façon à se faire soupçonner fort par son associé.
Mais il répéta si bien et tant de fois son dire, que Bossange commença à arracher sa perruque, tandis que Boehmer arrachait ses cheveux, ce qui fit, pour les gens qui passaient et dont le regard plongea dans la voiture, le spectacle le plus douloureux et le plus comique à la fois.
Cependant, comme on ne peut passer une journée entière dans un carrosse; comme, après s'être arraché cheveux ou perruque on trouve le crâne, et que sous le crâne sont ou doivent être les idées, les deux joailliers trouvèrent celle de se réunir pour forcer, s'il était possible, la porte de la reine, et obtenir quelque chose qui ressemblât à une explication.
Ils s'acheminaient donc vers le château, dans un état à faire pitié, lorsqu'ils furent rencontrés par un des officiers de la reine qui les mandait l'un ou l'autre. Qu'on pense de leur joie et de leur empressement à obéir.
Ils furent introduits sans retard.
Chapitre LXXIV
Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan je suis
La reine paraissait attendre impatiemment; aussi, dès qu'elle aperçut les joailliers:
--Ah! voici monsieur Bossange, dit-elle vivement; vous avez pris du renfort, Boehmer, tant mieux.
Boehmer n'avait rien à dire; il pensait beaucoup. Ce qu'on a de mieux à faire en pareil cas, c'est de procéder par le geste; Boehmer se jeta aux pieds de Marie-Antoinette.
Le geste était expressif.
Bossange l'imita comme son associé.
--Messieurs, dit la reine, je suis calme à présent, et je ne m'irriterai plus. Il m'est venu d'ailleurs une idée qui modifie mes sentiments à votre égard. Nul doute qu'en cette affaire nous ne soyons, vous et moi, dupes de quelque petit mystère... qui n'est plus un mystère pour moi.
--Ah! madame! s'écria Boehmer enthousiasmé par ces paroles de la reine, vous ne me soupçonnez donc plus... d'avoir fait.... Oh! le vilain mot à prononcer que celui de faussaire!
--Il est aussi dur pour moi de l'entendre, je vous prie de le croire, que pour vous de le prononcer, dit la reine. Je ne vous soupçonne plus, non.
--Votre Majesté soupçonne-t-elle quelqu'un alors?
--Répondez à mes questions. Vous dites que vous n'avez plus les diamants?
--Nous ne les avons plus, répondirent ensemble les deux joailliers.
--Peu vous importe de savoir à qui je les avais remis pour vous, cela me regarde. Est-ce que vous n'avez pas vu... madame la comtesse de La Motte?
--Pardonnez, madame, nous l'avons vue....
--Et elle ne vous a rien donné... de ma part?
--Non, madame. Madame la comtesse nous a dit seulement: Attendez.
--Mais cette lettre de moi, qui l'a remise?
--Cette lettre? répliqua Boehmer; celle que Votre Majesté a eue dans les mains, celle-ci, c'est un messager inconnu qui l'a apportée chez nous pendant la nuit.
Et il montrait la fausse lettre.
--Ah! ah! fit la reine, bien; vous voyez qu'elle ne vient pas directement de moi.
Elle sonna, un valet de pied parut....
--Qu'on fasse mander madame la comtesse de La Motte, dit tranquillement la reine. Et, continua-t-elle avec le même calme, vous n'avez vu personne, vous n'avez pas vu monsieur de Rohan?
--Monsieur de Rohan, si fait, madame, il est venu nous rendre visite et s'informer....
--Très bien! répliqua la reine; n'allons pas plus loin; du moment que monsieur le cardinal de Rohan se trouve encore mêlé à cette affaire, vous auriez tort de vous désespérer. Je devine: madame de La Motte, en vous disant ce mot: _Attendez_, aura voulu.... Non, je ne devine rien et je ne veux rien deviner.... Allez seulement trouver monsieur le cardinal, et lui racontez ce que vous venez de me dire; ne perdez pas de temps, et ajoutez que je sais tout.
Les joailliers, ranimés par cette petite flamme d'espérance, échangèrent entre eux un regard moins effrayé.
Bossange seul, qui voulait placer son mot, se hasarda bien bas à dire:
--Que, cependant, la reine avait entre les mains un faux reçu, et qu'un faux est un crime.
Marie-Antoinette fronça le sourcil.
--Il est vrai, dit-elle, que si vous n'avez pas reçu le collier, cet écrit constitue un faux. Mais pour constater le faux, il est indispensable que je vous confronte avec la personne que j'ai chargée de vous remettre les diamants.
--Quand Votre Majesté voudra, s'écria Bossange; nous ne craignons pas la lumière, nous autres honnêtes marchands.
--Alors, allez chercher la lumière auprès de monsieur le cardinal, lui seul peut nous éclairer dans tout ceci.
--Et Votre Majesté nous permettra de lui rapporter la réponse? demanda Boehmer.
