Le Collier de la Reine, Tome II
Chapter 14
Seulement, ce n'était pas assez d'une lettre pour établir tout ce système de défense. Le cardinal avait de bonnes plumes, il écrirait sept à huit fois encore.
Quant à la reine, qui sait si dans ce moment même elle ne forgeait pas, avec monsieur de Charny, des armes pour Jeanne de La Motte!
Tant de trouble et de détours aboutissaient, comme pis-aller, à une fuite, et Jeanne échafaudait d'avance ses degrés.
D'abord l'échéance, dénonciation des joailliers. La reine allait droit à monsieur de Rohan.
Comment?
Par l'entremise de Jeanne, cela était inévitable. Jeanne prévenait le cardinal et l'invitait à payer. S'il s'y refusait, menace de publier les lettres; il payait.
Le paiement fait, plus de péril. Quant à l'éclat public, restait à vider la question d'intrigue. Sur ce point, satisfaction absolue. L'honneur d'une reine et d'un prince de l'église, au prix d'un million et demi, c'était trop bon marché, Jeanne croyait être sûre d'en avoir trois millions quand elle voudrait.
Et pourquoi Jeanne était-elle sûre de son fait quant à la question d'intrigue?
C'est que le cardinal avait la conviction d'avoir vu trois nuits de suite la reine dans les bosquets de Versailles, et que nulle puissance au monde ne prouverait au cardinal qu'il s'était trompé. C'est qu'une seule preuve existait de la supercherie, une preuve vivante, irrécusable, et que cette preuve, Jeanne allait la faire disparaître du débat.
Arrivée à ce point de sa méditation, elle s'approcha de la fenêtre, elle vit Oliva tout inquiète, toute curieuse à son balcon.
«À nous deux», pensa Jeanne, en saluant tendrement sa complice.
La comtesse fit à Oliva le signe convenu pour qu'elle descendît le soir.
Toute joyeuse après avoir reçu cette communication officielle, Oliva rentra dans sa chambre; Jeanne reprit ses méditations.
Briser l'instrument quand il ne peut plus servir, c'est l'habitude de tous les gens d'intrigue; seulement, la plupart échouent, soit en brisant cet instrument de manière à lui faire pousser un gémissement qui trahit le secret, soit en le brisant assez incomplètement pour qu'il puisse servir à d'autres.
Jeanne pensa que la petite Oliva, toute au plaisir de vivre, ne se laisserait pas briser comme il le faudrait sans pousser une plainte.
Il était nécessaire d'imaginer pour elle une fable qui la décidât à fuir; une autre qui lui permît de fuir très volontiers.
Les difficultés surgissaient à chaque pas; mais certains esprits trouvent à résoudre les difficultés autant de plaisir que certains autres à fouler des roses.
Oliva, si fort charmée qu'elle fût de la société de sa nouvelle amie, n'était charmée que relativement, c'est-à-dire qu'entrevoyant cette liaison au travers des vitres de sa prison, elle la trouvait délicieuse. Mais la sincère Nicole ne dissimulait pas à son amie qu'elle eût mieux aimé le grand jour, les promenades au soleil, toutes les réalités enfin de la vie, que ces promenades nocturnes et cette fictive royauté.
Les à-peu-près de la vie, c'étaient Jeanne, ses caresses et son intimité; la réalité de la vie, c'était de l'argent et Beausire.
Jeanne, qui avait étudié à fond cette théorie, se promit de l'appliquer à la première occasion.
En se résumant, elle donna pour thème à son entretien avec Nicole la nécessité de faire disparaître absolument la preuve des supercheries criminelles commises dans le parc de Versailles.
La nuit vint, Oliva descendit. Jeanne l'attendait à la porte.
Toutes deux remontant la rue Saint-Claude jusqu'au boulevard désert, allèrent gagner leur voiture, qui, pour mieux les laisse causer, marchait au pas dans le chemin qui va circulairement à Vincennes.
Nicole, bien déguisée dans une robe simple et sous une ample calèche, Jeanne vêtue en grisette, nul ne les pouvait reconnaître. Il eût fallu d'ailleurs pour cela plonger dans le carrosse, et la police seule avait ce droit. Rien n'avait encore donné l'éveil à la police.
En outre, cette voiture, au lieu d'être un carrosse uni, portait sur ses panneaux les armes de Valois, respectables sentinelles dont aucune violence d'agent n'aurait osé forcer la consigne.
Oliva commença par couvrir de baisers Jeanne, qui les lui rendit avec usure.
--Oh! que je me suis ennuyée, s'écria Oliva; je vous cherchais, je vous invoquais.
--Impossible, mon amie, de vous venir voir, j'eusse couru alors et vous eusse fait courir un trop grand danger.
--Comment cela? dit Nicole étonnée.
--Un danger terrible, chère petite, et dont je frémis encore.
--Oh! contez cela bien vite!
--Vous savez que vous avez ici beaucoup d'ennui.
--Oui, hélas!
--Et que pour vous distraire vous aviez désiré sortir.
--Ce à quoi vous m'avez aidée si amicalement.
--Vous savez aussi que je vous avais parlé de cet officier du gobelet, un peu fou, mais très aimable, qui est amoureux de la reine, à qui vous ressemblez un peu.
--Oui, je le sais.
--J'ai eu la faiblesse de vous proposer un divertissement innocent qui consistait à nous amuser du pauvre garçon, et à le mystifier en lui faisant croire à un caprice de la reine pour lui.
--Hélas! soupira Oliva.
--Je ne vous rappellerai pas les deux premières promenades que nous fîmes la nuit, dans le jardin de Versailles, en compagnie de ce pauvre garçon.
Oliva soupira encore.
--De ces deux nuits pendant lesquelles vous avez si bien joué votre petit rôle que notre amant a pris la chose au sérieux.
--C'était peut-être mal, dit Oliva bien bas; car, en effet, nous le trompions, et il ne le mérite pas; c'est un bien charmant cavalier.
--N'est-ce pas?
--Oh! oui.
--Mais attendez, le mal n'est pas encore là. Lui avoir donné une rose, vous être laissé appeler majesté, avoir donné vos mains à baiser, ce sont là des espiègleries.... Mais... ma petite Oliva, il paraît que ce n'est pas tout.
Oliva rougit si fort que, sans la nuit profonde, Jeanne eût été forcée de s'en apercevoir. Il est vrai qu'en femme d'esprit elle regardait le chemin et non pas sa compagne.
--Comment... balbutia Nicole. En quoi... n'est-ce pas tout?
--Il y a eu une troisième entrevue, dit Jeanne.
--Oui, fit Oliva en hésitant; vous le savez, puisque vous y étiez.
--Pardon, chère amie, j'étais, comme toujours, à distance, guettant ou faisant semblant de guetter pour donner plus de vérité à votre rôle. Je n'ai donc pas vu ni entendu ce qui s'est passé dans cette grotte. Je ne sais que ce que vous m'en avez raconté. Or, vous m'avez raconté, en revenant, que vous vous étiez promenée, que vous aviez causé, que les roses et les mains baisées avaient continué leur jeu. Moi, je crois tout ce qu'on me dit, chère petite.
--Eh bien!... mais... fit en tremblant Oliva.
--Eh bien! ma toute aimable, il paraît que notre fou en dit plus que la prétendue reine ne lui en a accordé.
--Quoi?
--Il paraît qu'enivré, étourdi, éperdu, il s'est vanté d'avoir obtenu de la reine une preuve irrécusable d'amour partagé. Ce pauvre diable est fou, décidément.
--Mon Dieu! mon Dieu! murmura Oliva.
--Il est fou, d'abord parce qu'il ment, n'est-ce pas? dit Jeanne.