--Je serai instruite avant vous, dit la reine, c'est moi qui vous tirerai d'embarras. Allez.
Elle les congédia, et lorsqu'ils furent partis, se livrant à toute son inquiétude, elle envoya courrier sur courrier à madame de La Motte.
Nous ne la suivrons pas dans ses recherches et dans ses soupçons, nous l'abandonnerons, au contraire, pour mieux courir avec les joailliers au-devant de cette vérité si désirée.
Le cardinal était chez lui, lisant avec une rage impossible à décrire une petite lettre que madame de La Motte venait de lui envoyer, disait-elle, de Versailles. La lettre était dure, elle ôtait tout espoir au cardinal; elle le sommait de ne plus songer à rien; elle lui interdisait de reparaître familièrement à Versailles; elle faisait appel à sa loyauté, pour ne pas renouer des relations _devenues impossibles_.
En relisant ces mots, le prince bondissait; il épelait les caractères un à un; il semblait demander compte au papier des duretés dont le chargeait une main cruelle.
--Coquette, capricieuse, perfide, s'écriait-il dans son désespoir; oh! je me vengerai.
Il accumulait alors toutes les pauvretés qui soulagent les coeurs faibles dans leurs douleurs d'amour, mais qui ne les guérissent pas de l'amour lui-même.
--Voilà, disait-il, quatre lettres qu'elle m'écrit, toutes plus injustes, toutes plus tyranniques les unes que les autres. Elle m'a pris par caprice, moi! C'est une humiliation qu'à peine je lui pardonnerais, si elle ne me sacrifiait à un caprice nouveau.
Et le malheureux abusé relisait avec la ferveur de l'espoir toutes les lettres, étayées dans leur rigueur avec un art de proportion impitoyable.
La dernière était un chef-d'oeuvre de barbarie, le coeur du pauvre cardinal en était percé à jour, et cependant il aimait à un point tel que, par esprit de contradiction, il se délectait à lire, à relire ces froides duretés rapportées de Versailles, selon madame de La Motte.
C'est à ce moment que les joailliers se présentèrent à son hôtel.
Il fut bien surpris de voir leur insistance à forcer la consigne. Il chassa trois fois son valet de chambre qui revint une quatrième fois à la charge, en disant que Boehmer et Bossange avaient déclaré ne vouloir se retirer que s'ils y étaient contraints par la force.
--Que veut dire ceci? pensa le cardinal. Faites-les entrer.
Ils entrèrent. Leurs visages bouleversés témoignaient du rude combat qu'ils avaient eu à soutenir moralement et physiquement. S'ils étaient demeurés vainqueurs dans l'un de ces combats, les malheureux avaient été battus dans l'autre. Jamais cerveaux plus détraqués n'avaient été appelés à fonctionner devant un prince de l'église.
--Et d'abord, cria le cardinal en les voyant, qu'est-ce que cette brutalité, messieurs les joailliers, est-ce qu'on vous doit quelque chose ici?
Le ton de ce début glaça de frayeur les deux associés.
--Est-ce que les scènes de là-bas vont recommencer? dit Boehmer du coin de l'oeil à son associé.
--Oh! non pas, non pas, répondit ce dernier en assujettissant sa perruque par un mouvement très belliqueux, quant à moi, je suis décidé à tous les assauts.
Et il fit un pas presque menaçant, pendant que Boehmer, plus prudent, restait en arrière.
Le cardinal les crut fous et le leur dit nettement.
--Monseigneur, fit le désespéré Boehmer en hachant chaque syllabe avec un soupir, justice, miséricorde! épargnez-nous la rage, et ne nous forcez pas à manquer de respect au plus grand, au plus illustre prince.
--Messieurs, ou vous n'êtes pas fous, et alors on vous jettera par les fenêtres, dit le cardinal, ou vous êtes fous, et alors on vous mettra tout simplement à la porte. Faites votre choix.
--Monseigneur, nous ne sommes pas fous, nous sommes volés!
--Qu'est-ce que cela me fait à moi, reprit monsieur de Rohan; je ne suis pas lieutenant de police.
--Mais vous avez eu le collier entre les mains, monseigneur, dit Boehmer en sanglotant; vous irez déposer en justice, monseigneur, vous irez....
--J'ai eu le collier? dit le prince.... C'est donc ce collier qui a été volé!
--Oui, monseigneur.
--En bien! que dit la reine? s'écria le cardinal, en faisant un mouvement d'intérêt.
--La reine nous a envoyés à vous, monseigneur.
--C'est bien aimable à Sa Majesté. Mais que puis-je faire à cela, mes pauvres gens?
--Vous pouvez tout, monseigneur; vous pouvez dire ce qu'on en a fait.
--Moi?
--Sans doute.
--Mon cher monsieur Boehmer, vous pourriez me tenir un pareil langage si j'étais de la bande des voleurs qui ont pris le collier à la reine.
--Ce n'est pas à la reine que le collier a été pris.
--À qui donc? mon Dieu!