--Certes... balbutia Oliva.
--Vous n'eussiez pas, ma chère petite, voulu vous exposer à un danger aussi terrible sans me le dire.
Oliva frissonna de la tête aux pieds.
--Quelle apparence, continua la terrible amie, que vous, qui aimez monsieur Beausire, et qui m'avez pour compagne; que vous, qui êtes courtisée par monsieur le comte de Cagliostro, et qui refusez ses soins, vous ayez été, par caprice, donner à ce fou le droit... de... dire?... Non, il a perdu la tête, je n'en démords pas.
--Enfin, s'écria Nicole, quel danger? Voyons!
--Le voici. Nous avons affaire à un fou, c'est-à-dire à un homme qui ne craint rien et qui ne ménage rien. Tant qu'il ne s'agissait que d'une rose donnée, que d'une main baisée, rien à dire; une reine a des roses dans son parc, elle a des mains à la disposition de tous ses sujets; mais, s'il était vrai qu'à la troisième entrevue.... Ah! ma chère enfant, je ne ris plus depuis que j'ai cette idée-là.
Oliva sentit ses dents se serrer de peur.
--Qu'arrivera-t-il donc, ma bonne amie? demanda-t-elle.
--Il arrivera d'abord que vous n'êtes pas la reine, pas que je sache, du moins.
--Non.
--Et que, ayant usurpé la qualité de Sa Majesté pour commettre une... légèreté de ce genre....
--Eh bien?
--Eh bien, cela s'appelle lèse-majesté. On mène les gens bien loin avec ce mot-là.
Oliva cacha son visage dans ses mains.
--Après tout, continua Jeanne, comme vous n'avez pas fait ce dont il se vante, vous en serez quitte pour le prouver. Les deux légèretés précédentes seront punies de deux à quatre années de prison, et du bannissement.
--Prison! bannissement! s'écria Oliva effarée.
--Ce n'est pas irréparable; mais moi je vais toujours prendre mes précautions et me mettre à l'abri.
--Vous seriez inquiétée aussi?
--Parbleu! Est-ce qu'il ne me dénoncera pas tout de suite, cet insensé? Ah! ma pauvre Oliva! c'est une mystification qui nous aura coûté cher.
Oliva se mit à fondre en larmes.
--Et moi, moi, dit-elle, qui ne puis jamais rester un moment tranquille! Oh! esprit enragé! Oh! démon! Je suis possédée, voyez-vous. Après ce malheur, j'en irai encore chercher un autre.
--Ne vous désespérez pas, tâchez seulement d'éviter l'éclat.
--Oh! comme je vais me renfermer chez mon protecteur. Si j'allais tout lui avouer?
--Jolie idée! Un homme qui vous élève à la brochette, en vous dissimulant son amour; un homme qui n'attend qu'un mot de vous pour vous adorer, et auquel vous irez dire que vous avez commis cette imprudence avec un autre. Je dis imprudence, notez bien cela; sans compter ce qu'il soupçonnera.
--Mon Dieu! vous avez raison.
--Il y a plus: le bruit de cela va se répandre, la recherche des magistrats éveillera les scrupules de votre protecteur. Qui sait si, pour se mettre bien en cour, il ne vous livrera pas?
--Oh!
--Admettons qu'il vous chasse purement et simplement, que deviendrez-vous?
--Je sais que je suis perdue.
--Et monsieur de Beausire, quand il apprendra cela, dit lentement Jeanne, en étudiant l'effet de ce dernier coup.
Oliva bondit. D'un coup violent elle démolit tout l'édifice de sa coiffure.
--Il me tuera. Oh! non, murmura-t-elle, je me tuerai moi-même.
Puis se tournant vers Jeanne.
--Vous ne pouvez pas me sauver, dit-elle avec désespoir, non, puisque vous êtes perdue vous-même.
--J'ai, répliqua Jeanne, au fond de la Picardie, un petit coin de terre, une ferme. Si l'on pouvait sans être vue gagner ce refuge avant l'éclat, peut-être resterait-il une chance?
--Mais ce fou, il vous connaît, il vous trouvera toujours bien.
--Oh! vous partie, vous cachée, vous introuvable, je ne craindrais plus le fou. Je lui dirais tout haut: Vous êtes un insensé d'avancer de pareilles choses, prouvez-les: ce qui lui serait impossible; tout bas je lui dirais: Vous êtes un lâche!
--Je partirai quand et comme il vous plaira, dit Oliva.
--Je crois que c'est sage, répliqua Jeanne.
--Faut-il partir tout de suite?
--Non, attendez que j'aie préparé toutes choses pour le succès. Cachez-vous, ne vous montrez pas, même à moi. Déguisez-vous même en regardant dans votre miroir.
--Oui, oui, comptez sur moi, chère amie.
--Et pour commencer, rentrons; nous n'avons plus rien à nous dire.
--Rentrons. Combien vous faut-il de temps pour vos préparatifs?
--Je ne sais; mais faites attention à une chose: d'ici au jour de votre départ, je ne me montrerai pas à ma fenêtre. Si vous m'y voyez, comptez que ce sera pour le jour même, et tenez-vous prête.
--Oui, merci, ma bonne amie.
Elles retournèrent lentement vers la rue Saint-Claude, Oliva n'osant plus parler à Jeanne, Jeanne songeant trop profondément pour parler à Oliva.
En arrivant, elles s'embrassèrent; Oliva demanda humblement pardon à son amie de tout ce qu'elle avait causé de malheurs avec son étourderie.
--Je suis femme, répliqua madame de La Motte, en parodiant le poète latin, et toute faiblesse de femme m'est familière.
Chapitre LXXII
La fuite
Ce qu'avait promis Oliva, elle le tint.
Ce qu'avait promis Jeanne, elle le fit.
Dès le lendemain, Nicole avait complètement dissimulé son existence à tout le monde, nul ne pouvait soupçonner qu'elle habitait la maison et la rue Saint-Claude.
Toujours abritée derrière un rideau ou derrière un paravent, toujours calfeutrant la fenêtre, en dépit des rayons de soleil qui venaient joyeusement y mordre.
Jeanne, qui, de son côté, préparait tout, sachant que le lendemain devait amener l'échéance du premier paiement de cinq cent mille livres, Jeanne s'arrangeait de façon à ne laisser derrière elle aucun endroit sensible pour le moment où la bombe éclaterait.
Ce moment terrible était le dernier but de ses observations.
Elle avait calculé sagement l'alternative d'une fuite qui était facile, mais cette fuite c'était l'accusation la plus positive.
Rester, rester immobile comme le duelliste sous le coup de l'adversaire; rester avec la chance de tomber, mais aussi avec la chance de tuer son ennemi, telle fut la détermination de la comtesse.
Voilà pourquoi, dès le lendemain de son entrevue avec Oliva, elle se montra vers deux heures à sa fenêtre, pour indiquer à la fausse reine qu'il était temps de s'apprêter le soir à prendre du champ.
Dire la joie, dire la terreur d'Oliva, ce serait impossible. Nécessité de s'enfuir signifiait danger; possibilité de fuir signifiait salut.
Elle se mit à envoyer un baiser éloquent à Jeanne, puis fit ses préparatifs en mettant dans son petit paquet quelque peu des effets précieux de son protecteur.
Jeanne, après son signal, disparut de chez elle pour s'occuper de trouver le carrosse auquel on remettrait la chère destinée de mademoiselle Nicole.
Et puis ce fut tout--tout ce que le plus curieux observateur eût pu démêler parmi les indices ordinairement significatifs de l'intelligence des deux amies.