--La reine nie l'avoir eu en sa possession.
--Comment, elle nie! fit le cardinal avec hésitation; puisque vous avez un reçu d'elle.
--La reine dit que le reçu est faux.
--Allons donc! s'écria le cardinal, vous perdez la tête, messieurs.
--Est-ce vrai? dit Boehmer à Bossange, qui répondit par un triple assentiment.
--La reine a nié, dit le cardinal, parce qu'il y avait quelqu'un chez elle quand vous lui parlâtes.
--Personne, monseigneur; mais ce n'est pas tout.
--Quoi donc encore?
--Non seulement la reine a nié, non seulement elle a prétendu que la reconnaissance est fausse; mais elle nous a montré un reçu de nous prouvant que nous avons repris le collier.
--Un reçu de vous, dit le cardinal. Et ce reçu....
--Est faux, comme l'autre, monsieur le cardinal, vous le savez bien.
--Faux.... Deux faux.... Et vous dites que je le sais bien?
--Assurément, puisque vous êtes venu pour nous confirmer dans ce que nous avait dit madame de La Motte; car vous, vous saviez bien que nous avions bien vendu le collier, et qu'il était aux mains de la reine.
--Voyons, dit le cardinal en passant une main sur son front, voici des choses bien graves, ce me semble. Entendons-nous un peu. Voici mes opérations avec vous.
--Oui, monseigneur.
--D'abord achat fait par moi pour le compte de Sa Majesté d'un collier sur lequel je vous ai payé deux cent cinquante mille livres.
--C'est vrai, monseigneur.
--Ensuite, vente souscrite directement par la reine, vous me l'avez dit, du moins, aux termes fixés par elle et sur la responsabilité de sa signature?
--De sa signature.... Vous dites que c'est la signature de la reine, n'est-ce pas, monseigneur?
--Montrez-la-moi.
--La voici.
Les joailliers tirèrent la lettre de leur portefeuille. Le cardinal y jeta les yeux.
--Eh mais! s'écria-t-il, vous êtes des enfants... _Marie-Antoinette de France_.... Est-ce que la reine n'est pas une fille de la maison d'Autriche? Vous êtes volés: l'écriture et la signature, tout est faux!
--Mais alors, s'écrièrent les joailliers au comble de l'exaspération, madame de La Motte doit connaître le faussaire et le voleur?
La vérité de cette assertion frappa le cardinal.
--Appelons madame de La Motte, dit-il fort troublé.
Et il sonna comme avait fait la reine.
Ses gens s'élancèrent à la poursuite de Jeanne, dont le carrosse ne pouvait encore être très loin.
Cependant Boehmer et Bossange se blottissant comme des lièvres au gîte, dans les promesses de la reine, répétaient:
--Où est le collier? Où est le collier?
--Vous allez me faire devenir sourd, dit le cardinal avec humeur. Le sais-je moi, où est votre collier? Je l'ai remis moi-même à la reine, voilà tout ce que je sais.
--Le collier! si nous n'avons pas l'argent; le collier! répétaient les deux marchands.
--Messieurs, cela ne me regarde pas, répéta le cardinal hors de lui, et prêt à jeter ces deux créanciers à la porte.
--Madame de La Motte! madame la comtesse! crièrent Boehmer et Bossange, enroués à force de désespoir, c'est elle qui nous a perdus.
--Madame de La Motte est d'une probité que je vous défends de suspecter, sous peine d'être roués dans mon hôtel.
--Enfin, il y a un coupable, dit Boehmer d'un ton lamentable, ces deux faux ont été faits par quelqu'un?
--Est-ce par moi? dit monsieur de Rohan avec hauteur.
--Monseigneur, nous ne voulons pas le dire, certes.
--Eh bien, alors?
--Enfin, monseigneur, une explication, au nom du ciel.
--Attendez que j'en aie une moi-même.
--Mais, monseigneur, que répondre à la reine, car Sa Majesté crie aussi bien haut contre vous.
--Et que dit-elle?
--Elle dit que c'est vous ou madame de La Motte qui avez le collier, non pas elle.
--Eh bien! fit le cardinal, pâle de honte et de colère, allez dire à la reine que.... Non, ne lui dites rien. Assez de scandale comme cela. Mais demain... demain, entendez-vous, j'officie à la chapelle de Versailles; venez, vous me verrez m'approcher de la reine, lui parler, lui demander si elle n'a pas le collier en sa possession, et vous entendrez ce qu'elle répondra; si, en face de moi, elle nie... alors, messieurs, je suis Rohan, je paierai!
Et sur ces mots prononcés avec une grandeur dont la simple prose ne peut donner une idée, le prince congédia les deux associés qui partirent à reculons en se touchant le coude.
--À demain donc, balbutia Boehmer, n'est-ce pas, monseigneur?
--À demain, onze heures du matin, à la chapelle de Versailles, répondit le cardinal.
Chapitre LXXV
Escrime et diplomatie