Rideaux fermés, fenêtre close, lumière tardivement errante. Puis, on ne sait trop quels frôlements, quels bruits mystérieux, quels bouleversements auxquels succéda l'ombre avec le silence.
Onze heures du soir sonnaient à Saint-Paul, et le vent de la rivière amenait les coups lugubrement espacés jusqu'à la rue Saint-Claude, lorsque Jeanne arriva dans la rue Saint-Louis avec une chaise de poste attelée de trois vigoureux chevaux.
Sur le siège de cette chaise, un homme enveloppé dans un manteau indiquait l'adresse au postillon.
Jeanne tira cet homme par le bord de son manteau, le fit arrêter au coin de la rue du Roi-Doré.
L'homme vint parler à la maîtresse.
--Que la chaise reste ici, mon cher monsieur Réteau, dit Jeanne; une demi-heure suffira. J'amènerai ici quelqu'un qui montera dans la voiture, et que vous ferez mener en payant doubles guides à ma petite maison d'Amiens.
--Oui, madame la comtesse.
--Là, vous remettrez cette personne à mon métayer Fontaine, qui sait ce qui lui reste à faire.
--Oui, madame.
--J'oubliais... vous êtes armé, mon cher Réteau?
--Oui, madame.
--Cette dame est menacée par un fou.... Peut-être voudra-t-on l'arrêter en chemin....
--Que ferai-je?
--Vous ferez feu sur quiconque empêcherait votre marche.
--Oui, madame.
--Vous m'avez demandé vingt louis de gratification pour ce que vous savez, j'en donnerai cent, et je paierai le voyage que vous allez faire à Londres, où vous m'attendrez avant trois mois.
--Oui, madame.
--Voici les cent louis. Je ne vous verrai sans doute plus, car il est prudent pour vous de gagner Saint-Valery et de vous embarquer sur-le-champ pour l'Angleterre.
--Comptez sur moi.
--C'est pour vous.
--C'est pour nous, dit monsieur Réteau en baisant la main de la comtesse. Ainsi, j'attends.
--Et moi, je vais vous expédier la dame.
Réteau entra dans la chaise à la place de Jeanne, qui, d'un pied léger, gagna la rue Saint-Claude et monta chez elle.
Tout dormait dans cet innocent quartier. Jeanne elle-même alluma la bougie qui, levée au-dessus du balcon, devait être le signal pour Oliva de descendre.
«Elle est fille de précaution», se dit la comtesse en voyant la fenêtre sombre.
Jeanne leva et abaissa trois fois sa bougie.
Rien. Mais il lui sembla entendre comme un soupir ou un _oui_, lancé imperceptiblement dans l'air, sous les feuillages de la fenêtre.
«Elle descendra sans avoir rien allumé, se dit Jeanne; ce n'est pas un mal.»
Et elle descendit elle-même dans la rue.
La porte ne s'ouvrait pas. Oliva s'était sans doute embarrassée de quelques paquets lourds ou gênants.
--La sotte, dit la comtesse en maugréant; que de temps perdu pour des chiffons.
Rien ne venait. Jeanne alla jusqu'à la porte en face.
Rien. Elle écouta en collant son oreille aux clous de fer à large tête.
Un quart d'heure passa ainsi; la demie de onze heures sonna.
Jeanne s'écarta jusqu'au boulevard pour voir de loin si les fenêtres s'éclairaient.
Il lui sembla voir se promener une clarté douce dans le vide des feuilles sous les doubles rideaux.
--Que fait-elle! mon Dieu! que fait-elle, la petite misérable? Elle n'a pas vu le signal, peut-être. Allons! du courage, remontons.
Et en effet, elle remonta chez elle pour faire jouer encore le télégraphe de ses bougies.
Aucun signe ne répondit aux siens.
«Il faut, se dit Jeanne en froissant ses manchettes avec rage, il faut que la drôlesse soit malade et ne puisse bouger. Oh! mais, qu'importe! vive ou morte, elle partira ce soir.»
Elle descendit encore son escalier avec la précipitation d'une lionne poursuivie. Elle tenait en main la clef qui tant de fois avait procuré à Oliva la liberté nocturne.
Au moment de glisser cette clef dans la serrure de l'hôtel, elle s'arrêta.
«Si quelqu'un était là-haut, près d'elle? pensa la comtesse.
«Impossible, j'entendrai les voix, et il sera temps de redescendre. Si je rencontrais quelqu'un dans l'escalier.... Oh!»
Elle faillit reculer sur cette supposition périlleuse.
Le bruit du piétinement de ses chevaux sur le pavé sonore la décida.
--Sans péril, fit-elle, rien de grand! Avec de l'audace, jamais de péril!
Elle fit tourner le pêne de la lourde serrure, et la porte s'ouvrit.
Jeanne connaissait les localités; son intelligence les lui eût révélées lors même qu'en attendant Oliva chaque soir elle ne s'en fût pas rendu compte. L'escalier étant à gauche, Jeanne se lança dans l'escalier.
Pas de bruit, pas de lumière, personne.
Elle arriva ainsi au palier de l'appartement de Nicole.
Là, sous la porte, on voyait la raie lumineuse; là, derrière cette porte, on entendait le bruit d'un pas agité.
Jeanne, haletante, mais étranglant son souffle, écouta. On ne causait pas. Oliva était donc bien seule, elle marchait, rangeait sans doute. Elle n'était donc pas malade, et il ne s'agissait que d'un retard.
Jeanne gratta doucement le bois de la porte.
--Oliva! Oliva! dit-elle; amie! petite amie!...
Le pas s'approcha sur le tapis.
--Ouvrez! ouvrez! dit précipitamment Jeanne.
La porte s'ouvrit, un déluge de lumière inonda Jeanne, qui se trouva en face d'un homme porteur d'un flambeau à trois branches. Elle poussa un cri terrible en se cachant le visage.
--Oliva! dit cet homme, est-ce que ce n'est pas vous?
Et il leva doucement la mante de la comtesse.
--Madame la comtesse de La Motte, s'écria-t-il à son tour, avec un ton de surprise admirablement naturel.
--Monsieur de Cagliostro! murmura Jeanne chancelante et près de s'évanouir.
Parmi tous les dangers que Jeanne avait pu supposer, celui-là n'était jamais apparu à la comtesse. Il ne se présentait pas bien effrayant au premier abord, mais en réfléchissant un peu, en observant un peu l'air sombre et la profonde dissimulation de cet homme étrange, le danger devait paraître épouvantable.
Jeanne faillit perdre la tête, elle recula, elle eut envie de se précipiter du haut en bas de l'escalier.
Cagliostro lui tendit poliment la main, en l'invitant à s'asseoir.
--À quoi dois-je l'honneur de votre visite, madame? dit-il d'une voix assurée.
--Monsieur... balbutia l'intrigante, qui ne pouvait détacher ses yeux de ceux du comte, je venais... je cherchais....
--Permettez, madame, que je sonne pour faire châtier ceux de mes gens qui ont la maladresse, la grossièreté de laisser se présenter seule une femme de votre rang.
Jeanne trembla. Elle arrêta la main du comte.
--Il faut, continua celui-ci imperturbablement, que vous soyez tombée à ce drôle d'Allemand qui est mon suisse, et qui s'enivre. Il ne vous aura pas connue. Il aura ouvert sa porte sans rien dire, sans rien faire; il aura dormi après avoir ouvert.
--Ne le grondez pas, monsieur, articula plus librement Jeanne, qui ne soupçonna pas le piège, je vous en prie.
--C'est bien lui qui a ouvert, n'est-ce pas, madame?
--Je crois que oui.... Mais vous m'avez promis de ne pas le gronder.
--Je tiendrai ma parole, dit le comte en souriant. Seulement, madame, veuillez vous expliquer maintenant.
Et une fois cette échappée donnée, Jeanne, qu'on ne soupçonnait plus d'avoir ouvert elle-même la porte, pouvait mentir sur l'objet de sa visite. Elle n'y manqua pas.
--Je venais, dit-elle fort vite, vous consulter, monsieur le comte, sur certains bruits qui courent.
--Quels bruits, madame?
--Ne me pressez pas, je vous prie, dit-elle en minaudant; ma démarche est délicate....
«Cherche! Cherche! pensait Cagliostro; moi j'ai déjà trouvé.»
--Vous êtes un ami de Son Éminence monseigneur le cardinal de Rohan, dit Jeanne.
«Ah! ah! pas mal, pensa Cagliostro. Va jusqu'au bout du fil que je tiens; mais plus loin je te le défends.»
--Je suis en effet, madame, assez bien avec Son Éminence, dit-il.
--Et je venais, continua Jeanne, me renseigner prés de vous sur....
--Sur! dit Cagliostro avec une nuance d'ironie.
--Je vous ai dit que ma position est délicate, monsieur, n'en abusez pas. Vous ne devez pas ignorer que monsieur de Rohan me témoigne quelque affection, et je voudrais savoir jusqu'à quel point je puis compter.... Enfin, monsieur, vous lisez, dit-on, dans les plus épaisses ténèbres des esprits et des coeurs.
--Encore un peu de clarté, madame, dit le comte, pour que je sache mieux lire dans les ténèbres de votre coeur et de votre esprit.
--Monsieur, on dit que Son Éminence aime ailleurs; que Son Éminence aime en haut lieu.... On dit même....
Ici Cagliostro fixa sur Jeanne, qui faillit tomber renversée, un regard plein d'éclairs.
--Madame, dit-il, je lis en effet dans les ténèbres; mais pour bien lire, j'ai besoin d'être aidé. Veuillez répondre aux questions que voici:
«Comment êtes-vous venue me chercher ici? Ce n'est pas ici que je demeure.
Jeanne frémit.
--Comment êtes-vous entrée ici? car il n'y a ni suisse ivre, ni valets, dans cette partie de l'hôtel.
«Et si ce n'est pas moi que vous veniez chercher, qu'y cherchez-vous?
«Vous ne répondez pas? fit-il à la tremblante comtesse; je vais donc aider votre intelligence.
«Vous êtes entrée avec une clef que je sens là dans votre poche; la voici.
«Vous veniez chercher ici une jeune femme que, par bonté pure, je cachais chez moi.
Jeanne chancela comme un arbre déraciné.
--Et... quand cela serait? dit-elle tout bas, quel crime aurais-je commis? N'est-il pas permis à une femme de venir voir une femme? Appelez-la, elle vous dira si notre amitié n'est pas avouable....
--Madame, interrompit Cagliostro, vous me dites cela parce que vous savez bien qu'elle n'est plus ici.
--Qu'elle n'est plus ici!... s'écria Jeanne épouvantée. Oliva n'est plus ici?
--Oh! fit Cagliostro, vous ignorez peut-être qu'elle est partie, vous qui avez aidé à l'enlèvement?
--À l'enlèvement! moi! moi! s'écria Jeanne qui reprit espoir. On l'a enlevée et vous m'accusez?
--Je fais plus, je vous convaincs, dit Cagliostro.
--Prouvez! fit impudemment la comtesse.
Cagliostro prit un papier sur une table et le montra:
«Monsieur et généreux protecteur, disait le billet adressé à Cagliostro, pardonnez-moi de vous quitter; mais avant tout j'aimais monsieur de Beausire; il vient, il m'emmène, je le suis. Adieu. Recevez l'expression de ma reconnaissance.»
--Beausire!... dit Jeanne pétrifiée, Beausire.... Lui qui ne savait pas l'adresse d'Oliva!